Entretiens aux Filles de la Charité (page 52)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ma sœur, a-t-on sujet d’appréhender que l’envie n’infecte la Compagnie, et quel mal peut-elle apporter aux sœurs ?

— Mon Père, il me semble que l’envie engendre la jalousie ; ce qui fait que l’on envie tout ce que les autres ont et que l’on se fâche de ce que l’on voit qu’ils sont mieux que nous

— C’est bien dit : l’envie engendre la jalousie, c’est bien dit ma fille. Que Dieu vous bénisse ! Entendez-vous, mes sœurs, ce qu’elle dit, si l’envie se loge dans l’esprit d’une sœur, elle engendre la jalousie, la jalousie engendre la division, et voilà tout perdu, voilà d’où s’ensuivent tous les maux qui arrivent dans une maison. Je ne sache point avoir vu arriver de désordre dans aucune religion que par l’envie ou la jalousie. Or, si l’envie est à redouter quelque part, c’est parmi vous autres, d’autant qu’elle est comme la corruption de la Compagnie. Quand un fruit est gâté et corrompu, il ne vaut plus rien ; de même, quand l’envie se sera mise parmi vous, votre Compagnie s’en ira bientôt en ruine. Ah ! mes sœurs, pourrait-il arriver plus grand malheur aux Filles de la Charité que la jalousie, puisqu’elle est la cause de la désunion ! Quel bien y a-t-il où est la division ! Tenez donc pour certain que, dès que l’envie sera dans votre Compagnie, voilà la Compagnie à bas, vous n’êtes plus Filles de la Charité que de nom, vous n’en avez pas les marques intérieures. C’est pourquoi vous

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pouvez dire, mes filles, que, dès que l’on verra ce vice logé dans cette pauvre maison, il faut faire les obsèques de notre pauvre Compagnie ; il n’y en a plus ; elle est morte. Et comment cela ? C’est que vous êtes Filles de la Charité, filles d’amour de Dieu d’amour du prochain, et le contraire de la charité est l’envie. Une fille qui a cet esprit, de fille de Dieu qu’elle était devient fille du démon, fille de perdition. Ah ! quel malheur de devenir fille du diable ! Voyez-vous, le bourreau des Filles de la Charité, c’est l’envie, qui fait qu’on se fâche de voir sa sœur mieux assistée quand elle est malade, désirée dans une paroisse, pource qu’elle fait bien, mieux habillée que nous. Car voilà ce que fait l’envie. Dès qu’une sœur en est là, dites : "Elle n’est plus Fille de la Charité, elle est dépouillée de l’habit intérieur, qui est l’amour de Dieu et du prochain." Ah ! mais nous avons notre froc ! Pauvre fille, ce n’est pas l’habit qui : vous fait Fille de la Charité ; c’est l’habit intérieur de l’âme.

L’envie regarde donc les biens extérieurs. Elle regarde encore la réputation. On a mal au cœur de ce que telle est en meilleure estime, de ce qu’on la regarde pour l’employer,~ de ce qu’elle a réputation de marcher en la présence de Dieu, de ce qu’elle donne bon exemple à tous ceux qu’elle fréquente. Le démon fait envier tout cela.

Il faut avouer que jusqu’à présent nous avons sujet de louer Dieu ; Je n’en ai vu que fort peu qui m’aient malédifié par la ville. Je ne me souviens que d’une seule, qui allait brandillant quelque chose qu’elle tenait dans ses mains. Je dirai cela ici seulement. Peut-être la voulait-elle offrir à quelqu’un. Si elle est ici, qu’elle demande pardon à Dieu de cette faute et du mauvais exemple qu’elle a donné par sa légèreté.

Mes sœurs, prenez garde à cela ; les maudites pensées sont un ver qui ronge le cœur, ôte la paix et fait que

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nous avons peine, non seulement de voir les autres en bonne réputation, mais encore des biens intérieurs de l’âme, de ce que cette sœur est humble et qu’on la tient pour une sainte. Le diable donne envie pour tout cela.

Voyez-vous, mes chères sœurs, il faut détester l’envie, non seulement parce que les saintes écritures nous font voir qu’elle a eu le pouvoir de faire mourir Notre-Seigneur, mais parce qu’elle a mis le péché dans le monde. Et selon cela, nous pouvons dire que tous les maux qui arrivent dans une compagnie, arrivent par l’envie, n’en doutez point, tout de même que tous les péchés qui sont dans le monde ont commencé par l’envie

Ma sœur, pensez-vous que l’envie peut renverser la Compagnie ?

