Entretiens aux Filles de la Charité (page 44)
Benedictio Dei Patris…
51. — CONFéRENCE DU 9 FéVRIER 1653
SUR L’ESPRIT DE LA COMPAGNIE
Mes sœurs, le sujet de cette conférence est la continuation de celle que nous fîmes dimanche, qui était sur l’esprit de la Compagnie des Filles de la Charité. Elle se divise en trois points. Le premier sera des raisons qui vous obligent à savoir quel est votre esprit ; le deuxième, de ce qu’il est ; le troisième, des moyens de se bien établir dans cet esprit.
Nous traitâmes dimanche du premier point, et je vous demandai en quoi une sœur peut montrer qu’elle est vraiment Fille de la Charité. Plusieurs d’entre vous furent interrogées et firent voir combien il importe de connaître cet esprit.
Aujourd’hui, il convient de traiter du second point. Je n’interrogerai personne, parce que difficilement s’en trouverait-il qui me pourraient répondre, si ce n’est Mademoiselle ; car, si je vous demande quel est cet esprit, vous me direz : "Monsieur, nous l’avez-vous jamais dit ? Enseignez-nous-le et nous vous répondrons".
Or, mes chères sœurs pour vous le bien faire entendre, il faut que vous sachiez la différence qu’il y a entre votre Compagnie et beaucoup d’autres qui font profession d’assister les pauvres comme vous, mais non en la
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manière usitée chez vous. L’esprit de la Compagnie consiste à se donner à Dieu pour aimer Notre-Seigneur et le servir en la personne des pauvres corporellement et spirituellement, en leurs maisons ou ailleurs, pour instruire les pauvres filles, les enfants et généralement tous ceux que la divine Providence vous envoie. Voyez-vous, mes chères sœurs, cette Compagnie des Filles de la Charité est de pauvres filles pour la plupart. Ah ! que cette qualité de pauvres filles est excellente, pauvres en leurs habits, pauvres en leur nourriture. Précisément on vous appelle pauvres Filles de la Charité ; et vous devez tenir ce titre à grand honneur, parce que le Pape même tient à grand honneur d’être appelé Serviteur des serviteurs de Dieu. Cette qualité de pauvres vous distingue de celles qui sont riches. Vous avez quitté vos pays, vos parents et vos biens ; et pourquoi ? Pour aimer Notre-Seigneur et ses maximes. Vous êtes ses filles et il est votre Père ; il vous a engendrées et donné son esprit ; car qui verrait la vie de Jésus-Christ verrait sans comparaison le semblable dans la vie d’une Fille de la Charité.
Eh ! qu’est-il venu faire ? Il est venu pour enseigner, pour illuminer. C’est ce que vous faites. Vous continuez ce qu’il a commencé ; vous êtes ses filles, et vous pouvez dire : "Je suis fille de Notre-Seigneur" ; et vous devez lui ressembler.
Quel est donc l’esprit des Filles de la Charité ? C’est, mes sœurs, l’amour de Notre-Seigneur. N’est-il pas naturel que les filles aiment leur père ? Et pour vous faire entendre ce que c’est que cet amour, il faut que vous sachiez qu’il s’exerce en deux manières : l’une affective et l’autre effective.
L’amour affectif, c’est la tendresse dans l’amour. Vous devez aimer Notre-Seigneur tendrement et affectionnément, comme un enfant qui ne peut se séparer de
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sa mère et crie "Maman" dès qu’elle se veut éloigner. Ainsi un cœur qui aime Notre-Seigneur ne peut souffrir son absence et se doit tenir à lui par cet amour affectif, lequel produit l’amour effectif. Car le premier ne suffit pas, mes sœurs, il faut avoir les deux. Il faut de l’amour affectif passer à l’amour effectif, qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres entrepris avec joie, courage, constance et amour. Ces deux sortes d’amours sont comme la vie d’une sœur de la Charité, car être Fille de la Charité c’est aimer Notre-Seigneur tendrement et constamment : tendrement, étant bien aise quand on en parle, quand on y pense, et toute remplie de consolation quand on songe : "Quoi ! mon Seigneur m’a appelée pour le servir en la personne des pauvres ; oh ! quel bonheur !"
