Entretiens aux Filles de la Charité (page 48)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Oui, mon Père, cela donne une grande consolation.

— Oh ! oui, mes sœurs. Une de mes grandes consolations c’est de savoir que la Compagnie ne fait rien sans permission, et c’est la récompense que Dieu donne, s’il en donne dans ce monde aux supérieurs. J’ai eu

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cette récompense quelquefois. Je ne devrais pas parler de moi, pauvre pécheur et misérable que je suis. J’ai été curé des champs (1) (pauvre curé !) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content, que je me disais à moi-même : "Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si bon peuple !" Et j’ajoutais : "Je pense que le Pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon cœur." Et un jour Monseigneur le cardinal de Retz (2) me demandait : "Eh bien ! Monsieur, comment êtes-vous ?" Je lui dis : "Monseigneur, je suis si content que je ne le vous puis dire." — a Pourquoi ?" — "C’est que j’ai un si bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous Monseigneur, n’êtes si heureux que moi." Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.

Ma sœur, dit Monsieur Vincent, quels sont les avantages qui reviennent de l’obéissance ?

— Mon Père, il me semble que la vertu d’obéissance n’est jamais seule, car elle est accompagnée pour l’ordinaire de beaucoup d’autres vertus, particulièrement de l’humilité, l’amour de Dieu et quantité d’autres.

— Cela est bien dit, ma fille ; l’obéissance n’est jamais seule car vous y trouverez la crainte de Dieu, l’amour du prochain, de sa vocation et toutes autres vertus. Ne voyez-vous pas, au contraire, mes chères sœurs, la vérité de cela ? Donnez-moi une sœur qui ne

1). A Clichy, près Paris.

2). Henri de Gondi, évêque de Paris de 1598 à 1622.

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soit point obéissante. Observez-la bien. Vous trouverez que tout lui manque, et qu’elle n’a point de vertus, point d’amour de Dieu, puisque cet amour n’est point assez fort pour lui faire demander la permission de ce qu’il faut faire. Enfin, comme notre sœur a dit, c’est une grande marque, et tout évidente, d’une grande vertu d’être obéissante. Tout au contraire, la marque de peu de vertu est la désobéissance.

Ma sœur, un séculier ne se scandaliserait-il point s’il priait une sœur d’aller en tel lieu, de lui faire telle et telle chose et que la sœur lui dit : "Monsieur, je voudrais bien faire cela, mais je ne le puis sans permission." Et si quelqu’un vous donnait de la toile, des Heures, ou choses semblables, pensez-vous qu’il trouverait mauvais que vous n’acceptiez pas sans permission ?

— Non, mon Père ; au contraire, cela lui donnerait bon exemple.

— Et si l’on vous donnait des souliers, un chapelet, ou quelqu’autre chose, pensez-vous qu’il le faille prendre ?

— Non, mon Père.

Et si l’on vous pressait d’accepter, faudrait-il répondre : "Monsieur, je ne prends rien sans permission." Pensez-vous qu’on serait malédifié de cela ? Au contraire, on verrait avec admiration de pauvres filles vivre de la sorte, parce qu’il y a du divin en cela. Il faut croire, mes chères sœurs, que, si quelque chose maintient la Compagnie, c’est que nos bonnes sœurs qui sont au ciel sont entrées dans cette pratique. Si une fille dit : "Je n’ai pas toujours besoin de demander permission quand je prendrai ceci ou cela ; ce n’est pas grand’chose", pensez-vous qu’elle fasse la volonté de Dieu et qu’elle puisse persévérer dans sa vocation ?

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— Non, mon Père ; au contraire, c’est un grand moyen pour en déchoir.

— Vous dites bien, ma sœur, la Compagnie est comme la mer, qui ne peut porter un corps mort ; il faut qu’elle le rejette, parce qu’elle ne peut souffrir de corruption. Si, dans une Compagnie, quelqu’une veut vivre de sa propre vie, c’est-à-dire suivre sa propre volonté, elle est morte, et la Compagnie ne la peut souffrir ; le bon Dieu et l’ange de la Compagnie la jettent dehors ; c’est la pierre de touche.

