Entretiens aux Filles de la Charité (page 47)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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mais j’entends parler de celles qui sont fidèles aux moindres et plus petites actions qui sont de l’observance de leur règle. Et à ces gens-là Notre-Seigneur fait de grandes promesses : "Ceux qui seront fidèles en peu, je les constituerai sur beaucoup" (2) ; "Vous m’avez été fidèle en des petites, je vous établirai sur de bien grandes" (3). Quel bonheur, mes chères sœurs, pour la Fille de la charité qui entendra ces paroles ! O Seigneur, que ferez-vous à une fille qui ne laisse passer la moindre petite règle, qui ne veut rien omettre de ce qui lui est ordonné ? écoutez ce qu’il dit à ces personnes-là : "Vous avez été exactes en peu, je vous donne la récompense de beaucoup." être donc fidèle en peu, mes chères sœurs, c’est tout dire. Aux filles qui font cela, qu’est-ce que Notre-Seigneur promet dès ce monde ? Oh ! dit-il, vous n’en demeurerez pas là. Non, mes sœurs, il ne les laissera pas en cet état, mais il les fera monter plus haut, aller de vertu en vertu. Si vous étiez à six degrés de mérite, il vous en donnera beaucoup plus. Quoi ! mon Dieu, vous augmenterez ainsi vos grâces si abondamment pour un peu de fidélité à votre service ! C’est le Saint Esprit qui dit, dans la sainte écriture, qu’il ne laissera pas ces filles-là en cet état, mais les fera monter plus haut, c’est-à-dire leur fera acquérir une plus grande perfection. Jésus ! mes sœurs, voilà qui nous doit bien encourager à une grande fidélité dans tous nos exercices. Voilà une fille qui est fidèle à se lever au son de la cloche pour venir à la chapelle ; elle n’y est qu’un peu avant les autres, et Dieu a ce peu agréable. Pourquoi cela ? Parce qu’elle a été fidèle en petite chose. Ce n’est rien, me direz-vous ; il n’importe ; elle a été fidèle en peu. Oh !

2) saint Luc XVI, 10

3) saint Matthieu XXV, 23.

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que cela est de grande consolation pour vous, mes sœurs !

Nos bienheureuses sœurs qui sont mortes reçoivent bien maintenant la récompense de leur fidélité. Mes sœurs, quand j’entends lire la vie des saints chez nous je dis en moi-même : voilà ce que nos sœurs ont fait. Pour moi, si elles ont fait tant de bien, c’est par la grande fidélité qu’elles ont eue à Dieu dans les moindres choses.

Après toutes ces raisons, la dernière que j’ai à vous dire, quoique j’en aie bien d’autres, c’est, mes chères sœurs, que la couronne de la gloire du ciel est promise à tous ceux qui seront fidèles à Dieu. Oui, ma sœur, elle est promise à vous toutes ; mes sœurs, elle est promise à M. Portail, à Mademoiselle Le Gras, à moi et enfin à tous ceux qui seront fidèles. Quelle consolation, mes filles, pour toutes ! Mais, s’il y en avait une parmi vous qui tournât le dos à Dieu et qui n’eût pas cette fidélité, cette couronne ne serait pas pour elle. Craignez donc, mes filles, de perdre ce trésor et travaillez à vous rendre fidèles à Dieu en toutes choses sans exception, des petites aux grandes.

Mais, Monsieur, me direz-vous, j’ai persévéré dix ans au service de Dieu ; il y a tant de temps que je travaille pour lui ; faut-il que je sois fidèle jusqu’à la fin pour avoir la récompense ? — Oui, mes sœurs, il faut persévérer, ou bien vous perdez tout par votre faute. Si vous êtes trouvée avec un seul péché mortel au jour de votre mort, tout est perdu, toutes les bonnes œuvres que vous avez faites servant vos malades, les vertus que vous avez pratiquées pendant votre vie, tout cela est perdu pour vous, mes chères sœurs.

