Entretiens aux Filles de la Charité (page 54)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout de même en est-il quand on a la pensée de quitter sa vocation ; car, voyez-vous, mes chères sœurs, le diable fait ainsi pour tenter. Il propose la chose comme fort douce et utile, il met de la sauce pour la faire trouver bonne ; s’il voit que l’on n’acquiesce pas à sa proposition, que l’on résiste à cette première tentation, il changera de sauce et jettera cette pensée dans l’esprit : "Oh ! tu iras dans ce lieu pour faire l’école aux enfants ; tu feras la charité là aussi bien qu’ici ; il n’y a point de Filles de la Charité ; il y a plus à travailler pour Dieu ; personne ne te contredira, et tu n’offenseras pas tant Dieu qu’ici, où il y a tant d’occasions de tomber." Voilà, mes filles, comme le diable tente toujours sous apparence de bien ; et c’est pour cela que les Filles de la Charité ne doivent point donner entrée à ces pensées-là.

Ne voyez-vous pas ce que le serpent fait pour tenter nos premiers parents ? Il dit à ève : "Pourquoi ne mangez-vous pas de ce fruit ?" ève répondit : "C’est que Dieu nous l’a défendu." — "Oh ! dit-il, si tu en avais

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mangé, tu saurais le bien et le mal." Ne semble-t-il pas que le diable proposait à ève un bien, puisqu’il lui promettait la science du bien et du mal ? Oui, mais que prétendait-il sinon les faire désobéir aux commandements, comme il fit ? Et après, ils furent misérables ; et si Dieu ne leur eût fait miséricorde après tant de pénitences, ils étaient perdus. Après qu’Adam eut fait pénitence et pleuré son péché plus de neuf cents ans, il est dit que Dieu eut pitié de lui. Pour ève, la sainte écriture n’en parle point.

Eh bien ! mes sœurs, la même chose n’arrive-t-elle pas aux Filles de la Charité qui quittent leur vocation, sous couleur de faire mieux ailleurs ?

Notre très honoré Père, l’esprit tout occupé de Dieu, dit plusieurs fois :

Or sus, mon Sauveur, or sus, mon Sauveur, gardez-nous des tentations. Quand vous dites le Pater, mes sœurs, faites attention à ces paroles : "Et ne nous induisez point en tentation", afin de demander à Notre-Seigneur la grâce de ne point succomber aux tentations. Or sus, mon Dieu ! les tentations purifient les bonnes âmes, les sanctifient, les rendent humbles et les font se perfectionner. O mon Sauveur ! Voyez-vous, mes chères sœurs si vous avez jamais eu un entretien utile, c’est celui-ci, qui vous doit beaucoup consoler.

Ma sœur, vous souvenez-vous des tentations qui peuvent arriver aux Filles de la Charité ?

— Mon Père, une de celles qu’on a remarquées est celle de la vocation.

Or sus, ma fille, récapitulons un peu toutes celles que nous avons dites. La première est de vouloir paraître plus que les autres ; je ne dis pas être meilleure, car l’on ne doit jamais faire comparaison avec personne. Si l’on pouvait être meilleur que les autres, ce serait

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bien ; mais vouloir être estimé ce que l’on n’est pas, c’est une tentation horrible.

La deuxième, que nous avons dite très dangereuse pour vous autres, est celle contre sa vocation. Oui, je vous demande, mes chères sœurs, à quelles marques peut-on reconnaître si une fille est tentée contre sa vocation ?

— Mon Père, c’est, me semble-t-il, quand aux autres.

