Entretiens aux Filles de la Charité (page 57)
Le deuxième moyen, ce sont les motifs que saint Paul nous donne, dont le premier est qu’il dit : "Quiconque vivra selon la chair mourra (1). C’est-à-dire, il mourra de la vie de la grâce. Qui mortifiera cette même chair vivra de la vie des enfants de Dieu. Et moi je vous dis qu’une Fille de la Charité qui aura bien mortifié ses passions vivra de la vie de la grâce et sera sainte en ce monde et glorieuse en l’autre. Je voudrais pouvoir dire ceci à toutes les Filles de la Charité ; mais, comme la plupart sont absentes, je vous le dis à vous et vous assure, de la part de Dieu, que c’est la voie de la sanctification et qu’il n’y en a point d’autre. Cherchons ce qui nous plaira, nous ne pouvons nous sauver sans cela.
Un autre motif, c’est qu’il se faut mortifier en ce monde, ou souffrir en l’autre pour satisfaire pour nos péchés. Or, voyez quelle différence ou de brûler dans l’autre monde, ou d’avoir un peu de peine à se surmonter dans les difficultés et à pratiquer les règles. Voyez ce que saint Paul dit : "Pour parvenir à une
1) épître aux Romains VIII, 13.
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éternité de bonheur, je châtie mon corps" (2) ; et : "Pour un moment de mortification je m’acquiers une éternité de consolation." (3) Ah ! mes sœurs, pour un moment, car ce grand saint compare les souffrance de cette vie a des moments.
Le troisième motif, c’est qu’il y a plaisir à se surmonter. Je le disais aujourd’hui, et je pense vous l’avoir dit autrefois, il y avait deux religieux carmes déchaussés qui s’entre-demandaient un jour : "Comment cela se peut-il faire que les choses que nous pensions nous devoir donner de la peine, au contraire nous donnent de la joie ; et là où nous pensions trouver à nous mortifier, nous trouvons de quoi nous satisfaire !" Voyez comme de bons religieux trouvaient de la consolation dans les mortifications. Ce qui nous apprend qu’il n’est pas si difficile de pratiquer la vertu qu’il nous semble. Nous savons par expérience la vérité de ces choses. Voyez une Fille de la Charité qui a consenti à la tentation de quitter sa vocation, quels regrets elle a ensuite ! Et au contraire, quelle consolation vous avez après que vous avez résisté à la même tentation, ou à quelque autre ! Cela, mes chères sœurs, ne mérite-t-il pas que nous travaillions à nous surmonter ?
Ensuite il faut la prière. Sitôt que l’on se sent assailli de quelque mauvaise pensée, il faut avoir recours à l’oraison. Avec cela, voici ce qui nous aidera : c’est de prendre résolution dès aujourd’hui de faire tous les jours trois ou quatre actes de mortification. Par exemple, il faut regarder à quoi l’on est plus enclin. Si à murmurer, trouver à redire à ce que les supérieurs font, il faut, tous les matins, se résoudre à se mortifier tout autant de fois que l’occasion se présentera de murmurer,
2) Première épître aux Corinthiens IX, 27.
3) Deuxième épître aux Corinthiens IV, 17.
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se mordre les lèvres pour s’empêcher de parler. Tout ainsi, pour les mouvements d’impatience, ne se laisser jamais aller à faire ou dire ce que la passion nous propose, regarder à quoi chacune est plus portée par ses inclinations, et après, se résoudre à les mortifier courageusement. Si vous le faites, mes chères sœurs, voilà le vrai chemin de la sainteté et la clef de la perfection des Filles de la Charité.
Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensées ?
— Une raison est que, comme chrétiennes, nous devons mortifier en nous ce qui vit, hors la grâce. La deuxième est que rien ne ravale tant la créature raisonnable que l’usage des passions contre les desseins de Dieu son créateur. Et une troisième est que rien ne paraît si méprisable aux personnes de raison que l’usage déréglé de ses sens et passions.
La mortification des sens consiste particulièrement à n’en point user contre l’ordre pour lequel Dieu nous les a donnés, en user avec tempérance et s’en servir pour faire plusieurs pratiques de mortification. Celle des passions consiste à ne s’en servir que pour nous porter à faire toutes choses avec raison et justice, pour nous exciter à l’amour de Dieu et du prochain.
