Entretiens aux Filles de la Charité (page 45)
Voilà donc, mes chères sœurs, la première marque de l’humilité : avoir un bas sentiment de soi-même, croire que l’on gâte tout, comme Job, qui disait : "Je crains qu’en toutes mes actions il n’y ait quelque péché" (2).
1). Elisabeth du Fay, dame de la Charité.
2) Job IX, 28.
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D’une Fille de la Charité qui craint ainsi, on peut dire qu’elle a la vraie humilité.
Est humble également une sœur qui prend toujours le pire pour elle, qui souhaite toujours d’être la dernière, qui dit tout le bien possible de sa sœur pour la faire nommer sœur servante et se rabaisse elle-même pour ne plus l’être. Voilà, mes sœurs, une vraie marque de l’humilité.
La troisième marque se trouve en celles qui ont peine d’être louées, qui se troublent quand elles entendent leur éloge. C’est mauvais signe quand une Fille de la Charité est bien aise d’être louée et fait ce qu’elle peut pour l’être. On est humble lorsqu’on aime son abjection.
Voici maintenant les marques de la vertu de simplicité. Une Fille de la Charité est simple quand elle accomplit les ordres de ses supérieurs sans se demander pourquoi ces ordres lui sont données. Celle qui se dit : (l) Pourquoi veut-on que je fasse telle chose ? " et picote là-dessus, a un esprit de trouble et est éloignée de la simplicité qui fait que, sans discuter, on obéit à la règle
Une Fille de la Charité vraiment humble ne se soucie pas du qu’en-dira-t-on, ou de ce qui lui arrivera en l’obéissance, elle ne songe point à ce qu’on pensera d’elle, si on en aura bonne ou mauvaise estime, si on tient qu’elle est vertueuse ou non peu lui importe qu’il y ait de la confusion à servir les pauvres, à pratiquer la vertu ou à faire quelque charité. Une fille qui a la vertu de simplicité ne se soucie point de tout cela.
Voici une autre marque mes chères sœurs : dire les choses comme on les pense. Mademoiselle demande quelque chose à une sœur il faut que celle-ci le dise comme elle le pense ; mais une autre fille vient-elle à vous demander ce que Mademoiselle vous a dit, il faut le taire, s’il y a inconvénient à le faire connaître.
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Je le répète, s’il faut rendre compte à vos supérieurs, dites les choses comme elles sont, ne celez rien ; vous avez obligation d’être simples envers eux, et les filles qui n’agissent pas de la sorte sont doubles.
Il y a des choses qu’il faut taire, comme, par exemple, si vos supérieurs vous ont recommandé le secret, ou si vous risquez de porter préjudice au prochain. La prudence commande alors le silence. Mais, quand vous devez parler, mes chères sœurs, parlez tout simplement. Pour moi, je ne sais, mais Dieu me donne une si grande estime de la simplicité, que je l’appelle mon évangile. J’ai une particulière dévotion et consolation de dire les choses comme elles sont.
Il nous reste à parler de la prudence, mais ce serait trop long ; ce sera pour une autre fois, s’il plaît à Dieu.
Voyons maintenant, mes sœurs, les moyens d’acquérir cet esprit, et, pour celles qui l’ont déjà, les moyens de le conserver.
Premier moyen : le demander à Dieu. S’il est quelque chose que nous devons demander à Dieu, c’est notre esprit, je vous le disais dernièrement, parce que c’est la vie de notre âme. Le demander à Dieu, mes sœurs, à l’oraison, en toutes vos prières, le plus souvent que vous pourrez.
