Entretiens aux Filles de la Charité (page 51)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1) Saint Jean IV, 10.

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en faut remercier Dieu et lui en donner toute la gloire. Si, au contraire, nous sommes lâches en ces dispositions, il faut demander pardon à sa divine bonté et lui dire : "Ah ! mon Sauveur, pardonnez-moi les péchés qui m’ont mis dans un si mauvais état ; pardonnez-moi, Seigneur, les infidélités qui sont cause de mon malheur."

Mes sœurs, si je vous demandais : "Voulez-vous quitter la Compagnie, vous aurez un peu de bien et de liberté ; vous ne serez point obligées à une telle sujétion, vous serez mieux nourries" ; vous me répondriez : "Fi ! Monsieur, que me dites-vous là ? Quoi ! vous me proposez de quitter mon Dieu, qui m’a fait tant de grâces, pour un plaisir d’un moment ! car nous pouvons appeler moment ce qui passe avec le temps. Oh ! je n’en ferai rien." Je crois, mes filles, que plusieurs me feraient cette réponse. Répondez de même aux tentations.

Ma sœur, par quoi la Compagnie des Filles de la Charité peut-elle être ruinée ?

— Mon Père, je crois que ce qui peut la ruiner et faire que les sœurs la quittent, c’est de ne point découvrir aux supérieurs ses tentations ; et le moyen de les empêcher, ce me semble, est d’avoir grande liberté de dire ses peines. Pour moi, quand Dieu m’a fait cette grâce, je m’en suis extrêmement bien trouvée.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Vous avez bien raison. Voilà d’où vient la ruine de la Compagnie : garder ses tentations dans son cœur, ne les vouloir pas dire à ses supérieurs, se les dire les unes aux autres. Une sœur qui aura l’esprit malade se déchargera sur une autre qui aura la même maladie, et, au lieu de s’entr’aider, de se consoler, de s’entre-soulager, elles se nuiront. De ces deux la contagion s’étendra bientôt sur les autres. Voilà comment la ruine de la Compagnie viendra. C’est pourquoi, mes sœurs, tenez pour très assuré que vous

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ne pouvez persévérer sans dire vos peines à ceux qui vous peuvent soulager.

Ma sœur, dites-nous, s’il vous plaît, ce qui est capable de détraquer les Filles de la Charité et par conséquent de ruiner la Compagnie.

— Mon Père, je crois que c’est la conversation des séculiers, parce qu’on apprend leurs façons de faire, puis insensiblement on fait comme eux.

— Ah ! ma fille, que ce que vous dites est vrai et important ! Quiconque, mes sœurs, se mêle avec les mondains devient mondain, c’est certain ; comme, au contraire, ceux qui se trouvent en la Compagnie des bons en retirent profit. Quand on voit une Fille de la Charité se plaire avec le monde, ce n’est pas bon signe. Quand une fille de paroisse est bien aise que les dames l’aient en bonne estime et disent : "Voilà une bonne fille ; elle a grand soin des pauvres", elle se prend d’affection pour ces personnes-là, qui la louent et l’applaudissent. Ah ! mes sœurs, prenez garde que l’attachement du monde pour vous ne soit causé par l’attachement que vous avez avec lui. "Si j’étais du monde, dit le Sauveur du monde (2) il m’aimerait, mais, parce que je ne suis pas du monde, il m’a en haine, parce qu’il ne trouve rien du sien en moi." Ainsi, mes chères sœurs quand vous verrez que vous êtes aimées du monde, concluez-en que vous êtes du monde, puisqu’il n’aime que ce qui est sien ; car, sitôt que vous sentez de la satisfaction à recevoir les louanges que l’on vous donne, dites : "Je n’ai pas l’esprit que Notre-Seigneur veut que j’aie."

Que pensez-vous que soit l’esprit du monde ? C’est aimer l’estime, l’honneur, les louanges ; c’est mépriser les

2) évangile de saint Jean XVII, 14.

