Entretiens aux Filles de la Charité (page 55)
A cette heure, il y a scandale reçu et scandale donné ; et je vous prie de bien remarquer ceci. Le scandale donné, c’est faire une action mauvaise en la présence de quelques-uns, qui pourront, par ce mauvais exemple, faire la même chose. Et cela étant, la personne qui fait mal offense Dieu en faisant l’action mauvaise, et par le scandale, qui est une qualité attachée à cette mauvaise action, se rend encore plus criminelle.
Le scandale pris et non pas donné, c’est, par exemple, comme si, en voyant une sœur fort exacte aux observances des règles, l’on venait à s’en scandaliser et fâcher, parce que cette exactitude condamne la lâcheté de celles qui y trouvent à redire. C’est là un scandale pris, qui rend coupable la personne qui le prend. Et comment cela ? Parce que c’est se scandaliser à tort. Voilà une sœur qui porte la vue basse, qui va modestement, marche en la présence de Dieu, parle peu et ne peut souffrir que l’on offense Dieu ni le prochain en sa présence ; et quelqu’une prendra sujet de cela pour se scandaliser. Ah ! mes sœurs, prenez bien garde de ne pas tomber dans ce défaut, car vous seriez semblables aux araignées qui convertissent en venin les plus belles fleurs ; et, au lieu de vous exciter à faire le bien qui vous est montré, vous feriez le contraire. Ah ! vous convertissez le miel en fiel ! Ne doutez pas que Dieu ne punisse de telles personnes. Que pensez-vous faire quand vous trouvez à redire aux bonnes actions de nos sœurs ? Vous vous mettez en devoir d’empêcher ces
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âmes de continuer dans la pratique de la vertu, et par conséquent vous les privez du mérite qu’elles s’acquièrent.
Voilà ce que c’est que scandale reçu et scandale donné. Or, il faut que vous sachiez que le scandale donné est toujours péché, et quelquefois mortel ; et si l’on meurt dans ce péché, l’on est damné. Voyez quel malheur, et si nous ne devons pas bien appréhender de scandaliser notre prochain ! Nous nous imaginons souvent que les péchés que nous faisons ne sont que véniels ; mais prenons garde, mes sœurs, de nous tromper. Il n’est pas si difficile qu’il nous semble de faire un péché mortel. Ce n’est pas que faire une petite incivilité à contre-temps, se laisser aller à quelque promptitude, ou dire une parole légère par surprise, soit une faute mortelle, quoiqu’elle porte scandale ; ce n’est qu’un péché véniel. Mais, par exemple, si une sœur retenait de l’argent des pauvres, ou de son épargne, pour en faire son propre, ou s’en acheter quelque livre ou chose semblable et que cela soit su d’une autre sœur ; si l’on parle mal de ses supérieurs si l’on découvre les défauts de ses sœurs, ou qu’on les méprise, déchirant la bonne opinion qu’on avait d’elles ; ah ! mes sœurs, Dieu sait si ce ne sont pas des péchés mortels ! Dieu nous garde d’un tel malheur, car ce seraient de grands péchés !
Jamais il n’y a de péché au scandale pris pour celles qui le donnent, oui bien pour celles qui le prennent ; mais il y en a toujours au scandale donné de la sorte que nous venons de dire. Le scandale pris, c’est donc comme si vous, ou M. Portail, ou moi, voyant dans la Compagnie une fille récolligée, qui est toujours égale dans sa conversation, qui porte la vue basse, si je suis si malheureux que de trouver à redire à cette fille, je commets un grand péché, parce que je me scandalise
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sans sujet et je convertis le miel en fiel. Tout de même d’une sœur qui se laisserait aller à faire la même faute. C’est pourquoi prenez-y garde et souvenez-vous que quiconque prend sujet de faire mal en voyant les autres faire le bien est bien coupable devant Dieu.