De grâce, dites-moi, une femme qui aurait été fidèle à son mari pendant plusieurs années et qui enfin s’abandonne et fait faux bond à son honneur, sera-t-il dit

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qu’elle est fidèle ? Point du tout. Et quel traitement lui fera son mari ? Il la répudiera comme infidèle.

Or, mes chères sœurs, vous avez le bonheur d’être les épouses de Notre-Seigneur ; s’il vous arrivait ce malheur de faire faux bond je ne dis pas de votre corps, oh ! non, je n’entends point cela, mais de vos volontés, que dirait-il à ses servantes, lui si bon et qui veut être aimé d’elles comme un époux ? "Je suis un Dieu jaloux", dit-il par son prophète. Oui, mes filles, Dieu est jaloux de l’amour de ses créatures, qu’il a créées pour être aimé d’elles. "Je suis un Dieu jaloux, dit-il (4), et je punis jusqu’à la quatrième génération ceux qui m’offensent, me refusant l’amour qu’ils me doivent et, au contraire, je bénis ceux qui me sont fidèles, jusqu’à la centième génération." Une fille qui ne pense point à la fidélité qu’elle doit à Dieu, commence par négliger tantôt une chose, tantôt une autre, puis. ce laisse aller un peu plus ; elle pense, une autre fois, que ce n’est pas gland’chose, et enfin peu à peu elle tombe dans la négligence.

Mais, Monsieur, me dira-t-on, s’il m’arrive, au bout de cinq ou six ans, de faire une faute, je suis infidèle, je n’ai plus d’amour pour ma vocation, plus de ferveur dans mes exercices, rien ne me touche, je ne m’amende point de mes fautes et retombe toujours dans les mêmes ; me voilà donc bien perdue, car je n’ai point de fidélité.

— Non, mes chères sœurs : tant qu’une fille a la volonté de se corriger et qu’elle y travaille de tout son pouvoir, quoiqu’elle tombe parfois, blessée, elle n’est point infidèle. Mais j’entends seulement celles qui tombent par infirmité ; car, pour celles qui tombent par malice ou par volonté, c’est autre chose.

Mais, dira cette fille, j’avais gardé ma règle tant de

4) Exode XX, 4)

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temps, j’étais si affectionnée aux moindres exercices, et à présent tout cela est refroidi. — Cette fille est-elle fidèle ? Oui, mes sœurs ; quand elle se relève aussitôt qu’elle est tombée, elle est fidèle, nonobstant ses chutes.

Mais, Monsieur, me dira-t-on, je vous avoue que, pendant un an ou peut-être six mois, je volais, tant j’étais fervente, j’allais servir les pauvres si volontiers, je leur disais de si belles choses, j’avais tant de satisfaction à entendre les lectures spirituelles, à parler et entendre parler de Dieu, et tout me semblait facile. Mais le temps est devenu bien contraire, car tout cela me manque maintenant ; je n’ai plus de ferveur ; je ne fais plus rien que par manière d’acquit ; les lectures et conférences ne me touchent point ; si je vais servir les pauvres, c’est uniquement parce qu’il faut y aller ; si l’on me commande quelque chose, je le fais seulement pour obéir ; s’il faut communier, je communie parce que la règle le porte, car je n’y sens point de goût. J’ai donné si bon exemple tant de temps ; mais, depuis un an, je fais tout lâchement et ai tant à contre-cœur l’obéissance et autres exercices, que cela fait mal au cœur à voir. Quand on m’ordonne de faire quelque chose, j’aimerais mieux m’aller promener. Par conséquent je suis une infidèle. Ce n’est plus de bon cœur que je sers Dieu dans ma vocation. Il vaut bien mieux m’en aller que tromper ainsi Dieu et le monde.

