Entretiens aux Filles de la Charité (page 49)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et que ferez-vous pour cela ? Mes filles, il faut que vous sachiez que plus l’état d’une personne est relevé, plus elle doit montrer de vertu. La qualité de Fille de la Charité que vous portez vous oblige à la plus haute perfection où l’on puisse prétendre, de sorte que l’on attend cela de vous ; aussi vous a-t-on choisies pour aller au secours de ceux qui ont été blessés. Vous savez que, quand on va à la guerre l’on prend des armes, l’on se bat, les uns sont tués, les autres blessés les uns sont vainqueurs et les autres sont vaincus. Nos pauvres sœurs ont été blessées dans la guerre que notre ennemi leur a livrée. Il ne faut pas pour cela les mépriser. Elles sont très vertueuses, mais cet ennemi de division leur a livré une cruelle bataille, avec la permission de Dieu, qui a voulu nous donner sujet de nous humilier en nous montrant qu’il n’y a personne d’exempt, et d’apprendre que ce n’est pas toujours pour punir qu’il envoie des afflictions, mais pour exercer ses serviteurs et servantes. Le diable menaça un jour saint François : "Tes religieux, lui dit-il, sont en repos à présent ; mais un jour viendra où je les exercerai comme il faut, et ce sera lorsque des personnes de condition entreront dans l’Ordre."

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C’est ce qu’il a fait mes sœurs. Il ne faut donc pas s’étonner si le démon a attaqué nos sœurs, puisqu’il a bien osé fa*e la même chose dans la compagnie de Notre-Seigneur.

Mes chères sœurs, il était nécessaire de vous avertir de ces choses afin que vous vous armiez des vertus nécessaires pour terrasser cet ennemi et cet esprit de division. Ceux qui vont à la guerre portent des armes. Vos armes à vous sont l’humilité, la douceur et la condescendance. Quand vous aurez ces vertus, vous serez armées de pied en cap pour aller combattre l’ennemi. La condescendance est un puissant moyen de conserver l’union entre les personnes qui se sont données à Dieu ; il faut, mes chères sœurs, que cette vertu soit parmi vous et que vous quittiez votre volonté autant de fois que vos sœurs seront d’avis contraire au vôtre, car une Fille de la Charité doit être prête à faire ou ne pas faire ce que la sœur servante lui commande et lui défend. Je dis la sœur servante, parce qu’il ne faut pas écouter ce qu’une autre sœur dit, quand ses conseils tendent à une autre fin. Car, si l’on voulait écouter tout le monde, l’on ne ferait rien qui vaille. Faire ce que dit la servante et jamais ce que dit Jacquette Marie, ni qui que ce soit, quand la sœur servante a une fois donné l’ordre. Et c’est là le vrai moyen d’être unies, comme de vraies servantes de Dieu doivent l’être. A moins de cela, tout est en désordre. L’une est d’un avis, l’autre d’un autre. Ce n’est pas qu’il faille mépriser les avis de nos sœurs ; oh ! non, mais celles qui les donnent doivent avoir une égale indifférence, qu’on les suive ou ne les suive pas.

Monsieur de Genève disait : "J’aime mieux faire la volonté des autres que de faire qu’un autre se conforme à la mienne ; et j’ai plus tôt fait d’ajuster ma volonté à la volonté de cent personnes que d’en former une seule à la

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mienne." Voyez, mes sœurs, comme ce bienheureux nous enseigne fort bien la pratique de la condescendance et combien cela est nécessaire entre vous. Un grand saint disait que, pour arriver à la perfection, il faut laisser là sa propre volonté, et qu’il ne faut pas autre chose pour arriver à la perfection. Voilà, mes chères sœurs, les armes avec lesquelles nous vous envoyons, pour que vous revanchiez nos bonnes sœurs par le bon exemple que vous donnerez. Tout le monde attend cela de vous ; et la bonne odeur qui rejaillira de ces belles vertus fera que vous ne porterez pas en vain le nom de Filles de la Charité.