Le second moyen, mes sœurs, c’est ce que je vous viens de dire, puisqu’une Fille de la Charité qui n’a pas l’esprit de charité est morte, elle vit bien de la vie animale, mais la vie surnaturelle est morte. Ah ! que Dieu a agréable une fille qui travaille à acquérir ces vertus ! Cette fille-là, il l’aime, il se plaît en elle, elle est comme un beau soleil à ses yeux ; il la montre aux bienheureux et à nos bonnes sœurs qui sont maintenant au ciel
Or sus, mes chères sœurs, prenons la résolution de nous perfectionner, à quelque prix que ce soit, et disons
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chaque jour : "Je veux être charitable, humble et simple". êtes-vous à table, soyez-y charitables, avertissez humblement s’il manque quelque chose à celles qui sont auprès de vous ; soyez-y dans une posture humble, de sorte qu’il n’apparaisse point d’affecterie ni de suffisance.
Pour la simplicité, vous ne la pouvez beaucoup garder ni pratiquer en ce lieu, si ce n’est en usant tout simplement des choses qui vous y sont données.
Comme troisième moyen, mes chères sœurs, examinez-vous tous les jours pour voir si vous avez été soigneuses de pratiquer ces vertus ; demandez-vous souvent à vous-mêmes : "Ai-je fait des actes de charité, d’humilité et de simplicité ?" Et si vous remarquez en avoir fait quelqu’un, remerciez Dieu, mes sœurs, car il veut qu’on l’en remercie, mais, si vous remarquez y avoir manqué, ô mes sœurs, faites pénitence, afin de vous aider à vous relever plus facilement de ces fautes par la punition que vous vous imposerez.
Or sus, mes chères sœurs, je vous prie de bien retenir ceci, car, si on vous a jamais fait un entretien profitable, c’est celui-ci. S’il y a chose au monde que vous devez demander à Dieu, c’est votre esprit ; et si vous vous devez donner à Dieu à quelque fin, c’est pour celle-là. Que cet esprit paraisse donc toujours en vous quand vous allez et venez ; que l’on voie toujours l’esprit de charité, d’humilité et d’une grande simplicité et que vous n’usiez jamais de finesse. Si vous vivez dans cet esprit, mes chères sœurs, ah ! comme la Charité sera heureuse, comme vous l’honorerez et qu’elle se multipliera !
Je me souviens à ce propos que feu la bonne Madame de Goussault, la nuit devant sa mort, me dit : "Monsieur, j’ai vu, toute la nuit, les Filles de la Charité devant Dieu ; ah ! qu’elles se multiplieront et feront de bien !
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ah ! qu’elles seront heureuses !" Cela s’entend, mes chères sœurs, si vous êtes bonnes et si vous travaillez à avoir votre esprit, alors Dieu sera glorifié par vous, car il se tient glorifié de nos bonnes œuvres. Travaillez donc de toutes vos forces à acquérir ces vertus de charité, d’humilité et de simplicité, ne celant jamais rien à vos supérieurs.
Toutes les sœurs se mirent à genoux, et notre très honoré Père allait leur donner sa bénédiction quand une d’elles lui dit :
Permettez, s’il vous plaît, que je m’accuse d’une faute que j’ai faite il y a longtemps.
M. Vincent ayant acquiescé, elle ajouta :
Je demande pardon à Dieu, à vous, mon Père, et à toute la Compagnie de ce qui m’est arrivé alors que j’étais avec une sœur qui est morte à présent. Je lui avais pris un livre sans qu’elle le sût. Ce livre était beau ; je voulais le garder ; elle le cherchait et m’interrogeait ; je lui répondis que je ne l’avais pas vu. Il arriva qu’on me retira de ce lieu-là. Dieu le permettait pour mon bien, car j’avais encore dessein de prendre quelque chose. Un jour, en l’oraison, le remords me tourmenta si fort que j’eus bien du regret d’avoir fait une si grande faute et d’avoir menti au Saint-Esprit, niant une chose que je savais être vraie. Aussitôt je pris la résolution d’en demander pardon à Dieu et de rendre le livre devant vous et toute la Compagnie. C’est ce que je fais maintenant, et je vous prie de tout mon cœur d’en demander pardon à Dieu pour moi, s’il vous plaît.
