Entretiens aux Filles de la Charité (page 56)
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leur Compagnie s’évanouiront en fumée. Qui sera cause d’un si grand mal ? Le péché de scandale, qui aura attiré la malédiction de Dieu sur vous et sur celles qui viendront après vous.
Or, il faut que vous sachiez que la gravité du scandale se reconnaît à la qualité des personnes ; c’est ce qu’il faut remarquer. Autre chose est scandaliser un externe et une de vos sœurs. Il y a plus de mal à donner mauvais exemple à une sœur qui entre dans la Compagnie qu’à une sœur qui y est depuis longtemps, parce qu’elle est encore tendre dans la vocation, et vous êtes cause qu’elle contractera une mauvaise habitude.
Surtout aux Enfants (2), ah ! mes sœurs, c’est là que l’on peut faire grand scandale. Vous qui y êtes employées, il faut que vous sachiez que vous devez craindre sur toute autre chose de scandaliser ces pauvres petits enfants, de faire ou dire chose mauvaise devant eux. Si Mlle Le Gras pouvait avoir des anges, il faudrait qu’elle les donnât pour servir ces innocents. On a fait courir le bruit que l’on ne mettait là que celles qui n’étaient pas propres ailleurs. C’est tout au contraire ; il en faut de plus vertueuses ; car telle sera la tante (c’est ainsi qu’ils vous appellent), tels seront les enfants. Si elle est bonne, ils seront bons ; si elle est mauvaise, ils le seront, parce qu’ils font facilement ce que leurs tantes font. Si vous vous fâchez, ils deviendront fâcheux : si vous faites des légèretés devant eux, ils les feront ; si vous murmurez, ils murmureront ; et s’ils se damnent, ils s’en prendront à vous, n’en doutez pas, parce que vous en aurez été la cause.
Dans l’enfer, le père et l’enfant se maudissent pour s’être obligés par leur faute à ces peines. "Ah ! maudit enfant, pourquoi m’as-tu fait offenser Dieu ?
1). L’hospice des Enfants trouvés.
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Pour t’acquérir des biens et te laisser vivre à ta liberté !" — "Ah ! maudit père, dira l’enfant, pourquoi m’as-tu montré l’exemple de faire mal ? Tu es cause que je suis ici, parce qu’au lieu de m’enseigner à servir Dieu, tu m’as montré le contraire." Voilà les reproches que les damnés se font et que vous entendrez et que j’entendrai avec vous, si je scandalise les enfants, ce que j’ai grand sujet d’appréhender. Ah ! mon Sauveur, que vous pourrai-je répondre quand je me verrai convaincu de tant de scandales que j’ai donnés !
C’est encore un scandale très grand de faire quelque faute devant celles qui entrent ici, parce que, si elles voient une sœur qui est dans la Compagnie depuis trois ans ou plus montrer sa mauvaise humeur se laisser emporter à ses passions, ne vouloir rien souffrir, elles en feront de même, et vous en serez cause. Ah ! mes sœurs, si vous faites cela, vous êtes des Hérode, vous leur coupez la gorge, car voyant des anciennes médire l’une de l’autre se mépriser et murmurer de leurs supérieurs, vous serez la cause qu’elles s’en iront, ou qu’elles feront comme vous. Voilà pourquoi, vous qui êtes ici, prenez garde de ne faire ni dire rien qui les puisse scandaliser. Les anciennes surtout doivent se donner garde de cela. Ah ! mon Sauveur ! ah ! mon Sauveur ! comment les dernières venues seront-elles vertueuses si les premières ne le sont pas ! Non, cela ne se peut, ou, si cela est, ce sera comme un miracle. Il est dit dans la sainte écriture : "Il est arrivé un grand miracle : c’est que les enfants de Coré et de Dathan qui étaient méchants, furent bons." Un grand miracle est arrivé de ce que les enfants ne firent comme le père. Eh ! qui sont les mères entre les Filles de la Charité ? Ce sont les anciennes. Les autres font comme elles les voient faire. Et que font-elles ces anciennes, commettant ainsi des fautes devant les nouvelles ? Elles les tuent.