Les moyens dont j’ai résolu de me servir sont, premièrement, la pensée du tort que nous faisons. De semblables à Dieu que nous devons être par le bon usage de nos passions, nous nous rendons semblables aux bêtes et même pires, quand nous nous laissons emporter à la malice de la nature humaine.
En second lieu, j’ai pensé que je devais faire une garde soigneuse de mes passions et de mes sens, pour n’en être point surprise.
En troisième lieu, j’ai cru pouvoir être aidée à me surmonter par la considération que toutes les personnes à qui j’aurai à faire ont, aussi bien que moi, l’usage des
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sens et des passions, et que la charité m’oblige à ne les pas porter à en faire mauvais usage.
Le quatrième moyen est de penser souvent au mauvais usage que j’en ai fait toute ma vie, pour avoir la défiance de moi-même, de recourir à Dieu avec confiance et de lui demander force.
— Or sus, Dieu soit béni, mes chères sœurs ! Ne vous semble-t-il pas que vous désirez quelque occasion de vous mortifier, pour témoigner à Dieu que vous lui serez fidèles dans cette pratique ? Oui, je crois que chacune se résout à cela, nonobstant l’expérience que vous avez de vos faiblesses, qui vous obligent d’avoir recours à Notre-Seigneur, qui vous fera la grâce de faire profit de tout ce que je viens de dire, ce que je lui demande pour vous. C’est de tout mon cœur mon Sauveur, que je vous le demande. Mettez en nous l’esprit de la sainte mortification. Faites, Seigneur, que nous ne vivions plus en bête, mais en créature raisonnable. Nous vous le promettons. Mais, parce que cela dépend de vous, je vous supplie, par votre sainte vie, toute remplie de mortification intérieure et extérieure, de nous faire cette grâce.
Benedictio Dei Patris…
66. — CONFéRENCE DU 2 FéVRIER 1655
SUR L’ESPRIT CACHé
Mes sœurs, le sujet de cette conférence est de l’esprit caché, c’est-à-dire un démon ou un vice qui nous empêche d’ouvrir notre cœur quand il le faut, à qui il faut et comme il le faut.
Entretien 66. — Cahier écrit par sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.
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Le premier point est des raisons qui nous obligent de nous donner garde de cet esprit caché ; le deuxième, des personnes qui ont cet esprit caché ; le troisième, de ce qu’il faut faire pour chasser cet esprit.
Ma sœur, dites-nous les pensées que vous avez eues sur ce sujet.
— Mon Père, premièrement il m’a semblé que l’esprit caché est ce qui nous empêche de dire nos peines, quand nous en avons, à nos supérieurs ; et faute de nous déclarer, nous pouvons perdre notre vocation.
— Ma fille, vous avez raison ; il en arrive de grands maux. Cet esprit caché mène à perdition. Mais, pour rendre ceci plus clair, sachez qu’il y a des personnes qui ont disposition à dire tout ce qu’elles ont dans le cœur presque à toutes sortes de personnes. Il y en a d’autres qui sont retenues, ne parlent que bien à propos, ne disent pas ce qu’elles pensent à toutes personnes, disent ce qu’il faut, mais savent bien taire ce qu’il n’est pas permis de dire.
Pour comprendre la vérité de ce que je dis, représentez-vous celles qui entre vous sont bien sages. Ce n’est pas que toutes ne soient retenues ; mais il y en a toujours de plus discrètes, de qui nous pouvons prendre exemple. Voyez donc comme celles que vous estimez plus prudentes se comportent : elles parlent peu et bien à propos ; elles laissent les autres dire et aiment mieux écouter leurs sœurs que tant discourir. On peut juger la différence de ces deux esprits, qui sont tous deux cachés, comme vous allez voir.