— Je le ferai bien volontiers, ma fille. Ah ! mon Dieu, soyez béni vous qui permettez que nos fautes nous donnent occasion de pratiquer la vertu de la sainte humilité ! Oh ! l’heureuse faute, mes sœurs ! Ah ! que nous serons heureux si nos fautes nous font retourner à Dieu, car
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vous avez fait une grande faute, ma fille, mais aussi Dieu a été honoré par l’humiliation que vous venez de faire. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous donne à toutes cette grâce.
Benedictio Dei Patris…
53. — CONFéRENCE DU 17 AVRIL 1653
SUR LE JUBILE
Mes chères sœurs, le sujet de la conférence d’aujourd’hui est du jubilé. Il y a trois points. Le premier est des raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour bien gagner le jubilé ; le deuxième dira ce que c’est qu’un jubilé, ce que l’on entend par ce mot de jubilé car beaucoup parlent du jubilé et ne savent pas ce que c’est ; le troisième point est de ce qu’il faut faire pour le bien gagner.
Ma sœur, dites-nous pour quelles raisons nous devons nous donner à Dieu pour bien gagner le jubilé.
— Mon Père, il m’a semblé premièrement que Dieu en sera honoré parce que, quand nous faisons une bonne œuvre comme il faut Dieu en est glorifié. Une autre raison est que, peut-être, c’est le dernier jubilé que nous vivons
— C’est bien dit. Ma sœur dit deux raisons. La première, que Dieu est honoré de nos bonnes actions quand elles sont bien faites. Et d’autant que l’œuvre du jubilé est une œuvre sainte et importante à notre salut, il est nécessaire de se bien donner à Dieu pour la bien faire, conformément à ce que disait un grand saint : "Dites aux justes qu’ils fassent bien ce qu’ils font ; soit qu’ils
Entretien 53. — Cahier écrit par la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)
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reposent, soit qu’ils prient, soit qu’ils conversent, qu’ils le fassent comme il faut." La deuxième raison, c’est que peut-être jamais nous n’en verrons plus. Hélas ! j’ai bien vu des jubilés, et peut-être ne l’ai-je jamais gagné.
Les unes et les autres peuvent dire que peut-être elles n’en verront jamais, parce que les jeunes peuvent bientôt mourir, et les vieilles ne peuvent plus guère vivre. C’est pourquoi elles se doivent toutes donner à Dieu pour le bien faire.
Et vous, ma sœur, avez-vous su le sujet de la conférence ?
— Oui, mon Père.
— Eh bien ! ma fille, quelles raisons avons-nous de nous donner à Dieu pour bien faire le jubilé.
— Mon Père, il est nécessaire de nous donner à Dieu, parce que sans sa grâce nous ne pouvons rien faire.
— C’est bien dit : nous ne pouvons rien faire sans sa grâce. Et dès maintenant nous devons nous donner à Dieu pour bien faire les prières qui nous seront ordonnées.
Et vous, ma fille, quelle raison avons-nous de nous donner à Dieu ?
— Mon Père, je crois qu’il est nécessaire de nous donner à Dieu parce que sans lui nous ne saurions rien faire.
— Dieu vous bénisse, ma fille !
Et vous, ma sœur Antoinette, savez-vous ce que c’est que le jubilé ?
— Mon Père, je crois que c’est Dieu qui nous ouvre ses trésors pour nous donner beaucoup de grâces.
— Oh bien ! mes chères sœurs, je m’en vais vous enseigner ce que c’est que le jubilé, et je vous prie de le bien retenir pour l’enseigner à celles qui sont absentes et principalement aux pauvres. Ce mot de jubilé veut
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dire jubilation. Avant la venue de Notre-Seigneur, il arrivait de cinquante en cinquante ans. Cette année-là, Dieu commandait de ne point labourer la terre, on vivait des biens amassés l’année précédente. Personne ne travaillait ; tout le monde était en repos, cette année de jubilation.