Voilà ce que suggère la tentation. Oh ! non, non, mes chères sœurs, vous n’êtes pas infidèles pour cela. Il faut que vous sachiez que Notre-Seigneur a agréable de nous mener par ces voies, après nous avoir fortifiés à son service. Dieu donne au commencement, pour l’ordinaire, aux âmes qu’il attire à lui, de grands goûts et des consolations, et, après, il permet que nous en soyons privés et même que nous tombions quelquefois en un

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tel découragement que tout ce que l’on nous dit ou fait nous est à peine ; et nous ne prenons plaisir à rien, ni à l’oraison, ni à la communion, ni à quoi que ce soit au monde, pas même à la conversation. Au commencement donc, Dieu nous donne de grandes consolations, mais après c’est tout le contraire. Remarquez bien ceci, mes sœurs. Voilà une fille qui est en sécheresse ; elle n’a goût à rien ; tout lui déplaît. L’œuvre est-elle moins bonne pource que vous la faites sans consolation ou avec répugnance ? Oh ! non, mes sœurs, au contraire ; elle est d’autant meilleure que vous la faites purement pour Dieu. Dieu vous a donné du lait au commencement, comme l’on donne aux enfants, car il est dit en saint Paul : "Je vous ai donné du lait, mais je vous donnerai à présent des viandes plus solides" (5). Il vous l’a donné autrefois, mes chères sœurs, tandis que vous étiez enfants, c’est-à-dire faibles en son amour ; car aux enfants on donne du lait et autre nourriture conforme à la faiblesse de leur âge ; mais, quand ils sont devenus grands, on leur donne du pain dur. Saint Paul, au commencement de sa conversion, avait de grandes consolations, et après il eut d’horribles tentations. Et pour cela quitta-t-il tout, abandonna-t-il ses emplois ? Oh ! non. Avait-il moins de fidélité à cause de toutes ces tentations ? Oh ! non. Or, mes chères sœurs, encore que vous soyez continuellement dans la sécheresse et tentation, pourvu que vous ne laissiez pas de faire ce à quoi vous êtes obligées, sachez que vous êtes fidèles ; oui, encore que vous le fassiez sans aucun sentiment, comme une bête, si vous voulez, encore que tout répugne à votre nature et qu’elle tombe souvent en faute, pourvu néanmoins que vous le fassiez et que vous vous releviez, vous êtes fidèles.

Et Notre-Seigneur, quand il était sur la croix, en

5) Première épître aux Corinthiens III, 2.

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quelle détresse n’était-il pas ? La nature ne souffrait-elle pas de grandes peines par la répugnance qu’elle avait à la mort ? Encore qu’il sût bien que c’était pour le salut des hommes et pour la gloire de Dieu son Père, néanmoins il fut percé de douleurs et exercé de peines intérieures jusqu’à s’écrier : "Mon Père, mon Père, pourquoi m’avez-vous abandonné ?" (6). Eh bien ! mes sœurs, ne voyez-vous pas, par cet exemple que cette disposition de peine n’empêche pas qu’on ne soit agréable à Dieu, puisque Notre-Seigneur n’a pas laissé d’être fidèle à Dieu, son Père ? N’a-t-il pas fait, en ces pénibles moments, l’œuvre admirable de la rédemption des hommes ? Consolez-vous donc, mes chères sœurs, lorsque vous aurez de la peine, en ce que, comme vous êtes Filles de la Charité, vous avez moyen d’imiter Notre-Seigneur, votre époux, qui a tant souffert, et ne pensez pas que, pour avoir des tentations, vous soyez infidèles. Consolez-vous encore de tomber souvent. Si vous vous humiliez de vos chutes, vous n’êtes pas infidèles. Pourvu que vous travailliez à vous corriger et que vous persévériez et ne quittiez point votre vocation, vous n’avez rien à craindre. Mais une fille qui quitte sa vocation, qui méprise ses règles et veut prendre ses plaisirs, s’en donnant à cœur joie, oh ! celle-là est infidèle. Mais celle qui, nonobstant tous ses dégoûts, fait ce qu’elle peut est fidèle. Et encore qu’il vous semble, mes sœurs, que vous êtes mauvaises Filles de la Charité et que vous ne faites rien qui vaille, ne quittez point, lors même que vous penseriez devoir mieux faire ailleurs, car il vous peut arriver, durant ces dégoûts et tentations, le désir d’aller dans quelque autre maison ; ce qui est une tromperie du diable et une tentation bien manifeste.