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Anciennes, je vous appelle devant Dieu, et moi je m’y appelle avec vous. Un des grands sujets d’appréhender le jugement, c’est pour les scandales que nous aurons donnés. C’est pourquoi prenons garde, si nous voulons éviter la malédiction de Dieu. Ce sera un grand miracle que la Compagnie se conserve, si vous contrevenez à cela.
S’il se trouvait une ancienne pour dire : "Je ne suis pas obligée à garder toutes ces menues choses. Il y a longtemps que je suis dans la maison. C’est affaire aux nouvelles à garder cela", qu’elle sache qu’elle y est plus obligée que personne, parce qu’elle doit montrer l’exemple aux autres.
Mes sœurs, il est tard ; je ne vous ai pas donné les moyens pour bien garder ce que nous venons de dire, et néanmoins il est très nécessaire que vous les sachiez.
Or sus, le premier, c’est que, quand, ayant la liberté de faire des visites, le sujet se présentera de trouver à redire à quelque chose, d’avoir peine à faire ce que l’on vous ordonne, vous ayez soin de vous récolliger de voir qui est à l’entour de vous et de dire en vous-mêmes : "Si je fais telle chose, je scandalise mon prochain, je crains d’attirer sur moi l’ire de Dieu et de me mettre dans un état tel qu’il vaudrait mieux que je fusse au fond de la mer avec une meule de moulin pendue à mon col. Quel malheur pour moi ! Quoi ! mon Dieu ! je serais cause que ma sœur, que ce prêtre, que cet externe qui me voient vous offenseraient ! Oh ! non, je ne le ferai pas." Voilà ce qu’il faut que vous fassiez pour ne point tomber dans ce vice.
En second lieu, il faut vous examiner sur le scandale que vous avez donné jusqu’à cette heure par paroles, par œuvres ou omissions, pour en demander pardon, et cela dès ce soir, en vous en allant, étant au lit, si vous ne dormez pas, et demain matin faire oraison là-dessus
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pour vous en mieux souvenir. Après vous être examinées, il faut vous en confesser, et au plus tôt ; car notez ceci : quand vous avez été à confesse et que vous n’avez pas dit le nombre des personnes que vous avez scandalisées, vous ne vous êtes pas bien acquittées de votre devoir. Quoi ! mon Sauveur ! je ne pense pas à cela ! Combien de fois me suis-je accusé de mes fautes sans dire le scandale qu’elles avaient donné ! Ce n’est pas assez de dire : "J’ai scandalisé des sœurs", il faut dire le nombre et rechercher les moyens d’y remédier.
Si vous avez dit à une de vos sœurs : "Il n’y a pas de mal à écrire", il faut réparer, vous en aller trouver la sœur, vous mettre à genoux et dire : "Ma sœur, je vous ai donné un mauvais conseil, vous disant qu’il n’y avait pas de mal à faire telle chose. Ne me croyez pas, je vous supplie, parce que je sais que Dieu y serait offensé." Et ce faisant, vous réparez la faute, empêchant le mal que vous aviez conseillé. C’est là un grand moyen de réparer le mal, ou de faire quelque chose contraire, comme, si vous avez mal parlé d’une sœur, en dire du bien ; si vous avez trouvé à redire au gouvernement de la maison, trouver bon tout ce qui s’y fait.
Le quatrième moyen, c’est de ne se scandaliser de rien, de ne juger jamais mal de personne. Oh ! non, mes sœurs, ayez toujours grande estime de vos sœurs ; interprétez tout ce qu’elles font à bien ; excusez toujours les défauts qui vous paraissent en elles, et dites : "Ma sœur a été surprise ; c’est ce qui lui a fait faire cette faute" ; ou bien : "Elle ne sait pas que cela est mal."