En second lieu, les biens étaient rendus à ceux qui les avaient engagés ; ils en jouissaient et étaient quittes de toutes leurs dettes. Les esclaves étaient libérés. De sorte que tout le monde, en cette année-là, était participant des grâces du jubilé. En ce temps, mes sœurs, l’on vendait des hommes ; mais à présent l’on ne les vend plus, au moins dans la chrétienté. Donc les esclaves qui avaient été vendus étaient mis en liberté et n’étaient plus sujets à ceux qui les tenaient captifs. Voilà un grand sujet de joie et de jubilation pour ces sortes de gens. Je vous laisse à penser, après tant de misères, quelle consolation pour tout le monde ! Voilà ce que le jubilé faisait espérer : le repos, le recouvrement de ses biens et la libération des esclaves.
Mes chères sœurs, ce jubilé était temporel et une figure de notre jubilé spirituel. Ceux qui font leur jubilé spirituel comme il faut reçoivent les mêmes grâces spirituellement ; nous sommes faits libres et rentrons en la possession des biens que nous avions perdus en nous engageant au diable, au monde et à la chair. Par exemple, nous avions engagé la foi, l’espérance, la charité, la justice, la force, la tempérance. Ces belles vertus sont les trésors des chrétiens et comme des soleils qui éclairent dans nos âmes et nous rendent agréables aux yeux de Dieu. Or, par le péché on perd tout cela, et par le jubilé on est fait quitte de tout, on se retire de la captivité du démon et de soi-même pour être mis en la liberté des enfants de Dieu, on jouit du repos de la bonne conscience
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et on est affranchi des peines du purgatoire que nous avions méritées par nos péchés.
Le jubilé temporel a trait aux biens de la terre, et le jubilé spirituel aux biens de la grâce. Par celui-ci nous rentrons en possession de toutes les vertus infuses, la foi, l’espérance et la charité. Voyez donc, mes chères sœurs, si nous n’avons pas grand sujet de nous réjouir d’avoir changé ces choses temporelles en spirituelles !
Voyons maintenant, mes chères sœurs, ce qu’est à proprement parler, le jubilé. C’est une remise entière des péchés et une relaxation des peines pour lesquelles il faudrait satisfaire en purgatoire. Nous étions destitués de nos biens et esclaves du péché ; la grâce nous rend ces biens que le péché nous avait enlevés.
Vous me direz : "Mais, Monsieur, la confession ne fait-elle pas cela ?"
Mes chères sœurs, sachez que dans le péché il y a deux maux : le mal de coulpe et le mal de peine. La coulpe, mes sœurs, est l’injure que nous faisons à Dieu en lui tournant le dos, elle nous rend comme indignes de voir jamais Dieu. La peine nous oblige à souffrir dans le purgatoire ou dans ce monde. Par la coulpe nous tournons le dos à Dieu, par la peine nous tournons la face vers les créatures, vers les parents, vers notre pays et toutes les autres affections mauvaises.
Vous avez un exemple de ceci en David, qui avait péché contre Dieu. Le prophète Nathan lui dit : "Vous avez fait tel péché ; oh bien ! David, vous avez offensé grandement la divine bonté. Pour vous, il vous a pardonné ; mais l’enfant que vous avez ne sera pas ce que vous pensez, car il mourra." David, entendant cette nouvelle du prophète, pleura, parce qu’il aimait tendrement l’enfant.
Voyez donc, mes sœurs, Dieu avait pardonné le péché
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de David, et néanmoins il le châtie pour la peine due à ce péché. Vous voyez donc comme dans le péché mortel il y a deux choses : l’une qui fait détourner le visage de Dieu, et l’autre qui nous le fait tourner vers les créatures. Vous entendez bien cela, mes sœurs. L’une s’appelle faute de peine, et l’autre faute de coulpe.