— Non seulement, mes sœurs, quand l’on se veut préférer aux autres, mais quand l’on trouve à redire à ce qui se fait dans la maison, à la conduite des supérieurs, à ce que fait une sœur servante ; quand l’on trouve à redire au vêtement, comme qui dirait : "Cette coiffure n’est pas propre ; un voile serait bien plus honnête que d’aller ainsi la tête découverte" ; après, se plaindre de la nourriture, dire que les viandes ne sont pas bien assaisonnées, que cela n’est pas de bon goût. Ah ! mes sœurs, s’il arrivait qu’une Fille de la Charité en vînt là, qu’elle serait en grand danger ! Tout cela, trouver à redire à ce qui se fait dans la maison, tend à renverser la Compagnie. Quand l’on voulut perdre Paris, les méchants s’avisèrent, pour en venir mieux à bout, de trouver à redire à tout ce que l’on faisait. Quand l’on voulut renverser Notre-Seigneur, l’on en fit de même. On trouvait à redire à tout ce qu’il faisait, à sa conduite, à sa prédication ; on trouvait mauvais qu’il mangeât avec les pécheurs et qu’il conversât avec eux ; on trouvait à redire à ce qu’il disait qu’ils détruisissent le temple et que dans trois jours il le réédifierait ; enfin, on trouvait à redire à tout ce que faisait le Fils de Dieu, quand l’on a voulu le faire mourir. Ainsi, quand l’on trouve à redire à ce qui se fait dans la maison, cela va là, à renverser la Compagnie de fond en comble et à la ruiner.

Une se plaindra de la nourriture ; l’autre, du vêtement ;

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une autre, que l’on la traite trop durement ; l’autre, que la conduite n’est pas bonne ; l’autre qu’il est bien difficile de vivre de la sorte. Et ensuite il arrivera que toutes trouveront à redire. Eh ! que faites-vous, mes sœurs, quand vous trouvez à redire à quelque chose, quand vous dites. "Il faudrait être nourries plus délicatement, habillées autrement ; il faudrait ceci et cela." Voilà un moyen de renverser votre Compagnie, de laquelle une personne de vertu (c’était Mme la duchesse de Ventadour) me disait hier (je voudrais vous le pouvoir dire sans être entendu, mes sœurs ; mais cela ne se peut, il le faut dire) ; elle me disait : "Monsieur, je ne vois point de condition, ni de Compagnie plus utile à l’église de Dieu que celle-là." Humiliez-vous, mes filles entendant l’estime que l’on fait de vous et de votre Compagnie. Voyez ce que vous faites quand vous la méprisez et quand vous trouvez à redire aux conduites qu’elle vous donne. Eh ! mes sœurs, êtes-vous plus sages que Dieu ? Voulez-vous renverser ce qu’il a fait ? De qui parlez-vous quand vous parlez de la sorte ? Vous parlez de votre mère ; vous déchirez celle qui vous nourrit, la Compagnie que Dieu honore tant. Ah ! mes sœurs, départez-vous de cela, je vous prie. Si vous y trouvez de la peine, surmontez-la.

Je voyais un jour un religieux qui me disait que la chose à laquelle il avait le plus d’aversion était le vinaigre. Il arriva que le supérieur ordonna un jour que l’on servit à la table de la communauté du vinaigre pour le repas, soit qu’il n’y eût point d’autre chose, ou qu’il l’ordonnât par pénitence. Ce religieux, voyant ce vinaigre, commença à sentir l’aversion qu’il avait contre, il pensait en lui-même : "Que ferai-je ? Faudra-t-il que je désobéisse pour satisfaire à ma sensualité ?" Et à même temps, avec toute sa répugnance, il trempa

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son pain dans le vinaigre et mangea tout, quoiqu’avec une extrême violence. Et depuis il n’eut plus, d’aversion pour le vinaigre. C’est ainsi qu’il faut faire pour vous rendre maîtresses de vos passions ; il faut vous surmonter.

Pensez-vous, mes sœurs, comme la plupart des religieux vivent à présent ? La plupart n’ont pas de pain. Un supérieur d’un Ordre religieux m’écrivait il y a quelques jours et me mandait : "Monsieur, pour de la viande, cela est trop pour nous ; mais du pain, nous n’en avons pas à demi. Si Dieu ne nous aide, je ne sais ce que nous ferons."

