Entretiens aux Filles de la Charité (page 50)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est cause de tous les péchés que nous commettons, comme l’humilité est l’origine de tout le bien que nous faisons. Point de mal qui ne prenne son commencement de l’orgueil caché. Si une sœur dit quelque chose à sa louange, si elle est désobéissante, si elle est mal avec sa sœur, si elle a le désir d’être sœur servante, tout cela c’est orgueil caché. La première raison pour laquelle nous devons fuir ce vice, c’est donc qu’il est la cause de tous les maux.

La seconde raison, c’est que Dieu n’accorde rien à ceux qui en sont atteints, car, quelques prières et quelque bien qu’ils fassent, Dieu ne les exauce pas. Il est écrit : "Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles" (1). Il faut peser ces paroles : "Dieu résiste aux superbes" et dire : "Quoi ! je suis dans cet orgueil, et Dieu dit qu’il n’accordera rien à ces gens-là ; oh ! je veux tâcher d’en sortir."

La troisième raison, c’est que Dieu permet que les âmes qui en sont entachées tombent dans de grands péchés : l’impureté, la perte de la vocation, oui, mes sœurs, la perte de la vocation. Dieu n’a-t-il pas dit : "Ah ! vous vous êtes estimé et élevé vous tomberez" (2). Une sœur est-elle estimée dans une paroisse, s’imagine-t-elle avoir plus d’adresse pour plaire à un confesseur, à une dame, il est à craindre qu’elle ne vienne à tomber enfin et à perdre sa vocation.

Le quatrième mal, c’est que l’orgueil gâte tout le bien que nous faisons et met un tel désordre en nos actions,

1) Saint Jacques IV, 6.

2) Saint Matthieu XXIII, 12.

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qu’elles ne sont pas agréables à Dieu. L’ordinaire des âmes vaines et orgueilleuses est comme cela. Les bonnes œuvres qu’elles font sont toutes gâtées. Que ce soit une fille en particulier, ou toute la Compagnie, tout ce qui se fera sera gâté.

La cinquième raison, c’est que l’orgueil caché est une marque de damnation, comme l’humilité est une marque de prédestination. Or, n’y a-t-il pas lieu de craindre, quand on est en danger de son salut ? Il est très important, vous le voyez, de demander à Dieu qu’il nous fasse la grâce de nous délivrer de ce venin. O Sauveur, délivrez-nous, délivrez-moi, moi qui peut-être suis plus coupable que pas un de ce vice.

Vous me direz : "Voilà bien des choses ; mais comment pourrai-je connaître, Monsieur, si j’ai cet orgueil caché. Peut-être que, quand je le saurai, je deviendrai humble."

Mes chères sœurs, la première marque, c’est si nous avons une trop grande estime de nous-mêmes et de ce que nous faisons, si nous avons désir que les autres aient bonne opinion de nous, que nos confesseurs et les dames nous estiment. Voilà donc deux choses : avoir bonne opinion de soi ; et désirer que les autres, les supérieurs et les sœurs, nous estiment et que l’on dise : "Voilà une bonne fille qui fait du bien." Mais comment savons-nous que nous avons bonne estime de nous et que nous sommes bien aises que les autres nous estiment ? C’est quand nous sommes bien aises qu’on nous loue, ou satisfaits qu’on soit content de nous.

La troisième marque, c’est de faire quelque chose sans obéissance, car la désobéissance est une marque de superbe. Mademoiselle le confesseur auront fait quelque ordonnance et la sœur n’en tient aucun compte. C’est là une marque d’orgueil caché.

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La quatrième marque, c’est quand l’on dit quelque chose à sa louange. On ne le dit pas ouvertement mais ouvertement l’on se vante : "J’ai fait ceci ou cela." Comme la fièvre se manifeste par la chaleur, ainsi l’orgueil se manifeste par la langue. Nous sommes si aises de raconter ce que nous avons fait ! Nous faisons venir cela de loin, de sorte qu’il ne semble pas que nous désirions que l’on nous loue.