— Oui, mon Père, parce qu’elle désunit les personnes qui s’y laissent emporter, et, l’union n’étant plus entre nous, la Compagnie s’en ira bientôt à bas.

— Oui, mes sœurs, parce que vous êtes filles d’amour ; et l’envie est tout à fait contraire à la charité. C’est le feu et l’eau, opposés l’un à l’autre. Et comme entre ces deux éléments il y a une grande disproportion, de même entre l’envie et la charité. Or, comme l’eau éteint le feu, l’envie éteint et fait mourir la charité. Et quand l’on verra l’envie dans la Compagnie, on vous méprisera avec raison et on dira : "Eh quoi ! sont-ce là ces filles dont on fait tant de récit ? Fi de cela ! Elles ne sont pas propres à distribuer les charités des gens de biens ; il faudrait pour cela des personnes charitables."

Voilà comment l’envie peut ruiner la Compagnie des Filles de la Charité. Et combien en a-t-elle renversées ? Plusieurs, à cause d’elle se sont dissipées et évanouies ; et depuis peu de temps deux Compagnies dans Paris ont été abolies, parce que l’envie s’y était mise. Tout

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un Ordre que l’on appelait Scolopia (2) a été renversé, excepté une seule maison, que l’on a encore conservée dans quelque royaume.

Voila, mes chères sœurs, de puissants motifs pour faire que vous abhorriez ce maudit péché. Voyons maintenant en quoi l’on peut pécher par envie.

Une sœur répond que c’est l’amour-propre qui nous fait pécher par envie, que le trop grand amour que nous nous portons fait que nous nous fâchons de ce que les autres nous sont préférées ; que l’on y peut pécher par pensées, croyant que nous mériterions bien d’être employées à un tel office aussi bien que celle qui y est, qu’elle n’a pas trop de connaissance ni d’expérience, que l’on y peut encore pécher par paroles, disant que celles-là sont bien préférées aux autres, qu’on les supporte davantage, etc.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! vous dites que l’envie paraît par les paroles et que l’on y peut offenser Dieu, et vous avez raison. Donc, si on volt une sœur parler souvent à la sœur servante et qu’on lui porte envie, on pensera : "Qu’est-ce qu’elle lui dit ?" Si elle a une robe qui ne soit pas comme les autres, quoique ce soit par nécessité, on pensera qu’elle est de meilleure étoffe, car le diable se sert de tout cela.

Une sœur me disait un jour en pleurant : "Monsieur, une des choses que j’appréhende le plus, c’est d’être sœur servante." Voyez, mes sœurs, les paroles de cette bonne fille. Oh ! que celles qui ont cette ambition sont éloignées des sentiments de celle-là ! Oh ! qu’elles sont en un mauvais état ! C’est le diable qui les y incite.

2) L’Ordre des clercs réguliers des écoles Pies fondé par saint Joseph Calasanz, supprimé par Innocent X, le 16 mai 1646, à la suite des dénonciations calomnieuses de deux religieux contre le fondateur, rétabli par Alexandre VII le 24 janvier 1656.

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Interrogez votre mémoire pour voir si vous avez eu jusqu’ici ces désirs. Si vous les avez encore, ah ! pauvre fille, en quel état êtes-vous ? Si jamais vous devez appréhender quelque chose, c’est cela. Si vous vous sentez entachée de ce vice, demandez à Dieu avec insistance qu’il vous en délivre ; et si vous avez des larmes, répandez-les devant sa bonté pour l’obtenir. N’ayez point de repos que vous n’en soyez quitte, et dites : "Ah ! mon Dieu, comment souffrez-vous qu’une sœur de là Charité soit fille du diable, qui est l’orgueil !" Car le diable et l’orgueil sont une même chose, si vous avez l’envie, qui est sa fille, vous êtes fille du diable. Quoi ! une sœur de la Charité pourrait-elle bien ne pas souffrir d’être en cet état ! Oh ! il faudrait n’avoir point de sentiment de Dieu. Celle qui se sent coupable ne doit donc pas avoir de repos qu’elle n’ait obtenu de la bonté de Dieu sa délivrance. Il faut qu’elle se recommande aux prières des autres, qu’elle supplie sa sœur de lui obtenir cette grâce de Dieu, si elle rencontre quelque bon religieux, qu’elle lui dise : "Je vous supplie, mon Père, de prier Dieu qu’il me délivre d’une maudite pensée d’orgueil qui me tourmente : je désire être sœur servante. Obtenez de sa bonté qu’il me fasse quitte de cette tentation."