L’amour des Filles de la Charité n’est pas seulement tendre ; il est effectif, parce qu’elles servent effectivement les pauvres, corporellement et spirituellement. Vous êtes obligées de leur apprendre à bien vivre, je dis, mes sœurs, à bien vivre ; c’est ce qui vous distingue de bien des religieuses, qui sont pour le corps seulement et ne disent pas un bon mot ; il n’y en a que trop comme cela. Or sus, mon Dieu ! n’en parlons plus ; or sus, mon Sauveur ! la Fille de la Charité ne doit pas seulement avoir soin de l’assistance des pauvres malades corporellement ; elle doit, à la différence de quantité d’autres, instruire les pauvres. Vous avez cela de plus que les filles de l’Hôtel-Dieu et de la place Royale ; et ceci encore que vous allez les chercher dans leurs maisons, ce qui ne s’est jamais fait jusqu’ici, tandis qu’elles se contentent de recevoir ceux que Dieu leur envoie.
Vous devez donc porter aux pauvres malades deux sortes de viandes : la corporelle et la spirituelle, c’est-à-dire leur dire pour leur instruction quelque bon mot de
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votre oraison, comme seraient cinq ou six paroles, pour les porter à s’acquitter de leur devoir de chrétien, à pratiquer la patience. Dieu vous a réservé cela. Les histoires ecclésiastiques et profanes ne disent point que l’on ait jamais fait ce que vous faites ; il faut excepter Notre-Seigneur ; en quoi vous avez grand sujet de vous humilier. On amenait les malades à Notre-Seigneur pour qu’il les guérît, comme ce pauvre paralytique que l’on descendit par le toit de la maison. N’est-ce pas ce que vous faites dans les hôpitaux ? Ah ! mes sœurs, de toute éternité vous étiez destinées à servir les pauvres en la même manière que Notre-Seigneur les servait ! Oui, mon Sauveur, vous avez attendu jusqu’à cette heure pour vous former une Compagnie qui continue ce que vous avez commencé.
Votre Compagnie, mes chères sœurs, a encore pour fin d’instruire les enfants dans les écoles en la crainte et amour de Dieu, et vous avez cela de commun avec les Ursulines. Mais, parce que ce sont de grandes et riches maisons, les pauvres n’y peuvent aller et ont recours à vous.
De plus, arrive-t-il quelque calamité dans Paris, en temps de guerre par exemple, on a recours aux pauvres Filles de la Charité. Je ne vois personne si propre à secourir les pauvres en toute manière que vous. Vous ne seriez point Filles de la Charité, si vous n’étiez toujours prêtes à rendre service à ceux qui pourraient en avoir besoin.
Voilà, mes chères sœurs, en général, en quoi consistent l’amour affectif et l’amour effectif : servir Notre-Seigneur en ses membres spirituellement et corporellement, et cela chez eux, ou bien là où la Providence vous envoie.
Il faut donc savoir, mes chères sœurs, que l’esprit de
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votre Compagnie consiste en trois choses : aimer Notre-Seigneur et le servir en esprit d’humilité et de simplicité. Tant que la charité, l’humilité et la simplicité seront parmi vous, on pourra dire : "La Compagnie de la Charité vit encore" ; mais, quand ces vertus ne s’y verront plus, alors on pourra dire : "La pauvre Charité est morte". Une Fille de la Charité qui n’a point d’humilité et de charité est morte, car elle n’a point son esprit ; elle est comme celui à qui l’ange dit dans la sainte écriture : "Tu es mort, car tu n’as pas la charité, qui est la vie de l’âme" (1). De même que l’âme est la vie du corps, le jour où la charité, l’humilité et la simplicité ne se verront point dans la Compagnie, la pauvre Charité sera morte ; oui, elle sera morte.
Je viens de voir un pauvre qui vient d’étampes, tout mal fait. Je lui ai demandé : "Mon ami, qui vous a mis comme cela ?" Et il m’a répondu : "Ce sont les morts" (2), Voilà, mes sœurs, ce que font les morts ; ils font mourir les vivants. Et comme un corps, du jour où il n’a pas son esprit, est mort, de même une Fille de la Charité qui n’a pas son esprit est morte. Où est la charité de cette fille qui n’a point d’humilité, ni de simplicité, et qui ne sert point les pauvres bonnement avec amour ? Elle est morte. Mais, si elle a ces vertus, elle vit, car c’est la vie de son esprit.