Eh quoi ! mon Dieu, je ne me contenterais pas de vous servir lâchement, comme je fais, d’être négligente à l’observance de mes règles et de me laisser aller à tant de fautes ; mais je me fâcherais de ce que je vois une telle sœur ne faire pas les mêmes fautes, et de ce qu’elle condamne, sans rien dire, par le soin qu’elle a de sa perfection mon libertinage ! Ah ! s’il y en avait quelqu’une dans cet état, qu’elle craigne que Dieu ne la châtie, et qu’elle se corrige.
Je dis plus : celles qui écoutent des discours contre la charité, qui veut qu’on dise toujours du bien des autres, offensent Dieu, aussi bien que celles qui les tiennent. Et la raison en est claire, car qui peut empêcher un mal et ne le fait pas est aussi coupable que s’il le faisait. Oui, mes sœurs, si une de vous autres, si plusieurs entendent parler mal, ou censurer les actions de la supérieure ou d’une sœur, celles, dis-je, qui écoutent cela et ne contredisent pas celle qui tient de tels discours, font autant de mal qu’elle. Car, voyez-vous, il faut s’opposer fortement à telles personnes et dire : "Eh ! ma sœur, eh ! ma sœur, au nom de Dieu, ne dites point : cela. Quoi ! déchirerons-nous par nos discours notre sœur, que nous avons sujet de croire agréable à Dieu, qui n’a rien que de bon en elle, en qui on ne saurait rien trouver à redire au moins devant les hommes, car devant Dieu ce n’est pas à nous a en juger. Si elle a quelque chose qui vous déplaît, c’est que vous jugez mal de ses actions."
Mes sœurs, si vous ne faites ainsi, sachez que vous manquez de charité. Quoi ! voilà une fille qui ne dit mot
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dans telle rencontre ; c’est une muette qui voit faire le mal à sa sœur et ne l’empêche pas ; elle le fait elle-même. Et celles qui ne s’opposent pas pour rompre le discours font l’office du diable car elles sont cause, en écoutant que les autres continuent dans le mal. Faisons un peu réflexion sur cela. Quel plus grand malheur nous peut-il arriver que de faire l’office du diable ! Et cependant, c’est ce que nous faisons quand nous portons envie à celles qui font mieux que nous, car il n’y a que le diable et ceux qui sont poussés de son esprit qui soient fâchés du bien. Dieu vous garde, mes filles, de servir ainsi notre ennemi en faisant son office !
Quand je vais par la ville, que je vous vois, encore que vous ne me voyiez pas, toujours j’ai une grande consolation de voir votre modestie, qui est plus grande aux unes, aux autres moins. Mais il a fallu vous dire le mal, afin de vous le faire éviter et comprendre la différence qu’il y a entre le scandale donné et le scandale reçu, comme aussi le grand mal qu’il y a à trouver à redire aux personnes qui se portent au bien.
Je dis encore, pour la consolation des bonnes âmes, que, si l’on se scandalise, par exemple, de ce qu’une sœur ne fait rien sans permission, trouve bon tout ce que ses supérieurs ordonnent, est exacte à la moindre observance, se lève à quatre heures, et le reste, ce n’est pas elle qui le donne ; c’est un scandale reçu ; et celles qui seraient si imparfaites que de convertir ainsi le bien en mal doivent bien craindre puisque cette vertu leur fait mal aux yeux. Elles ne peuvent souffrir cet éclat ; car les personnes vertueuses éclairent comme des soleils et les imparfaites, ne pouvant pas s’édifier de cela, y trouvent à redire et trouvent que nous ne pouvons souffrir ces clartés. Il nous les faut éteindre. Et en effet c’est ce qu’elles font en médisant de celles de qui elles
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devraient dire du bien. Ah ! mes sœurs, que ne doivent point craindre telles personnes ! Quoi ! une Fille de la Charité, qui devrait se porter si courageusement au bien, se met en devoir de l’empêcher ! Si quelqu’une se trouvait dans ce défaut, qu’elle fasse résolution de se corriger et d’embrasser la vertu ; car, voyez-vous ce n’est pas assez de fuir le mal il faut faire le bien. Il ferait beau voir une sœur de la Charité en avoir seulement l’habit et point les effets n’être Fille de la Charité qu’en apparence ! Oh ! combien serait désagréable à Dieu une telle fille, qui, au lieu de vivre dans l’esprit que Dieu a donné à la Compagnie, vivrait dans un esprit de superbe de duplicité et serait pleine de mauvais exemples ! Il vaudrait mieux qu’elle ne fût point Fille de la Charité, et, en effet, elle ne l’est pas.