Il en est qui pensent qu’il n’y a point de péché à faire ces choses, quand elles n’ont point eu de mauvaise intention. Ah ! mes sœurs. pardonnez-moi, car, pour faire quelque chose qui soit bien, il faut que ce
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soit sans défectuosité et qu’il n’y ait pas seulement une petite tache. Je m’explique. Voilà une fille qui va à Notre-Dame-des-Vertus, dans la pensée qu’il n’y a pas de mal, parce que c’est une bonne chose d’être dévot à la sainte Vierge. Oui, c’est bien fait d’aller à Notre-Dame-des-Vertus, mais il faut en avoir permission. Une autre dira : "J’ai envie d’aller voir mon confesseur, et je ne parlerai que de choses bonnes ; aussi bien nos supérieurs ne nous ont défendu que de nous entretenir avec eux des défauts de nos sœurs." Mes sœurs, cette bonne intention ne vous justifie nullement. Il vous est permis de parler à votre confesseur, pourvu que ce soit à l’église et de chose nécessaire ; car, autrement, vous ne le pouvez sans scandale.
Une autre dira : "Nos règles n’obligent point à péché mortel." Je vous le dis encore : vous ne les pouvez rompre sans péché, quand il y a du scandale, du mépris, ou de la négligence. De ces exemples vous pouvez voir combien il est à craindre de faire ou dire rien qui scandalise vos sœurs, quoique vous ayez bonne intention. Si vous dites : "Il n’y a pas de péché à rompre la règle", vous serez cause que les autres en feront de même. Et ainsi l’on n’observera pas cette règle, et, ne l’observant pas, l’on n’obéira pas comme Dieu le commande ; de sorte donc, mes sœurs, que, quand on dit que les règles n’obligent point à péché, cela s’entend comme nous avons dit.
Donnons-nous bien à Dieu pour prendre résolution de ne jamais faire action qui puisse scandaliser notre prochain, nous souvenant qu’à même temps que nous le faisons, nous nous mettons en l’état d’encourir la malédiction de Dieu.
Notre très honoré Père, sur le point de se mettre à genoux, dit :
O Sauveur de mon âme, qui avez fulminé malédiction
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contre tous ceux qui donnent le scandale et qui sont cause que vous êtes offensé bannissez, Seigneur, ce vice de cette Compagnie ; qu’elle ne scandalise plus personne ; faites que nos sœurs édifient tous ceux qui les verront afin qu’elles ne puissent jamais tomber dans ce vice. C’est vous Seigneur qui avez recommandé le bon exemple, donnez-nous donc cette grâce ; nous vous la demandons, prosternés devant votre divine Majesté. Seigneur, nous l’attendons de vous et nous la désirons d’un cœur tout plein de regret des fautes que nous avons commises contre ces choses. Faites, par l’amour que vous portez à cette Compagnie, que l’on ne dise plus rien qui soit cause que les âmes que vous appellerez dans cette Compagnie n’avancent pas dans la vertu, faites-le enfin pour le bien qu’elle peut faire.
Mademoiselle priant notre très honoré Père de demander pardon à Notre-Seigneur pour les scandales qu’elle avait donnés à nos sœurs, il lui dit :
Or sus, or sus, Mademoiselle, le Fils de Dieu s’est chargé des péchés de tout le monde. Ce n’est pas à dire que nous soyons innocents et que nous n’ayons pu scandaliser nos pauvres sœurs. Je prie Notre-Seigneur qu’il nous pardonne à tous le passé et nous donne la grâce de faire notre profit de tout ceci.
Benedictio Dei Patris…
Pensées de Mademoiselle
Une des raisons qui nous doit faire éviter ce péché de scandale est la croyance que nous devons avoir à ce que Notre-Seigneur nous en a dit, par où nous apprenons que le péché est grand, non seulement pour nous, mais dommageable à ceux que nous scandalisons, et déplaisant à leurs bons anges peut-être, pour le mauvais
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office que nous leur rendons, contraire à celui qu’ils leurs rendent, les excitant au bien, voyant les desseins de Dieu sur eux.