Comprenez-vous bien cela ? M’entendez-vous bien, mes filles ? Plusieurs sœurs répondirent :
Oui, mon Père.
Notre très honoré Père repartit :
Je répète encore une fois que l’esprit de votre Compagnie, mes sœurs, consiste en l’amour de Notre-Seigneur,
1) Apocalypse, III, I)
2). Probablement l’ensevelissement des morts.
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l’amour pour les pauvres, l’amour entre vous, l’humilité et la simplicité. Il vaudrait mieux qu’il n’y eût plus de Filles de la Charité, si elles n’avaient ces vertus.
O mes filles, voilà votre esprit en trois points. Or sus, il se fait tard. Peut-être que, si j’entre dans l’explication de l’humilité, j’abuserai de votre patience ; ce sera, s’il plaît à Dieu, pour une autre fois.
Vous me direz : "Mais, Monsieur, ne faut-il pas que tous les chrétiens aient ces trois vertus ?" Oui, mes sœurs ; mais les Filles de la Charité doivent être plus attentives à leur pratique. Qui vous voit devrait vous connaître par ces vertus. Que vous conversiez avec le prochain, ou que vous alliez dans les rues, allez bonnement, ayez un cœur tout ouvert, vous souvenant que les anges voient votre modestie. Allez-vous au réfectoire, que ce soit toujours avec ces trois belles pierreries d’humilité, de charité et de simplicité
Tous les chrétiens mes sœurs, sont obligés à la pratique de ces vertus ; mais les Filles de la Charité y sont obligées d’une manière particulière. Vous me pourrez dire : "Mais, Monsieur, ne sommes-nous pas obligées à la pratique de toutes les autres vertus ?" Oui, vous y êtes obligées, mais à ces trois d’une manière toute particulière ; le ciel et la terre demandent cela de vous. Les Chartreux sont obligés à la pratique de toutes les vertus, mais ils s’appliquent spécialement à chanter les louanges de Dieu. Les Capucins sont obligés à la pratique de toutes les vertus, mais aucune ne leur est aussi chère que la pauvreté. Ainsi Dieu veut que les Filles de la Charité s’appliquent particulièrement à la pratique de l’humilité, de la charité et de la simplicité.
Voici une objection que vous me pourrez faire : "Monsieur, voilà qui est bon ; mais le moyen d’acquérir cet esprit et de le conserver ?" Mes sœurs, je vous
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recommande deux choses : la première, tous les jours le demander à Dieu en l’oraison du matin, à la sainte messe, à midi, le long du jour, notamment au commencement des principales actions, vous disant en vous-mêmes : "Fais-je cette action par charité, pour l’amour de Dieu ? N’est-ce point par humeur, par vaine complaisance ? Par exemple, je viens ici dire mes fautes à Mademoiselle ; ai-je assez d’humilité pour cela ? Suis-je simple ? Si j’use d’équivoque, si je dis les choses autrement qu’elles ne sont, je n’ai point de simplicité."
Le second moyen est de bien vivre dans l’esprit d’une vraie Fille de la Charité et que le soir, en votre examen, vous examiniez si vous avez agi conformément à votre esprit : "Ai-je fait mes actions aujourd’hui dans l’esprit de charité ? Ne les ai-je pas faites par orgueil ? N’ai-je point usé de duplicité ?" Si vous reconnaissez des fautes en vous, il faut en faire pénitence, et, si la faute est notable, prendre la discipline avec permission, baiser la terre, dire un Pater et un si on a coutume de visiter le saint Sacrement, le faire a cette intention. Si vous observez cela, mes sœurs, vous n’engendrerez en vous l’amour de la bassesse et augmenterez l’esprit de charité et d’humilité.
O Sauveur de nos âmes, lumière du monde, éclairez, s’il vous plaît, notre entendement pour connaître la vérité des choses que nous venons d’entendre, vous qui vous êtes formé une Compagnie de pauvres filles qui vous servent en la manière que vous avez enseignée. Faites-en, mon Dieu, vos instruments, donnez-leur et donnez-moi, misérable pécheur que je suis, la grâce de faire toutes mes actions par charité, humilité et simplicité dans l’assistance du prochain. Faites-nous cette grâce, Seigneur. Nous espérons, si nous sommes fidèles en la pratique de ces vertus, avoir la récompense que vous
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promettez à ceux qui vous servent en la personne des pauvres.