Vous me pourrez dire : "Mais pourtant elle a quelque chose au dehors ; nous voyons quelque apparence." Oui, vous voyez bien quelque chose, mais ce n’est rien que l’écorce et une vaine apparence vous pensez voir une Fille de la Charité, et elle n’en a que l’habit. Ah ! mon Sauveur, qu’est-ce que cela sinon un monstre qui fait horreur à Dieu et à vos bons anges ! Je vis dernièrement une chose qui vient bien à ce propos. Comme j’étais encore éloigné, j’aperçus une fort belle image, éclatante, bien accommodée, qui avait les cheveux dorés. Quand je vis cette image si brillante et éclatante, je pensais que c’était quelque chose de grand. Mais, mes chères sœurs, savez-vous ce que c’était ? C’était la mort, qui, vue de près, faisait peur.
Mes sœurs, oserais-je vous le dire ? Oui, puisque c’est vrai. Si vous donnez scandale, si vous ne vivez pas comme votre vocation le requiert, moi, si je donne scandale, si je suis cause que ceux avec qui je suis ne font pas leur devoir, nous sommes cette image, nous paraissons au dehors ce que nous ne sommes pas au dedans ;
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nous trompons ceux qui nous voient, tant de bonnes âmes qui ont bonne opinion de nous et qui croient que nous vivons bien. Que dirons-nous à Dieu si cela est ? Faisons réflexion sur nous-mêmes et demandons-nous. "Ne suis-je pas cette image ? Mon Dieu ! quand l’on me voit de loin on pense que je suis une Fille de la Charité ; mais qui me verra de près, qui verra ma conversation toute contraire au nom que je porte connaîtra bien que je n’ai point de charité." Si Dieu nous fait connaître cela, sachez que c’est une grande grâce et qu’il ne la faut pas négliger. Ah ! mon Sauveur ! quel malheur à ceux qui démentent ainsi leur profession par leur mauvaise vie ! Mes filles, pensez-vous que Dieu vous ait appelées l’une d’un côté, l’autre de l’autre, pour être un sujet de scandale et de trébuchement aux autres, et pour leur faire offenser celui que vous devriez servir si fidèlement, au service duquel vous devriez attirer les autres ? Oh ! ce n’est pas pour cela, mais pour honorer Notre-Seigneur et pour aider le prochain, par votre bon exemple et par vos instructions, à se sauver. Si vous ne le faites, vous manquez à votre devoir.
Or sus, il se fait tard et nous n’avons encore traité que d’un seul point, et cependant c’est ici un sujet si important pour tout le monde mais principalement pour vous autres ! Je pense qu’il serait bon de remettre à une autre fois.
Ici les Filles de la Charité peuvent remarquer la prudence de leur très honoré Père, lequel ne voulut pas résoudre de remettre la conférence sans demander l’avis de M. Portail et d’un autre prêtre, lesquels dirent que c’était un sujet si important qu’on ne pouvait assez l’inculquer.