La cinquième marque, mes chères sœurs, c’est quand l’on fait des actions tout exprès pour gagner les bonnes grâces d’une supérieure, d’une sœur. Aller voir les malades pour complaire à cette dame ou à quelqu’autre, faire ce qu’on peut pour acquérir de l’estime tout cela est une marque d’orgueil caché ; à quoi nous devons bien prendre garde.

La sixième marque est de disputer avec ses sœurs et ne vouloir rien céder.

La septième marque, c’est l’opiniâtreté. Une sœur voudra une chose d’une façon ; l’autre la voudra d’une autre. Elle se tiendra ferme en son jugement. Les avis de sa sœur servante, de son confesseur de son directeur, de sa supérieure ne seront pas capables de la faire céder, parce qu’elle s’est affermie dans son propre jugement. Elle a enraciné cela dans sa cervelle ; il n’est pas possible de l’en faire démordre. Voilà une marque d’orgueil caché et une qualité diabolique, car il n’appartient qu’aux démons de demeurer dans leur opiniâtreté. C’est donc un esprit de démon, qui est tellement ferme dans le mal qu’il y demeure toujours. Il vient bien quelquefois des remords à cette personne ; mais elle n’a pas la force de les suivre ; elle le voudrait bien, mais elle ne le peut.

La huitième marque, c’est la singularité, même ès choses de dévotion, comme vouloir communier plus souvent que les autres, avoir un chapelet, porter un collet mieux

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tiré, se distinguer par sa coiffure son habit. Tout cela marque l’orgueil, mes filles. Prenez-y bien garde, n’ayez point de singularité.

Une autre marque, c’est l’ambition des charges ou des emplois plus honorables, qui fait que l’on veut devenir servante. Si l’on envoie dans une paroisse une sœur qui ait ce désir, elle ne peut se soumettre à sa sœur elle croit qu’elle serait plus capable, aurait plus de conduite, a plus d’expérience, prie mieux et partant qu’elle devrait être la sœur servante. Quand elle sent ces pensées et qu’elle ne les rejette pas tout aussitôt, mais les entretient, c’est un esprit du diable, oui, présumer que l’on fait mieux que les autres, c’est un esprit du diable.

Voilà donc, mes sœurs, les marques par lesquelles nous pouvons connaître si nous avons cet orgueil caché, car, voyez-vous, ce vice est d’autant plus à craindre, qu’il est caché et inconnu.

Mais comment faire pour nous en faire quittes ? C’est d’autant plus difficile que nous ne le connaissons pas et sommes aveugles sur nous-mêmes ; et quand on dit que nous l’avons, nous ne le voulons pas croire. Remarquez bien que nous ne le pouvons connaître que par ses effets.

Ce qui le rend plus dangereux, c’est qu’il ne vient jamais que sous apparence de bien. Par exemple, si une fille demande à communier plus souvent que sa sœur, son confesseur, qui n’est pas bien expérimenté, pensera qu’elle y est poussée par un grand amour de Dieu, par une grande tendresse envers Notre-Seigneur. Il lui dira : "Ma fille, communiez." Qui ne croira que c’est pour un plus grand bien ? Et néanmoins c’est l’orgueil.

L’orgueil ne va pas sans la désobéissance. Par exemple, vous ne faites pas l’oraison. Pourquoi ? Vous direz : "J’ai été empêchée ; j’écrivais une lettre à un parent, ou

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j’étais allée voir une dame ou un pauvre, ou je ne voulais pas faire de peine à ma sœur, qui a manqué elle aussi, à son oraison, pour ne pas paraître meilleure qu’elle." Eh bien ! qui ne voit que voilà de belles apparences de bien ?

Ce qui rend donc ce péché incurable ou quasi incurable, c’est qu’il est toujours sous quelque apparence de bien.

Vous me demanderez : "Mais Monsieur, je me reconnais coupable ; je suis bien aise que l’on me loue, je suis désobéissante j’ai dit quelque chose à ma louange, pour paraître ferme, à une sœur qui me semblait plus lâche. Que faire à cela ?"