6) St Matthieu XXVII, 46.

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Un jour, je fus voir un grand seigneur qui s’était donné à Dieu dans le sacerdoce. Je le trouvai disant son office, et je lui demandai : "Eh bien ! Monsieur, commencez-vous un peu à goûter le bonheur qu’il y a à servir Dieu ?" Il me répondit : "Je vous assure, Monsieur que je n’y ai aucune consolation. Je dis mon office tous les jours, je prie Dieu et fais tous mes exercices sans aucune satisfaction. Mais je ne voudrais pas être autrement si Dieu ne le voulait pas. Il n’importe que j’aille à Dieu sèchement ou amoureusement, pourvu que j’y aille fidèlement."

Voyez-vous, mes sœurs, souvenez-vous bien de cet exemple ; car il est beau et d’un grand seigneur, qui vit encore à présent. Voyez donc par là, mes chères filles, comme Dieu traite ses serviteurs différemment. Au commencement, il leur donne de grandes consolations, au moins à quelques-uns ; mais après, il permet, pour leur plus grand bien, qu’ils soient combattus de grandes tentations. Les autres, il les fait marcher sur des épines. Vous serez donc fidèles, mes sœurs, tant que vous aurez la volonté et le courage de vous relever de vos chutes.

Telles sont les raisons que vous avez d’être fidèles à Dieu, et voilà la réponse aux objections que la nature pouvait faire. Or sus, donnons-nous bien à Dieu de la bonne sorte, pour lui être fidèles toute notre vie.

Mes chères sœurs, passons au second point de notre entretien, qui est en quoi consiste cette fidélité. Vous la connaîtrez par la comparaison d’un maître qui a un serviteur. Le premier dit au second : "Allez faire telle chose ; mais, voyez-vous, faites-la comme cela." Et non seulement ce serviteur fait ce qui lui a été commandé, mais il le fait en la manière que son maître a dite, encore qu’il ne soit pas vu de lui et ne sache pas s’il sera payé. On peut appeler ce serviteur-là fidèle. S’il fait

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ce que son maître lui a commandé, mais non en la manière qui lui a été dite, il le fait selon son mouvement et fantaisie ; ce serviteur-là n’est pas fidèle. Reçoit-il quelque correction de son maître, s’il ne le trouve pas bon, si la mouche lui pique l’oreille et qu’il quitte son maître, alors c’est un serviteur mauvais et infidèle, et il ne faut pas s’étonner si son maître ne lui donne aucune récompense, puisqu’il l’a quitté.

Par cette comparaison vous voyez bien que qui ne persévère pas jusqu’à la fin ne reçoit pas la récompense. Quoi ! mes sœurs, vous avez le bonheur d’être les servantes de Dieu, vous avez quitté vos parents, vos biens, et tout cela pour Dieu, pour être de bonnes servantes de Dieu ; car vous êtes ses servantes, s’il y en a en l’église. Il vous a appelées à une manière de vie en laquelle il vous a commandé telles et telles choses, et il veut que vous les fassiez en la manière qu’il vous les a prescrites. Vous les faites dans la douceur des consolations ; mais la tentation arrive-t-elle, vous laissez tout là. Oh ! quelle infidélité ! Or sus, celles d’entre vous qui font ce qui est dans vos règles et ne se contentent pas de faire ce que le maître commande, mais le font comme Dieu le commande et dans l’esprit qu’elles le doivent faire, ces filles-là sont fidèles, n’en doutez pas. Mais il en est d’autres qui quittent tout dans la tentation et pensent qu’elles feront mieux ailleurs. S’il arrive à quelqu’une des pensées de religion ou de mariage et qu’elle s’y arrête, passe pour une fois ; si, les mêmes pensées revenant, elle s’y entretient comme auparavant ô mes sœurs, craignez bien pour elle. Après, elle s’en ira dire sa peine à une autre ; à qui ? non pas à sa supérieure, ni encore moins au directeur, mais à celle qu’elle saura mal contente et de son esprit ; c’est à celle-là qu’elle s’adressera pour dire ses sentiments, pour se plaindre, si