Vous aurez affaire là avec les pères des pauvres et généralement avec tous ceux qui ont quelque charge qui regarde les pauvres. Vous leur rendrez tout l’honneur et le respect qu’il vous sera possible. Quelques ecclésiastiques sont en pension à l’hôpital. Il est un peu difficile de vous de la manière dont vous vous comporterez à leur égard, parce qu’ils désiraient être nourris autrement que les pères des pauvres ne l’entendent. Ils s’en prennent aux sœurs de n’avoir pas la nourriture qu’ils désirent. Cela est un peu fâcheux, mes filles ; et de là est venue une partie de la peine et du désordre. Mais, quoi que l’on vous dise, encore que les ecclésiastiques veuillent être nourris autrement et mieux que les pères des pauvres n’entendent, ne vous laissez point aller, tenez ferme et ne faites rien contre l’ordre des supérieurs. Tâchez de condescendre à ces pensionnaires et de les satisfaire de parole au mieux que vous pourrez. Si les pères des pauvres vous disaient : "Il faut faire telle chose", et que les prêtres voulussent que vous fissiez autrement, oh ! il faudrait faire ce que les pères désirent.

Il y a encore Monseigneur l’évêque de Nantes. Il dit

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que vous êtes religieuses, parce qu’on lui a dit que vous faites des vœux. S’il vous en parle, répondez-lui que vous n’êtes pas religieuses. Ma sœur Jeanne (1), qui est la sœur servante, lui a dit : "Monseigneur, les vœux que nous faisons ne nous font point religieuses, parce que ce sont vœux simples, qui se peuvent faire partout et dans le monde même."

En effet l’on ne peut dire que les Filles de la Charité soient religieuses, parce qu’elles ne pourraient pas être Filles de la Charité, si elles l’étaient, puisque pour être religieuse il faut être cloîtrée. Les Filles de la Charité ne pourront jamais être religieuses, et malheur à celui qui parlera de les faire religieuses !

Allez donc, mes chères sœurs, travaillez pour Notre-Seigneur estimez bien nos chères sœurs et respectez-les, prenez bien garde d’avoir mauvaise estime d’aucune, enfin faites paraître que vous avez le vrai esprit que Dieu veut que vous ayez.

Benedictio Dei Patris…

57. — CONFéRENCE DU 1er JANVIER 1654

SUR LA CONDUITE A TENIR HORS LA MAISON

Mes chères sœurs, le sujet de cet entretien se divise en trois points. Le premier est des raisons que les Filles de la Charité ont de bien savoir comme elles se doivent comporter hors la maison, tant à l’égard des personnes qui les emploient, que dans leurs rapports réciproques, tant aux hôpitaux qu’aux villages et paroisses de Paris ; le second point est des fautes que les Filles de la Charité

1) Jeanne Lepeintre.

Entretien 57. — Cahier écrit par la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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peuvent faire dans leurs emplois hors la maison ; le troisième est des moyens dont elles se pourront servir pour se comporter en vraies Filles de la Charité quand elles seront employées au service des pauvres, tant aux hôpitaux qu’aux villages et paroisses de Paris.

Enfin, mes chères sœurs, en un mot, il s’agit de savoir comme les Filles de la Charité se doivent comporter hors la maison, aux Enfants, au Nom de Jésus, aux Galériens, etc. Pour dire vrai, ce sujet est bien étendu. Il est impossible de toucher à tout, car il faudrait dire comme il se faut comporter vers Messieurs les curés des paroisses, les dames et autres personnes qui vous emploient. Aujourd’hui nous parlerons en général de quelques points plus importants.

Ma sœur, importe-t-il de bien savoir comme l’on doit se comporter hors la maison ?

— Oui, mon Père, parce que, si on ne le sait pas, il peut arriver de grands désordres ; l’on peut faire et dire des choses que l’on ne devrait pas, toutes contraires à l’esprit de la Compagnie. Il peut arriver aussi que, par notre faute, pour ne pas bien savoir ce à quoi nous sommes obligées, les pauvres n’aient pas tout ce dont ils ont besoin.

