Entretiens aux Filles de la Charité (page 53)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, afin d’honorer Dieu par vos actions, il faut que vous alliez là dans l’esprit de vraies Filles de la Charité et de mortification et non pas pour y prendre vos satisfactions, pour y chercher vos aises, l’estime, l’honneur, ou choses semblables. O mes sœurs, il faut bien vous garder de cela, car, au lieu de donner de la gloire à Dieu, vous la lui ôteriez en la prenant pour vous. Il faut mortifier l’honneur, référer à N.-S. celui qu’on vous donnera et fuir, tant que vous pourrez, les applaudissements.

Il faut encore de la mortification pour ne pas faire ce que vous voudriez. Au lieu d’aller à la messe, demeurez auprès de ce malade. Voilà l’heure de l’oraison ; si vous entendez les pauvres qui vous appellent, mortifiez-vous et quittez Dieu pour Dieu, encore qu’il faille faire tout ce que vous pourrez pour ne point omettre votre oraison, car c’est ce qui vous tiendra unies à Dieu ; et tant que cette union durera, vous n’aurez rien à craindre. Or, pour conserver cette union de charité

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avec Dieu, il faut vous tenir closes et renfermées dans votre intérieur, vous entretenant avec Notre-Seigneur.

Il faut encore la mortification, mes sœurs, pour souffrir les petites peines qui se pourront trouver dans vos exercices, et les plaintes que ces pauvres pourront faire de vous. Il faut vous y préparer, mes filles. Quand ces messieurs qui ont soin des blessés iront les voir, peut-être entendront-ils des plaintes de vous ; les blessés leur diront que vous n’avez pas soin d’eux, que vous les laissez là depuis le matin jusques à je ne sais quelle heure. Eh bien ! mes sœurs, il faut souffrir sans vous plaindre, n’allez point chercher des raisons pour vous justifier, oh ! non, jamais ! Si le roi, la reine, le cardinal vont à l’hôpital et qu’on leur fasse les mêmes plaintes, il le faut souffrir, dans la pensée que Dieu le permet ainsi, et ne rien dire. Voilà le moyen de vous enrichir de vertus et de rendre l’honneur à Dieu. Si vous étiez rudes, ne vouliez rien endurer, preniez tout au point d’honneur, oh ! vous malédifieriez extrêmement ceux qui verraient vos déportements ; ils vous auraient autant à mépris qu’ils vous estiment, et non sans raison ; car rien n’est si contraire aux Filles de la Charité que l’orgueil

Voilà, mes chères sœurs, ce que vous ferez là-bas ; mais, avant d’arriver, sur les chemins vous observerez l’ordre qu’on a accoutumé de tenir ; vous savez avec quelle modestie il faut vous comporter sur les chemins. Ne manquez point à vos exercices, faites votre oraison, et, quand il faudra finir, que l’une donne le signal aux autres.

Dans les entretiens, ne parlez point, s’ils sont mauvais ou inutiles s’ils sont bons, attendez d’être interrogées pour parler, d’autant que c’est contre la modestie et la bienséance de parler quand personne ne s’adresse à nous.

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Un bon docteur, qui allait en coche, il y a quelque temps, se conduisait comme il suit : quand on tenait de mauvais discours il ne disait rien, mais s’entretenait avec Dieu ; mais, quand on pariait de bonnes choses, il y contribuait à son rang. Il y en avait dans cette compagnie qui, ayant remarqué cela, se convertirent. Voilà ce que fit ce bon docteur par son exemple. Vous voyez combien il importe de bien édifier ceux avec qui l’on est. Oh ! il ne faut point que les filles parlent, si on ne leur parle.