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elle a reçu quelque déplaisir de sa supérieure ou de ses sœurs. Et l’autre, qui a déjà l’esprit mal fait, lui dira : "Quoi ! ma sœur, est-il possible que l’on vous traite de la sorte ! Quelle apparence que vous enduriez tout cela ! Il vaut mieux sortir qu’être toujours gênées de la sorte. Nous nous sauverions ailleurs, et nous nous damnons ici." Voilà tout ce que lui dira la sœur à laquelle elle se confie ; car n’ayez pas peur qu’elle dise ses peines à sa supérieure, ou aux autres sœurs qu’elle sait vertueuses ; oh ! elle n’a garde. Vous ne verrez jamais une fille prise de dégoût contre sa vocation s’adresser à une compagne constante et ferme ; elles n’auraient point d’intelligence ensemble.

Une fille qui souffre toutes ses peines sans se plaindre, ni les communiquer, si ce n’est à sa supérieure, et ne laisse pas de faire tout ce qu’elle doit, encore qu’elle n’ait point de goût à cela et que le diable la tente, celle-là est fidèle. Voilà en quoi consiste la fidélité : faire ce que Dieu commande et le faire en la manière qu’il le commande, ne communiquant ses peines ni aux sœurs ni aux personnes du dehors car vous ne le devez pas. De sorte, mes filles, que, tant que vous observerez les règles de la maison, soyez-en bien assurées, vous êtes fidèles.

Celles qui font tout autrement qu’il est contenu dans la règle et que la supérieure leur commande, celles-là ne sont pas fidèles ; elles sont dans la Compagnie de corps seulement ; l’esprit n’y est pas. Ce n’est donc pas assez de faire le bien ; il faut de plus le faire comme il est ordonné. Et celles qui persévéreront jusqu’à la fin dans cette fidélité, oh ! qu’elles seront heureuses !

Ces pauvres filles qui sont en Pologne ont bien besoin de cette fidélité et de penser que c’est Dieu qui les a appelées. Les voilà dans un pays étranger, par la

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conduite de la Providence. Quel est son dessein, mes sœurs, sinon qu’elles soient apôtres de la Pologne. Et quelles grâces Dieu a-t-il octroyées à ces filles-là, qu’il a destinées au service des pauvres de tout un royaume ? Vous l’allez voir.

Il a donné à l’une d’entr’elles la force de résister à une tentation qui lui est arrivée, et cela pour avoir été fidèle. On lui a proposé d’être auprès de la reine, qui la voulait employer à un office qui ne l’ôtait pas du service des pauvres, mais qui touchait de plus près Sa Majesté que ce qu’elles font ordinairement. Et Dieu a voulu, dans ce rencontre donner à une Fille de la Charité la grâce de refuser à la reine. Savez-vous comment ? Par ses larmes, mes sœurs, par ses larmes. Quand la reine la vit pleurer, elle dit : "Eh quoi ! ma sœur, vous ne voulez donc pas me servir !" — "Pardonnez-moi, Madame, mais nous nous sommes données aux pauvres", témoignant par ce peu de mots n’aimer rien tant que la pauvreté d’une Fille de la Charité ; et par là cette fille a bien témoigné connaître la grandeur du service des pauvres. O mes sœurs, quelle grâce Dieu leur a faite à toutes d’avoir vu cet exemple, et que ne fait-il pas encore tous les jours ! J’en sais plus que vous ne sauriez croire. Or sus, Dieu soit béni !