— Et vous, ma sœur, qu’avez-vous pensé sur le sujet de cette conférence ?

— Mon Père, on ne peut pas avoir l’esprit de la Compagnie, ni faire ses actions conformes à icelui, si on ne le sait.

— A vous, ma sœur, de nous dire vos pensées.

— Mon Père, il me semble que pour remplir nos obligations, il nous faut avoir grand soin de nous ressouvenir des instructions que l’on nous donne à la maison, et être exactes à les garder ; si l’on y manque, je crois qu’on offense Dieu.

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A une autre sœur M. Vincent demanda s’il est nécessaire de savoir comme l’on se doit comporter, aux Enfants, au Nom de Jésus et autres lieux.

— Oui, mon Père, répondit-elle, car l’on ne peut pas avoir l’esprit de la Compagnie si l’on ne sait ce que nous enseignent nos règles ; et pour les garder il faut suivre exactement les conseils que nos supérieurs nous donnent.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Voyez-vous, mes sœurs, chacune sait, j’en suis sûr, combien il importe qu’une fille soit bien informée de ce qu’elle doit faire quand elle est envoyée en quelque lieu. Les dames le réclament ; elles sont consolées quand elles voient une sœur bien instruite de tout ; les pauvres aussi en sont heureux, mieux instruits et mieux servis. C’est pourquoi, mes sœurs, il faut être bien soigneuses, car cela importe beaucoup de vous bien informer, tant que vous êtes ici, de tout ce qu’il faut savoir, et avoir grand soin de bien retenir tout ce que l’on vous dira. Et pource que vous ne pouvez y rester longtemps, il faut vous rendre plus attentives dans le peu de temps que vous y êtes.

A Sainte-Marie, les sœurs demeurent sept ans au noviciat, encore qu’elles soient parfaites, afin qu’elles soient bien instruites de ce que Dieu demande d’elles. Mais vous autres, vous êtes comme des fruits mûrs, parce que vous n’avez pas le temps qu’il faudrait avoir pour vous instruire. D’où vient donc qu’avec si peu d’expérience vous faites de si bonnes choses, sinon parce que les grâces de Dieu sont grandes et parce que la Compagnie est dans son commencement, et par conséquent a et doit avoir bien plus de ferveur qu’en autre temps ? Vous ferez plus sans comparaison à cette heure que dans cinquante ans d’ici, parce qu’il y a abondance de grâces dans les commencements. Au commencement de l’église, les premiers chrétiens étaient dans une ferveur

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et charité admirables ; ils n’avaient qu’un cœur et qu’une volonté ; et avec cette ferveur ils faisaient des merveilles, ils convertissaient les âmes, ils s’animaient les uns les autres à souffrir toutes sortes de tourments et même le martyre. C’est là la ferveur des commençants qui veulent servir Dieu tout de bon. Ils sont forts et courageux pour faire ce qui est agréable à Dieu. Le vin, quand on le met dans le tonneau, est furieux et bouillant, et a une telle vigueur qu’il romprait le vaisseau, si l’on ne lui donnait de l’air. Ainsi, au commencement de la Compagnie, avec cette abondance de grâces qui s’y trouve, vous ferez plus en trois mois que vous ne feriez en six ans en un autre temps.

Mes chères sœurs, je m’en vas vous parler. Je sais bien que, si je vous interrogeais, vous me diriez de belles choses ; mais le temps nous presse ; c’est pourquoi je vous dirai succinctement ce qu’il faut que vous fassiez. Une des choses principales c’est de connaître bien vos règles. Voilà qui est pour le général. Pour le particulier, les sœurs servantes doivent avoir grand soin de savoir ce qui regarde leur office ; la sœur qui a ici la charge d’instruire prendra le temps de vous l’expliquer ; car, faute de cela, vous tomberiez en de grandes fautes.