Or sus, remettons donc pour un autre jour, et cependant ressouvenons-nous de ce que l’on vient de dire, pour ne jamais scandaliser personne. Notre sœur a dit
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un bon motif : que l’on a les yeux sur vous autres pour remarquer toutes vos actions ; ce qui vous doit toujours tenir dans votre devoir. Oh ! le bon mot ! S’il était bien pratiqué il n’en faudrait point d’autre pour nous faire éviter le scandale. Si nous faisons profit de ce qui vient d’être dit, nous obtiendrons deux choses de la bonté de Notre-Seigneur : la première, c’est que Dieu nous pardonnera le passé et nous fera la grâce de nous empêcher d’y tomber à l’avenir. Ce qu’espérant de sa bonté, je prononcerai les paroles de bénédiction, le priant qu’à même temps il répande sur nous la grâce de ne jamais scandaliser notre prochain.
Benedictio Dei Patris…
64. — CONFéRENCE DU 15 NOVEMBRE 1654
SUR LE SCANDALE
Le dimanche 15 novembre 1654, notre très honoré Père nous fit la charité d’une conférence sur la continuation du péché de scandale, qu’il commença en cette sorte.
Mes chères sœurs, le sujet de cet entretien est la continuation du dernier, qui était du scandale. Alors nous parlâmes seulement du premier point et des raisons qui nous obligent à fuir le scandale. Nous fîmes voir qu’il y a un scandale reçu et un scandale donné, ce que c’est et comment il est fait. Le premier point fut vidé ; mais je ne sais si nous dîmes une chose qui me revient à ce propos. Je ne laisserai pas de la dire, car peut-être y en a-t-il plusieurs ici qui n’y étaient pas alors.
Scandaliser donc, c’est donner sujet à notre prochain
Entretien 64. — Cahier écrit par sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)
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d’offenser Dieu. La malice du scandale est à comparer au mal que ferait sur un grand chemin une personne qui, pour faire tomber ceux qui passent par là, mettrait une pierre sur une fosse, afin de mieux attraper les passants ; ce qui est une méchante chose. C’est ce que l’on fait par le scandale, et encore pis, parce que ce n’est pas le corps qui est précipité, c’est l’âme qui trébuche dans le scandale du péché.
Nous dîmes de plus que Dieu châtie tellement ce vice qu’il maudit les personnes qui font le scandale. Oui, elles sont maudites de Dieu. Quel malheur pour ceux qui, par leurs paroles, leurs actions ou leurs œuvres, donnent sujet de scandale, d’encourir la malédiction de Dieu ! O mon Dieu quel sujet d’examiner ses actions et de penser : "Si je fais cela, si Je murmure contre mes supérieurs si je trouve à redire à l’ordre et à la conduite de la Compagnie, si je détracte de quelqu’une de mes sœurs, je donne sujet à ma sœur de faire comme moi, et par conséquent je commets deux péchés." Voilà comme il faut faire pour ne pas faire le mal. Si vous y êtes déjà tombées, il faut vous examiner pour vous en confesser ; car, voyez-vous, ce n’est pas assez de s’accuser du mal, il faut dire s’il a scandalisé quelqu’un, parce que c’est une circonstance qui aggrave le péché. Mes chères sœurs, si cela est que tous ceux qui font le scandale sont maudits de Dieu, et que tant de personnes dans le monde tombent dans ce péché, et s’il est si facile à commettre dans les maisons qui sont dédiées à son service combien se scandalise-t-on dans le monde de ce grand nombre de personnes qui ne font presque rien qui ne scandalise ceux qui les voient, et qui ne servent qu’à faire choir les autres ! Quelle obligation n’avons-nous pas à Notre-Seigneur de nous en avoir retirés ! Quand il n’y aurait que ces personnes-là de damnées, que le nombre en serait grand !
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Cependant c’est un Dieu qui le dit, et il est véritable : "Malheur à vous qui faites scandale, car il vaudrait mieux que vous eussiez une meule de moulin pendue à votre col et que vous fussiez précipités dans la mer !" (1). Oh ! oui, mes sœurs, il vaudrait mieux à ceux qui scandalisent être au fond de la mer, parce qu’il n’y aurait qu’eux de perdus et qu’ils ne serviraient plus à faire pécher les autres.