Mes chères sœurs, je vous conseille deux ou trois choses. La première, de tâcher de découvrir si l’on a cet orgueil. Si on le constate, protester devant Dieu que l’on se veut appliquer de tout son cœur à la sainte humilité et le prier de nous en donner la grâce.

La seconde, examiner ses actions tous les jours fort souvent, et penser : "N’ai-je point été bien aise quand on m’a loué ? Si oui, une autre fois je serai plus sur mes gardes, je me souviendrai de la confusion que Notre-Seigneur Jésus-Christ a eue devant Pilate, je me jetterai au pied de votre sainte croix." Il faut se demander si l’on a fait quelque désobéissance, si l’on a été opiniâtre, même au confesseur, auquel quelquefois l’on conteste et résiste, aux supérieurs, à la supérieure. "Oh ! n’ai-je point eu quelque pensée d’élévation, le désir d’être sœur servante ?" Si l’on se reconnaît ce désir, il faut le couper et dire : "Je renonce, mon Seigneur, à cela de tout mon cœur et j’aime mieux être toute ma vie simple sœur de la Charité que sœur servante."

Il faut encore se demander si l’on n’a point quelque peine l’une avec l’autre, si l’on ne veut pas céder, si

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l’on conteste sur tout ce qui se dit. Celle qui veut devenir humble doit tout céder, tout, sauf ce que la conscience ne permet pas.

Si une sœur voulait rompre la règle, si, par exemple, elle disait à sa sœur servante : "Quatre heures, c’est bien matin pour se lever ; il faudrait se lever plus tard", ou bien si, à l’heure d’aller à la messe elle objectait : "Ma sœur, nous avons trop d’affaires aujourd’hui" dans ces cas, la sœur servante doit tenir ferme et ne pas céder. Mais aux choses indifférentes, celle qui sera de Dieu cédera en tout. C’est ainsi qu’il convient de s’examiner tous les jours, et, si l’on trouve avoir failli, demander pardon à Dieu et la grâce de se corriger.

Le troisième moyen, c’est, mes chères sœurs, de demander à son confesseur, à son directeur, à sa supérieure : "N’ai-je point d’orgueil caché ?" S’il vous dit : "Oui", croyez-le, encore que vous ne le connaissiez pas vous-mêmes, parce que nous sommes aveugles. Un médecin malade ne se conduit pas lui-même, il en appelle un autre. Même en santé, il agit ainsi.

De même, une personne malade de l’orgueil caché ne se connaît pas elle-même. Dieu permet que le diable lui bande les yeux, de sorte qu’elle ne voit point ce vice, elle n’en parle point, elle ne s’en accuse point. Comment s’en défera-t-elle donc si l’on ne le lui fait pas connaître ? Demandez à votre confesseur : "Monsieur, ne vous semble-t-il pas que j’ai quelque orgueil caché ? Je vous supplie de me le dire." Et il faudra le croire.

Si l’orgueil caché est en vous, que faut-il faire ? Demandez à Dieu des armes pour le combattre, parce que c’est notre plus grand ennemi ; il cause tous les maux et la perte de tous les biens ; il nous rend ennemis de Dieu, qui résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles. C’est pourquoi dites tous les jours dans vos

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prières : "O Sauveur, délivrez-moi de l’orgueil caché, de l’estime de moi-même, du désir que les autres m’estiment." Ayez aussi une grande dévotion à Notre-Seigneur, à la sainte Vierge, qui dit d’elle-même que Dieu l’a regardée parce qu’elle était humble, aux saints et à votre ange gardien, qui nous ont tous donné l’exemple de l’humilité.