Eh quoi ! mes sœurs, que dirons-nous après cela ? Voir des personnes de condition n’avoir pas de pain- et une Fille de la Charité trouvera à redire à la nourriture, s’en plaindra, l’ira dire à une sœur, et cette sœur l’ira dire à une autre ! Une autre trouvera à redire au vêtement. Ah ! mes sœurs, qu’est-ce que cela ? Notre bon frère Mathieu, quand il était en Lorraine, nous manda qu’il trouvait les religieuses habillées de toutes sortes de couleurs pour ne pouvoir avoir d’étoffe pour se vêtir. Si quelqu’une trouve à redire à quoi que ce soit, elle veut renverser la Compagnie. Et quand vous entendez une sœur qui vous parle de choses semblables, dites-lui : "Ah ! ma sœur, que dites-vous ? Ne savez-vous pas qu’il ne faut jamais parler de la sorte ?"

Je m’assure que vous me dites dans vos cœurs que vous êtes résolues à cela. Mais que faut-il faire ? Quels moyens de ne consentir point aux tentations ?

Mes sœurs, le premier moyen est de vous en souvenir quand vous dites le Pater ; le deuxième, de vous bien souvenir de quelles tentations le diable se sert pour tenter les Filles de la Charité ; le troisième, mes chères sœurs, est d’avoir recours à Dieu, de lui demander son aide pour ne point consentir à la tentation, et de dire :

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"O mon Dieu souffrez-vous en moi une telle tentation ?" Et si cela continue recommencer à prier, et le dire à Mademoiselle, à M. Portail et à moi. Voyez-vous, mes chères sœurs, une fille qui est fidèle à se découvrir à ses supérieurs ne saurait être trompée du diable à cette heure. Si la tentation continue après avoir fait tout cela, ne vous en étonnez pas, parce que Dieu a dit que tous ceux qui veulent vivre saintement seront tentés. Vous ne seriez pas Filles de la Charité si vous n’étiez tentées. S’il y en avait quelqu’une qui ne le fût pas, il lui arriverait ce qui est arrivé à une personne que j’ai connue, qui n’avait point du tout de tentations, mais en avait une, la plus insupportable de celles dont j’ai entendu parler, qui est qu’elle pensait qu’elle était réprouvée, à cause qu’elle n’avait point de tentation. Quand elle entendait que tous les amis de Dieu et ses serviteurs n’en étaient pas exempts et que tous ceux qui veulent vivre saintement endureront persécution, elle pensait : "Eh quoi ! mon Dieu ! puisqu’il en est ainsi, je suis donc damnée, puisque je ne suis point tentée. Tous ceux que Dieu aime ne sont point exempts d’afflictions et tentations et moi cependant je n’en ai aucune ; oh ! je suis donc réprouvée !"

Voyez-vous, mes chères sœurs, comme il faut se résoudre à souffrir la tentation, puisque n’en avoir point faisait une telle peine à cette âme que je viens de dire. Toutes celles qui sont ici dans la résolution de persévérer dans leur vocation ne se doivent donc pas étonner de cela ; au contraire, elles doivent prendre de là occasion de s’encourager puisque c’est une marque que Dieu vous aime, vous traitant de la même façon que ses serviteurs. Retenez bien cela, mes chères sœurs et consolez-vous, dans la pensée que Dieu permet au diable de nous tenter pour nous rendre plus vertueux et plus exacts à notre devoir

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Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensées sur ce sujet ?

— Mon Père, regardant ce que c’est que tentation, il m’a semblé que nous la devons craindre. J’ai considéré qu’elle nous vient par trois diverses voies, qui sont le diable, le monde et la chair, que par la première voie, toutes les tentations n’ont d’autre fin que de nous amener à agir contre la volonté de Dieu, à l’offenser et à nous perdre éternellement avec lui. Il nous peut arriver, prenant la tentation pour inspiration, ou sous apparence de mieux, de tomber dans le malheur d’adhérer au diable et renoncer à Dieu.

Si nous écoutons les tentations du monde et de la chair qui nous font toujours entendre mille raisons pour prendre nos satisfactions le malheur de suivre notre propre jugement est inévitable, et, par ce moyen, nous sommes en danger de tomber en mille confusions. Si nous défiant de nos forces et de ses trois ennemis, les rebutant au lieu de les écouter ; si, au lieu de nous enorgueillir, nous nous humilions ; au lieu de nous décourager, nous renouvelons nos résolutions et ainsi de toutes les autres suggestions ; alors, au lieu d’être la victime des tentations, nous en retirons un grand bien, aidés de la grâce de Dieu, et en peu de temps l’âme fera de grands progrès en la vertu.