Comme notre très honoré Père allait finir, Mademoiselle Le Gras lui dit :
Mon Père, je vous supplie de nous donner à Dieu pour que nous entrions bien dans cet esprit, et de lui demander pardon pour nous des fautes que nous avons faites contre ce même esprit.
— Je le ferai demain en la sainte messe, que je dirai en l’honneur de sainte Apolline, qui a tant aimé Notre-Seigneur qu’elle a donné son corps au tourment et sa vie pour lui.
Benedictio Dei Patris…
52. — CONFéRENCE DU 24 FéVRIER 1653
SUR L’ESPRIT DE LA COMPAGNIE
Après avoir dit le Veni Sancte Spiritus, notre très honoré Père commença en ces termes :
Or sus mes chères sœurs, nous allons voir de nouveau en quoi consiste ; esprit de la Compagnie des Filles de la Charité et combien de vertus l’accompagnent.
Ma sœur, dites-nous, s’il vous plaît, en quoi consiste l’esprit de votre Compagnie.
— Mon Père, vous avez dit qu’il consiste dans la charité, l’humilité et la simplicité et que la charité comprend deux sortes d’amours : l’un affectif et l’autre effectif.
— Vous dites que la charité consiste en deux sortes d’amours. Qu’entendez-vous, ma fille, par amour affectif et par amour effectif ?
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— Mon Père, l’amour affectif fait qu’on aime Dieu avec tendresse et joie ; l’amour effectif fait qu’on vient à la pratique des bonnes œuvres qui se présentent à faire pour lui.
— Entendez-vous bien cela, ma sœur ?
— Oui, mon Père.
— Ai-je donné quelque exemple pour distinguer l’un et l’autre amours ? Cela s’explique, mes chères sœurs, par un père qui a deux enfants : l’un est un petit benjamin de 4 ou 5 ans ; l’autre est grand. Ce père a deux sortes d’amours pour ses enfants. Il aime le petit tendrement il le chérit, il joue avec lui, se plaît à ce qu’il fait et à ce qu’il dit et même lui permet quelquefois de le battre. Voilà un amour affectif. Pour ce qui est de l’autre enfant, il ne lui parle pas si souvent, et quand il lui parle, c’est plus sérieusement. Au petit il permet tout. Or, si quelqu’un demandait à ce père lequel il aime le mieux, du petit, auquel il témoigne tant de tendresse, ou du grand, auquel il ne la témoigne pas, il dirait sans doute qu’il aime plus l’aîné. Et en effet il le veut pourvoir d’une charge et le faire son héritier, mais il ne lui témoigne pas. Le premier amour est affectif et le second effectif. Or, mes chères sœurs, il faut avoir ces deux amours. L’esprit de la Compagnie des pauvres Filles de la Charité consiste en ces deux sortes d’amours vers Dieu et aussi vers le prochain, à commencer par ses sœurs ; il consiste encore dans l’humilité et la simplicité ; de sorte qu’une sœur de Charité est vraie Fille de la Charité quand elle a ces vertus. Au contraire, voyez-vous une fille qui n’a point de charité, une fille glorieuse, fine, cauteleuse, elle n’est point Fille de la Charité.
Ma fille, combien y a-t-il de vertus qui composent l’esprit des Filles de la Charité ?
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— Trois, mon Père.
— Quelles sont-elles ?
— La charité, l’humilité et la simplicité.
Après avoir interrogé d’autres sœurs, qui répondirent de même, notre très honoré Père ajouta :
Je vous ai entretenues, dans la première conférence, de la charité, première vertu nécessaire à votre esprit ; je vous entretiendrai aujourd’hui des deux autres vertus, qui sont l’humilité et la simplicité. Nous verrons d’abord les raisons d’avoir cet esprit, ensuite les marques qui le caractérisent, en troisième lieu les moyens de l’acquérir, ou de le conserver, quand on l’a.