En troisième lieu, faites tous les jours quelques actes d’humilité, je ne dis pas extérieurs, quoiqu’ils soient bons, comme baiser les pieds aux autres, mais des actes du cœur. Disons-nous intérieurement que nous ne sommes rien, que nous sommes pécheurs, désirons n’être point connus ni estimés, comme Notre-Seigneur, qui vivait caché ; quand on le voyait, on disait de lui : "N’est-ce pas là ce fils de charpentier ?" (3) Pour imiter cette humilité de Jésus, il faut aimer la vie cachée, comme lui, s’estimer des moindres de la Compagnie, se reconnaître misérable, sans esprit ni pouvoir, croire que, s’il y a du mal, c’est nous qui le faisons, et attribuer le bien aux autres. Si vous suivez ce conseil, mes chères sœurs, à quel degré de grâce n’arriverez-vous pas ? Dieu dit lui-même : "Sur qui pensez-vous que je jette les yeux sinon sur celui qui se cache ? C’est là mon épouse, c’est mon amante, où je prends mes plaisirs."

Quelles douceurs, quelles suavités intérieures reçoit une âme ainsi cachée aux hommes et heureuse d’être connue de Dieu seul ! Seules celles qui l’expérimentent le peuvent dire.

Voilà donc, mes chères sœurs, l’ennemi découvert, je vous l’ai montré, veillez avec soin et prenez dès à présent de bonnes résolutions Si vous y êtes fidèles, la

3) Saint Matthieu XIII, 55.)

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Compagnie sera la Compagnie de Notre Seigneur Jésus-Christ et vous acquerrez la qualité de ses épouses.

Notre très honoré Père se mit alors à genoux et adressa à Dieu cette prière, après nous avoir dit de la faire avec lui :

Seigneur, ce que je viens d’entendre me fait voir combien il m’importe de connaître les grands maux que cet orgueil apporte à une âme. Mais comment le pourrai-je si vous-même ne m’en faites la grâce ? Et si vous ne me donnez des lumières et des mouvements, comment m’en pourrai-je défaire ? Vous demandez à chacun sa bonne volonté pour coopérer avec vos grâces. Seigneur, nous voilà tous prosternés à vos pieds ; nous vous la présentons et protestons que nous ne voulons plus que l’on nous estime. Vous avez donné à la sainte Vierge grande abondance d’humilité ; nous vous prions par elle de nous en faire part. Vous avez été si humble que vous avez voulu passer pour un pécheur et être attaché à une croix. Vous n’avez pas voulu seulement être humble pendant votre vie, mais après votre mort, afin que vos enfants vous suivissent. C’est donc à vous, mon Sauveur, que nous demandons la grâce de travailler à l’acquisition de cette vertu, selon ce que vous désirez de nous.

Sainte Vierge, qui avez été si bien partagée de cette sainte humilité aidez-nous, obtenez-nous de votre cher fils cette vertu pour toute la Compagnie, pour toutes nos chères sœurs qui sont éloignées d’ici. C’est la prière que je vous fais de tout mon cœur.

Benedictio Dei Patris…

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59. — CONFéRENCE DU 25 MAI 1654

SUR LA CONSERVATION DE LA COMPAGNIE

Mes chères sœurs, le sujet de cet entretien est de la conservation de la Compagnie. Il se divise en trois points. Le premier point est des raisons que les sœurs ont de se donner à Dieu pour vivre en sorte que leur Compagnie dure de longues années, ou, pour mieux dire qu’elle subsiste heureusement et dure et se conserve à jamais ; au second point, nous traiterons de ce qui peut la ruiner ; et au troisième, des moyens pour empêcher qu’elle ne se ruine.

Ma sœur, quelles raisons ont les Filles de la Charité de se donner à Dieu pour vivre de telle sorte que l’œuvre du Seigneur ne périsse point entre vos mains ?

— Mon Père, je n’y ai pas encore pensé, mais il me semble qu’il est bien nécessaire de se donner à Dieu pour cela, afin qu’il fasse de nous et par nous sa très sainte volonté, sans laquelle nous ne pouvons rien.

— Et vous, ma sœur, quelle raison avez-vous pour cela ?

— La première est qu’il faut nous abandonner et confier complètement à la Providence de Dieu. Une seconde raison, c’est que Dieu est l’auteur de cette Compagnie, qu’il se l’est formée lui-même. Il me semble, mon Père, qu’il n’est pas besoin d’autre raison pour nous porter à désirer la conservation de la Compagnie des Filles de la Charité.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Ma fille dit qu’une raison est de se confier en la Providence de Dieu, et c’est très vrai. Elle propose comme seconde raison que

Entretien 59. — Ms. SV 9, p. 272 et suiv.