Il se faisait dernièrement une assemblée de prélats pour l’élection d’un supérieur. Deux de ces bons prélats m’en écrivirent, et je leur écrivis aussi sur ce sujet. Quand on fut sur le point de nommer le supérieur, ces bons Pères qui étaient de cet Ordre se prirent à pleurer à chaudes larmes, de crainte d’être élevés à cette charge, qu’ils savaient être trop lourde pour eux. Monseigneur l’archevêque de Narbonne et Monseigneur l’évêque d’Alet m’écrivirent qu’ils avaient été si édifiés de l’humilité de ces Pères, que cela ne se peut dire. En effet, mes sœurs n’est-ce pas que les charges sont lourdes et dangereuses

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pour ceux qui les recherchent ? Oh ! qu’ils étaient bien éloignés de l’envie !

Le moyen de remédier à l’envie est donc de ne point désirer les charges, ni les estimer. Voilà que l’on envoie en un nouvel établissement, comme quand l’on a envoyé en Pologne ; ne se point estimer capable pour cela.

Voilà assez de raisons, mes sœurs, pour vous faire désirer d’être délivrées de l’envie, si vous en avez. Vous connaissez le malheur dans lequel est une âme qui a de la jalousie. C’est un état diabolique. Il se faut faire quitte de l’envie, si l’on veut persévérer et si l’on veut que Dieu ne nous abandonne point, d’autant qu’il donne sa grâce aux humbles et résiste aux superbes.

Ma sœur, quel moyen faut-il pour combattre l’envie ?

— Mon Père, le meilleur moyen, ce me semble, c’est de demander l’humilité à Notre-Seigneur.

— Or sus, voilà un moyen, c’est une pensée que Dieu vous a donnée. Un autre, c’est de nous représenter l’exemple des saints pour ne jamais ambitionner quoi que ce soit. Un autre moyen, c’est de penser que cela déplaît à Dieu. Vous semble-t-il, ma fille, que ce soit un bon moyen de ne point pécher par envie, d’aimer les robes rapetassées ?

— Oui, mon Père.

— Il est certain que c’est un fort bon moyen, d’être bien aise d’avoir de méchants habits, et se fâcher quand l’on vous en donne de neufs, bien loin d’en vouloir avoir de meilleurs que les autres, et dire à Mademoiselle Le Gras : "Mademoiselle, voilà une robe trop bonne pour moi. Vous me faites trop belle. Ne savez-vous pas bien que je suis déjà orgueilleuse et que cela m’enorgueillira encore davantage ? Oh ! je suis trop vaine et pleine d’envie. C’est pourquoi je ne mérite pas qu’on

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m’habille de la sorte." Voilà, mes filles, comme il se faut comporter.

Et vous, ma sœur, quel moyen pour ne point tomber dans le péché d’envie ?

— Mon Père, il me semble que c’est de chercher toujours les choses les plus basses.

— Vous dites bien, ma fille. Et quand l’on nous donne quelque chose de plus qu’aux autres, il faut rougir de honte. Quand l’on se voit mieux habillé que les pauvres, ah ! mes sœurs, il faut rougir de honte et de confusion, car les pauvres sont vos maîtres et vous êtes leurs servantes, et ainsi vous devez avoir moins qu’eux.

— Mon Père, il me semble que c’est encore un bon moyen de rejeter promptement toute pensée qui tend à l’envie, sans vouloir trop examiner cela.