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sœurs qui sont exactes obéissantes. Dès lors qu’une sœur aime ceux qui ont l’esprit du monde, se plaît à les fréquenter, dites : "Cette sœur est en grand danger de perdre sa vocation." Ce n’est pas qu’il faille dédaigner les dames oh ! non, il les faut respecter et honorer à raison du moyen qu’elles vous donnent de servir les pauvres, comme aussi du pouvoir qu’elles ont sur vous, car elles vous tiennent lieu de mère en ce qui concerne les pauvres ; mais il ne faut se plaire ni demeurer longtemps avec elles, si la nécessité ne vous y oblige, et surtout ne vous laisser aller jamais à leur dire vos peines, vos aversions, vos plaintes contre vos sœurs. Vous voyez par là combien la fréquentation des externes est dangereuse pour votre bien, et partant que vous devez la fuir tant que vous pourrez ; car ils peuvent être occasion de vous refroidir dans votre vocation. Ma sœur a eu raison de dire que ce serait là un grand danger pour la Compagnie.

Et vous, ma sœur, qu’est-ce qui pourrait ruiner la Compagnie ?

— La Compagnie, mon Père, se ruinerait si les sœurs étaient infidèles à garder leurs règles.

— C’est bien dit, ma fille ; d’autant que l’infidélité à garder ses règles est un mépris des choses saintes, car vos règles sont saintes, et ce à quoi elles tendent est saint ; elles vous aident, soit à bien servir les pauvres, soit à vous perfectionner vous-mêmes. Lors donc que vous les négligerez ou mépriserez, l’on pourra dire adieu à la Compagnie ; et encore qu’elle ne soit pas tout à fait anéantie, ce qui paraîtra, elle ne sera que l’écorce, et rien de plus ; elle ressemblera aux arbres qui sont morts et ne laissent pas d’avoir le dessus de l’écorce vert. O mes sœurs, le grand mal que l’inobservance des règles ! Les négliger, n’en point faire état et laisser là les moyens

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dont Dieu se sert pour nous sauver, cela mérite un grand châtiment. Quoi ! faire fi des moyens de salut, ne pas faire estime des grâces que Dieu nous donne ! Nous a-t-il fait plus grande grâce que de nous signifier sa sainte volonté par nos règles !

Dieu donne sa loi au peuple d’Israël et dit : "Gardez bien cette loi et n’en laissez passer aucun article ; car, dès que vous l’enfreindrez attendez-vous à toutes sortes de maux et de misères." Ainsi, mes filles, soyez assurées que vous serez bénies de Dieu tant que vous serez fidèles à la pratique de vos règles, et, dès que vous les romprez vous serez pleines de misères spirituelles, de tentations, de répugnances, de dégoûts.

Vous me direz : "Mais, Monsieur, on me vient quérir au moment d’aller à l’oraison comment ferais-je donc pour être fidèle à mes règles ?" Mes sœurs, vous n’avez pas d’obligation plus importante que le service des malades, et vous ne transgressez point vos règles en allant secourir les malades. Mais, dès que vous avez fini ce qui vous appelait auprès d’eux, reprenez votre oraison ; car, voyez-vous mes sœurs, vous devez être jalouses d’observer toutes vos règles jusqu’à la plus petite ; et quand le service des malades vous oblige à changer les heures ii faut tâcher de recouvrer ce temps-là. Mademoiselle, je crois qu’il sera bon de faire lecture des règles afin que nos sœurs voient et apprennent ce que c’est.

— Mon Père, on la fait tous les mois à celles qui sont à la maison ; mais, s’il plaît à votre charité, je pense qu’il serait nécessaire de faire venir celles des paroisses tous les mois ; et de peur que cela n’incommodât les dames, ou ne leur donnât sujet de dire que les sœurs viennent trop souvent, car votre charité nous fait espérer la conférence tous les mois, il serait bon, si vous le

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jugez à propos, qu’il en vînt une partie un jour et l’autre partie un autre jour.

Cela me semble bien, Mademoiselle. Monsieur Portail, êtes-vous du même avis ?

— Oui, Monsieur, je crois cela fort nécessaire.

— Oui, mes sœurs, cela sera fort utile. Les Capucins lisent leurs règles tous les huit jours, non pour les apprendre, car ils les savent bien, mais pour se renouveler l’esprit et s’exciter à la pratique Vous viendrez donc ici pour entendre la lecture des règles, avec désir de les observer. Mais avant que d’arrêter et comment et quand cela se fera, nous y penserons devant Dieu ; car c’est ainsi que nos règles se sont faites, après avoir demandé ses lumières.