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la Compagnie a été instituée de Dieu. En effet, c’est une règle donnée par saint Augustin, que ce que les hommes n’ont pas fait vient de Dieu. Or est-il, mes chères sœurs, qu’il n’y a point d’homme sur terre qui puisse dire : "J’ai fait cela." Mademoiselle ne le peut dire, M. Portail non plus, ni. personne autre. Non, mes sœurs, personne ne peut dire : "C’est moi qui ai fait cette œuvre."

Vous me pourrez objecter : "Eh ! comment donc, Monsieur ! Si ce que vous dites est vrai, quel est donc l’ouvrier ? Cela s’est-il fait tout seul ?" Non, cela ne s’est pas fait tout seul ; mais ce n’est pas l’œuvre des hommes, parce que jamais on n’avait pensé à la Charité. Par là concluez, avec saint Augustin, que ce que les hommes n’ont pas fait a Dieu pour auteur.

O Sauveur, c’est donc vous qui avez produit ce grand œuvre, dont vous tirez de si grands biens ; soyez-en béni à jamais ! O mes filles, que vous êtes heureuses d’être appelées en un si saint emploi !

Voilà un grand motif de vivre si parfaitement que cette Compagnie ne déchoie pas.

Une autre raison, ce sont les grandes bénédictions que Dieu a départies à la Compagnie, car, avouons-le, il l’a bénie à la vue de tout le monde. N’est-ce pas une grande bénédiction qu’il y ait amené tant de bonnes âmes, à présent au ciel, qui ont vécu comme des anges et que nous pouvons appeler des saintes après la vie qu’elles ont menée ? Ah ! mon Dieu, ah ! mes chères sœurs, quelle bénédiction que l’exemple qu’elle nous ont laissé !

Je rapportais dernièrement dans une assemblée de dames fort pieuses et très vertueuses ce que nous disions, il y a quelques jours de notre sœur Andrée et les paroles qu’elle prononça avant de mourir. C’était dans une conférence

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semblable à celle-ci. Je leur racontais qu’à une question que je lui posais la sœur Andrée avait répondu "Je n’ai aucune peine, ni aucun remords, sinon d’avoir pris trop de plaisir à servir les pauvres." Et comme je lui demandais : "Eh quoi ! ma sœur, n’y a-t-il rien du passé qui vous fasse craindre ?" Elle ajouta : "Non, Monsieur, rien du tout, sinon que j’ai eu trop de satisfaction quand j’allais par ces villages voir ces bonnes gens je volais, tant j’avais de joie à les servir." A ce récit, une de ces bonnes dames ne put s’empêcher de s’écrier, frappant des mains devant toutes, qu’elle n’avait jamais ouï dire chose pareille de personne. Il fallait qu’elle eût de grands sentiments d’admiration pour ne pouvoir se contenir et donner ces signes extérieurs. S’est-il jamais rien vu de pareil ? Ne faut-il pas une grande pureté pour être dans cette disposition ? Ne faut-il pas avoir mené une vie de sainte pour n’avoir point de remords de conscience en un passage où les saints mêmes en ont été assaillis ? Pourrait-on trouver dans une religion un état si parfait ? Ce n’est pas que je veuille comparer les pauvres Filles de la Charité aux religieuses, qui sont bien au-dessus d’elles, oh ! non à Dieu ne plaise ! mais je dirai bien que je n’ai jamais vu un état plus parfait. Il faut conclure de là que la Compagnie, où il s’est trouvé de si excellentes âmes, et où il s’en trouve encore, car il en est de très parfaites, comme je crois, est une œuvre de Dieu. J’en connais qui aimeraient mieux mourir que manquer de fidélité à Dieu ; de ce nombre est celle que la reine de Pologne voulait avoir auprès d’elle. Je vous l’ai raconté autrefois, mais je ne puis m’empêcher de le dire encore ; peut-être n’y étiez-vous pas toutes. Quoi qu’il en soit, cette fille ne goûtait point l’offre que la reine lui faisait et avait le cœur tout saisi. Sa Majesté