Le second moyen, c’est d’être à bonne édification à tout le monde, de montrer grande cordialité les unes envers les autres, en sorte que quoique séparées, les unes aux champs, les autres aux paroisses, l’on voie qu’il n’y a qu’un cœur parmi vous. Pas d’entre-deux, mais une même affection, une même estime de la vertu, une même horreur du mal. Voyez-vous, mes sœurs, c’est à cela surtout que vous devez vous exercer ; autrement, ce serait toujours à recommencer, et vous n’auriez jamais de repos, ni de paix entre vous.

D’où vient cela ? Je m’en vas vous le dire. C’est que

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tous les jours nous changeons, et notre mauvaise nature n’est jamais en un même état. "L’homme, dit Job, n’est jamais en un même état." Il est comme une roue qui tourne toujours et n’arrête jamais. Vous voyez par là combien il importe que vous soyez exercées céans à la mortification. Dans toutes vos pratiques vous devez avoir celle-là en grande recommandation, à cause de ; inconstance de notre nature, qui tantôt veut une chose et tantôt une autre, qui est mortifiée à cette heure et incontinent immortifiée. Il ne faut pas nous fier à nous-mêmes, puisque nous changeons incessamment c’est pourquoi nous avons besoin de réfléchir souvent sur nous-mêmes, pour réparer les défauts que notre nature corrompue nous fait commettre. De même qu’il faut remonter une horloge tous les jours pour réparer les déchets qui s’y font, nous devons toujours recommencer dans la pratique de la mortification de nos passions, pource que, de moment en moment, nous avons toujours besoin de travailler en nous-mêmes. Voilà que vous êtes avec une sœur. Quelque ferveur qu’elle ait, le diable et la nature ne laisseront pas de la tenter ; ce qui fera que parfois elle vous semblera de mauvaise humeur. Mais ne pensez pas qu’elle soit imparfaite pour cela et n’en ayez pas mauvaise estime, parce que cela vient de la nature corrompue de notre premier père. Oh ! non, mes sœurs, ne permettez pas qu’il entre en votre esprit aucune mauvaise pensée sur cette sœur. S’il vous arrivait de concevoir quelque dédain ou aversion contre elle, étouffez aussitôt cette pensée et dites en vous-mêmes : "Ah ! maudite pensée, contre qui en as-tu ! Quoi ! contre ta sœur contre l’épouse de Jésus-Christ, contre la vie de ta vie ! Ah ! je ferai le contraire que cette mauvaise pensée me suggère, en allant embrasser cette sœur et lui témoigner cordialité, et si je lui ai adressé une mauvaise

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parole, je lui en demanderai pardon, lui disant : Ma sœur pardonnez-moi, je vous en prie ; j’espère, avec la grâce de Dieu, n’y retourner plus ; je vous prie de me supporter." Il ne faut pas s’étonner si la nature a répugnance à cela, à cause de la peine qu’il y a à s’humilier et parce que le diable se fourre là-dedans, faisant tous ses efforts pour nous en détourner.

Mes sœurs, il faut être courageuses et faire comme ces enfants d’Israël qui bâtissaient le temple du Seigneur. D’un côté, ils tenaient les pierres, et, de l’autre, avaient l’épée en main pour se défendre de leurs ennemis. Voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez faire de même, parce que, en même temps que nous travaillons à l’édifice de notre perfection, le diable et la nature s’y opposent et nous font la guerre puissamment. Il faut prendre l’épée de la mortification, la discipline, le jeûne et écrire aux supérieurs, lorsque vous êtes éloignées. Si vous en usez de la sorte, mes chères sœurs, qu’arrivera-t-il ? Oh ! il arrivera que vous vivrez partout comme en un paradis, car vous serez en Dieu et vous aurez le paradis en terre. Au contraire si vous n’agissez pas de la sorte, ce sera vivre, sinon en un enfer, du moins en un purgatoire. Voilà donc, mes sœurs, deux moyens : le premier, bien savoir vos règles ; le second, avoir un grand support les unes des autres.