Que vous êtes heureuses, mes chères sœurs, que Dieu vous ait choisies pour assister ces pauvres blessés ! Du moment où vous sortirez d’ici, vos bons anges compteront vos pas tout ce que vous direz, ferez et penserez vous sera compté devant Dieu. On connaît les grands dans le monde par leurs succès et le grand nombre de gens qui les accompagnent. Or, la vraie noblesse et grandeur consiste en la vertu, et, lorsque les âmes qui ont beaucoup travaillé pour Dieu vont au ciel après cette vie, toutes leurs bonnes œuvres les suivent, et plus elles sont excellentes et en grand nombre, plus elles font voir la grandeur de leurs âmes ; ce sont leurs dames d’honneur. O mes sœurs, que vous serez aises d’avoir assisté tant de pauvres quand vous comparaîtrez devant Notre-Seigneur !

A la fin de son exhortation, notre très honoré Père dit à la sœur servante :

C’est donc demain, ma sœur, que vous partez ?

— Oui, mon Père. Si nous avions pu trouver quelque voie pour aller plus tôt, nous serions parties. Madame la comtesse de Brienne me dit, quand je fus lui parler, que la reine priait Mademoiselle Le Gras de nous envoyer au plus vite et de n’avoir aucun soin de ses filles, parce qu’elle ne les laisserait manquer de rien.

— Vous a-t-elle donné l’argent pour aller là, ma sœur ?

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— Non, mon Père. Mademoiselle nous donnera ce qui nous sera nécessaire ; je crois que la reine le fera rendre. Quand nous allâmes à Châlons, l’on en usa de la sorte.

— Dieu soit béni, mes chères sœurs ! Je vous donnerai deux lettres de recommandation pour Reims. Vous verrez M. le grand vicaire ; je lui écrirai pour ce sujet et vous recommanderai à lui.

— Mon Père, vous plaît-il que je vous fasse une demande ? Ne serait-il pas bon que, quand nous serons arrivées, chacune ait sa charge et que la sœur qui a soin du linge en porte la clef ?

— Oh ! oui, mes sœurs, il le faut ainsi.

— Mon Père, avant que ma sœur Jeanne eût soin du linge à Châlons, nous en perdions beaucoup, et du jour où elle en eut la clef, quelques unes en avaient peine, à cause qu’il la fallait chercher pour avoir du linge, quand il était besoin.

— Voyez-vous, mes sœurs, il faut nécessairement qu’il y ait de l’ordre partout, et vous ne devez pas trouver mauvais que celle-ci ait une charge, et celle-là une autre.

— Mon Père, il y a quelquefois des pauvres si importuns que, quand une sœur leur a refusé une chose, ils la redemandent à une autre ; et quand la dernière la leur accorde, ils la louent, trouvent bien tout ce qu’elle fait, et quand les autres feraient le mieux du monde, cela ne vaut rien à leurs yeux. De là quelquefois de grands désordres et même de l’envie. Il en était de même à Châlons. Tout ce que les sœurs pouvaient attraper dans l’apothicairerie, elles le donnaient aux malades.

Ce qui nous pourrait encore beaucoup nuire, c’est si les sœurs se plaignaient les unes aux autres, ou même aux externes. Je suis bien aise de dire ceci devant nos

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sœurs, mon Père, parce que de là découle une très mauvaise estime de notre Compagnie.

— Jésus ! ma sœur, vous avez raison, je vous remercie de me parler ainsi, c’est la corde que je devais toucher. Vous devez, mes chères sœurs, ne jamais rien vouloir que ce que les autres désirent, et ne rien donner sans l’avis de ma sœur Anne car, autrement, ce serait la guerre entre vous : l’une serait aimée des malades, l’autre haïe ; l’une leur agréerait en tout, et les autres, à les entendre, ne feraient rien de bien. Oh ! il ne faut pas en user de la sorte.

Pour ces petites peines qui vous peuvent arriver, n’en parlez qu’à celle qui tient la place de Dieu ; mais aux autres, oh ! il ne faut jamais en parler, ni témoigner aucun signe. Du jour où l’on reconnaîtra quelque refroidissement entre vous, dès lors dites adieu à la bonne estime que l’on a de la Compagnie. C’est une des raisons qui vous doivent faire appréhender ce mal. Quoi ! être cause que l’on méprise ce qui était en si bonne odeur ! Gardez-vous bien de cela, mes sœurs. Je prie la bonté de Dieu qu’il vous donne son esprit pour faire ce saint œuvre selon son bon plaisir.