Voilà de grandes raisons pour nous faire appréhender ce vice, après le bien qui revient de donner bon exemple par nos paroles, car l’on connaît à la parole quel est le cœur. Je le dis par expérience, je ne vois point un meilleur moyen de bien édifier le prochain que de prendre garde à nos paroles.
Une autre raison, c’est qu’ils font l’office du diable. S’il y en a dans la Compagnie qui donnent sujet de scandale, elles font l’office du démon. Les Filles de la Charité qui sont cause que les autres pèchent, et font, par leur exemple, qu’elles offensent Dieu, accomplissent l’office du démon, qui ne saurait faire autre chose que pousser au mal.
Notez bien cela, je le dis encore afin que vous le reteniez, scandaliser, c’est être cause, par nos paroles, nos actions et nos mauvais exemples, que notre prochain fait le mal, ou fait le bien imparfaitement et moins bien qu’il devrait. Il y a tant de temps que le démon ne fait que cela ! Pourvu qu’il fasse offenser Dieu, il est content Que fait une Fille de la Charité qui est discordante, qui murmure trouve à redire à tout, préfère son jugement à ses supérieurs, à ses sœurs et veut qu’on lui accorde tout ? Elle fait l’office du diable C’est un démon. Aussi voyons-nous de très grands désordres arrivés par là.
1) saint Matthieu XVIII, 6.
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Or sus, voilà les châtiments que je vous dis dernièrement que Dieu prépare aux personnes scandaleuses qui sont comprises sous la malédiction qu’il leur donne.
Passons au second point, qui consiste à voir en quoi les sœurs de la Charité peuvent faire scandale. Or, est-il qu’il n’y a pas moyen de nombrer le grand nombre de péchés qu’elles peuvent faire, tant de paroles que d’œuvres et d’omissions, surtout, ô mon Sauveur ! surtout celles qui sont plus avancées dans la Compagnie. Ah ! mes sœurs, je vous le dis, non pas pour vous accuser comme scandalisant, car je veux croire que vous y prenez garde, mais pour vous servir d’antidote contre ce vice et pour vous en faire éviter les occasions.
Or, il faut savoir qu’il y en a qui sont générales et d’autres particulières. Les générales, c’est par les paroles, les œuvres, omissions ou négligences qui scandalisent le prochain. Les occasions de donner scandale, c’est, par exemple, s’il y avait dans la Compagnie (je ne veux pas croire qu’il y en ait) quelqu’une qui parlât mal d’une sœur et trouvât à redire devant les autres à la conduite des supérieurs. Voilà le scandale donné, parce que celles qui entendent tels discours en recevront mauvaise impression. Dire du mal de sa sœur, dire qu’elle est de mauvaise humeur, qu’elle n’a point de support, cela sans doute fera un mauvais effet, car cette sœur le répétera aux premières sœurs qu’elle rencontrera et ajoutera que, avant qu’elle fût dans la Compagnie, on l’avait bien prévenue que les Filles de la Charité n’étaient pas si bonnes qu’on les tenait, et qu’en effet cela est vrai. Et voilà le scandale donné. C’est pourquoi, mes chères sœurs, il faut que vous et moi nous nous donnions à Dieu pour prendre à ce moment résolution de ne jamais parler de notre prochain qu’en bien ; car, dès que l’on ouvre la bouche pour parler mal de sa sœur, la malédiction de Dieu tombe sur nous.