La première raison c’est que votre esprit est pour vous ce que l’âme est au corps. Or, dès qu’un corps n’a plus d’âme il est mort. De même, une Fille de la Charité est morte dès qu’elle n’a plus son esprit, c’est-à-dire dès qu’elle n’a plus d’humilité, de charité et de simplicité. Dieu lui fasse miséricorde ! Elle n’est plus Fille de la Charité que d’habit. Il vaudrait mieux qu’elle ne le fût plus. Avez-vous jamais vu un malade qui a la gangrène ou quelque membre pourri ? On y applique tous les remèdes possibles ; s’ils n’y font rien, on coupe le membre malade. Ainsi il vaudrait mieux qu’une Fille de la Charité qui n’a point son esprit ne fût point dans la Compagnie, pour son salut, pour la gloire de Dieu et pour le bien de la Compagnie, parce qu’elle gâte tout. Il est des Compagnies où une seule personne a gâté toutes les autres. Voilà donc, mes sœurs, la première raison : une Fille de la Charité est morte quand elle n’a pas son esprit.
La seconde raison de demander à Dieu cet esprit et de travailler à l’acquérir, c’est que Dieu lui-même l’a donné à votre Compagnie. Je vous l’ai dit autrefois ; mais, parce que vous n’y étiez pas toutes, je le dirai
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encore. Ce n’est pas Mademoiselle Le Gras, ce n’est pas moi, ce n’est pas M. Portail, c’est Dieu qui a donné cet esprit à de grandes saintes, maintenant au ciel, car nous pouvons croire qu’il y en a. Si Mademoiselle Le Gras y a apporté quelque chose, si M. Portail ou moi y avons fait quelque chose, hélas ! nous y avons plutôt apporté empêchement. C’est Dieu qui est l’auteur des œuvres dont on ne trouve point l’auteur. Je n’y avais jamais pensé, et par conséquent c’est Dieu qui a fait cela par lui-même.
La première Charité de dames établie dans Paris, par l’inspiration de Dieu, est celle de Saint-Sauveur. En ce temps-là, une pauvre fille de Suresnes avait dévotion d’instruire les pauvres. Elle avait appris à lire en gardant les vaches. Elle s’était procuré un A B C, et, quand elle voyait quelqu’un, elle le priait de lui montrer ses lettres ; puis elle épelait petit à petit, et quand il repassait d’autres personnes, elle leur demandait de l’aider à assembler ses mots, et quand elles revenaient, elle voulait savoir si c’était bien comme cela qu’ils lui avaient recommandé de faire. Quand elle sut lire, elle se fixa à cinq ou six lieues de Paris. Nous y allâmes faire la mission ; elle se confessa à moi et me dit son dessein. Quand nous y eûmes établi la Charité, elle s’y affectionna tant, qu’elle me dit : "Je voudrais bien servir les pauvres en cette sorte".
Vers ce temps-là, les dames de la Charité de Saint-Sauveur, parce qu’elles étaient de condition, cherchaient une fille qui voulût bien porter le pot aux malades. Cette pauvre fille venant voir Mademoiselle Le Gras, on lui demanda ce qu’elle savait, d’où elle était, si elle voulait bien servir les pauvres. Elle accepta volontiers.
Elle vint donc à Saint-Sauveur. On lui apprit à donner
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des remèdes et à rendre tous les services nécessaires, et elle réussit fort bien.
Voyez, mes sœurs, comme cela est arrivé. On n’y avait point pensé. C’est ainsi que commencent les œuvres de Dieu ; elles se font sans qu’on y pense. Cette pauvre fille avait été guidée dans cette voie dès son jeune âge.
Appelée pour l’établissement de la Charité dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle coucha avec une fille qui avait la peste, gagna le mal et fut menée à Saint-Louis, où elle mourut.
On se trouva si bien de cette pauvre fille, qu’on en prit d’autres qui vinrent se présenter, et firent la même chose.
Voilà, mes chères sœurs, comme Dieu a fait cette œuvre. Mademoiselle n’y pensait point, M. Portail et moi n’y pensions point, cette pauvre fille non plus. Or, il faut avouer, c’est la règle posée par saint Augustin, que, quand on ne voit point l’auteur d’une œuvre c’est Dieu même qui l’a faite. Qui a donné l’esprit aux pauvres Filles de la Charité, je dis aux bonnes ? C’est Dieu même. Les Filles de la Charité qui ont leur esprit ont l’esprit de Dieu. Dieu a commencé cette œuvre ; elle est donc de lui. Ressouvenez-vous bien que ce que les hommes n’ont pas fait, c’est Dieu qui l’a fait.