Il y a donc un autre esprit caché, et les personnes qui l’ont disent, comme vous venez d’entendre, fort facilement toutes choses, fors ce qu’il faut. Par exemple, les Filles de la Charité qui auraient cet esprit, quand elles se trouveraient avec les gens du monde, diraient de fort bonnes choses ; mais, quand il sera question de découvrir
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ses pensées à son directeur, elles ne diront rien de ce qui les touche. Avec ceux à qui elles ne devraient pas communiquer elles diront merveilles ; mais, pour leurs supérieurs, elles ont la bouche close. Dans la conversation, elles sont fort étendues pour parler de choses indifférentes et temporelles ; mais, pour le spirituel, l’on ne peut en tirer une parole.
Or, il faut savoir que nous ne parlons point en cette conférence de celles qui ont l’esprit caché pour ne pas se découvrir à toutes personnes et qui savent taire ce qu’il ne faut pas dire ; car c’est un fait de prudence et de vertu, qui est à louer plutôt qu’à blâmer. Nous parlons de celles qui ne veulent point ouvrir leur cœur à qui il faut et comme il faut. Ce vice est un démon dans l’âme, car il y a un démon qui a charge de tenter toutes les religieuses, toutes les âmes qui se doivent communiquer, et les Filles de la Charité, afin qu’elles tombent dans ce péché. Quand elles ne lui résistent pas dès le commencement, il s’empare de leur cœur, fait qu’elles lui gardent le secret et enfin les rend muettes.
D’autres âmes ont un esprit de candeur, ouvert, simple, et disent non seulement leurs fautes à leurs supérieurs, mais seraient bien aises que tout le monde les sût. Ah ! qu’elles ont sujet de remercier Dieu ! Je reçus hier soir une lettre, que l’on m’envoya de cent-cinquante lieues d’ici. C’est un prêtre de la Mission qui me rend compte d’une mission qu’ils ont faite dans ce pays. Il me mande qu’une femme fut si touchée, après avoir entendu la prédication, et se confessa avec tant de douleur qu’elle lui dit : "Monsieur, j’ai tant de regret de mes péchés et suis si confuse de ma chétive vie passée que je souhaiterais que tous mes péchés fussent écrits sur mon visage, afin que tout le monde les pût lire." Que j’ai été consolé, mes sœurs, d’entendre cela de cette bonne femme ! Qui pensez-vous qui lui a fait la
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grâce d’avoir cette disposition ? C’est Dieu, par le ministère de ce bon ange, qui donne facilité aux Filles de la Charité de dire leurs fautes. Ah ! mes sœurs, ce sont les bons anges, tout de même que les mauvais empêchent de les découvrir. Mais notez bien cette différence, que nous ne parlons point de celles qui sont prudentes, mais de celles qui sont cachées quand il faudrait paraître, de celles qui disent bien leurs peines à leurs sœurs et à ceux qui ne les peuvent soulager, et qui n’en veulent pas parler à leurs supérieurs. Or, je vous demande, ma sœur, quels grands maux causent cela ?
— Mon Père, il me semble que le plus grand mal qui puisse arriver de cet esprit, c’est la perte de la vocation.
— Vous avez raison, ma fille, une sœur qui n’est pas libre de dire ses peines est en grand danger de ne pas persévérer. Dès lors qu’elle craint que l’on sache ce qu’elle a dans le cœur et qu’elle dit à ses sœurs : "Gardez-vous bien de le dire à Mademoiselle Le Gras ou à M. Portail r, dès lors, mes sœurs, vous devez croire que le démon commence à se rendre maître de son cœur. C’est tout de même qu’un méchant garçon qui a envie de tromper une pauvre fille. Que fait-il ? Il lui propose des merveilles ; mais à même temps il lui défend d’en parler. a Gardez-vous bien de le dire à votre père et à votre mère, si vous le faites, je ferai ceci, je ferai cela", et le reste. Pourquoi pensez-vous que ce méchant la menace, si elle le dit ? C’est qu’il sait bien que si le père et la mère le savaient, ils y mettraient empêchement.