De toutes les tentations du diable, la plus dangereuse pour les Filles de la Charité est celle qui les met dans les occasions de perdre leur vocation. Une autre est celle qui les induit à prendre trop de part à ce qu’elles font par la trop grande satisfaction, par l’applaudissement des personnes du monde, par l’orgueil qui les tire du devoir d’humiliation pour se rendre trop hardies et familières avec les grands en sorte que, s’oubliant, elles s’élèvent trop. Les tentations qui nous viennent du monde et de la chair sont ce me semble, les

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recherches de ses propres satisfactions, la curiosité de savoir plus que l’on ne doit, la fréquentation des gens du monde, la tendance à faire les suffisantes. Tout cela est très dangereux pour les Filles de la Charité et propre à leur faire oublier ce qu’elles sont de leur condition naturelle, ou par le choix que Dieu a fait d’elles ; car il les a appelées à une Compagnie qui doit être dans l’exercice continuel d’humilité pauvreté, simplicité et charité, non seulement affectivement par l’amour dû à ces vertus mais effectivement par la pratique des actes en toute rencontre, à l’égard des personnes du monde, des pauvres des sœurs et de soi-même. Pour ne point nous laisser endommager par les tentations, il faut, ce me semble, nous tenir souvent sur nos gardes, quand nous sommes agitées de pensées ou désirs, de crainte de contrevenir à nos obligations de chrétiennes, ou de vraies Filles de la Charité.

Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il nous donne la grâce de faire bon usage de tout ceci et surtout de bien connaître les ruses de l’esprit malin, d’y résister en la manière qui a été dite, et aussi de nous souvenir que le diable nous peut bien tenter, mais que, sans notre volonté, il ne nous entraînera pas dans le mal.

Benedictio Dei Patris…

63. — CONFéRENCE DU 9 OCTOBRE 1654

SUR LE SCANDALE

Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est du péché de scandale. Au premier point, l’on doit considérer les raisons que nous avons de ne jamais scandaliser

Entretien 63. — Cahier écrit par la sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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notre prochain par paroles, œuvres, omissions et négligences ; au deuxième, les actes qui donnent scandale au prochain et les principaux péchés que les sœurs peuvent commettre ; au troisième, ce qu’il faut faire pour ne point scandaliser. Voilà sur quoi nous avons à nous entretenir.

Mes chères sœurs, c’est ici un sujet bien important pour tout le monde, mais principalement pour ceux qui se sont donnés à Dieu et surtout pour les sœurs de la Charité, parce qu’elles conversent parmi le monde, qui voit ce qu’elles font. Celles qui sont dans les cloîtres sont bien obligées de se donner garde de ce péché ; mais tous ceux qui conversent y sont plus particulièrement obligés : les prêtres de la Mission, les Filles de la Charité et tous ceux qui sont dans la nécessité, par leurs emplois, de converser parmi le monde doivent éviter le scandale bien plus que d’autres, parce que ceux qui, à leur occasion, offensent Dieu les rendent plus criminels.

Ma fille, dites-nous, quelles raisons avez-vous pour fuir le scandale ?

— Mon Père, la première raison c’est qu’il déplaît à Dieu et que Notre-Seigneur le hait, comme il nous l’apprend en reprenant si fort les Juifs de ce péché.

Pour moyens de l’éviter, il me semble qu’un seul suffit : marcher en la présence de Dieu, parce que cette présence nous tient en garde contre tout mal qui pourrait scandaliser notre prochain.

— Dieu soit béni, ma sœur ! Notre sœur dit que, pour éviter le scandale, il se faut souvenir que Notre-Seigneur commande de ne point scandaliser son prochain. Mes sœurs, que voilà un puissant motif pour faire craindre ce vice ! Oh ! combien il importe à tout le monde et surtout aux personnes apostoliques, de ne pas scandaliser ! Cela importe beaucoup aux sœurs

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de la Charité, parce qu’elles sont obligées par leurs emplois d’être presque toujours avec le monde.