Benedictio Dei Patris…

62. — CONFéRENCE DU 24 AOûT 1654

SUR LES TENTATIONS

Mes chères sœurs, la conférence est sur les tentations ; elle se divise en trois points : le premier est des grands maux qui arrivent des tentations quand on en use mal, et des grands biens qu’on en retire quand on en fait

Entretien 62. — Cahier de la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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un bon usage, le deuxième, des tentations les plus dangereuses pour les Filles de la Charité ; et le troisième, des moyens de tirer profit des tentations et de n’en être point endommagé.

Ma fille, voyez-vous le mal que font les tentations ?

— Mon Père, il me semble que le premier mal est qu’elles nous font manquer à ce que nous avons promis à Dieu.

— Vous semble-t-il qu’il en puisse arriver du bien ?

— Oui, mon Père, quand on les prend bien.

— Savez-vous ce que c’est que tentation, ma fille ?

— Mon Père, il me semble que c’est ce qui nous porte au mal.

— Mes chères sœurs, il faut, pour savoir ce que c’est que tentation, faire attention à son contraire, qui est l’inspiration. La tentation est un mouvement qui nous porte au mal, et l’inspiration un autre mouvement qui nous porte au bien. Le diable nous porte au mal par la tentation, et Dieu nous porte au bien par l’inspiration. Vous êtes entrées dans la maison par l’inspiration ; vous n’en sortirez que par la tentation. Pour mieux entendre ceci, imaginez-vous deux femmes qui se trouvent avec une fille. L’une lui dira : "Ma fille ne hantez point les compagnies ; il y a trop de dangers ; fuyez la fréquentation de ce garçon ; elle est dangereuse." L’autre lui pourra dire : "Allez, allez, ma fille ; il faut vous réjouir et vous faire brave, hantez les compagnes pour vous faire connaître ; si vous saviez combien un tel garçon vous aime ! Ah ! qu’il vous estime ! Il parle toujours de vous !"

Par cet exemple, mes chères sœurs, vous voyez la différence entre l’inspiration et la tentation. L’une de ces femmes prétend porter cette fille à voir ce garçon, à s’adonner à la vanité et à se perdre. La bonne la porte à faire le bien, la méchante à faire le mal.

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Vous comprenez bien cela ; il n’est pas besoin d’en dire plus. Nous ne prétendons pas parler des inspirations ; nous parlons des tentations, qui nous portent au mal diversement, quelquefois sous ombre de bien. La femme qui veut porter la fille au mal ne le lui propose pas comme mal ; elle prétend l’attraper, sous apparence de bien, du contentement qu’elle recevra de ce garçon. Et ainsi Dieu, mes chères sœurs, porte au bien, et le diable porte au mal. Voyez la finesse du diable pour nous séduire : il fait paraître que le mal est du bien. C’est ce que nous dirons incontinent et le prouverons par exemples.

Or, mes chères sœurs, c’est le propre de Dieu de porter au bien toujours, et le propre du diable de porter au mal, aussi bien que la chair et le monde. La tentation, je rebats encore cela, est un mouvement qui nous porte au mal diversement. Le diable fait voir le mal tout ouvertement quelquefois ; mais, pour l’ordinaire, il le propose sous ombre de bien.

Ma sœur, qu’est-ce que tentation et inspiration ?

— Mon Père, il me semble que l’inspiration est une bonne pensée qui nous porte au bien, et la tentation une mauvaise qui nous porte au mal.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! Et vous, ma sœur, qui vous a mue à venir ici ?

— Mon Père, c’est Dieu qui me l’a inspiré.

— C’est bien dit, ma fille, tout le bien que nous faisons c’est par l’inspiration, et tout le mal par la tentation. Personne n’est sauvé que par l’inspiration et le bon usage que l’on en fait ; et personne n’est damné que par les tentations.