Le diable fait tout de même quand il tente une sœur, ou de changer, ou d’être vue, estimée et de quelque autre mal. Il lui dit : "Ne le dites pas, gardez-vous bien de le dire à M. Vincent ou à Mademoiselle Le Gras." Si elle le fait, elle obéit à ce démon, qui ne se contente pas de lui faire garder le secret, mais met
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encore dans son esprit la disposition qui a été dite, pour la faire se découvrir à ses sœurs et aux personnes du monde. Or, de dire ses peines et ses tentations à une sœur, à une personne du monde, cela n’est rien, parce qu’ils n’ont pas grâce pour servir en cette affaire. Au contraire, ils surchargeront plutôt, et, si vous allez à eux avec une peine ou tentation, vous en reviendrez avec deux ou trois. Comment voulez-vous qu’il vous guérissent, puisqu’ils sont malades eux-mêmes ? Vous allez à une fille lui découvrir votre cœur, lui dire quelque mécontentement que vous avez reçu, que Mademoiselle ou une telle sœur vous a contristée, et cette fille a déjà l’esprit mal fait, choqué, aussi bien que le vôtre. Et vous penseriez y trouver du soulagement ! Et ce démon vous fait accroire que vous y trouverez de la consolation ! C’est ce qui ne se peut, mes sœurs, encore bien qu’il vous semble ; c’est une tromperie du diable, qui séduit ainsi le monde. Voilà, ma fille, ce que vous avez dit, que l’esprit caché, s’emparant d’une sœur de la Charité, la met en danger de perdre sa vocation.
Et vous, ma sœur, quelle autre raison avez-vous pensée qui oblige les Filles de la Charité d’avoir le cœur ouvert pour dire leurs fautes à M. Portail, à Mademoiselle Le Gras ou à moi ?
— Mon Père, la première que j’ai vue, c’est que, si nous ne disons pas nos peines, il n’y a pas moyen de nous soulager. Je crois qu’il ne peut point arriver de plus grand mal de l’esprit caché que celui-là, d’autant qu’il n’y a point de conduite à une personne qui ne se communique pas, les supérieurs ne pouvant pas savoir ce que nous avons dans l’esprit, si nous ne leur disons.
— Ma fille, vous avez raison. Ce n’est pas vous qui le dites ; c’est le Saint-Esprit qui l’a mis dans votre bouche. Il dit dans la sainte écriture : "Il n’y a point de direction pour les personnes cachées."
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Il n’y a point de moyen d’aider une personne qui a le venin au cœur et qui ne le veut pas dire ; tout de même que, si, ayant reçu un coup de poignard qui vous a fait une plaie mortelle, vous ne le découvrez il n’y a pas moyen de la guérir. C’est pourquoi, mes sœurs, quand vous verrez des filles qui ne se veulent pas déclarer à qui il faut, dites qu’elle sont possédées de ce démon, et par conséquent fort en danger.
Ma fille, à quoi peut-on connaître qu’une sœur a cet esprit ?
— Mon Père, quand l’on voit une fille qui a l’esprit inquiet, triste et abattu, cela montre qu’elle a l’esprit caché.
— Notre sœur dit bien, voyez-vous. C’est une marque que l’on a dans l’intérieur quelque chose que l’on ne veut pas découvrir, quand l’on est triste et chagrin ; car une âme qui n’a rien de caché, qui a un cœur ouvert, n’est guère sujette à cela. La joie du Saint-Esprit ne loge point dans un esprit caché. Quand une personne s’est confessée et a déclaré son péché, elle a grande paix et repos. D’où vient ce changement ? C’est qu’elle a découvert la plaie, et, ce faisant, en a reçu le remède. Ma sœur a donc donné une bonne marque pour reconnaître celles qui ont cet esprit. Quand vous voyez une fille inquiète, chagrine, fâcheuse en sa conversation, soupçonneuse, dites : "Assurément le diable s’est emparé de cette fille."
Si le temps nous le permettait, je crois, mes sœurs, que vous nous diriez bien d’autres raisons. Mais, pour abréger, je m’en vais vous en dire quelques-unes, dont la première est ce que je vous ai dit, qu’il n’y a aucun moyen de diriger une âme qui ne se communique point. C’est un puissant motif pour nous faire fuir ce vice.
Voyons les marques pour le connaître. Si une personne, en confession, déguisait son péché pour le rendre
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moins difforme qu’il est, voilà qui se peut appeler esprit caché ; qui est un très grand mal.