La confession efface le mal de la coulpe, de sorte que, si vous aviez le visage tourné vers les créatures avant la confession, vous le retournez vers Dieu. La coulpe vous est donc remise, mais non pas la peine. La peine est remise dans le purgatoire par le feu. Parce que nous avons pris plaisir et donné notre cœur aux créatures en les aimant trop, ce plaisir nous fait aller en purgatoire, qui est un feu, dit saint Augustin, plus grand et plus cuisant qu’on ne peut s’imaginer, et dont le feu élémentaire n’est que la figure. "Vous avez péché, dit saint Paul (1), vous serez purgés, mais purgés comme par le feu, vous brûlerez pour cela."
Pourquoi, mes chères sœurs, sainte Madeleine aurait-elle fait une si grande pénitence après l’assurance qu’elle avait que Notre-Seigneur lui avait pardonné toute sa coulpe ? Elle ne laissa pas de faire une grande pénitence, parce qu’elle savait qu’il lui restait la peine due à ses péchés. Elle s’en alla sur une haute montagne (2) si fâcheuse et difficile qu’il faut plusieurs jours pour y monter et pour en descendre, si froide que moi-même, qui y ai été au mois d’août, je fus contraint de me couvrir, tant il faisait froid, et quand nous fûmes descendus au bas de la montagne nous trouvâmes qu’il y faisait une chaleur excessive. Sainte Madeleine s’en va donc
1) Première épître aux Corinthiens III, 15.
2) A deux heures environ de Nans, canton du Var, dans les montagnes de la Ste-Baume, à 921 mètres d’altitude, se trouve la célèbre grotte où, suivant la tradition provençale, sainte Marie-Madeleine aurait passé les trente-trois dernières années de sa vie.
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sur cette montagne pour pleurer ses péchés en vue des peines du purgatoire.
Vous voyez par là, mes sœurs, comme, après la confession, il nous reste l’obligation de faire pénitence dans ce monde ou dans le purgatoire bien longtemps. C’est par le jubilé que nous sommes délivrés de ces peines, comme par la confession nous sommes délivrés de la coulpe. Voilà donc, mes chères sœurs, à quoi nous sert le jubilé, à une entière remise des peines dues à nos péchés. Je m’en vais vous donner une comparaison. Quand un homme a mérité la mort et qu’il a recours au roi pour lui demander sa grâce, le roi lui redonne la vie, car il est le maître de notre vie et la peut redonner aux coupables. Donc cet homme jouira de la grâce du roi, qui lui conserve la vie. Mais il faut qu’il présente ses lettres au parlement, lequel confirme la même grâce et dit que le criminel jouira de la grâce du roi, c’est-à-dire aura la vie sauve. Mais il sera condamné ou au bannissement, ou aux galères quatre ou cinq ans, ou au payement d’une certaine somme d’argent à la veuve, en cas qu’il y ait eu meurtre ; car la loi ordonne que quiconque tuera mourra ; il faut donner vie pour vie. Bref le roi lui redonne la vie ; mais il lui en coûte de la peine pour réparer le mal ; la vie lui est donnée, mais la peine lui demeure.
De même, par la confession, la grâce du prince, qui est Dieu, nous est donnée ; mais il faut subir la peine que le péché porte avec soi. Concevez-vous bien cela, mes sœurs ?
Il faut donc satisfaire pour nos péchés ; et comment satisfaisons-nous à Dieu ? C’est par le jubilé, qui est tiré des trésors de l’église. Que sont ces trésors ? Ce sont les mérites de la vie et passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des saints.
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La sainte Vierge n’a jamais péché et a beaucoup souffert ; où sont allés tous les mérites de ses souffrances ? Dans les trésors de l’église. De même, les tourments que tous les saints ont endurés. Voyez saint Laurent, votre patron (3) (vous lui devez porter grande dévotion, parce qu’il aimait les pauvres), avec quel courage a-t-il souffert un si étrange tourment qu’est celui d’être brûlé tout vif, grillé sur un gril, en sorte que la graisse qui coulait de son corps servait à enflammer davantage le feu ! Il endurait cela avec un si grand plaisir et courage, qu’il disait aux tyrans : "Retournez-moi de l’autre côté, je suis assez brûlé de celui-là." Saint Laurent a donc beaucoup plus souffert qu’il ne fallait pour ses péchés, et ces mérites-là sont entrés dans les trésors de l’église.