En second lieu, Dieu s’étant adressé à une pauvre fille de village, il veut que la Compagnie soit formée de pauvres filles de village. S’il s’en trouve dans les villes, à la bonne heure, vous devez croire que c’est Dieu qui les y attire ; mais, s’il mettait des filles de condition avec vous, vous devriez craindre que ce ne fût pour perdre la Compagnie, si ce n’est qu’elles eussent l’esprit d’une pauvre fille de village, car il se pourrait faire que Dieu leur donnât cet esprit. S’il venait des demoiselles ou des dames, il faudrait craindre et les bien éprouver
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pour voir si c’est l’esprit de Dieu qui les y veut. Or sus, mes chères sœurs, voilà la seconde raison : c’est de Dieu que vous devez tenir votre esprit.
La troisième raison est que ce serait une chose épouvantable qu’une Fille de la Charité n’eût pas la charité, mais un esprit de superbe qui voulût paraître et tout contrôler, qu’elle s’habillât curieusement tirât ses cheveux, pour que l’on sache qu’elle en a, n’eût point de simplicité, mais un esprit à double fin, porté à cacher ce qu’elle pense à sa supérieure, à son directeur, à ses sœurs. Ce ne serait pas une Fille de la Charité, mais plutôt une fille de malignité. Ceci importe beaucoup, mes sœurs ; je vous prie de le pratiquer.
Le second point est des conditions ou des marques qui font voir si une Fille de la Charité a véritablement son esprit. Il y a trois marques. D’abord être vraiment charitable. Une fille charitable est celle qui aime Dieu, se plaît à parler de lui, fait tout ce qu’elle peut pour lui plaire et le contenter, souffre les peines qui lui arrivent pour son amour. Nos bonnes sœurs qui sont allées à Dieu, ah ! qu’elles faisaient bien paraître qu’elles avaient cet esprit !
La seconde marque est à l’égard du prochain. Elle se trouve dans la fille qui quitte ses satisfactions pour l’amour du prochain, laisse la compagnie ou les lieux où elle se plaît, quand on vient lui dire qu’un malade a besoin d’elle, ne fait point d’acception de personnes, ne préfère pas les propres aux mal faites.
La troisième marque est l’indifférence. Celle qui a l’esprit d’une vraie Fille de la Charité est disposée à aller en tous lieux, elle est prête à tout quitter pour le service du prochain. Si l’on aime Notre-Seigneur, on le trouve partout.
Voilà, mes chères sœurs, les trois marques de la charité :
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aimer Dieu et les pauvres, ne point faire d’acception de personnes et être indifférent en tous lieux.
Voyons maintenant les marques de l’humilité. Est humble qui aime son abjection. S’il y avait parmi vous une fille difforme, boiteuse, qui aimât son infirmité, elle aimerait son abjection. J’en ai connu une (1) qui était incommodée d’une cuisse, qu’elle appelait sa bonne cuisse, sa bénite cuisse. C’était là son abjection. Ce fut pour ce motif qu’elle ne se maria point. De même, si l’une d’entre vous était marquée au visage et aimait cette marque, ce serait humilité. Aimer à croire que nous n’avons pas l’esprit propre à faire du bien, c’est aimer son abjection. Une fille qui est blâmée dans la Compagnie, dans les paroisses, à vrai ou à faux, aimer ce blâme, c’est aimer son abjection. Si l’on vous interroge, comme nous faisons ici, et que vous ne sachiez pas dire grand’chose, il faut aimer cela.
Ayez un humble sentiment de vous-mêmes, estimez-vous indignes non seulement de bien parler mais encore d’être dans la Compagnie, et au sujet de toutes choses dites : "O mon Dieu, qu’avez-vous fait ! Quoi ! moi, misérable fille, continuer ce que vous avez fait sur la terre ! Je suis si misérable ! Je gâte tout et je suis incapable de toutes choses !"
Au contraire, celles qui se croient quelque chose pensent avoir de l’esprit ; elles disent : "Je sais gagner ma vie, je sais faire quantité de choses" ; elles se vantent d’être regrettées partout. Ah ! le maudit état d’orgueil !