Ma fille, nos bonnes sœurs qui sont au ciel maintenant ont-elles été tentées ?

— Oui, mon Père.

— Hélas ! qui doute, mes chères sœurs, qu’elles l’aient été ?

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Plus peut-être que pas une de vous ? Quelle différence y a-t-il donc entre ces bonnes sœurs et celles qui sont sorties de la Compagnie ? Ah ! c’est qu’elles ont mal usé de la tentation, et celles qui sont au ciel en ont bien usé.

Retenez bien cela, mes sœurs, et pensez-y quand vous vous sentirez portées à quelque mal : si je consens à la tentation, voilà le péché que je commets ; si j’en use, je mériterai beaucoup.

Ma sœur, les tentations sont-elles toujours mauvaises ?

— Oui, mon Père.

— Oui, ma fille, elles sont toujours mauvaises en un sens et procèdent d’un mauvais principe, car le diable, qui nous les envoie, pré tend nous perdre. C’est pourquoi vous avez eu raison de me faire telle réponse. Les tentations sont toujours mauvaises de la part du diable. Ma fille, les tentations ne peuvent-elles pas profiter ?

— Oui, mon Père, beaucoup de saints ont été sanctifiés par celles qu’ils ont surmontées.

— Mes sœurs, les raisons que nous avons de craindre et de fuir les tentations, c’est que le dessein du diable est de nous porter au péché et de nous perdre. Et nous les devons supporter avec patience, parce que le dessein de Dieu, qui permet la tentation, est de nous en faire tirer profit. N’avez-vous jamais oui dire ce qui se remarque de la vipère ? C’est un venin ; il suffit d’en manger une petite pour en mourir. Mais, si elle est bien accommodée, c’est un des plus excellents mangers qu’on puisse désirer. Il en est de même des tentations, quand on les prend bien.

Et vous, ma fille, pensez-vous que les saints aient été tentés ?

— Oui, mon Père.

— Et nos bonnes sœurs qui sont bienheureuses ont-elles été tentées ?

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— Oui, mon Père.

— Et celles qui sont sorties d’ici, l’ont-elles été ?

- Oui, mon Père.

- Et d’où vient que les tentations ont profité aux unes et ont nui aux autres ?

— Mon Père, c’est que Dieu leur a donné la grâce d’en faire profit.

— Voilà une bonne parole. Dieu vous bénisse, ma fille !

Le Saint des saints a-t-il été tenté, ma sœur ?

— Oui, mon Père.

— Oui, mes chères sœurs, le Saint des saints a été tenté ; le Fils de Dieu n’a pas été exempt. Que le diable est hardi de s’être adressé au Saint des saints ! Faut-il s’étonner qu’il ait tenté les hommes, puisqu’il s’est attaqué à Notre-Seigneur ! Le voyant tout abattu de la faim dans le désert, il commença à le tenter de gourmandise et lui dit : "Change ces pierres en pain." Il lui demanda encore de se précipiter du haut d’une montagne en bas ; qui était une tentation d’orgueil. Or sus, ce serait trop long à vous dire. Donc, mes chères sœurs, les saints sont saints par le bon usage des tentations.

Et vous, ma sœur, pourquoi Dieu permet-il que ses serviteurs et servantes soient tentés ?

— Je crois, mon Père, que c’est pour les exercer.

— Dieu vous bénisse, ma fille ! C’est pour nous exercer et pour nous faire saints. Saint Paul nous l’apprend quand il dit de lui-même qu’il était tenté et affligé d’une horrible tentation de la chair, quand il dépeint les combats que la chair lui livrait. Nous autres, qui sommes du monde, nous tâchons de cacher nos fautes, et les saints les découvraient pour montrer qu’ils étaient pécheurs. Ah ! c’est donc une grâce que d’être exercé