Mademoiselle, dites-nous, s’il vous plaît, vos pensées.

— Mon Père, la première raison que nous avons de nous donner à Dieu pour obtenir de sa bonté que la Compagnie dure de longues années et, s’il se peut, toujours, est la persuasion dans laquelle nous devons être, que Dieu même a voulu cet établissement et l’a voulu en la manière qu’il est. Or, Dieu ne veut pas que les créatures détruisent ce qu’il a fait. Une autre raison, c’est que celles qui contreviendraient aux desseins de Dieu par la destruction de la Compagnie seraient cause de la perte de beaucoup d’âmes et empêcheraient plusieurs pauvres d’être assistés, et cette infidélité mettrait en danger leur salut éternel.

Ce qui pourrait encore contribuer à la ruine de la Compagnie, ce serait, premièrement, de vouloir changer les usages, puisque cela serait en quelque sorte estimer plus son jugement que la conduite de Dieu, qui connaît assez les besoins à venir.

— Mademoiselle, je vous prie d’arrêter là ; cette pensée demande à être expliquée. Une chose fort importante,

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s’il s’en trouve, c’est celle de ne rien changer. Ce qui a été dit ci-devant est bon, mais ceci est au-dessus ; c’est la pierre de touche. Quelque esprit mal fait pourra dire : "Ah ! il est bon de ne rien changer ; mais le moyen ?" Une sœur pensera : "Si on avait le visage couvert, ce serait bien plus modeste. Quoi ! être vue à découvert !" Une autre jugera qu’il serait bon de recevoir les filles de condition ; cela rendrait la Compagnie gracieuse. Et ces filles de condition étant de la Compagnie, il faudrait changer la manière de vie grossière et simple qui s’y observe ; il faudrait être un peu mieux accommodée. On trouvera la Compagnie rustique ; il faudra paraître un peu plus, pour plaire à mademoiselle qui ne se plaît pas à cette simplicité. Ah ! maudit état ! malheureuse complaisance ! perdition ! Mes sœurs, dès qu’on en sera là, dès qu’on s’habillera un peu plus honnêtement, on dira : "Il faut nous accommoder un peu mieux ; quand il vient du monde, c’est mortifiant de mettre sous leurs yeux des choses si chétives."

D’autres diront : "Quoi ! Monsieur, nous obliger à ne rien retenir, c’est bien dur." Tentation diabolique, perdition, quand on sera venu là ! Voyez-vous, mes sœurs, vous devez fuir comme personnes députées de Satan toutes celles qui voudraient vous porter au changement, car, par ce moyen, elles ne prétendent autre chose que la ruine de la Compagnie. Ah ! mes sœurs, craignez quand une sœur dira : "Il faut faire ceci comme cela ; ce serait mieux et plus commode." Ah ! une sœur qui aime sa vocation et qui entend ces paroles doit fuir ; elle peut croire que c’est un tison d’enfer celle qui veut changer ce que Dieu a fait. Quand ce sont les supérieurs qui jugent à propos de changer, il faut croire que c’est Dieu ; Dieu, s’étant servi d’eux pour établir l’ordre, s’en sert encore dans le

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changement. C’est pourquoi on ne doit point trouver à redire. Mais qu’une particulière veuille se mêler de changer quelque chose, oh ! il ne le faut pas souffrir !

La maladie de Judas commença par là : il voulait changer les maximes de Notre-Seigneur pour l’emploi de l’argent qui lui était confié. Il n’est pas besoin d’autre remarque pour vous persuader de prendre résolution de ne jamais rien changer. Si quelqu’un vous suggère de changer, ne l’écoutez pas ; dites : "Cet homme-là n’est pas appelé de Dieu pour la direction de la Compagnie, et partant je ne suis pas obligée de suivre son conseil."