— Voilà une belle parole ! Elle dit que, tout aussitôt que l’on sent une pensée d’envie, il ne faut point attendre à demain, dès le moment il faut rejeter cela comme du venin. Ah ! mais elle reviendra ! Si elle revient, il faut recommencer et prier les bonnes personnes que l’on connaît de demander à Dieu qu’il vous délivre d’une maudite pensée qui veut vous perdre, et votre sœur, qu’elle vous dise quelque chose pour vous aider à vous défaire de l’envie qui vous tourmente, et demander à Notre-Seigneur qu’il vous en délivre. "Ah ! mon Dieu, faites-moi la grâce de ne jamais désirer d’être la servante. Vous l’avez donnée à ma sœur, qui pleurait de crainte de l’être et demandait à Mademoiselle Le Gras de ne l’être jamais." après, allez aussitôt à votre confesseur, courez ici à Mademoiselle et à M. Portail, déclarez-vous ouvertement et confessez-vous ainsi : "Je m’accuse d’avoir une maudite pensée d’envie contre ma sœur, et après, je me suis laissée aller à dire des paroles de mépris

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et d’arrogance tant de fois." C’est ainsi qu’il faut se confesser, parce que c’est l’ordinaire de l’envie de faire tomber dans ce défaut

— Si l’on entend dire du bien d’une sœur contre laquelle on a de la jalousie, on dira que cela n’est pas : "Voire, voire, il n’y a pas tant de bien que vous dites, vous ne la connaissez pas ; ah ! c’est une belle bigote !" et semblables paroles. Car voilà l’œuvre du diable ; il fait avoir jalousie sur le bien et la vertu que l’on pratique ; et si l’on ne peut accuser l’action, l’on s’en prend à l’intention, et l’on pense qu’elle n’est pas pure, que c’est par humeur. Ah ! mes sœurs, quel désordre quand cela arrive !

Un des grands maux qui puisse arriver dans la Compagnie, c’est si les sœurs, je parle de quelques-unes, et non de toutes (car je sais qu’il y en a parmi vous qui vivent très vertueusement, ah ! mon Dieu, que de saintes âmes il y a eues dans cette Compagnie ! et il y en a encore), si, dis-je, vous veniez à vous entretenir des défauts les unes des autres. Quand vous venez ici, il vous arrive de vous entre-demander : "Et avec qui êtes-vous ? Comment faites-vous ? Votre sœur vous est-elle bonne ? N’est-elle pas d’humeur bien fâcheuse ? Et cette autre, d’une telle paroisse, comment fait-elle ? êtes-vous bien d’accord ensemble ?"

A ces demandes, les autres diront les mécontentements qu’elles ont : "Ah ! ma sœur, je suis si mal avec ma sœur telle ! Elle m’est si rude ! Elle gronde toujours ; elle fait ceci et cela" ; et bien d’autres choses qui se disent en telle rencontre.

Que jamais, mes chères sœurs, vos bouches ne s’ouvrent pour parler de vos sœurs. Entretenez-vous plutôt de bonnes choses, de vos règles, du service que vous rendez aux pauvres, de leur nombre, afin de ne point

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donner lieu à ces entretiens mauvais. Et quand vous voyez qu’on vous demande : "Comment faites-vous dans la paroisse où vous êtes ?" répondez, ma sœur, je vous supplie : "Souvenons-nous qu’il a été défendu de parler de ces choses et de nos sœurs."

Voilà, mes filles, comment il faut faire. Si elle continue, laissez-la sans l’écouter, d’autant que, prêtant l’oreille à tels discours, vous lui donnez sujet de continuer. De là vient que les théologiens disent de ceux qui écoutent ceux qui parlent mal, qu’ils font autant de mal qu’eux ; et il est vrai, parce qu’il est en notre pouvoir de l’empêcher, et nous ne le faisons pas. C’est pour cela que nous péchons autant et plus qu’eux.

Quand vous viendrez ici, ne rapportez jamais ce que vous faites, ni les peines que vous pourriez avoir les unes avec les autres, mais parlez de choses bonnes, des moyens de vous perfectionner et d’acquérir les vertus qui vous sont nécessaires, pour vous encourager l’une l’autre à la persévérance. Ce faisant, vous éviterez plusieurs tentations qui viennent de tels discours.

Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensées sur ce sujet ?

— Votre charité, mon Père, et les pensées de nos sœurs nous ont suffisamment averties des dangers qu’il y a que ce malheureux esprit d’envie et de jalousie n’infecte la Compagnie en général et chacune en particulier. Y pensant aujourd’hui il m’a semblé que ce pouvait être l’envie, aussi bien que l’orgueil, qui avait fait devenir Lucifer, d’ange qu’il était, habitant de l’enfer, ce malheureux péché étant comme un ver qui ronge incessamment jusqu’à ce qu’il ait détruit, ou se détruise lui-même.