êtes-vous de cet avis-là ? Si une fille reçoit et lit quelque lettre sans la donner à sa supérieure, ou en envoie sans permission, croyez-vous qu’elle soit contente ?

— Non, mon Père.

— Oh ! vraiment nenni, mes filles.

Et vous, ma sœur, pensez-vous que les séculiers se scandalisent s’ils voient une fille qui ne veut rien prendre ni faire sans la permission de ses supérieurs ?

— Non, mon Père au contraire, ils en sont édifiés.

— Mes sœurs, le croyez-vous ainsi ?

Toutes les sœurs se levèrent pour répondre :

Oui, mon Père.

— Si vous le croyez ainsi, voulez-vous que nous nous donnions à Dieu, et vous et moi, pour ne rien faire sans la permission de nos supérieurs ? Et n’avouez-vous pas que celles qui ne veulent rien faire sans permission donnent bon exemple à toute la Compagnie et consolent beaucoup les supérieurs ?

— Oui, mon Père.

— Ne le désirez-vous pas faire ainsi ?

— Oui, mon Père.

— Dieu vous bénisse, mes sœurs !

Voilà donc deux points. Reste à voir les fautes que l’on peut faire contre cette pratique.

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Ma sœur, quelles fautes peut-on faire contre cette pratique principalement ?

— Mon Père, il me semble, comme nos sœurs ont dit, que l’on peut manquer en toutes choses.

— Voyez-vous, mes sœurs, il est des choses pour lesquelles vous n’avez pas à demander permission ; ce sont celles qui sont ordonnées par les règles ; pour les autres, oh ! il faut demander permission, parce que la même règle défend de ne rien faire sans permission. Tout ce que vous faites pour observer les règles se fait avec permission, soit que vous vous leviez, alliez à la table ou à l’examen. Dieu vous appelle là, et, y allant, vous le faites par obéissance. Voilà, par exemple, la cloche qui sonne et vous dit : "Levez-vous, mes sœurs". Par là la volonté de Dieu vous est connue. Celles qui se lèvent font la volonté de Dieu ; mais celles qui demeurent au lit, malgré la règle qui les appelle, doivent avoir permission. Si elles prévoient, dès le soir, qu’elles ont besoin de se reposer, elles doivent demander permission à Mademoiselle ; et ainsi elles obéissent en demeurant au lit. Les sœurs qui sont aux paroisses doivent s’adresser à la sœur servante : "Ma sœur, je vous prie de trouver bon que je demeure un peu au lit." Si c’est la sœur servante, elle dira à sa compagne : "Ma sœur, il me semble que j’ai besoin de me reposer." Et la sœur lui répondra : "Ma sœur, je vous en prie."

Dites-moi, ma sœur, une sœur qui a besoin de manger hors le repas et le fait sans permission va-t-elle contre la volonté de Dieu ?

— Oui, mon Père. La sœur qui était avec moi me disait que c’était un péché contre la vertu de sobriété quand elle pensait que j’en avais besoin, elle me pressait de manger ; et elle-même, dans de pareilles rencontres, ne le voulait pas faire.

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— Voilà qui est beau. Ah ! la bonne sœur servante ! Mais ma fille, manger après en avoir demandé permission est-ce obéir ?

— Oui, mon Père.

— Fait-elle mal celle qui, tant pour se donner plus de liberté que pour parler, ne veut pas aller à la première table ? Car vous y êtes toutes appelées, si ce n’est les officières, qui ne le peuvent à cause de leurs emplois.

— Oui, mon Père. Elle désobéit à la règle ; et la liberté qu’elle veut prendre, c’est encore un autre mal.

— Mais, ma fille, si elle n’y va pas après avoir demandé permission pour quelque raison, fait-elle la volonté de Dieu ?

— Oui, mon Père.