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Nous venons de dire ce que c’est que le scandale de paroles. Il y a aussi le scandale d’œuvres : c’est, par exemple, si l’on ne jeûne pas quand il faut, à l’un des jours que votre règlement vous ordonne de jeûner. En voilà une qui ne jeûne pas, mange à toute heure quand il n’est pas jeûne, et même des friandises, quoiqu’elle sache qu’il ne faut pas manger hors des repas. Voilà qui scandalise les sœurs, surtout ici. C’est une ancienne qui fait cela devant des nouvelles ou des externes. Ah ! qu’elle fait de mal ! Car ses sœurs penseront qu’il n’y a pas de mal à faire de même, ou elles auront sujet de dire qu’il n’y a pas dans la Compagnie tant de perfection que l’on le croit, puisqu’il y a des sujets si imparfaits ; et ainsi elles se décourageront. Si c’est quelque externe, il se scandalisera ; et quand il verra quelques filles qui se voudront donner à Dieu dans la Compagnie, il les en détournera et dira : "Vous voulez aller dans cette maison ; eh ! qui vous fait aller parmi ces personnes-là ?" Et ainsi il dira le mal qu’il saura des Filles de la Charité ; et celle qui a donné la première ce mauvais exemple est cause de tout ce mal, qui en attire d’autres, et à la fin si les autres viennent à faire de même, attirera la malédiction de Dieu sur elles. Il n’en faut point douter, ipso facto, au moment où nous faisons l’œuvre qui scandalise, au même moment l’on attire la malédiction de Dieu. Voilà comme l’on commet ce péché par œuvres.
On le commet encore par omission. Par exemple, on ne se lève pas à quatre heures. Si c’est une servante qui fait cela dans les paroisses, sa compagne en fera autant. De même de l’oraison car si l’on ne se lève à l’heure, le temps se passe, l’on n’a pas de loisir il faut vitement s’habiller et ainsi l’on laisse là l’oraison. Voilà un scandale d’omission : laisser à faire ce que l’on doit faire. Après avoir fait cette faute un jour, on la fera
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le lendemain. Si deux sœurs la font il y en aura bientôt trois, surtout quand ce sont des anciennes. O Sauveur, quand celles qui devraient montrer l’exemple à faire le bien font le contraire, quel remède y a-t-il ? Quand on voit des filles qui devraient tant tenir à l’observance de leurs règles, être les premières à les rompre, ô mes sœurs, que cela est dangereux pour toutes mais surtout quand c’est la servante ! Je le répète encore, parce que si cela arrivait, l’on quitterait l’oraison petit à petit, et bientôt toute la communauté ne ferait plus l’oraison. Voilà où cela va. C’est un commencement qui tend là, à ne plus se soucier d’aucune observance et ces personnes-là sont maudites de Dieu.
Voilà les scandales généraux qu’on peut donner voici le particulier. Par exemple, si une sœur, ayant reçu quelque déplaisir de sa supérieure, le va dire à une autre sœur sa confidente et s’en plaindre disant : "On m’a fait telle chose et dit cela." Mes sœurs, voilà un scandale, parce que vous donnez à votre sœur mauvais exemple, et faites qu’elle aura mauvaise opinion de la supérieure et de l’appréhension à l’approcher, et se découragera. C’est pourquoi, mes chères sœurs, quand vous aurez reçu quelque mécontentement de vos supérieurs ou de vos sœurs, ne vous en plaignez point et ne le dites qu’à Notre-Seigneur et à la sainte Vierge.
Vos règles défendent d’écrire des lettres sans la permission des supérieurs ou de la sœur servante. Quelqu’une dira : "Quel mal y a-t-il ? Nos règles nous défendent cela mais elles n’obligent pas à péché." Il est vrai que vos règles d’elles-mêmes n’obligent point à péché, mais vous ne les pouvez rompre pourtant sans péché, à raison du scandale que vous donnez. Voilà une sœur qui entend cette autre dire qu’il n’y a point de mal d’écrire sans permission. La voilà scandalisée. Et Notre-Seigneur défend le scandale. Par là vous voyez
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qu’il n’y a pas de raison de se donner la liberté de rompre la règle, sous ombre qu’il n’y a point de péché.