Le troisième moyen est de vous faire aimer de tous par l’exemple de votre bonne vie. La bonne odeur que vous avez donnée fait que l’on vous demande de plusieurs endroits. Et pourquoi cela ? C’est que l’on a vu un peu de fleur de votre charité. J’ai reçu encore une lettre d’un évêque, qui vous demande. Ah ! mes sœurs, s’il en est ainsi en ce moment, que sera-ce au progrès ? O mon Dieu, humilions-nous bien de cela, et si l’on vous désire tant, alors que vous êtes encore imparfaites, que

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sera-ce lorsque Dieu vous aura fait la grâce d’arriver à une plus grande perfection !

Le quatrième moyen, c’est de vous donner à Dieu pour ne trouver jamais à redire à la conduite générale de la Compagnie, ni à la conduite particulière de la sœur servante, mais vous comporter comme un enfant qui apprécie tout ce que son père fait et dit. Le fils d’un laboureur croit que son père et sa mère sont les plus capables que la nature puisse produire. Si la servante fait ou dit quelque chose qui ne nous agrée pas, ne pensez pas pour cela qu’elle agit mal. Il ne vous appartient pas de trouver à redire à ce qu’elle fait ; vous devez croire que ce qu’elle fait est bien ; car, voyez-vous, mes sœurs, il y a une grâce pour cela, et il y a un ange particulier pour ce regard. Dieu donne les grâces suffisantes à celles qu’il y appelle. Ne croyez pas que c’est toujours aux plus suffisantes ou aux plus vertueuses qu’on donne ces charges. Il faut croire qu’une servante a été donnée de Dieu, car l’on réfléchit devant Dieu des nuits entières pour voir qui l’on mettra en ces emplois. Et si l’on charge tantôt l’une, tantôt l’autre, c’est mes chères sœurs, pour exercer les unes à la conduite, les autres à l’obéissance. Estimez donc que c’est Dieu qui le fait ainsi ; car tout ordre vient de lui, et qui résiste à cet ordre résiste à Dieu.

Mais il me semble que cela serait mieux autrement. — Ah ! vous le pensez ! Et qui êtes-vous ? Est-ce à vous à blâmer ce que font vos supérieurs, à vous qui n’avez pas grâce de Dieu pour cela ? Mes chères sœurs, vous êtes assurées que Dieu vous bénira si vous usez des moyens que je viens de vous donner.

Un autre mal qui peut arriver entre vous, c’est l’attache aux confesseurs ; et pour cela le changement est nécessaire, parce que, autrement, il se pourrait produire

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une certaine amitié spirituelle, qui vient de l’estime qu’a la pénitente du confesseur, et le confesseur de la pénitente, et l’un et l’autre sont bien aises de cette petite affection réciproque ; et ainsi il est bien difficile que le confesseur, qui voit que sa pénitente avance et fait profit de ses conseils, n’en reçoive quelque satisfaction. Mais qu’arrive-t-il ? Le confesseur pourra dire : "Je me sens tout consolé de voir le progrès que vous faites en la vertu." Et la sœur répondra : "Mon Père, je n’ai point trouvé de confesseur en qui j’aie eu tant de confiance qu’en vous. Je me sens une telle souplesse à vos paroles, que je n’ai pas de peine à les suivre." Et ces paroles douces portent dans le cœur un dard, qui y fait une étrange brèche. Dès que l’on en est venu à les dire, tout est perdu. Enfin il arrive très grand éclat de telles familiarités. Hélas ! mes chères sœurs, il n’en arrive que trop, et même dans les religions.

Il faut donc déclarer vos péchés aux confesseurs sans vous amuser à leur parler après la confession. Ne leur dites pas : "Monsieur, je vous verrai et vous en dirai davantage en particulier."