Voilà donc trois choses que, d’après notre sœur, l’on ne peut faire contre la règle : ne se pas lever au son de la cloche, manger hors le repas et ne vouloir pas se trouver à la première table. Or sus, ma sœur, je vous demande, une fille qui voudrait acheter quelque chose, comme des Heures, un chapelet et choses semblables sans permission ferait-elle contre la règle ?

— Oui, mon Père.

— Et si on lui donnait quelque autre chose, le devrait-elle prendre sans permission ?

— Non, mon Père.

— Le pourrait-elle avec permission ?

— Oui, mon Père. J’ai reçu une fois un livre sans permission d’un bon curé, qui me le donna. Je le dis pourtant à ma sœur. Je ne le ferai plus, mon Père.

— Non, ma fille, ne le faites plus. Pensez donc combien vous auriez édifié ce bon prêtre si vous aviez refusé son livre, disant qu’il vous fallait une permission. Une personne qui vous verrait agir ainsi se convertirait,

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si elle était mauvaise, et acquerrait six degrés de vertu, si elle en avait cinq auparavant.

Ma sœur, serait-ce mal de donner son argent, si l’on a ?

— Oui, mon Père.

— Et vous, ma sœur, est-ce un défaut de prendre ou de donner de l’argent à quelque parent ou connaissance ?

— Oui, mon Père.

— Oh ! oui, mes sœurs, car la pauvreté dit qu’il ne faut avoir rien contre la règle.

La sœur qui avait ci-devant parlé se leva et dit :

Mon Père, lorsque j’étais aux champs, l’on nous donnait du blé quelquefois.

— Mais, ma fille, en aviez-vous besoin ?

— Oui, mon Père ; nous n’en avions point.

— O ma fille, en ce cas vous avez bien fait ; mais, si vous en aviez eu, vous auriez mal fait d’en prendre.

— Mon Père, une dame, de retour de voyage, dira : "Ma sœur, voilà un chapelet que je vous ai apporté ; je vous prie de le prendre. Comme ce n’est pas un pauvre, mais une dame, serait-ce mal de le prendre ?

— Oui, ma fille, il ne le faut pas prendre, et ne craignez pas de malédifier ; au contraire, vous vous mettrez en bonne réputation ; car on se fie à vous ; on vous donne de l’argent en maniement pour les pauvres. Ces dames auront plus de confiance en vous ; elles diront : "Comment les filles prendraient-elles des pauvres, puisqu’elles ne veulent rien prendre sans permission ?" Et vous, ma sœur, une fille qui reçoit des lettres et les ouvre sans permission de ses supérieurs agit-elle contre l’obéissance ?

— Oui, Monsieur.

— C’est donc mal d’en écrire et d’en recevoir sans les montrer ?

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— Je crois que oui, mon Père.

— Donnez-vous bien à Dieu pour cela, car c’est la porte de perdition des Filles de la Charité, d’autant que, si vous ne les montrez pas, c’est signe qu’il y a quelque plainte dedans, ou quelque chose que vous ne voulez pas qu’on voie, et par conséquent quelque chose de mal. O Sauveur, combien ai-je de personnes chez nous qui ont gardé les lettres deux ou trois jours plutôt que de les ouvrir !

Ma sœur, est-ce bien d’aller visiter tantôt un parent, tantôt un autre et de les prier de vous venir visiter eux-mêmes ?

— Non, mon Père. —

O mes sœurs, je crois que cela ne se voit point céans. Si cela arrivait, vous seriez vous-mêmes méprisées de ceux que vous visiteriez ainsi.

Et vous, ma sœur, une fille qui achète des souliers mignons, qui fait faire un corps piqué, achète des gants et tire ses cheveux, agit-elle conformément à l’obéissance ?

— Non, mon Père.

— Mes sœurs, celles qui veulent avoir des souliers mignons, ce corps piqué sont déjà à demi dehors. Ne désirez avoir rien que les autres n’aient ; car, si vous avez quelque chose qui n’est pas d’usage à la maison, vous faites une singularité.

Et vous, ma sœur, si une fille apprend à lire ou à écrire, à saigner sans permission, va-t-elle contre la volonté de Dieu ?