Je me souviens, à ce propos, de l’histoire de Réchab. C’était un bon homme. Il est dit de lui que, estimant l’usage du vin préjudiciable à la vie de l’homme, il n’en prenait point. Ses enfants n’en voulurent point user non plus. Quand on leur en parlait, ils disaient : "Mon père n’en buvait point ; nous n’en voulons point boire." Les enfants de ses enfants observèrent cette coutume de père en fils pendant trois cents ans. Voyez comme le bon exemple de ce bon Réchab fut suivi longtemps des enfants de ses enfants. Ils disaient : "Nos pères n’ont point bu de vin et n’ont pas cessé de vivre ; pourquoi ne ferions-nous pas comme eux ?" Voyez, mes sœurs, par cet exemple ce que vous devez faire.

Quand on vous parle de changer, il faut répondre : "Ma sœur, que dites-vous là ? Nous avons été élevées comme cela ; nous avons toujours tenu cette manière de vie. O Sauveur, je ne veux rien changer." S’il s’en trouve deux pour penser ainsi, il s’en trouvera deux autres pour changer. Qu’arrivera-t-il ? Les deux premières en gagneront deux autres, qui persuaderont de tenir ferme les deux autres s’accorderont, et voilà la division. Quand on verra cela tout ira en désordre, tout

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sera perdu, la ruine de la Compagnie sera proche.

Mes chères sœurs, prenez dès maintenant la résolution de ne rien changer, ni du vivant de Mademoiselle, ni après sa mort, ni après la mienne, mais de garder inviolablement les bonnes coutumes qui ont été et sont céans, et tenez ferme là-dessus. Pourquoi vouloir une autre manière de vie que celle que Dieu a inspirée aux supérieurs et qui est conforme à celle de Jésus-Christ ? Si les Filles de la Charité observent bien leur petit règlement, elles imiteront celles que sa bonté a choisies au commencement de cette Compagnie ; ah ! les excellentes âmes ! et qu’elles ont bien su faire usage des pratiques et bonnes coutumes !

Voilà, mes chères sœurs, un des plus excellents états que j’ai vus ; il ne faut point en chercher un plus parfait. Si vous voulez être de grandes saintes, vous en trouverez les moyens dans vos exercices. Oh ! que d’âmes parfaites nous avons eues dans la Compagnie ! Elles sont maintenant dans le ciel, et il y en a encore sur la terre par la miséricorde de Dieu.

Or sus, il se fait tard. Je pense qu’il serait à propos de remettre. Qu’en pensez-vous, Mademoiselle ? Ferions-nous mieux de remettre à une autre fois ?

— Mon Père, je pense qu’il serait bien nécessaire, si votre charité le juge à propos.

— Remettons donc, car, voyez-vous, cela est de conséquence ; quand il s’agit de conserver une Compagnie, il ne faut épargner ni sa peine, ni son temps. Savez-vous, mes sœurs, combien Noé mit de temps pour construire l’arche et la mettre dans la perfection où elle devait être ? Cent ans. O Sauveur de nos âmes ! O mes chères sœurs ! Si, pour faire l’arche, où huit personnes seulement furent garanties du déluge, il a fallu tant de temps, combien pensez-vous qu’il en faille pour affermir

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et conserver cette Compagnie, où un si grand nombre d’âmes se retireront et se sauveront du déluge du monde !

Quand une ville est assiégée, le gouverneur et ceux qui sont chargés de la défendre font sentinelle, examinent où sont les dangers, renforcent les lieux faibles. Si quelque porte n’est pas bien sûre, et même le serait-elle, ils ne laissent pas de monter la garde. Voyez, mes chères sœurs, quelle diligence on apporte pour ce qui regarde le corps, quand une fois on sait où sont les dangers. Mademoiselle, le bon Dieu vous a inspirée de nous dire une chose de si grande importance ; qu’il en soit béni !

Voyons donc par où l’ennemi pourrait faire brèche ; demandons-nous par où il pourrait entrer, faisons là une muraille, mettons là du canon, enfin cherchons les moyens de l’empêcher, car, si une fois cet ennemi de nos âmes vient à pénétrer dans la Compagnie, que ne fera-t-il pas pour la ruiner et renverser par terre !