Une autre marque, c’est lorsqu’une fille a peine de découvrir son cœur hors la confession. Si je lui demande : "Ma sœur, comment êtes-vous de cette tentation ?" et que, feignant de dire l’état où elle est, elle me réponde : "Monsieur, si vous me demandez cela en la confession, je vous le dirai, mais, à cette heure, je ne puis pas", c’est une marque d’esprit caché ; ou si, disant quelque chose, on ne la dit pas comme elle est.
Une marque encore, c’est de le dire librement aux sœurs. Une fille qui a quelque tentation, si elle a cet esprit, ira, si elle en sait de malcontentes, se découvrir à elles. Et voilà le malheur. De là viennent les murmures et les plaintes.
C’est encore une marque d’esprit caché de ne pas dire tout au commencement la tentation que l’on a contre la vocation. On dira bien à son directeur ou à ses supérieurs sa peine, mais le plus tard que l’on peut et lorsque bien souvent il n’y a point de remède. Quand l’on ne recherche pas le secours à point nommé, on ne le trouve pas par sa faute. Par où vous voyez que ce n’est pas assez d’ouvrir son cœur, si on ne le fait quand il faut, c’est-à-dire de bonne heure.
Il y a bien d’autres marques de cet esprit. Vous les connaîtrez en vous-mêmes, si vous vous examinez, au moins celles qui en seraient entachées.
Disons un mot des moyens pour se défaire de ce démon. Si vous me demandez, mes sœurs, ce qu’il faut faire pour sortir de cela, je vous répondrai ce que Notre-Seigneur répondit à ses disciples qui n’avaient pu guérir un enfant sourd et muet. Comme ils lui en demandaient la cause, il leur dit : "Voyez-vous, cette sorte de démon ne se chasse que par l’oraison et par le jeûne." Tout de même, mes sœurs, cet esprit caché,
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qui est un démon dans l’âme, ne se chasse que par le jeûne et l’oraison. Si vous le sentez en vous, faites vos oraisons sur ce sujet ou du moins faites tendre vos résolutions à vous défaire de ce mauvais esprit. De plus, jeûnez quelquefois, ou appliquez-y le jeûne ordinaire que vous faites les vendredis, celui du carême, auquel nous allons entrer. Enfin mes chères sœurs, suivez le conseil que le Fils de Dieu donna à ses disciples, et dites : "Seigneur, le démon muet qui me tourmente ne se chasse que par ces deux actes de pénitence. Je vous supplie d’agréer mes jeûnes et mes oraisons, que je vous offre, afin qu’il vous plaise de m’en délivrer, en sorte que je n’aie rien de si caché que je ne le dise, pour honteux et abominable qu’il soit. J’ai un coup de poignard dans le sein, dont je veux être guérie, s’il vous plaît."
Le second moyen consiste à bien considérer le misérable état d’une pauvre fille qui a l’esprit caché ; ce qui est pis que d’avoir un démon au corps. Ah ! mes sœurs, que peut-on dire si l’on se voit dans cet état ? "Quoi ! mon Dieu ! j’aurai une méchante pensée qui me veut perdre ; je la dirai bien à mes sœurs et à ceux qui ne me peuvent aider ; mais à mes supérieurs, qui ont grâce pour cela, je ne la leur dirai pas !" Et ainsi, connaissant le pauvre état où vous êtes, vous serez excitée à en sortir.
Voilà pour celles qui ont l’esprit caché. Et pour les autres qui ne l’ont pas, qui, au contraire, ont un cœur candide, un esprit ouvert à leurs supérieurs, qui sont prudentes pour ne se communiquer qu’à ceux à qui elles doivent, oh ! pour ne pas le perdre, il faut remercier Dieu, qui leur a fait la grâce d’avoir cet esprit de candeur, et le supplier de le conserver, en sorte que jamais cette vertu ne soit obscurcie par ce démon d’esprit caché.