Ma sœur quelle autre raison avons-nous pour éviter le scandale ?

— Mon Père, nous sommes comme le miroir du monde, sur lequel il s’arrête, et fait facilement ce que nous faisons. Si une personne est dans quelque mauvaise habitude et voit une Fille de la Charité faire la même faute, elle se donnera encore plus de liberté pour continuer dans son mal. Si quelqu’une de nous fait mal devant les pauvres gens, ils penseront qu’il n’y a point de danger de faire de même, puisque nous le faisons.

— Vous dites donc, ma fille, que tout le monde, pour ainsi parler, a les yeux sur les Filles de la Charité pour se bien édifier de leurs bonnes actions, ou se malédifier de leurs mauvais déportements ?

— Oui, mon Père.

— Ah ! ma sœur, vous avez bien raison ! O mon Sauveur, soyez béni d’avoir donné cette pensée à cette fille ! Car il est vrai, mes sœurs, que l’on vous regarde partout où vous êtes, pour remarquer vos actions. Mes sœurs, que serait-ce si plusieurs de vous autres, qui avez été à édification, qui plus, qui moins, vous veniez à donner lieu, par votre mauvais exemple, de perdre la bonne estime que les gens de bien ont de votre Compagnie, en sorte que ce qui avait servi autrefois à les édifier soit maintenant à risée ! Ah ! quel malheur à ces personnes-là ! Quel châtiment pourrait suffire pour punir les filles qui auraient donné ce mauvais exemple, qui, par ces scandales seraient cause que cette belle fleur serait flétrie ! Cette belle rose, la Compagnie des Filles de la Charité, qui était à édification à tout le monde et qui jetait de si bonnes odeurs, serait sur le point de tomber en ruines ! Ah ! quel châtiment ne mériteraient

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point les personnes qui contribueraient ainsi à détruire l’œuvre de Dieu !

O Sauveur ! vous dites de grandes choses, ma fille. Si elles étaient bien pesées, il ne nous faudrait point d’autre motif pour nous faire éviter le scandale, que de savoir que Notre-Seigneur nous commande de] e fuir. Quoi ! nous ne craindrions pas les menaces qu’il fait à ceux et à celles qui donnent mauvais exemple ! Oh ! il faut donc n’avoir pas de sentiment ! Et qu’a-t-il dit ? Il a dit ces paroles, qui doivent faire trembler : "Malheur à vous qui scandalisez ces petits et qui scandalisez les âmes innocentes !" (1). Malheur à vous, prêtres de la Mission, malheur à vous supérieur de la Mission, si vous ne vivez en sorte que vous édifiiez votre prochain ! Mais malheur à vous, Filles de la Charité, si vous ne vivez d’une manière digne de votre vocation et si vous vous scandalisez les unes les autres ! Ce n’est pas moi qui vous le dis, c’est Notre-Seigneur. Et en quelle manière le pouvait-il enseigner plus évidemment ! Malheur donc à tous ceux qui donnent scandale ! O mes sœurs, la parole de Dieu est à jamais véritable ; de sorte que notre sœur a eu raison de dire qu’il importe aux sœurs de la Charité de se bien surveiller, pour que personne ne soit scandalisé à leur sujet.

Notre-Seigneur le disait encore en un autre endroit ; "Il vaudrait mieux vous pendre une meule de moulin au col et vous jeter au fond de la mer que donner scandale à un de ces petits (2) Voyez si cette fille n’a pas dit de grandes choses, si cela ne nous vaut pas une prédication !

Vous direz, je m’assure : "Voilà qui est bien". Mais vous me demanderez : "Qu’est-ce que le scandale ?"

1) saint Matthieu XVIII, 10.

2) saint Matthieu XVIII, 6.

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Il est vrai qu’il est nécessaire de le connaître. Je vous dirai, mes sœurs, que le scandale n’est rien qu’une attribution à une action. Par exemple, voilà une Fille de la Charité qui murmure de sa supérieure, blâmant sa conduite trouvant à redire à ce qu’elle fait, censurant tout ce qu’elle ordonne en murmurant avec les autres. Elle donne liberté à celles qui l’entendent de faire de même, et cela s’appelle scandale.