Notre très honoré Père dit alors par trois fois, s’arrêtant chaque fois et les yeux élevés au ciel : "Ah ! mes filles ! Ah ! mes filles ! Ah ! mes filles !" Puis il ajouta :

Or sus, mon Sauveur ! c’est assez. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous fasse bien connaître l’importance de ce qui a été dit pour rentrer dans la pratique, afin de n’être pas cause, par nos infidélités et péchés, de la ruine de cette belle Compagnie, qu’il s’est formée lui-même comme il l’a voulue. Nous vous demandons cette grâce, Seigneur, par les mérites de votre sainte Mère et par le service que vous voulez tirer de cette Compagnie. Donnez-nous, mon Sauveur vous qui êtes la lumière du monde, donnez-nous la grâce dont nous avons besoin pour connaître les ruses par lesquelles l’ennemi veut séduire

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les âmes de ceux qui se donnent à vous, pour empêcher qu’il n’entre et renverse l’œuvre de vos mains. Benedictio Dei Patris…

60. — CONFéRENCE DU 24 JUIN 1654

SUR L’ENVIE

Mes chères sœurs, le sujet de cet entretien est de l’envie ou jalousie. Il se divise en trois points, dont le premier est des grands maux qui arriveront à la Compagnie en général et à chaque sœur en particulier si l’envie et la jalousie y règnent ; le second, des différentes manières de pécher par envie ou jalousie ; et le troisième, des moyens à prendre pour n’y pas tomber.

Ma sœur, vous plaît-il nous dire vos pensées sur ce sujet ?

— Mon Père, il m’a semblé que l’envie était dangereuse et cause de grands maux, puisqu’elle a fait mourir Notre-Seigneur, mais que, si, au lieu de cette envie mauvaise, nous avions envie du bien et de la perfection, ce serait une bonne envie.

— A ce compte-là, ma fille, vous mettez deux sortes d’envies, l’une bonne et l’autre mauvaise. Celle qui tend au mal est pour les gens du monde et non pour les serviteurs de Dieu. L’autre est recommandée par saint Paul. "Soyez jaloux, dit-il (1), mais de la vertu, et non pas pour l’empêcher de produire les effets qu’elle a accoutumés, mais bien pour l’acquérir."

Notre sœur en a remarqué une autre. C’est celle qui fait qu’une sœur est triste et fâchée du bien de ses sœurs,

Entretien 60. — Cahier écrit par sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Chanté.)

1) Saint Paul aux Galates IV, 17-18)

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de ce qu’une autre est mieux nourrie, mieux entretenue, mieux vêtue qu’elle, de ce qu’elle est en meilleure estime et mieux venue auprès des supérieurs. Voilà les effets de cette maudite envie, qui cause un grand désordre dans les âmes qui en sont atteintes.

Or sus, vous dites, ma sœur, qu’il la faut détester, parce qu’elle a ; donné la mort à Notre-Seigneur.

Les pharisiens, voyant que le peuple le suivait et les laissait là, conçurent de l’envie contre lui et dès lors cherchèrent à lui ôter la vie. Il faut que l’envie ait eu bien du pouvoir pour faire mourir un Dieu incarné. Ah ! mon Dieu, mes sœurs, c’est l’envie qui a porté Judas à vendre Notre-Seigneur. Nous pouvons dire qu’elle a un grand pouvoir quand une fois elle est logée dans l’esprit, puisqu’elle a conduit à la mort l’auteur de la vie même.

Et vous, ma sœur, quel mal pensez-vous que l’envie fait à une sœur ?

— Mon Père, premièrement elle ôte la paix de la conscience ; ce qui est un très grand mal, d’autant que, quand on n’est pas tranquille dans son intérieur, ce n’est que peine et tristesse.

Une autre, c’est que l’envie peut être la cause de la perte de sa vocation, car, la tristesse venant à nous saisir, ce n’est plus que dégoût, tout nous fait peine, et cela pourrait à la fin nous entraîner hors la Compagnie

Un moyen pour empêcher l’envie est, ce me semble, de repousser ces pensées dès que nous nous en apercevons.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Et vous, ma sœur, quels maux apporterait l’envie et la jalousie dans la Compagnie ?

— Mon Père, elle peut causer de grands désordres et même faire perdre sa vocation, car, aussitôt que nous

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nous imaginons que les autres nous sont préférées, nous nous attristons et décourageons, et c’en est fait de nous.