L’esprit envieux ou jaloux ne se donne aucun repos et persécute incessamment de près ou de loin la personne envieuse, qui ainsi ne peut arriver à aucune perfection et est toujours en danger de se perdre.

L’envie et la jalousie sont passions lesquelles, comme l’huile, s’étendent, autant que l’inclination, sans sujet, mais son plus ordinaire exercice est de produire l’aversion, d’avoir déplaisir du bien temporel ou spirituel que l’on voit

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à la personne enviée, de ne pouvoir souffrir que l’on en dise du bien ; et finalement c’est une source qui produit incessamment des occasions de faire offenser Dieu et d’agir contre la charité que l’on doit au prochain.

Les moyens pour s’empêcher de s’habituer à ce mauvais vice sont de considérer que cela est directement contraire à la volonté de Dieu, que c’est un empêchement des plus notables à la perfection ; de redire avec attention souvent les commandements de Dieu, afin de rappeler à notre esprit l’obligation que nous avons de faire à autrui comme nous voulons que l’on nous fasse.

— Dieu soit béni, Mademoiselle ! Or, sus, mes sœurs, je ne dirai que deux mots là-dessus. Premièrement, l’on dit que tous ceux qui commettent le péché en reçoivent quelque contentement : par exemple, le larron a l’argent qu’il dérobe et s’en sert, le gourmand a la satisfaction de manger des viandes exquises. Bref, en tous les péchés l’on se figure recevoir quelque satisfaction, mais en l’envie l’on ne peut prétendre aucun contentement ; au contraire, c’est un bourreau qui punit sur-le-champ ceux qu’il possède. Voyez une personne envieuse : tout lui fait peine ; entend-elle dire du bien d’une sœur contre laquelle elle a envie, cela la fait mourir et sécher sur pied. Tantôt elle pense que l’on ne la connaît pas bien, tantôt qu’on la méprise en estimant cette autre.

L’envieux est comparable à un homme qui a un serpent au corps. Vous savez quels maux souffrent ceux

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qui ont des serpents au corps ; ces serpents leur rongent le cœur et ne leur donnent aucun repos. Or, tous ceux qui ont l’envie dans l’âme ont un serpent.

Le Saint-Esprit dit : "L’envie dessèche les os de ceux qu’elle possède (3)." Quel malheur aux personnes envieuses ! être pires que ceux qui ont des serpents au corps ! Ah ! mes sœurs, qui d’entre vous ne craindra de tomber dans ce vice ! Donnons-nous à Dieu dès aujourd’hui pour n’envier jamais le bien des autres, mais pour vouloir le pire emploi et le plus fâcheux, désirer les plus méchants habits, s’estimer la dernière de toutes et se contenter toujours de ce que l’on a.

Ce qui vous aidera beaucoup, c’est de vous confesser des fautes que vous avez faites par envie, vous résolvant fortement de vous corriger ; et ainsi, mes filles, assurez-vous que Dieu bénira la Compagnie et que, partout où l’on demandera des Filles de la Charité, elles seront à édification, et toute la Compagnie à bonne odeur, Dieu vous donnera le comble de grâces en ce monde et la gloire en l’autre

Que Notre-Seigneur nous donne la grâce de nous faire connaître et détester ce maudit vice, si contraire à la charité ! Je prie la bonté de Dieu que les paroles de bénédiction que je vais proférer de sa part opèrent dans vos cœurs et dans le mien, que le mauvais péché d’envie en soit chassé à jamais et que nous vivions dorénavant de telle sorte qu’il n’y trouve jamais entrée.

Benedictio Dei Patris…

3) Proverbes XIV, 30.

Corrigé à La Chesnaye, le Mercredi 1 Avril 1992.

Claude LAUTISSIER

CONGRéGATION de la MISSION, Province de Paris,

88, rue du Cherche-Midi, 75006 PARIS.

SAINT VINCENT DE PAUL

SAINT VINCENT DE PAUL

ENTRETIENS

AUX FILLES DE LA CHARITé

Pierre COSTE

Tome X.