Voilà, mes chères sœurs, de quoi sont composés ces trésors. Et qui les peut appliquer ? C’est le Pape, vicaire de Jésus-Christ en terre. Les conciles généraux sont aussi dispensateurs du jubilé. Les évêques peuvent également, dans leur évêché, disposer de ces trésors par des indulgences pour cent jours seulement. Le Pape et les conciles généraux peuvent donner une indulgence plénière et jubilé. Qui nous apprend cela ? La sainte écriture, où Notre-Seigneur dit à saint Pierre : "Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié au ciel, et ce que tu délieras sera délié" (4). Voyez, mes sœurs, le pouvoir que Notre-Seigneur a donné à ses apôtres et conjointement à leurs successeurs par ces paroles : "Ceux à qui vous remettrez les péchés (au sacrement de pénitence quant à la coulpe et par le jubilé quant à la peine) en seront délivrés, et ceux à qui vous les retiendrez en resteront chargés" (5)
3). Il était le patron de la paroisse sur laquelle se trouvait la maison-mère des sœurs.
4) saint Matthieu XVI, 19.
5) saint Jean XX, 23.
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Mes chères sœurs, afin que vous le reteniez bien, je vous le dis encore, la coulpe nous est pardonnée par le sacrement de pénitence, et la peine est remise par les mérites de Jésus-Christ, de la Vierge et des saints, qui nous sont appliqués par le jubilé ; et ceux à qui Dieu donne pouvoir de nous appliquer ces mérites sont les Papes. Ces mérites, mes sœurs, satisfont donc pour nous à la divine justice ; et parce qu’il faut que vous sachiez bien cela, je vais vous interroger.
Ma sœur, que veut dire ce mot de jubilé ?
— Mon Père, le jubilé nous délivre des peines du purgatoire après une bonne confession, accompagnée du regret d’avoir offensé Dieu.
— Voilà qui est bien, ma fille.
Et vous, ma sœur, que veut dire jubilé ?
— Mon Père, cela veut dire joie.
— Et anciennement, ma fille, le jubilé était-il comme à présent ?
— Mon Père, le jubilé ancien était temporel, pour rentrer en possession de ses biens ; Notre-Seigneur a changé ces grâces temporelles en spirituelles.
— Voilà qui est bien dit. Dieu vous bénisse, ma sœur ! Vous dites que le jubilé temporel a été changé en spirituel. Voyez-vous, ce peuple anciennement n’attendait ce jubilé qu’en la cinquantième année, et celui était un grand sujet de joie, parce qu’il rentrait en possession de son bien ; il demeurait en repos pendant cette année, et les esclaves étaient libérés. Voyez si nous n’avons pas un aussi grand sujet de nous réjouir. Ce jubilé était la figure de notre jubilé spirituel. Si nous sommes sous l’esclavage de l’esprit malin, nous sommes mis en liberté si nous avons perdu les biens de la grâce, nous rentrons dans la possession d’iceux.
Et vous, ma sœur, dites-nous, ce jubilé temporel
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est-il devenu spirituel et reçoit-on les biens perdus ?
— Oui, mon Père.
— Si nous étions engagés au diable et si nous avions perdu nos biens, qui sont la foi, l’espérance et la charité, y rentrons-nous ?
— Oui, mon Père ; et la rémission de nos péchés nous est donnée quant à la peine et à la coulpe.
— Que faut-il faire pour le gagner ?
— Mon Père, il faut faire ce que le Pape ordonne.
— C’est bien dit : il faut faire ce que le Pape ordonne, qui est se confesser et communier, visiter les églises et y réciter les prières ordonnées. Si une personne est déjà en état de grâce, elle peut faire ces stations avant de se confesser.