Voyez-vous, l’on a toujours observé cela, de n’écrire ni recevoir aucune lettre sans que les supérieurs les voient. Et dans les Compagnies où cela ne s’observe pas, vous ne voyez que désordre. Cette liberté est un moyen pour renverser une Compagnie. C’est pourquoi il ne faut jamais écrire ni recevoir de lettres sans qu’on les voie. Quand vous voudrez écrire, demandez premièrement permission à Mademoiselle ; et si elle vous le permet, montrez-lui votre lettre quand vous l’aurez écrite. Si vous n’étiez pas ici, envoyez-la-lui. Tout de même, quand vous en recevez, ne les ouvrez jamais, que vos supérieurs ne les aient vues. Si vous faites autrement, vous vous mettez en devoir de perdre la Compagnie. Oui, mes sœurs, voilà ce que vous faites ; car, si une fait cette faute, une autre la fera, à son exemple ; et de là viendra qu’on se relâchera petit à petit à d’autres choses. C’est pourquoi, quand on verra cela, la charité sera bien blessée.
Ensuite c’est un scandale de s’aller dire l’une à l’autre ce que le confesseur a dit en confession. a Il m’a reprise de telle faute ; il m’a défendu cela." Et semblables choses. Vous ne pouvez non plus parler de ce que le confesseur vous a dit, que lui de ce que vous lui avez confessé. Le confesseur est obligé au secret sous peine de péché, et le pénitent aussi. Et si une sœur va dire à une autre ce que son confesseur lui a dit, celle-ci en fera de même, si elle est imparfaite comme celle qui parle de la sorte. Si elle est bonne et vertueuse, elle pensera que cette sœur est bien mauvaise ; et ainsi voilà le scandale. Sachez, mes chères sœurs, que les pénitents sont aussi obligés au secret que les confesseurs ; si une sœur dit quelque chose de ce que le confesseur lui enjoint, elle pèche du péché de scandale.
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C’est autre chose s’il lui tenait de mauvais discours. Si un confesseur était si méchant que de dire à sa pénitente de vilaines paroles (ce qui ne se voit point), en ce cas, il le faudrait dire, et notre Saint-Père le Pape a ordonné de l’aller accuser à l’évêque.
C’est un autre scandale de trouver à redire au gouvernement de la maison. Une sœur qui dit devant les autres : "Pourquoi fait-on ceci ou cela ? Pourquoi cette maison si mal accommodée ? Pourquoi des habits de cette sorte ? S’ils étaient d’autre étoffe ils dureraient davantage" ; cette sœur scandalise, car elle sera cause que les autres en feront de même, quand elles en auront l’occasion ; et ainsi elle mettra l’esprit de trouver à redire dans la communauté. Et s’il y en a qui ont déjà cet esprit, elles s’assembleront pour trouver à redire à tout, parce que, dès qu’on se laisse aller à trouver à redire à une chose, insensiblement on se trouve engagé dans l’habitude de contrôler toutes choses dont on n’a que faire.
Si l’on fait des visites, c’est encore un scandale, parce que vos règles le défendent. Mes sœurs des paroisses, écoutez bien ceci, de ne recevoir point de visites et de n’en faire point. Ne soyez point si curieuses d’aller voir tantôt une dame, tantôt un confesseur. Tout cela ne vaut rien pour vous autres, et vous ne le pouvez faire sans en recevoir quelque préjudice. Surtout ne laissez point entrer d’hommes dans vos chambres, quand ce serait votre confesseur, ni moi-même. Si je vous allais voir et que je fisse contenance, à raison de ma disposition, de vouloir entrer dans votre chambre, fermez-moi la porte et ne me laissez pas entrer, ni M. Portail, ni un frère de la Mission, s’il y en allait, ni qui que ce soit. Et tenez ferme à cela. Si une sœur, non informée de ce qu’il faut faire, voulait faire le contraire, avertissez-la.