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des tentations, mes chères sœurs, et une marque que Dieu nous aime. Il permet cela pour nous rendre humbles, exacts et fidèles. C’est le profit que saint Paul tirait de ses tentations. S’il n’avait senti cette révolte, comment ne se serait-il pas enorgueilli de tant de grâces qu’il avait reçues, après avoir été élevé jusqu’au troisième ciel et fait tant de merveilles ! Quand il considérait en lui-même ces sales pensées, il se disait : "Quoi ! mon Dieu ! misérable que je suis, je prêche les autres, et je suis si plein de maudites pensées ! Ah ! si, maintenant que je parle à ces personnes, elles savaient que je suis plein des sales pensées de la chair, si l’on savait que j’ai ces horribles pensées, que ce bourbier environne mon cœur, que dirait-on de moi ! Ah ! l’on ne me voudrait pas écouter ! Et cependant voilà ce peuple converti. Qui est-ce qui l’a converti ? Ce n’est pas moi. Il est impossible qu’un homme si misérable puisse faire des choses si admirables. Ce n’est donc pas moi ; c’est Dieu qui l’a fait. C’est pourquoi je n’y ai en rien servi, et la gloire lui en est due." Voilà, mes chères sœurs, comme saint Paul se servait de ses tentations pour s’humilier, pour donner gloire à Dieu de tout ce qu’il faisait par sa grâce. C’est une grande consolation aux bonnes âmes de savoir que les tentations ne sauraient leur faire tort, si elles veulent, et qu’au contraire, elles leur peuvent beaucoup servir. C’est la sainte écriture qui nous l’apprend.

Saint Jacques dit : "Réjouissez-vous de tout votre cœur." (1) Il ne dit pas seulement :" Réjouissez-vous", mais il ajoute : "de tout votre cœur", de ce que le diable ne vous saurait nuire. Ce saint dit : "Ne craignez point le diable, il nous peut tenter, mais il ne

1) épître saint Jacques I, 2.

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nous peut jamais contraindre au mal" (2). Nous avons la volonté libre pour embrasser le bien et fuir le mal. C’est pour cela, mes chères sœurs, que les misérables damnés le sont par leur faute. Demandons bien à Dieu de ne nous laisser vaincre par la tentation.

On lit d’un saint, mort dans notre siècle, que, quand il partait le matin pour aller à la ville, il disait à son confesseur : "Je m’en vais là ; mais je ne sais pas si je reviendrai sans faire quelque faute. C’est pourquoi je vous prie de prier Dieu pour moi." Cela nous apprend à nous défier de nous-mêmes et à demander toujours des forces à Notre-Seigneur.

Passons au second point. C’est maintenant, mes chères filles, qu’il faut être attentives. Voici qui vous regarde. Ce que nous avons dit est pour le général. Mais quelles tentations regardent les sœurs de la Charité, ma fille ?

— Mon Père, il me semble que celle de la vocation est bien dangereuse.

— Le diable tente-t-il de la singularité, ma sœur, c’est-à-dire de se vouloir préférer aux autres ?

— Oui, mon Père.

— Savez-vous ce que c’est que la singularité ? La singularité, mes sœurs, c’est vouloir être au-dessus des autres ; comme si une sœur demandait à mener une vie plus austère, à communier plus souvent, à faire plus de mortifications, à coucher sur la dure, tout cela afin qu’on la tienne pour vertueuse, pour meilleure que les autres. Toutes ces singularités viennent d’un fond d’orgueil, encore qu’il ne vous soit pas connu. Mais, pourrez-vous dire, la communion n’est-ce pas une chose sainte ? N’est-ce pas bien de se mortifier ? Oui, toutes ces choses sont bonnes ; mais il n’en faut pas faire plus

2) épître saint Jacques IV, 7

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que les autres. Et encore qu’il vous semble que vous voulez communier pour l’amour de Dieu, pour vous avancer à la vertu, si vous regardez bien votre cœur, vous trouverez qu’il prétend secrètement ou se satisfaire ou être plus estimé que les autres. Examinez-vous bien, et vous verrez que cela est. Ce n’est pas qu’une sœur ne puisse demander à son supérieur de communier un jour où les autres ne communient pas, quand elle en a un grand désir, ou pour quelqu’autre sujet, ou de se donner la discipline, ou de faire autre mortification. Mais du moment que le supérieur lui dit : "Ma fille, conformez-vous à la communauté" il n’y faut plus penser. Si l’on s’inquiète, si l’on se fâche, c’est le diable qui travaille à nous enorgueillir.