On dit que, quand les vestales, si je ne me trompe, avaient fait quelque mal qui scandalisait le prochain, on les enterrait toutes vives en punition de leur faute. Ah ! mes sœurs, une Fille de la Charité qui donne sujet d’offenser Dieu, ne mériterait-elle pas la même punition ? Oui, elle le mérite, et il vaudrait mieux, pour elle, quitter la Compagnie que servir de pierre d’achoppement aux autres pour les empêcher d’avancer dans la vertu ; il vaudrait mieux qu’elle eût le malheur d’être enterrée toute vive, que celui de donner scandale à ces âmes que Dieu a choisies pour son service. Et pourquoi ? Parce que Notre-Seigneur le défend et donne sa malédiction à tous ceux qui scandalisent les autres. C’est pourquoi le Fils de Dieu va toujours disant aux prêtres de la Mission, s’ils donnent scandale, aux Filles de la Charité et à tous ceux qui donnent liberté aux autres de faire mal : "Malheur à vous qui scandalisez ces petits !"

Vous pourrez demander : "Mais pourquoi cela ?" Car le scandale n’est pas toujours une mauvaise action, mais seulement une qualité attribuée à quelque action qui donne sujet de faire mal. Pourtant dit le même Fils de Dieu, malheur à vous, scribes et pharisiens, malheur à vous si vous scandalisez ces âmes simples ! Malheur à vous dit-il, parlant aux disciples qu’il avait choisis, si vous scandalisez quelqu’un et si, à votre sujet, ces scribes et pharisiens prennent occasion de continuer leur mauvaise vie ! Puisque Notre-Seigneur

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dit cela, il faut qu’il y en ait qui tombent dans le mal, pour que les justes et les bonnes âmes souffrent et soient affligés pour leur bien et aient occasion de pratiquer la vertu. Or sus, béni soit Dieu !

Ma fille, quelle raison vous oblige à fuir le scandale ?

— Mon Père, il me semble qu’une de ces raisons est que nous sommes cause que Dieu est offensé.

— Dieu vous bénisse, ma sœur ! Vous avez raison ; car, voyez-vous, mes chères sœurs, toutes les fois que vous murmurez de vos supérieurs, que vous trouvez à redire à ce qu’ils ordonnent, vous donnez scandale à toutes celles qui vous entendent, et vous en répondrez devant Dieu. Si nous faisions cette réflexion, vous et moi : "Eh ! mon Sauveur ! toutes les fois que je fais mal, je me rends coupable devant vous, non seulement du péché que je commets, mais encore du scandale que je donne", ô mes sœurs, nous ne ferions pas tant de fautes que nous faisons. Mon Dieu, ne ferons-nous jamais action qui ne donne scandale ! Est-il possible que nous ne craignions pas de tenir cette belle Compagnie vivant si imparfaitement que ceux qui nous voient aient sujet de la mépriser !

Quelle autre raison avez-vous, ma fille ?

— Mon Père, il me semble que c’est un très grand mal de faire quelque action, ou dire quelque parole de murmure ou de contradiction, car nous donnons sujet de faire de même.

— Ah ! que voilà qui est beau ! Nous donnons sujet de faire de même. Oui, mes sœurs, toutes les fois qu’une sœur parle mal d’une autre sœur, trouve à redire à la Compagnie, s’indigne des actions des unes et des autres, picote sur tout ce qui se fait dans la maison parle à l’une d’une façon, à l’autre d’une autre, se plaint tantôt de sa supérieure, tantôt d’une sœur, s’entretient de ses difficultés, en particulier avec celles qui