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Si l’on voulait aller à Notre-Dame-des-Vertus, parce que c’est un lieu de dévotion, il ne le faudrait pas sans permission. Ah ! mais pourra-t-on dire, la dévotion à la sainte Vierge n’est-elle pas bonne ? Oui, elle est bonne, mais ce n’est pas assez que ce que nous faisons soit bon ; il faut que notre action ait toutes les conditions qui lui sont nécessaires. Car voilà la tromperie de l’ennemi : il essaye de couvrir le mal par le peu de bien qui s’y rencontre.
Une sœur pourra dire : "Quand notre confesseur viendra chez nous, il ne nous dira que de bonnes choses." Voyez-vous, mes sœurs, c’est le diable qui vous donne ces pensées, car vous êtes aussi obligées à la clôture de votre chambre que les religieuses à leur cloître. Voyez-vous des hommes entrer dans des religions de filles ? Non, si ce n’est par grande nécessité. Or, le cloître des Filles de la Charité, c’est leur chambre.
Si une fille est malade, c’est autre chose, on va la voir, et on le peut mais, hors cela, jamais.
S’il y en avait parmi vous qui sachiez qu’on n’observe pas ces choses, dites-le à Mlle Le Gras, à M. Portail ou à moi ; car vous devez être assurées que le diable se servira de cela pour vous perdre, d’autant que ces visites engendrent la familiarité ; ce qui pourra faire prendre la liberté à une sœur qui aura reçu quelque mécontentement de sa compagne, de le dire à un prêtre ou à un laïque, lesquels, entendant cette fille dire du mal de sa sœur, en jugeront mal ; et non seulement de la sœur, mais même de toute la Compagnie, et empêcheront d’entrer celles qui y voudraient venir. Ah ! mes sœurs, gardez-vous bien de telles fautes, parce qu’elles causeraient la ruine de votre Compagnie. De plus, vous péchez du péché de scandale, car vous êtes cause que cet ecclésiastique ou laïque offense Dieu et qu’ils en
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parleront dans la première compagnie où l’on parlera de quelques défauts des sœurs de la Charité ; et ainsi les Filles de la Charité seront à mépris à ces personnes-là. Voilà par où le diable essaiera de vous perdre.
Mais sachez que, si l’on prenait de l’argent des pauvres, ah ! mon Dieu ! je ne veux pas croire que cela soit, mais je vous en avertis, afin que jamais vous ne preniez un denier, ni de la maison, ni des pauvres, soit pour le retenir ou pour le donner, ce qui ne vous est non plus permis que l’autre…
Je pense vous avoir dit que les visites et la communication des externes suffisaient pour vous perdre ; mais ce qui amènerait la ruine totale de la Compagnie, c’est qu’une sœur dise en soi-même : "J’épargnerai pour me faire une bourse, que je serai heureuse de trouver, si l’on me renvoie." Si elle dit ces paroles devant quelqu’une, voilà le scandale. Si vous le faites en cachette, ce sera révélé ; il n’y a rien de si caché qui ne soit révélé. C’est le piège par lequel le démon tâchera de vous perdre, et la peste de la Compagnie. Vouloir amasser quelque chose, soit de ce que vous donnent les dames, soit de votre épargne, soit, si l’on fait le pot chez soi, du petit bénéfice qu’on en retire, voilà la source de votre perte. Il y a bien d’autres causes par lesquelles la Compagnie pourrait déchoir. Mais surtout je vous recommande de ne point contrevenir à ce que je vous viens de dire, car vous ne vous perdrez que par ce moyen ; les sœurs qui viendront après vous ne se perdront que par là. Si les nouvelles voient des anciennes agir ainsi, elles diront : "L’on peut faire ces choses, puisque les premières qui sont venues avant nous l’ont fait. Elles nous ont donné l’exemple ; pourquoi ne le suivrions-nous pas ? S’il y avait eu du mal, elles ne l’auraient pas fait." Et ainsi, mes sœurs, vous serez cause, par votre mauvais exemple, que les Filles de la Charité avec