Vous semble-t-il, ma sœur, que le diable par là nous fait enorgueillir ?

— Oui, mon Père.

— Une autre sorte de tentation, c’est de vouloir changer de lieu d’office, de paroisse. Vous semble-t-il, ma fille, que ce soit mal de dire à Mademoiselle, à M. Portail ou à moi que l’on désire faire plus de mortifications que la communauté ?

— Oui mon Père.

— Voyez la finesse du diable. Il sait bien que, s’il venait à dire à une Fille de la Charité : "Estimez-vous", elle s’apercevrait que cela ne serait pas bien. Oh ! il sait bien qu’on repousserait ces pensées la. Mais il couvre ce mal sous apparence de bien.

Ma fille, est-ce une tentation de demander d’aller dans une paroisse quand on est à la maison, dans la pensée qu’on y sera mieux et qu’on y fera mieux son salut ?

— Oui, mon Père.

— Et si, au contraire, une fille de paroisse nourrissait la pensée de venir à la maison et disait : "Je me

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perdrai ici, si l’on ne me change ; je ne puis rien faire qui vaille", serait-ce une tentation ?

— Oui, mon Père.

— Oui, mes chères sœurs, c’est une tentation de vouloir changer, de vouloir aller aux champs, quand l’on est dans une paroisse ; et, quand l’on est aux champs, de vouloir aller à Paris. C’est une tentation de se déplaire dans le lieu où l’on est par obéissance. — Ah ! mais ce lieu, cet emploi sont incompatibles avec mon esprit ! — Ah ! mes sœurs, gardez-vous de recevoir ces pensées, mais regardez-les comme venant du diable et dites "O maudite tentation, tu me veux faire changer le lieu où Dieu m’a mise !" C’est Dieu, en effet, qui a inspiré à votre supérieur de vous y mettre, et vous ne devez jamais chercher d’en sortir, ni changer de vous-mêmes.

Est-ce une tentation si une sœur servante désire qu’on l’ôte de sa charge, en prie ses supérieurs ?

— Oui, mon Père, parce qu’il faut se tenir où il plaît à Dieu que l’on soit.

— Est-ce tentation d’avoir envie d’être sœur servante ?

— Oui, mon Père, c’est une fort dangereuse tentation, qui naît de l’orgueil, et je crois que, pour s’en délivrer promptement, il faut le déclarer à ses supérieurs.

— Ah ! c’est un bon moyen pour s’en faire bientôt quitte.

C’est donc une tentation, mes sœurs, de vouloir se décharger de la charge de sœur servante ; et désirer l’être, c’est une tentation horrible et insupportable. Quoi ! si une fille avait ce désir-là, comment se pourrait-elle souffrir avec une marque du démon, qui est si orgueilleux qu’il ne se saurait abaisser, mais cherche toujours à s’élever !

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Ma sœur, est-ce une tentation de souffrir une pensée d’aversion contre sa sœur, contre une sœur servante, ou une officière ?

— Oui, mon Père.

— Oui, mes chères sœurs, c’est une tentation horrible. Prenez-vous garde à cela ? Ne souffrez jamais aucune pensée d’aversion ni contre une sœur qui ne vous aurait pas satisfaites, ni contre une sœur servante qui ne ferait pas les choses comme vous les désirez. Ah ! mes sœurs, gardez-vous bien de ce mal. Enfin vouloir changer est une tentation. Je dis que tout changement de soi est une tentation, quoi que l’on se propose, quoique l’on pense que l’on fera mieux, que l’on pourra rencontrer une sœur plus douce. C’est le diable qui, sous l’ombre du bien, séduit au mal.

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