Une autre raison est que le scandale donné peut être la cause de la damnation de la personne qui scandalise et aussi de celle qui est scandalisée, parce qu’elle mérite une soustraction de la grâce, sans qu’elle s’en aperçoive.
Une troisième raison est la honte devant Dieu, les anges et les hommes, qui reste à la personne qui scandalise ; ce qui porte grand mépris.
Nous scandalisons notre prochain toutes les fois que nous faisons quelque chose contre les commandements de Dieu et de l’église. Nous sommes à scandale à la Compagnie quand nous faisons des actions contre les règlements de la Compagnie et contrevenons aux ordres de nos supérieurs.
Mais le plus grand péché de scandale que nous faisons est par nos paroles, quand nous médisons de notre prochain, ou quand nous le blâmons tant soit peu. Les Filles de la Charité peuvent faire des fautes très notables de scandale quand, par curiosité, elles s’informent l’une l’autre des conduites et traitements des sœurs, quand elles ont, peut-être par leur mauvaise humeur, reçu quelque déplaisir de quelqu’une. Il n’est pas croyable la quantité de désordres que ce péché cause, et peut-être a-ce été le premier motif de plusieurs qui ont perdu leur vocation, en a ébranlé d’autres et ralenti la ferveur et dévotion des personnes habituées à commettre ce péché et tomber dans de grands relâchements.
On donne grand scandale aussi au prochain quand l’on manque de support pour les différentes humeurs et même pour les petites fautes l’une de l’autre, Notre-Seigneur nous ayant enseigné la nécessité de cette vertu pour l’accomplissement de sa loi.
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Le moyen d’éviter de faire ce péché de scandale est si difficile qu’il nous faut demander à Dieu la grâce d’en bien connaître la laideur et le danger inévitable auquel il met la personne qui le commet, de concevoir une haine de ce péché et de se tenir sur ses gardes dans toutes les occasions auxquelles on est en danger de le commettre. Une autre est faire pour quelque temps résolution particulière pour la pratique de la vertu contraire ; avoir une grande défiance de soi-même et confiance en Dieu ; recours à la sainte Vierge, de qui la vie a été à édification ; et prier notre bon ange de nous en faire souvenir.
65. — CONFéRENCE DU 3 JANVIER 1655
SUR LA MORTIFICATION DES SENS ET DES PASSIONS
Le premier point de cet entretien est des raisons que nous avons de pratiquer la mortification des sens et des passions ; le deuxième dira en quoi elle consiste et en quels cas il la faut principalement pratiquer ; le troisième, quels moyens nous devons prendre à cet effet.
Voilà, mes sœurs, le sujet de cet entretien, où nous verrons combien il importe de bien entendre ce que veut dire mortification intérieure autrement dit de ses passions.
Ma sœur, quelles raisons avons-nous de pratiquer la mortification de nos sens et de nos passions ? — Mon Père, c’est l’obligation que nous avons de bien édifier le prochain, et nous ne le pouvons sans cette pratique.
— Et vous, ma fille, quel est l’office de la mortification ?
Entretien 65. — Cahier du XVIIIe siècle. (Arch. des Filles de la Charité.)
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— Il me semble, mon Père, que c’est d’assujettir la nature à la grâce.
— C’est bien dit, ma sœur, je suis bien consolé d’entendre cette parole. Mais pour l’expliquer plus clairement, il faut savoir qu’il y a deux choses en l’homme : la partie inférieure et la supérieure. La première nous rend semblables aux bêtes, car cette partie est tout animale ; et ainsi nous mangeons, nous buvons, nous marchons nous reposons comme les bêtes. Voilà la partie qui rend l’homme comme un animal. Il y en a une autre qui tend à Dieu, qui aspire aux choses célestes et qui tient de la nature des anges. Selon cela, vous voyez que l’homme est composé de deux parties bien différentes. Quel sujet de nous humilier d’être semblables à la bête ! Car, mes sœurs, qui ouvrirait un homme lui trouverait les mêmes parties qu’à un porc, j’entends un cœur, un foie, des poumons et le reste. Or, dans le corps, à cette heure, Dieu a mis une âme qui lui donne la vie et le mouvement.