— Oui, mon Père. —

Oui, ma fille, elle agit contre la volonté de Dieu qui veut qu’une fille ne s’ingère de faire quoi que ce soit contre l’obéissance, mais se conforme à ce qui est ordonné.

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Voyez-vous, mes chères sœurs, vous ne pouvez pas être toutes l’une comme l’autre : les unes sont propres aux malades et les autres aux écoles. Il appartient aux supérieurs de regarder à quoi vous êtes propres. Toutes ne sont pas propres à saigner, car il y en a qui ont la main trop lourde. Les doigts de la main ne se ressemblent pas chez toutes ; aussi vous ne pouvez pas être toutes semblables.

Il est dit dans saint Paul : "Les uns prophétisent, les autres sont apôtres ou évangélisent" (3) et Dieu se plaît à voir cette variété tant dans les choses spirituelles que dans les temporelles. Mes sœurs, soyez donc contentes dans vos emplois ; mais qu’aucune ne s’ingère de faire quoi que ce soit sans l’obéissance. Si une fille qui est bonne pour l’école voulait apprendre à saigner, elle n’y serait peut-être pas propre et gâterait tout. Dieu veuille que, pour avoir saigné sans savoir, vous n’ayez blessé personne, ni causé de grands accidents, ni donne la mort ! Une sœur qui voudrait changer de confesseur, faire des mortifications et pénitences, ou réciter l’office de la Vierge, pèche-t-elle contre l’obéissance ?

— Oui, mon Père, car elle se perd.

— Oh ! non, mes sœurs il ne faut rien faire sans la permission du confesseur que l’on mettra ici, ou de Mademoiselle. Dieu vous bénisse !

Ma fille, une sœur qui demande quelque chose aux supérieurs, ne l’obtient pas, s’en va toute fâchée et dit en elle-même : "Je ne demanderai plus rien ; on me rebute ; je ne veux plus rien demander" ; de quel esprit est-elle animée, ma fille ?

— De l’esprit d’orgueil.

— Vous avez bien dit : de l’esprit de superbe. Il ne faut jamais dire cette diabolique parole, fille de l’orgueil.

3) épître aux Ephésiens IV, 11.

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Dieu veuille que cela ne soit pas parmi vous ! Si l’on vous refuse ce que vous demandez, c’est que cela ne vous est pas propre, ou c’est pour vous éprouver. C’est pourquoi vous devez continuer à demander. Que savez-vous si l’on ne vous permettra pas demain ce que l’on vous a refusé aujourd’hui !

Communiez-vous sans permission ? Non ; vous ne le devez pas. Vous en priverez-vous de vous-mêmes ? Vous ne le devez pas non plus. Comment ferez-vous pour le demander et pour avoir permission de prendre la discipline ? J’approuve beaucoup que toutes aient la discipline, mais j’approuve aussi que vous ne vous en serviez point sans permission.

Mais vous me pourrez dire : "Monsieur, vous nous en dites beaucoup ; voilà bien des choses ; mais cela ne lassera-t-il point nos supérieurs de leur demander tant de choses ?" Non, mes sœurs, vous ne lasserez jamais vos supérieurs ; au contraire, ils seront très consolés, voyant une fille qui ne fait rien sans permission. Pour ce qui est de vos règles, vous avez permission de les suivre ; et là-dessus vous n’avez rien à demander ; mais, pour le reste, il faut demander. Celles qui sont dans une paroisse, sachant qu’il se fait un sermon en quelque lieu de dévotion, ne doivent pas y aller sans permission de la sœur servante. La sœur servante elle-même doit la demander à sa sœur. Pour ce qui est de plus grande importance, il faut que les sœurs des paroisses viennent demander la permission à Mademoiselle et que celles des champs lui écrivent.

Vous me direz : "Monsieur, si je demandais une permission générale pour toutes les choses nécessaires ?" Oh ! il faut bien vous garder de cela, et nous de vous la donner, car vous n’auriez pas le mérite qui se trouve à chaque demande particulière de permission.