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lui dit : "Ma sœur, je vous aime et, pour cela, je veux vous retenir auprès de moi ; ne me voulez-vous pas bien servir ?" Comme la sœur se taisait, la reine ajouta : "Eh quoi ! ma sœur, vous ne me répondez mot ! Je vous offre d’être auprès de moi et vous ne dites rien !" — "Hélas ! Madame, je suis aux pauvres, je me suis donnée à Dieu pour cela ; vous trouverez assez de personnes de mérite pour servir Votre Majesté ; permettez-moi de faire ce à quoi Dieu m’a appelée."

O Sauveur de nos âmes, quelle grâce n’a-t-il pas fallu pour porter cette fille à faire une telle réponse, et quelle bénédiction avez-vous donnée à une Compagnie où il se trouve des âmes si attachées à votre service ! Ah ! mes filles, cela n’est-il pas beau ? Est-ce là ouvrage d’homme ? Oh ! nenni, ce n’en est point. Par conséquent il faut dire que Dieu fait de grandes grâces à celles qu’il a appelées dans cette maison. Celle-là n’est pas seule ; il y en a bien d’autres. Quoi ! préférer les pauvres aux reines, le pauvre habit de Fille de la Charité au taffetas, car l’un ne va pas sans l’autre, la conversation des pauvres Filles de la Charité à celle des dames, la vie pauvre à l’abondance de la cour, cela n’est point des créatures, mais de Dieu. C’est lui-même qui fait ces œuvres ; il se sert de vous comme instrument pour montrer combien il se veut servir de vous. A cela joignez le service que vous rendez aux pauvres partout où il y a de nos sœurs, tant d’âmes qui sont allées à Dieu et que vous avez aidées de vos instructions et de vos secours, tant pour le spirituel que pour le corporel, tant de pauvres malades que vous assistez et servez à présent, lesquels, dans les paroisses de Paris seulement, sans parler de ceux de la campagne et des hôpitaux, sont aussi nombreux qu’à l’Hôtel-Dieu. Qui croirait cela de pauvres créatures comme vous, s’il ne savait la bénédiction que

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Notre-Seigneur départ à toute la Compagnie. Notre sœur a eu raison de dire que Dieu en est l’auteur.

Il ne faut point d’autre motif pour vous encourager à la perfection et affermir votre vocation. C’est un œuvre que Dieu vous a mis entre les mains. Il vous en demandera compte. Mes sœurs, n’est-ce pas juste ? C’est un trésor que vous avez en garde et dont vous devez empêcher la perte. Dites-vous : "Hélas ! Dieu m’a appelée à son service pour cet œuvre ; il me l’a mis comme un dépôt entre les mains ; je le veux bien conserver. Si j’avais un enfant trouvé à ma charge, je ne voudrais pas le laisser périr dans mes mains. Si je suis si soigneuse pour une chose qui ne regarde que la vie du corps, que ne dois-je pas faire pour la conservation de la Compagnie, qui regarde la vie corporelle et la vie de l’âme tout ensemble !" Quand nous aurions mille vies, mes chères sœurs, nous les devrions toutes employer pour travailler à l’accroissement de cet œuvre. Oh ! quel malheur si la Compagnie décroissait par notre faute ! Notre-Seigneur, se tournant vers la ville de Jérusalem, pleurait et se lamentait de regret, voyant sa ruine. Mes chères sœurs, qui pourrait voir la destruction de cette Compagnie sans fondre en larmes ! Oh ! il faudrait mourir de regret si ce malheur arrivait.

C’est là l’objet du second point : ce qui peut ruiner la Compagnie de la Charité, c’est-à-dire obliger Dieu à nous ôter ses grâces, à cause du mauvais usage que nous en aurions fait, et à nous regarder comme personnes excommuniées et indignes d’occuper ce lieu.

Ma sœur qu’est-ce qui pourrait encore, à votre avis, ruiner la Compagnie de la Charité ?