61. — ENTRETIEN DU 23 JUILLET 1654

A QUATRE SŒURS ENVOYéES A SEDAN

Le jeudi 23e jour de juillet 1654, Monsieur Vincent, notre très honoré Père, donna ses instructions à nos quatre sœurs Anne Hardemont, Françoise Cabry, Jeanne-Marie et Anne Thibault, la veille de leur départ à Sedan, où elles allaient pour assister les pauvres malades.

Mes chères sœurs, vous êtes donc choisies pour aller soulager les pauvres blessés au service du roi, et pour cela je crois qu’il sera bon de voir les raisons que vous avez de vous donner à Dieu pour bien vous en acquitter.

La première est que vous êtes choisies ; et de qui, mes sœurs ? Ah ! c’est de Dieu, qui s’est adressé à vous. Quoiqu’il y ait bien des filles à Sedan et aux lieux circonvoisins, on n’a pas jeté les yeux sur elles. Ce n’est donc pas aux filles de Sedan qu’il s’adresse, c’est aux Filles de la Charité entre toutes celles de la France, et à vous, mes filles, entre toutes vos sœurs. Voilà ma première raison.

Une autre est que c’est une sainte action qui doit être faite parfaitement. Vous me pourriez demander :

Document 1. — Dossier de la Mission, copie authentiquée prise le 22 janvier 1712 à l’occasion du procès de béatification.

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"Où trouvez-vous cela ?" C’est le Saint-Esprit qui le dit dans la sainte écriture. Tout bon œuvre vient de Dieu. Or, s’il en est un bon, c’est celui de servir les malades d’autant qu’il surpasse les autres en valeur. C’est Dieu qui vous appelle là, puisque c’est pour y faire du bien ; car c’est lui qui appelle au bien tous ceux qui s’y portent ; mais c’est le diable qui appelle au mal, et le monde aussi. O Sauveur ! comment peut-on entendre ces paroles sans fondre en larmes : "Je vais faire ce qu’un Dieu a fait sur la terre !" Quel bonheur plus grand que celui-là ! Il n’y en a point, mes sœurs.

Une troisième raison, c’est que c’est la reine qui vous a demandées. Quoi ! mes sœurs, qui sommes-nous pour être dans la mémoire de la plus grande reine du monde, nous qui sommes de pauvres et chétives créatures, ou, pour mieux dire, des gueux ! Oui, mes filles, et vous et moi. Par conséquent nous avons grand sujet de nous humilier. Voilà donc un motif assez grand, que la reine vous mande, quoique celui-là ne soit point considérable au prix du bon plaisir de Dieu. Ah ! mes filles, le bon plaisir de Dieu, voilà ce qui vous oblige à vous y porter avec grande affection. Dieu veut que vous alliez soulager ces pauvres blessés, et votre but est de lui obéir, car que sont toutes les puissances de la terre à l’égard de Dieu ?

Voyons maintenant ce que vous devez faire pour que Dieu soit honoré. Je crois, mes sœurs, qu’il ne faut autre chose que la pratique des vertus qui composent votre esprit : la charité, l’humilité et la simplicité.

Pourquoi donc allez-vous dans ce lieu ? Pour faire ce que Notre-Seigneur a fait sur la terre. Il est venu pour réparer ce qu’Adam avait détruit, et vous allez à peu près dans le même dessein. Adam avait donné la mort au corps et causé celle de l’âme par le péché. Or, Notre-Seigneur nous a délivrés de ces deux morts, non

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pas que nous puissions éviter de mourir, cela est impossible, mais il nous exempte de la mort éternelle par sa grâce, et par sa résurrection il donne la vie à nos corps, car dans la sainte communion nous recevons le germe de la résurrection. Voilà donc, mes sœurs, comme Notre-Seigneur a fait le contraire de ce que notre premier père avait fait.

Pour l’imiter, vous redonnerez la vie aux âmes de ces pauvres blessés par l’instruction, par vos bons exemples, par les exhortations que vous leur ferez pour les aider ou à bien mourir ou à bien revivre, s’il plaît à Dieu les remettre en santé. Pour les corps, vous leur redonnerez la santé par les remèdes, par vos soins et par les pansements. Et ainsi, mes chères sœurs, vous ferez ce que le Fils de Dieu a fait sur la terre. Ah ! quel bonheur !

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