Mais, pour mieux comprendre ceci, imaginez-vous dans l’homme deux âmes, deux volontés toutes contraires l’une à l’autre, mais cela depuis le péché, car, avant le péché d’Adam, l’appétit était parfaitement sujet à la raison. Quand Dieu eut créé toutes les créatures, le ciel, la terre et les bêtes, il forma l’homme et souffla sur lui, et, par ce souffle il inspira dans le corps une âme raisonnable, juste, capable de jouir éternellement de Dieu. Or, cette âme bestiale ou partie inférieure demeura sujette à la raison, et la partie supérieure elle-même à Dieu. Il arriva, comme vous savez qu’Adam désobéit à Dieu, mordant dans la pomme ; et de là sont arrivés deux grands maux, car, tout ainsi que l’homme ne s’est pas voulu assujetti à son Créateur, l’âme a aussi perdu sa domination ; et non seulement Adam a éprouvé cette misère, mais tous ses enfants avec lui parce
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que, depuis qu’il a eu péché, la volonté humaine n’a point été absolue : tantôt la partie de la bête veut ses plaisirs, tantôt de l’honneur et de la réputation ; et quelquefois la partie supérieure veut le contraire. Par exemple, quand l’on est à table, cet appétit sensuel désire se satisfaire aux viandes, veut trouver son goût et rejeter ce qui ne lui plaît pas.
Pour mieux entendre ceci, imaginez-vous une bête à table avec une nature angélique. La bête demande ses plais*s à quelque prix que ce soit. L’âme ou la partie supérieure répond : "Il n’est pas raisonnable que tu te satisfasses." La bête veut être la maîtresse. Mais si cette âme est dans la grâce de Dieu, elle dira : "Il ne t’appartient pas de me commander et je ne te dois pas obéir." Si elle n’a pas cette grâce, elle n’aura pas la force de lui résister. Encore qu’elle veuille dire à cette servante de se taire, celle-ci n’obéira pas et se révoltera. Une fille bien exercée dans la vertu et dans la mortification, quand elle sent quelque désir de se satisfaire, soit au boire, au manger, ou en d’autre choses contre ce que Dieu demande d’elle, dit à cette bête : "Tais-toi, misérable, c’est bien à toi à m’ordonner ce qu’il faut que je fasse ; non, non, je ne ferai pas ce que tu me proposes, mais je pratiquerai les vertus contraires."
Voilà, mes sœurs, ce que fait la grâce dans une âme où la mortification se trouve : elle assujettit la partie inférieure à la raison, comme ma sœur vient de dire. Mais vous me pourriez demander : quand nous faut-il exercer de la sorte ? C’est, mes sœurs, toutes les fois que nous voyons que nos passions veulent se révolter contre la raison. Sent-on le désir d’être honoré des personnes de qui l’on est connu, sitôt qu’on s’aperçoit de cela, rentrer en soi-même, et, dans la pensée qu’il n’y a que Dieu digne d’être honoré, dire à cette servante : "Taisez-vous, il ne vous appartient que le blâme et
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la confusion pour vos péchés." Si nous avons envie de murmurer, tout de même ; si nous avons de la peine à souffrir quelque petite parole quelque refus, ou chose semblable, surmonter cela par la mortification et ne pas se laisser aller à rendre parole pour parole, refus pour refus ce que cette partie animale voudrait faire, si elle le pouvait. Voilà comme il faut toujours s’accoutumer à contredire à l’appétit sensuel. De là vient que les Filles de la Charité qui sont bien instruites et exercées en la mortification n’obéissent pas à la partie inférieure car la partie inférieure, elles le savent bien, ne cherche qu’à se satisfaire. Elle a beau demander à ces filles, par exemple, de recevoir des visites dans leur chambre, aux paroisses, celles-ci n’en recevront point. Voilà une sœur qui sent quelque désir de voir son confesseur de lui parler ; si elle a la grâce, elle ne le fera pas, parce que ses règles ne le permettent pas ; mais, si elle ne l’a pas, elle se laissera aller à la tentation. Voilà la différence d’entre les filles qui entendent ce que veut dire la mortification et celles qui ne l’entendent pas.