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Le troisième moyen, c’est que, quand vous approcherez de vos confesseurs et que vous aurez peine d’ouvrir votre cœur, car la nature répugne toujours au bien, vous imitiez Judith, qui, pressée de couper la tête à Holopherne, commença à frémir de crainte, et, à même temps, se fortifiant, demanda l’aide de Notre-Seigneur pour venir à bout de son entreprise, puis coupa la tête de ce tyran avec sa propre épée. Ainsi, mes sœurs, il faut demander du secours pour abattre la tête à cet Holopherne, je veux dire pour ouvrir votre cœur à votre directeur, et dire : "Seigneur, vous voyez la peine que je sens à me déclarer ; aidez-moi, s’il vous plaît." Voilà ce qu’il faut faire. Et si vous avez quelque peine ou tentation honteuse, dites cela d’abord, parce que c’est ce qui vous donnera force pour dire le reste. Mais la honte d’ordinaire ne manque pas de venir. Le diable nous dit : "Que pensera-t-on de toi ? Ah ! mon Dieu ! que dira-t-on ? Quoi ! une Fille de la Charité avoir de si horribles pensées ! On ne t’estimera plus, si tu dis telle et telle chose."
O mes filles, c’est tout au contraire, une vérité dont il ne faut point douter, c’est que les personnes que l’on estime davantage sont celles qui se découvrent librement. Nous en avons un exemple en la Madeleine, qui, s’étant jetée aux pieds de Notre-Seigneur, lui confessa ses péchés et lui ouvrit tout son cœur. Après, Notre-Seigneur la méprisa-t-il ? Point du tout. Tant s’en faut qu’il en eût mauvaise estime ; il entreprit sa défense contre le pharisien qui en voulait mal parler.
Mes sœurs, apprenez (une fois pour toutes) que l’on n’a jamais et qu’on ne peut avoir mauvaise estime des personnes qui disent leurs fautes. Et pour mon particulier, je n’ai point de plus grande consolation que lorsque quelqu’un se découvre et dit l’état de son âme. Si je pouvais aller dans le lieu où demeure cette femme dont
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nous avons parlé, j’irais, quand ce serait à dix lieues d’ici, pour avoir la consolation de lui dire : "Bonne femme, vous êtes bienheureuse que Dieu vous ait donné la disposition dans laquelle vous êtes, de désirer que vos péchés soient écrits sur votre front, tant j’estime cet état." Dites donc à ce démon : "Va, maudit démon, tu me dis que l’on me méprisera, si je dis mes peines, et c’est au contraire, l’on m’en estimera davantage." Mes chères sœurs, dire qu’une fille est libre pour se découvrir à ses supérieurs, c’est tout dire. Le ciel s’en réjouit, car c’est une sorte de pénitence que cela. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Notre-Seigneur : "Les anges se réjouissent sur un pécheur qui fait pénitence (1)." Or, dire ses peines et tentations, c’est une espèce de pénitence. Enfin vous serez informées pour toujours qu’une personne sincère, candide, ouverte ne peut être trompée par ses ennemis. Qui donc vous empêchera de vous découvrir à vos supérieurs ? Ce n’est pas qu’il le faille faire par ce motif d’être estimées. Dieu nous garde d’y aller jamais par cet esprit !
Vous me pourrez dire : "Oh ! mais, Monsieur, je l’ai dit à mon confesseur ; pourquoi le faut-il dire encore à Mademoiselle ?" Voilà qui est bien, mais cela ne suffit pas, il se faut communiquer à ses supérieurs, parce que, comme il a été dit, l’on ne peut pas diriger sans cela.
Il me semble, mes sœurs, que, cela posé, et vous et moi devons nous résoudre à tout dire à nos supérieurs et que celles qui n’ont pas le cœur ouvert tâcheront de l’avoir dorénavant.
Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous faire cette grâce, et je vous prie de prier les unes pour les autres,
1) saint Luc XV, 10.
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afin que jamais ce démon ne soit le maître de nos cœurs et que nos bons anges, qui nous inspirent cette ouverture de cœur si souvent, emportent le dessus. Sauveur de nos âmes, qui aimez tant la candeur et la simplicité, qui nous l’avez recommandée, c’est un don que nous vous demandons pour cette petite Compagnie et pour toutes les âmes que vous y avez appelées, afin que nous n’ayons point de repos que nous n’ayons dit à nos supérieurs tout ce qui nous fait peine, que nous n’ayons demandé leur conseil et avis dans toutes nos tentations. Nous vous prions de nous donner cette grâce.