— Mon Père, il me semble que cela arriverait si nous écoutions les tentations contre la vocation.

— Ma sœur a raison. La tentation ne manquera

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jamais aux âmes qui veulent servir Dieu ; elle n’a même pas manqué aux apôtres et à Notre-Seigneur ; tous ceux qui veulent vivre saintement endureront persécution, c’est-à-dire seront tentés et affligés. Or, si une Fille de la Charité ne résiste pas à la tentation, si, par exemple, elle sent en elle l’envie d’avoir de quoi être en sa liberté, ou chose semblable, et qu’elle y prenne plaisir, elle dira aux autres : "Oh ! si nous avions ceci ou cela ! Nous avons trop de peine !" Si toutes écoutent cette tentation, que feront-elles ? Elles murmureront, se plaindront des supérieurs et de ce qu’elles n’ont pas ce qu’elles désirent. Voilà le mal qui arrivera à celles qui ne résisteront pas dès le commencement

Mes sœurs, sachez que ce n’est rien d’être attaqué d’une, de deux, ni même de plusieurs tentations ; non, cela n’est rien si, dès le commencement, nous les rejetons, après avoir reconnu que le diable nous met ces mauvaises pensées dans l’esprit. Il faut dire : "Seigneur, je sais qu’il n’y aura jamais de Fille de la Charité qui ne soit tentée." Non, mes chères sœurs, il n’y en a point et il n’y en aura jamais. Tous les gens de bien doivent se résoudre à la tentation. Il n’y a point d’arbre qui ne soit sujet aux vers ; de même, il n’y a point de Fille de la Charité qui n’ait des tentations contre sa vocation ; mais il y faut résister avec courage et ne les écouter jamais, quelque belle apparence qu’elles aient ; car, mes sœurs, quelques biens qu’elles vous présentent, ce sont des basilics qui vous font de beaux semblants pour vous séduire.

Ma sœur, dites-nous ce qui pourrait perdre et ruiner la Compagnie ?

— Mon Père, c’est, je crois, le mépris des grâces que Dieu nous a faites ; et toutes celles qui nous ont quittées sont sorties parce qu’elles n’ont pas connu la valeur de

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l’appel en la Compagnie et n’ont pas assez estimé leur vocation.

— Oh ! vous dites vrai, ma fille ; Dieu vous bénisse ! Ah ! mon Dieu ! mes sœurs, voilà bien la cause de tous nos malheurs, des péchés que nous faisons, du mépris des règles, enfin de tout le mal que nous commettons c’est que nous n’estimons pas les dons de Dieu. Notre-Seigneur le disait à la Samaritaine : "O mulier, ô femme, si tu savais le don de Dieu !" (1) si tu connaissais la vertu de l’eau que je donne ! De même, mes sœurs, si nous savions le prix de cette grâce ! O fille, si tu connaissais ton bonheur ! Si tu pouvais concevoir la grandeur de ton emploi ! Comme la sœur qui a refusé l’honneur de servir la reine de Pologne entendait bien cela ! Oh ! oui, elle comprenait bien le bonheur qu’il y a à servir les membres de Notre-Seigneur ; et toutes les autres ont montré en pareilles occasions qu’elles estimaient bien leur vocation.

Ah ! qui ne l’estimera cette vocation ! Quoi ! faire ce que Dieu a fait sur la terre ! Il faudrait être bien insensible ! Demandons à Dieu cette grâce, afin que, connaissant notre bonheur, nous ne le méprisions pas. Je crois que toutes aiment leur vocation ; mais il se peut faire que quelqu’une ne goûte pas comme il faut cette grâce et ne soit pas ferme dans l’entreprise que Dieu lui a fait la grâce d’embrasser. Que chacune se dise en elle-même : "Ai-je à dégoût mes règles, les instructions de mes supérieurs ? Serai-je si lâche que de faire banqueroute à ma vocation pour quelques vaines espérances que] a tentation me présente !" Et si l’on se trouve dans la résolution d’être fidèle à Dieu méprisant tous les honneurs et contentements qui se pourraient présenter, il

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