Voilà ce que notre sœur a dit.
Comprenez-vous bien cela, mes sœurs ? Mon Dieu ! je ne sais si je me fais entendre, car la base et l’économie de la perfection consiste en cette pratique. Par exemple, la nature me demande à reposer. Il y a de la peine, à présent qu’il fait très froid, à se lever à 4 heures. Cette servante voudrait bien demeurer au lit, car il lui semble qu’elle n’a pas bien reposé la nuit. Ne voilà-t-il pas de belles raisons pour se faire obéir ? Oui, ce semble, et une personne qui ne saurait pas combien la nature s’en fait accroire se persuaderait avoir besoin de repos. Mais, si elle sait refuser cette proposition, elle dira : "Levons-nous au nom de Dieu", et le fera. Si cette nature veut résister, elle lui dira : "Ah ! vous voulez donc vous satisfaire, il n’en ira pas ainsi."
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Voilà, mes sœurs, comme il faut vous comporter et vous accoutumer à contredire toujours votre volonté, surtout quand elle n’est pas conforme à celle de vos supérieurs, par lesquels celle de Dieu vous est manifestée.
Voyons quels sont les actes de cette vertu. Il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus, et nous n’avons guère de temps. Or sus, mes sœurs, pour vous dire quelques mots de ces actes, par exemple, vous sentez de la peine à observer exactement les commandements de Dieu, à aller à l’église entendre le service divin ; à même temps que vous vous apercevez de cette répugnance, il faut résister et faire le contraire, ou autrement vous offensez Dieu. Une sœur vous aura dit ou fait quelque chose, et tout à coup vous vous sentirez indignées contre elle, vous trouverez votre cœur refroidi, en sorte que vous aurez même de la peine à lui parler. Si vous ne résistez à cette tentation, elle vous portera à faire quelque chose contre la charité. C’est pourquoi il faut vous dire à vous-même : "Voudrais-tu bien conserver cette aigreur que tu as conçue contre ta sœur ! Quoi ! tu ne lui veux pas parler ! Non, non, il n’en ira pas ainsi."
Voilà une fille tentée d’avoir du bien, ou chose semblable. Tout aussitôt qu’elle sent cela, il faut contredire à cette partie inférieure ; et si elle veut se rendre maîtresse il lui faut donner sur le nez et la faire taire. Car, mes sœurs, une Fille de la Charité qui ne se comporte pas de la sorte n’est pas, en vérité, Fille de la Charité si, aussitôt qu’elle sent une pensée contraire à ce que Notre-Seigneur demande d’elle, elle ne la rejette pas de son cœur. Et comment Dieu régnerait-il dans une âme qui se laisse ainsi gouverner par ses appétits ! C’est ce qui ne se peut. Et jamais vous n’aurez la paix intérieure, que vous ne soyez dans cette pratique que l’on appelle mortification intérieure, qui fait les saints ; car, mes sœurs, hors de là il n’y en a point et il n’y en
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peut avoir. Tous les saints du paradis sont allés par cette voie, et si vous voulez parvenir à la perfection, il vous faut continuellement contredire à vos passions, à vos inclinations et surtout à votre propre volonté.
Or sus, il y a des moyens pour connaître en quoi il la faut pratiquer et nous aider à cela. Par exemple, si une fille se trouve inclination à une propreté trop grande, à être gentille, bien ajustée, à être estimée de ses supérieurs ou des dames, la connaissance qu’elle en a est un bon moyen, si elle s’en sert, pour se défaire de ses imperfections et pour en venir à bout, Il faut la mortification intérieure pour renoncer à cette estime et à toutes ces gentillesses.