Passons au troisième point, qui est des moyens d’acquérir et conserver toujours la fidélité que nous devons à Dieu. Il faut tout d’abord comme Mademoiselle a dit, en demander souvent la grâce à Dieu et lui être reconnaissant de ses bienfaits. Job, parlant de cette fidélité dit que nous sommes obligés à Dieu de ce qu’il nous a faits créatures raisonnables. Et non seulement cela, mais il nous conserve à tout moment dans cet être, qu’il nous a une fois donné. Et vous pouvez dire, mes sœurs : "C’est Dieu qui m’a faite et qui, à chaque

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moment, me conserve. Il aurait pu faire de moi une bête, une folle ou quelque autre défectuosité, et cependant, par sa bonté, il m’a faite ce que je suis, capable de mériter de le posséder un jour dans le paradis, ce que je veux avec sa grâce. Et c’est pour cela que, lorsque j’y pensais le moins, il m’est venu chercher et attirer à lui pour être son épouse et pour le servir dans la Compagnie des Filles de la Charité."

De plus, Dieu est mort pour nous, et par sa mort il nous a donné son sang, qu’il a répandu par amour, et sa gloire, qu’il nous a promise dans l’éternité. Ah ! mes sœurs, quand il n’y aurait point d’autre raison que celle de penser : "Dieu est mort pour nous", cela suffirait pour nous porter à lui être fidèles. Mais bien davantage, Dieu nous va façonnant tous les jours des couronnes ; oui, mes chères sœurs, il y a des couronnes à attendre.

Le second moyen est de faire le contraire de celles qui se gâtent les unes les autres par leurs entretiens et sont si lâches que de suivre leurs tentations. Car que fait une fille qui ne doit pas persévérer ? Je vous en ai déjà dit un mot. Dès que la tentation arrive, elle écoute et raisonne là-dessus, pensant : "Je serais peut-être mieux en telle religion ou en condition ; j’aurais l’esprit plus en repos." Elle entretient ces pensées-là dans l’esprit ; et après, si elle sait une sœur mal disposée et de son humeur, elle l’accoste pour lui conter la cause de son mécontentement. L’autre lui répondra : "Ma sœur, vous avez raison. Quoi ! vous, faire telle chose ! Oh ! il n’y a pas moyen de rester toujours comme cela ; nous ferions mieux de nous en aller ailleurs, dans quelque religion ou dans le mariage ; peut-être nous y sauverons-nous mieux qu’en demeurant ici toujours l’esprit inquiet. Le mariage est une chose sainte ; la Vierge a

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bien été mariée ; quel mal ferions-nous ?" Si la pensée de se marier lui fait horreur et que celle de la religion lui revienne, elle s’en ira trouver un religieux qu’elle connaîtra, et lui dira : "Mon Père, je suis Fille de la Charité ; il y a tant de temps que j’ai telle et telle peine ; on me maltraite sans cesse ; je ne peux plus y résister ; je vous prie de me conseiller si je ne puis pas me retirer pour me mettre dans quelque religion." Ce Père, qui ne vous connaît pas, ni ce qu’est votre vocation, ni le bien que vous faites en servant les membres de Jésus-Christ dans la Compagnie, vous demandera : "Avez-vous fait vœu à perpétuité ?" Comme vous lui répondrez que non, il ajoutera : "Allez, allez, ma fille, vous le pouvez du moment que vous n’avez point fait de vœu qui vous retienne. Puisque vous avez souffert tant de temps et que cette peine ne se passe point, sortez de là." Voilà le conseil qu’il vous donnera ; comment voulez-vous qu’il vous en donne un autre ? Il ne connaît de la Compagnie que ce que vous lui donnez à entendre, qui est faux, et ne saurait vous parler que d’après son esprit, qui est de religion ; et cet esprit n’est pas propre pour vous, quoiqu’il soit fort bon pour ceux qui y sont appelés de Dieu.