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Je dois vous de encore qu’il y en a qui extorquent les permissions. Ce sont celles qui ont l’esprit petit et se troublent et s’inquiètent si l’on a de la condescendance pour elles. Il est mal d’extorquer une permission. Demandez toujours avec indifférence et ne pressez jamais si vous voyez que l’on a peine à vous accorder. Dites en vous-mêmes : "Si l’on m’accorde, à la bonne heure ; mais si l’on me refuse, ce sera peut-être pour me mortifier." Dieu disait a Moïse : "Il est vrai que tu leur as permis, mais c’est à cause de leur dureté." De même, on permet quelquefois à une fille, quand on voit qu’elle n’est pas capable d’être conduite par la voix de la raison.

Vous me demanderez : "Un confesseur de la paroisse où je suis ne peut-il pas me donner permission de faire quelque pénitence ?" Non, il ne le peut pas. Sa juridiction ne va pas jusque-là ; il n’a pouvoir que de vous confesser ; et pour la communion, il peut vous la permettre ou défendre.

Or sus, mes chères sœurs, comment ferons-nous pour bien pratiquer ceci ? Si jamais l’on vous a fait un entretien d’importance c’est celui-là. Je sais bien que vous êtes la plupart dans cette pratique ; mais je vous prie d’y être toutes ; ce faisant, vous accomplirez toutes la volonté de Dieu sur terre, comme les anges l’accomplissent au ciel, et vous jouez d’une paix et tranquillité d’esprit inconcevable. Les anciennes principalement doivent être à exemple en cela, car, si elles se permettent d’agir sans permission, les jeunes les imiteront, sans penser que c’est mal. Si, au contraire, elles sont fidèles à demander permission, elles donneront édification aux plus jeunes, au prochain et ressentiront une grande consolation au lieu de la peine étrange et inimaginable qu’elles auraient de faillir et de malédifier.

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Cela posé, le premier moyen à prendre, c’est de penser souvent : "Je commence une vie bienheureuse, que je continuerai dans le ciel."

Comme second moyen, accoutumez-vous à vous mortifier ; se mortifier, c’est ne pas faire sa propre volonté, laquelle voudrait aller tantôt ici, tantôt là. Il faut surmonter ces mouvements et s’attacher ferme à l’obéissance.

En troisième lieu, demandez incessamment cette grâce à Dieu. Il n’est rien de si facile que de demander permission de ce que l’on veut faire. La seule civilité le requiert.

Or sus, mon Sauveur, mes chères sœurs, voilà à peu près les moyens que vous devez prendre pour vous bien établir dans cette pratique. Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il vous fasse voir et connaître que c’est là un des entretiens les plus importants que nous vous ayons jamais faits. Je prie sa divine bonté qu’il nous établisse fortement dans cette pratique, comme il y a établi nos bonnes sœurs qui sont maintenant dans l’état des bienheureux. Tâchons de les imiter et particulièrement en cette pratique, dont la Compagnie sera très

O Sauveur de nos âmes, qui avez écouté ce qui a été dit et avez été vous-même si obéissant que de préférer la mort à la désobéissance plaise à votre divine bonté, par l’obéissance dont vous avez donne l’exemple sur terre nous donner celle dont nous avons besoin pour ne rien faire contre la gloire de Dieu ! Et pource que, mes sœurs, nous avons besoin de sa grâce, je vous prie d’offrir votre prochaine communion à Dieu pour obtenir de lui la grâce de ne jamais rien faire contre cette pratique. Ainsi vous n’aurez point de sujet d’envier les Carmélites, parce que vous serez aussi heureuses qu’elles, et rendrez honneur à Dieu dans l’état auquel

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il vous a appelées, aussi bien qu’elles font dans le leur.

Mademoiselle, vous plaît-il nous de vos pensées ?

— Mon Père, je n’ai autre chose à dire, après ce que votre charité a dit, sinon que j’ai toujours remarqué que cela est très véritable et que toutes celles qui sont sorties de la Compagnie ne sont sorties pour autre chose sinon pour l’attache à leur propre volonté et l’affection à toutes ces particularités.