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sont de son humeur, tout cela c’est faire des actions qui d’elles-mêmes sont mauvaises et portent avec elles une qualité qui s’appelle scandale, surtout quand ce sont des anciennes qui sont dans la Compagnie depuis dix, quatorze et quinze ans. Ah ! mon Sauveur ! qu’elles font de mal ! Car celles qui les entendent se laissent aller à faire de même ; ou, si elles ne le font, que peuvent-elles penser, sinon que le bien qu’elles avaient oui dire des Filles de la Charité n’est pas ! Quoi ! voilà des filles qui sont céans depuis si longtemps, et cependant elles sont encore si immortifiées ! Mon Dieu ! quel malheur pourrait être capable de punir les personnes qui sont cause de tels désordres ! Voilà des âmes simples et innocentes qui viennent de tous côtés dans cette Compagnie, pensant y trouver les moyens de se sauver, et c’est tout au contraire : elles y trouvent des pièges pour s’y perdre. Oui, ce sont des pièges que vous leur tendez quand, en leur présence, vous faites quelque faute. Eh ! que pensez-vous qu’elles diront en elles-mêmes ? Sans doute elles penseront : "Quoi ! j’étais venue ici pour servir Dieu, mais je me suis bien trompée, l’on ne parle que de murmure, l’on ne s’entretient que de celle-ci et de celle-là, l’on n’a point de charité, de support, de douceur, ni de cordialité ensemble. Ah ! mon Dieu ! quelle maison est ceci ! Oh ! je me perdrai ici. Il vaut bien mieux que j’en sorte que d’y vivre de la sorte."

Voilà ce qu’elles peuvent penser, mes sœurs quand vous les scandalisez ainsi. Ah ! mon Sauveur ! quel malheur encore une fois pour ces filles-là, qui tuent ainsi ces enfants ! Car l’on appelle enfants ceux qui commencent à servir Dieu ; et vous les faites mourir, étouffant en elles les bons desseins qu’elles avaient de le servir ! Pensez-vous combien elles peuvent être refroidies quand elles voient des personnes qui devraient

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être toutes contentes et toutes affermies dans le bien, et qui sont malcontentes, se plaignent tantôt des corrections qu’elles ont reçues, tantôt de l’austérité de la vie, tantôt des règles et de tout ce que les supérieurs ordonnent !

O mes sœurs, vous le dirai-je ? Oui, puisqu’il est vrai ; vous êtes des Hérode, toutes les fois que vous faites ce que je viens de dire vous faites mourir ces enfants à même temps qu’ils commencent à vivre, et vous vous mettez en devoir de faire que l’on ne pense plus à venir dans votre Compagne, que tant de saintes âmes qui sont dans le monde et qui se voudraient donner au service des pauvres ne pensent plus à la maison, pour la mauvaise odeur qui en sort, ou bien, s’il y en vient, Dieu permettra, en punition de vos scandales, que ce seront des filles nullement propres et que cette belle Compagnie, que Dieu s’est formée, viendra à se remplir de je ne sais quelle sorte de personnes qui, au lieu de bien faire, gâteront tout, malédifieront le prochain, rudoieront les pauvres, ne tiendront compte de garder les règles. Et, au bout, à quoi cela tend-il ? A renverser la Compagnie, parce qu’elle ne pourrait pas subsister longtemps sans de bons sujets. Ah ! mes sœurs, voilà où cela va : à la ruiner de fond en comble. Quand une sœur trouve à redire, elle le va dire à une autre, celle-là à deux autres, et ensuite toutes s’en voudront mêler. Ah ! mes sœurs, y a-t-il assez de supplices pour ces filles-là, qui donnent la mort à ces petits enfants, qui sont semblables à un Hérode ! Que peuvent-elles attendre sinon la malédiction donnée par Notre-Seigneur à ceux qui scandalisent les petits !

Voyez-vous, mes sœurs, Notre-Seigneur vous demandera compte de ces âmes et vous châtiera de l’empêchement que vous aurez mis à leur perfection. Il me demandera ~ moi si j’ai empêché les Filles de la Charité de profiter

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en la vertu, ~ M. Portail, à Mlle Le Gras s’ils manquent de les aider à cela et si elles n’y font pas de progrès et à chaque sœur de la Charité qui aura été cause par son scandale que les autres auront fait quelque mal. Ah ! Sauveur ! y a-t-il assez de supplices pour ces filles-là qui tuent ainsi ces petits enfants qui commencent à servir Dieu !

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