Souvenez-vous donc, mes sœurs, de ce que je vous ai dit tant de fois : vous ne devez prendre aucun avis de vos confesseurs pour votre conduite ; vous avez à leur dire vos péchés, non à leur faire votre direction. Un bourgeois qui va à confesse se contente de dire ses péchés au prêtre, et rien de plus. Pensez-vous qu’il lui demande conseil sur ce qui concerne son trafic et marchandise ? Oh ! non, cela ne se fait point. S’il a besoin d’avis, il le prend des personnes qui entendent aux affaires, et non de son confesseur.

Que faut-il donc faire, mes sœurs, quand vous avez

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des tentations ? Oh ! dame ! il faut recourir à vos supérieurs tout aussitôt. C’est à eux que Dieu donne le don de conseil pour vous. Dites vos péchés à vos confesseurs ; mais découvrez vos tentations à Mademoiselle, à M. Portail ou à moi ; et faites connaître les choses telles qu’elles sont ; ne vous excusez point. Vous voyez souvent ce qui se fait pour la guérison des maladies corporelles : on ne cache rien ; le malade dit tout au médecin pour recevoir du soulagement ; il ne se contente pas de dire qu’il se trouve mal, mais il précise : "Monsieur, j’ai mal là et là, et cela me fait encore mal."

Usez-en ainsi pour vos maladies spirituelles, et vous recevrez du soulagement. Ce que l’on vous conseillera, écoutez-le comme de la part de Dieu ; et si votre tentation revient encore, recommencez à vous découvrir au directeur de la maison ou à la directrice. Dieu permettra peut-être que l’on vous donnera quelque avertissement pour votre consolation ; ou bien, s’il vous laisse dans la tentation, c’est sans doute qu’il vous veut comme cela pour votre plus grand bien. Consolez-vous, mes chères sœurs ; j’espère que, tant que vous en userez de la sorte, vous serez fidèles à Dieu et vous rendrez agréables à Notre-Seigneur.

Comme, pour recevoir les influences du chef, il faut que les membres soient unis au corps, de même, mes chères sœurs, tant que vous serez unies à votre chef, vous participerez aux influences que Dieu communique à tout le corps ; mais, si vous allez ailleurs, vous vous rendrez indignes de ce bien. Si j’avais un bras coupé, il ne serait plus participant des influences de mon corps, ainsi une fille séparée du corps ne participe plus à ce qu’il fait. Mes chères sœurs, tant que vous serez unies à un chef, vous serez fidèles à votre vocation ; mais, quand vous irez ailleurs, vous adressant à quelque religieux,

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vous n’aurez point la vie de votre esprit. Consolez-vous donc, mes chères sœurs, et soyez fidèles à suivre vos chefs, qui sont vos supérieurs, et assurez-vous que vous aurez la couronne. C’est ce que je vous souhaite à toutes

Et pendant que je me dispose à vous donner la bénédiction et à prier Dieu qu’il nous donne à vous et à moi, misérable pécheur, la grâce de lui être fidèles, rappelez tous les actes que vous avez faits pendant que nous parlions. Je le remercie de vous avoir appelées à l’état de Filles de la Charité ; je le remercie pour Mademoiselle, pour M. Portail et pour moi de ce que nous avons été appelés pour vous servir. Et tandis que je prononcerai les paroles de bénédiction, abaissez-vous devant Dieu et demandez-lui la grâce de faire bon usage de tout ce que nous venons de dire.