— Vous dites donc, Mademoiselle, que celles qui sont sorties et ont perdu leur vocation, c’est pour avoir suivi leur propre volonté et n’avoir pas fait ce que nous venons de dire. Vous dites beaucoup en ce peu de paroles. Retenez bien, mes sœurs, ce que Mademoiselle vient de dire ; c’est de grande importance ; et ne faites pas comme celles qui sont sorties, mais entrez dans cette pratique de l’obéissance, vous assurant que c’est l’œuvre de salut qui vous conduira dans les sanctuaires éternels. Ayez grande dévotion, je vous prie, à dire souvent ces paroles : "Fiat voluntas tua", au temps de l’oraison, lorsque vous entendez la parole de Dieu, pour témoigner que vous êtes soumises en tout à sa volonté.

Puis notre très honoré Père se mit à genoux et ajouta :

Mes chères sœurs, c’est la prière que j’adresse à Notre-Seigneur, et je le prie derechef qu’au moment que je prononcerai les paroles de bénédiction, il nous rende capables de faite sa sainte volonté, vous et moi, misérable pécheur, qui n’ai jamais fait que ma propre volonté et qu’il répande dans vos cœurs la grâce de ne jamais rien faire qu’avec permission ou de la règle ou des supérieurs. C’est ce que je demande de tout mon cœur.

Benedictio Dei Patris…

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56. — ENTRETIEN DU 12 NOVEMBRE 1653

A DES SŒURS ENVOYéES A NANTES

Le mercredi douzième jour de novembre 1653, les trois sœurs ci-dessus nommées (1) partirent de Paris pour aller à Nantes, et voici l’exhortation que notre très honoré Père leur fit.

Mes chères sœurs, Dieu vous a choisies pour aller à l’hôpital de Nantes, et vous devez vous donner entièrement à Notre-Seigneur, puisqu’il a fait choix de vous entre toutes les autres. Vous avez trois raisons de vous donner à Dieu pour bien vous acquitter de votre devoir en ce lieu-là.

La première raison, mes chères sœurs, est la raison générale qui nous oblige tous tant que nous sommes à nous quitter nous-mêmes pour faire la volonté de Notre-Seigneur, en sorte que nous ne fassions jamais la nôtre.

La seconde, c’est que vous allez dans un grand hôpital, où il y a plus à faire que dans un autre lieu. Ce n’est pas comme dans une paroisse de Paris, où vous n’avez soin que d’un petit nombre de malades, ni comme aux champs, où vous n’avez qu’à visiter et instruire les pauvres. Les choses y sont tout autrement, et c’est pour cela qu’il faut vous donner à Dieu, à ce qu’il vous accorde les grâces dont vous avez besoin.

La troisième raison, mes chères sœurs, j’ai cru nécessaire de vous la dire, c’est que la division, par l’instigation du mauvais esprit, s’est placée dans cet hôpital. Oui, mes sœurs, le diable a eu tant de pouvoir que de mettre par ses ruses de la discorde parmi nos sœurs ;

Entretien 56. — Ms. intitulé Recueil des procès-verbaux, p.119 et suiv : (Arch. des Filles de la Charité.)

1). Marie-Marthe Trumeau, Anne de Vaux et Madeleine Micquel.

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et vous remédierez à cela par l’union et la concorde qui sera entre vous. Il ne se faut pas étonner si le diable a fait cette rude bataille, car c’est son ordinaire d’en vouloir particulièrement aux serviteurs et servantes de Dieu ; il attaque les plus saintes Compagnies par la haine qu’il leur porte. Il ne se met pas beaucoup en peine de telle ou telle personne déterminée, car il les tient déjà à lui ; mais les maisons qui sont consacrées au service de Dieu et unies par le lien de la charité, ah ! mes sœurs, c’est là qu’il jette la discorde. Mes sœurs, vous remédierez donc aux désordres que cet esprit malin a causés dans cet hôpital.

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