— Ah ! vous avez raison, ma fille, de dire que c’en est fait de nous quand nous en sommes venus là. De sorte qu’il est au pouvoir de l’envie de faire perdre la vocation ?

— Oui, mon Père, parce que l’on a de la jalousie de voir que sa sœur est mieux aimée, plus chérie et estimée, plus vertueuse ; et de là vient qu’on se dégoûte et veut tout quitter.

Le remède à cela, je crois, c’est de penser qu’elle le mérite mieux que nous ; si elle est plus estimée que nous et employée à des offices plus relevés, c’est qu’elle y est plus propre que nous.

— Voyez-vous, mes sœurs, quand une sœur est plus souvent auprès des supérieurs, qu’elle leur parle plus souvent et qu’il vous semble qu’elle est mieux aimée que les autres, vous vous trompez. Ah ! mais elle est toujours à parler à Mademoiselle, à la sœur servante ! Pour tout cela, pensez-vous, mes filles, qu’elle soit en meilleure estime ? Non, non ce n’est pas qu’on l’estime davantage. Un père qui a deux enfants, ; un grand et l’autre petit, ne parle presque point à son aîné, mais caresse le plus jeune, lui parle et joue avec lui. Pensez-vous que ce père aime plus ce petit que l’aîné, à cause qu’il lui parle si souvent ? Non sans doute, il aime mieux l’autre ; et quand il fera son testament, il donnera à l’aîné plus qu’au petit. Ce n’est donc pas une marque qu’une fille est mieux aimée que les autres quand la supérieure lui parle plus souvent. Si elle lui témoigne plus d’affection et de tendresse, c’est peut-être parce que c’est une fille désolée, abattue et affligée de peines, qui a besoin pour cela de la douceur et affabilité dont l’on use à cet endroit.

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Il est nécessaire de lui compatir. C’est Notre-Seigneur qui le demande.

Vous souvient-il, mes chères sœurs, de ce qui est dit de l’enfant prodigue ? Le prodigue réclame à son père son bien, quitte la maison et va le dépenser. Après avoir tout dissipé, au point d’être contraint de se repaître de la mangeaille des pourceaux, il résolut de revenir Dès qu’il le vit, son père commença à se réjouir. "Ah ! dit-il, voilà mon enfant ! Qu’on me le traite, qu’on me fasse un banquet, qu’on me tue le veau gras, qu’on lui donne des vêtements et qu’on se réjouisse du retour de mon enfant." Eh bien ! mes sœurs, voyez comme ce père caresse ce pauvre désolé : il l’embrasse, il fait un grand banquet, enfin toute la maison est remplie de joie. Est-ce à cause qu’il l’aime plus que l’aîné, qui ne lui a donné que de la satisfaction ? Non, mais c’est qu’il est plus digne de compassion, à raison de sa misère.

L’aîné, qui venait des champs, voyant les violons et l’apparat qui était chez son père, s’en fut contristé. "Eh quoi ! dit-il, mon père traite de cette sorte mon frère, qui ne lui a donné que du déplaisir et à moi il ne m’a jamais témoigné autant d’affection, quoique j’aie tâché de lui obéir en toute chose ? Il semble qu’il le veuille marier.

C’est l’envie qui fait dire ces choses à l’aîné, il pense que l’on préfère son frère à lui. Encore que ce père semblât mieux aimer l’enfant prodigue que l’autre, il est certain qu’il aimait beaucoup mieux l’aîné, et avec sujet.

Vous voyez, mes sœurs, par cet exemple que, si l’on montre plus d’affection aux unes qu’aux autres, ce n’est pas qu’on les aime mieux. Détrompez-vous donc et ne croyez pas, je vous supplie, que ce soit pour ce sujet.

Quand vous voyez une sœur plus souvent avec la supérieure il faut croire que c’est pour quelque motif :

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c’est une officière qui a besoin d’avis pour ce qu’elle a à faire, une sœur qui a des peines et que l’on console.

Mes filles détrompez-vous donc et ne vous laissez jamais aller à ces pensées, parce que ce serait un abus de croire que les supérieurs aiment plus l’une que l’autre ; c’est le piège dont le malin esprit se sert pour vous faire trébucher.

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