Voilà pour l’intérieure ; voyons pour l’extérieure. Il y a de la peine et de la mortification à supporter quelque affliction, soit de maladie, ou quand on est accusé d’avoir fait quelque chose à quoi l’on n’a jamais pensé ; il peut arriver qu’on nous reprendra pour avoir bien fait. La nature se fâche et ne se plaît nullement à ces choses. Mais il la faut gourmander, et tant s’en faut qu’il faille s’impatienter murmurer et chercher à se justifier, qu’au contraire il faut accepter cette livrée que Notre-Seigneur nous envoie, l’embrasser et dire : "Soyez la bienvenue, ô bonne croix, je vous reçois de bon cœur." Et si le diable vous tente de ne point souffrir ou de faire chose indigne d’une Fille de la Charité, aussitôt, mes sœurs, et vous et moi disons à Dieu : "Je ne veux point consentir à cela, moyennant votre grâce."
Il y a la mortification des cinq sens extérieurs, la vue, l’ouïe l’odorat, le goût et le toucher, lesquels nous sont communs avec les bêtes. Or, nous devons mortifier ces sens, principalement la vue pour la garder de se porter par curiosité sur des objets capables de nous faire offenser Dieu. Surtout je vous recommande de ne
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point regarder d’homme, si ce n’est qu’il y ait utilité ou nécessité. Ah ! mes filles, qu’il y en a d’entre vous qui me consolent quand je les vois par les rues avec tant de modestie ! Je dis en moi-même : "Sans doute Dieu est là dedans". Je me trouvai, il y a quelques jours, dans une maison de religion, où je vis deux religieuses qui n’étaient guère mortifiées à l’extérieur. Ah ! mes filles, vous le dirai-je ? quand je vis cela, vous me vîntes de suite à l’esprit, et je me mis en même temps à remercier Dieu d’avoir donné la grâce à cette Compagnie d’être dans cette pratique, qui n’est pourtant rien si vous n’y ajoutez la vertu intérieure. Car, si vous vous contentiez d’aller la vue basse et de donner la liberté à votre esprit de courir çà et là, cette modestie extérieure ne serait pas vraie vertu. Tout de même en est-il d’une fille qui dit ses fautes et les avoue. Si elle le faisait par vanité et à dessein d’être estimée vertueuse, ce serait dissimulation et non vertu. Ah ! mes sœurs, essayez de joindre toujours l’intérieur à l’extérieur et conservez cette sainte pratique de la modestie, pensant souvent que vous ne vous êtes pas mises dans une Compagnie pour vivre selon vos inclinations, ni pour satisfaire le corps.
Je me souviens, à ce propos, des religieuses carmélites. De quoi pensez-vous qu’elles vivent, mes sœurs ? De viandes bien apprêtées ? Point du tout. Elles mangent de grandes écuelles de potage et des œufs pourris. C’est là leur nourriture, quoiqu’elles soient filles de bonnes maisons, qui autrefois ont été traitées bien délicatement. Mais je ne dis chose que je ne sache très assurément : les œufs qu’on leur sert sont puants comme charogne. Il faut qu’elles les mangent.
Je vous le dis encore, mes sœurs, manger et boire sans se mortifier en quelque chose, suivre ses appétits, rejeter ce qui n’est pas à votre goût, c’est vivre en bête.
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Il faut vous nourrir et manger du pain en suffisance, à raison du grand travail que vous avez ; mais je vous prie de fuir l’excès et les choses délicates tant que vous pourrez, et cela pour plaire à Dieu.
Tout ce que nous venons de dire regarde plutôt les cas où il se faut mortifier, que les moyens qu’il faut prendre.
Le premier moyen, mes sœurs, c’est de se bien résoudre à cette pratique, de commencer dès aujourd’hui, car il est bien à croire que, si nous étions bien résolus de nous mortifier dans les occasions qui se présentent, nous n’y manquerions pas tant que nous faisons.