S’il vous va voir et vous demande ce que vous faites, il faut couper court et témoigner que vous n’êtes pas contentes de cela. Remarquez-vous que vous auriez peine d’aller à un autre et que vous continuez de vous embarrasser d’affection, ah ! mes sœurs, alors craignez, avertissez Mademoiselle, Monsieur Portail ou moi, et dites tout simplement comme vous vous trouvez : "Je vous prie de me changer de confesseur, parce que je sens que je suis trop attachée." Si vous êtes éloignée, il faut écrire, et quand vous seriez à Toulouse, où l’on vous demande, vous devriez écrire. Le motif pour lequel on vous change, c’est afin que vous n’ayez point d’attache à rien. Quand l’on ne fait pas cela, qu’arrive-t-il ? L’une veut aller à un confesseur

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et l’autre à un autre. La paix de Dieu les quitte ; elles tombent dans la plus grande et la plus dangereuse division qui puisse arriver. Savez-vous, mes chères sœurs, quelles sont les ruptures les plus difficiles à guérir ? Ce sont celles qui sont à la jointure. Or, la jointure des Filles de la Charité, c’est celui qui les doit unir ensemble et toutes à Dieu, le confesseur. Si elles rompent ce lien et veulent changer, si, suivant leur fantaisie, l’une veut aller à celui-ci et l’autre à celui-là, de là s’ensuit une continuelle division. Voilà tout rompu. Quand une sœur, pour sa satisfaction, veut avoir un homme qui lui donne dans les yeux et qui la satisfasse, ah ! mes sœurs, qu’elle est cause d’un grand désordre ! C’est pourquoi je prie Mademoiselle, quand elle verra cela, de la changer, de faire comme Notre-Seigneur aujourd’hui, jour de la circoncision, de couper, et de retrancher.

Un cinquième moyen, mes chères sœurs, pour vous bien lier et unir ensemble est, lorsque vous êtes aux paroisses ou aux champs, de ne point prendre conseil que de ceux qui vous sont donnés pour cela. Il n’est jamais permis de dire les aversions que l’on a contre ses sœurs ou contre la sœur servante, ni d’aller conter ses tentations qu’à ceux-là. Oh ! non, cela ne vous est jamais loisible. Non, mes chères sœurs, ne dites vos peines qu’à ceux à qui vous les devez dire.

Ne serait-il point permis de le dire à quelque bonne dame ? — Ah ! mes sœurs il s’en faut bien garder ; car, n’ayant pas l’esprit de votre Compagnie, comment vous donnerait-elle les conseils qu’il vous faut ? Ce qu’elle vous dira ne vous conviendra pas. Ne le dites jamais aux dames ; si vous le leur dites, quand vous seriez fortes comme Samson il arrivera deux maux : l’un que vous perdrez votre vocation, l’autre que vous serez à scandale. Car cette dame le dira à une autre ; et ne vous en

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étonnez pas ; car, si vous n’avez pas su vous-mêmes garder votre secret, comment voulez-vous qu’un autre le garde ? Voilà la myrrhe que vous pouvez offrir à Dieu, vous mortifier en ne disant vos peines qu’à ceux à qui vous les devez dire.

Mais, si vous me placez à Toulouse, en Pologne ou en d’autres lieux éloignés, comment écrirons-nous ? Si nous écrivons, nous serons longtemps sans réponse. Que ferai-je donc ? — Ah ! mes sœurs, il faut avoir toujours quelqu’un pour vous conseiller ; on donne partout quelqu’un pour cela ; mais jamais il ne faut vous adresser à autre qu’à celui-là.

Il nous reste encore à dire, comme on se doit comporter pour être de bonne édification au prochain, et beaucoup d’autres choses, dont nous nous entretiendrons, s’il plaît à Dieu, une autre fois.

Que Notre-Seigneur nous fasse la grâce de bien mettre en pratique tout ce que nous venons de dire !

Mademoiselle s’agenouilla et dit :

Mon Père, je vous supplie très humblement, pour l’amour de Dieu, au nom de toutes nos sœurs, de demander à sa bonté qu’il nous pardonne toutes nos fautes et le mauvais usage que nous avons fait des avertissements que votre charité nous a donnés, et particulièrement moi, qui devrais donner bon exemple à nos sœurs, les mettant moi-même en pratique, dont je leur demande très humblement pardon.