Benedictio Dei Patris…

55. — CONFéRENCE DU 27 JUILLET 1653

SUR LA PRATIQUE DE DEMANDER PERMISSION

Mes chères sœurs, le sujet de la présente conférence se divise en trois points. Le premier est des avantages de ne rien faire sans la permission des supérieurs et supérieures ; le second, des grands maux qui arrivent aux Filles de la Charité quand elles manquent de demander permission ; le troisième, des fautes principales que l’on peut commettre contre cette pratique de ne rien faire sans permission le quatrième, des moyens à prendre pour se bien mettre dans cette pratique, ou s’y maintenir quand on y est déjà.

Entretien 55. — Cahier écrit par la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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Mes chères sœurs, c’est ici un des sujets les plus importants qu’on ait traités devant vous. Que le Sauveur de nos âmes vous fasse grâce d’entrer dans ces pratiques et de vivre conformément à ce que vous entendrez !

Dites-moi ma fille, quels avantages une Fille de la Charité et toute la Compagnie retirent-elles de la pratique de ne rien faire sans permission de ses supérieurs ?

— Mon Père, je n’ai pas beaucoup d’esprit pour comprendre cela ; mais il m’a semblé qu’une fille qui est obéissante doit être assurée de persévérer dans sa vocation. Et comme le Fils de Dieu a été obéissant toute sa vie jusqu’à la mort, nous devons tenir à grand honneur de l’imiter en cela. Et puis sans l’obéissance l’on n’a que trouble et inquiétude.

— Ma fille, il y a différence entre l’obéissance et le sujet que nous proposons ; il s’agit de ne rien faire sans permission. C’est à vous à demander permission. L’obéissance présuppose le commandement elle consiste à faire ce qui est ordonné ; elle commence par celui qui commande ; mais la pratique dont nous parlons commence par celui qui demande. Vous avez très bien dit, ma sœur, qu’une fille obéissante persévérera dans sa vocation, car l’on n’a point sujet d’espérer qu’une sœur de la Charité puisse persévérer sans l’obéissance. Ici il s’agit de dire les raisons pour lesquelles une Fille de la Charité doit continuellement demander permission à ses supérieurs.

Vous, ma sœur, qu’en dites-vous ?

— Mon Père, l’obéissance nous apportera une grande tranquillité, parce que, quand on a demandé permission, on sait que c’est la volonté de Dieu que nous fassions telle chose.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Voyez-vous, mes sœurs, retenez bien cela. Ma sœur a dit que c’est faire la

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volonté de Dieu que de ne rien faire sans obéissance, et elle ajoute que cette pratique rend toujours content. Personne dans le monde n’est aussi content que ceux qui vivent sous l’obéissance ; et je ne vois dans les remords de conscience que les gens qui manquent à l’obéissance. Voilà donc deux choses que nous apporte la soumission : une grande tranquillité d’esprit et la grâce de faire la volonté de Dieu. Or, voyez-vous, mes chères sœurs, faire la volonté de Dieu, c’est commencer son paradis dès ce monde. Donnez-moi une personne, donnez-moi une fille qui fasse toute sa vie, la volonté de Dieu ; elle commence à faire en terre ce que les bienheureux font au ciel, elle commence son paradis dès ce monde-ci, car elle n’a point d’autre volonté que celle de Dieu ; et c’est là participer au bonheur des bienheureux.

Ma sœur, quels avantages reviennent de l’obéissance ?

— Mon Père, je ne saurais dire autre chose que ce que nos sœurs ont déjà dit ; et de plus il me semble que cela donne une grande consolation aux supérieurs.

— Oh bien ! ma fille, vous semble-t-il que ce soit une grande satisfaction aux supérieurs de voir que leurs inférieurs leur sont soumis

— Oui, mon Père, je vois que les supérieurs et inférieurs en reçoivent une grande consolation.

— Avez-vous désir de vivre de la sorte, ma fille, et vous semble-t-il que ce serait un grand bien de voir toute la Compagnie dans cette pratique, où je crois qu’elle est, par la grâce de Dieu ?

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