— Oh bien ! Mademoiselle, je prie, je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ, quoiqu’indigne, qu’il pardonne à nos sœurs le mauvais usage qu’elles ont fait des instructions qu’elles ont reçues et toutes leurs infidélités à la pratique des instructions.

Et pource que j’ai bien négligé de vous donner les avertissements nécessaires, ou ne les ai pas donnés comme

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il faut, ni dans l’esprit que je dois, et pource que Mademoiselle peut-être se sent coupable, nous vous demandons, mes chères sœurs, pardon des fautes que nous avons faites à votre égard. Je prie Notre-Seigneur qu’il nous pardonne, par sa miséricorde, à tous en général, et qu’à même temps que je prononcerai les paroles de bénédiction sur vous, il vous fasse la grâce de bien entrer dans la pratique de ce qui a été dit.

Benedictio Dei Patris…

58. — CONFéRENCE DU 15 MARS 1654

SUR L’ORGUEIL CACHE

Mes chères sœurs le sujet de cet entretien est de l’orgueil caché, non pas de l’orgueil généralement parlant, mais de l’orgueil caché. Il se divise en trois points. Le premier est des raisons que nous avons de nous donner de garde de l’orgueil caché ; le second, des marques par lesquelles nous pourrons connaître si cet orgueil caché est en nous ; le troisième, des moyens d’empêcher qu’il n’entre dans notre cœur, ou de l’en chasser s’il y est déjà.

Dites-nous, ma sœur, les raisons que nous avons de connaître si cet orgueil caché est en nous.

— Mon Père une raison qui nous y oblige, c’est que cet orgueil est bien désagréable à Dieu, et que, au contraire, l’humilité est très agréable à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui lui-même nous en a montré l’exemple pendant toute sa vie et a voulu que sa mère fût la plus humble de toutes les créatures.

Il m’a semblé que nous avons l’orgueil caché quand

Entretien 58..—Cahier écrit par la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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nous méprisons les autres, nous estimons plus qu’eux et sommes bien aises qu’on nous estime.

— O ma sœur, quand il n’y aurait d’autre raison que celle que vous venez de dire, que Notre-Seigneur est venu pour combattre ce vice et pour le renverser par ses actions contraires, c’est un puissant motif pour nous le faire fuir.

Or sus, ma fille, avez-vous pensé que les Filles de la Charité peuvent avoir de l’orgueil caché ?

— Oui, mon Père, il me semble qu’elles peuvent avoir de l’estime d’elles-mêmes, murmurer des actions d’autrui, les mépriser, contrôler ce que fait le prochain, et beaucoup d’autres choses.

— Vous avez bien raison, ma fille. Et pourtant la vaine gloire ne devrait pas entrer parmi vous, car l’orgueil vient pour l’ordinaire de l’extraction et condition des personnes, et vous êtes la plupart de pauvres filles des champs, filles de laboureurs comme moi. Nous sommes tous bien peu de chose. Pour l’habit, la coiffure et le reste, il n’y a point lieu d’en avoir de la vanité. Pour l’esprit, hélas ! vous êtes la plupart des champs et ne pouvez avoir l’esprit bien relevé. Pour la nourriture, les pauvres mangent quasi comme vous : un peu de bœuf, ou chose semblable. Il n’y a point là sujet de vous estimer ou présumer. Pour le regard de vos conversations, vous ne fréquentez que les pauvres et êtes leurs servantes ; il n’y a certes pas de quoi vous enorgueillir

Ce n’est donc pas cet orgueil qui entrera parmi vous. Mais il y a deux sortes d’orgueils : l’un vient des emplois ; c’est celui des personnes qui se pavanent à cause de leurs charges et prennent de la vanité là dedans. Une fille qui partirait dès le matin pour aller voir les pauvres, et cela uniquement pour plaire à une dame et pour être estimée d’elle, ferait acte d’orgueil. L’autre

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sorte d’orgueil se loge aussi bien dans un habit gris que sous d’autres bien relevés, et c’est de celui-là que nous vous parlons ; car il peut être en vous. Nous le connaissons par ses effets.

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