Entretiens aux Filles de la Charité (page 58)
Mais, mes sœurs, remarquez que ce n’est pas assez d’ouvrir son cœur à ses supérieurs ; il les faut croire et faire ce qu’ils disent, car c’est le principal ; autrement, cela servira de peu.
Je ne puis passer sous silence une chose qui m’a attendri, ce matin, à la répétition de l’oraison. Un de nos frères, qui avait celé une chose et ne l’avait pu découvrir à son confesseur, a eu la grâce de la pouvoir dire tout haut, et de plus dire qu’il était un pauvre et chétif garçon, qui avait été entretenu aux écoles par les aumônes de la paroisse ; ce qu’il n’avait point découvert jusqu’alors, quoiqu’il en eût souvent eu la pensée. Quand j’ai entendu ce garçon se déclarer avec tant de force, il faut que j’avoue que j’ai senti un surcroît d’affection pour lui et ai jugé de là que Dieu lui fera la grâce d’être un grand saint ; oui, mes sœurs, parce qu’il ne faut quelquefois qu’un acte de vertu héroïque pour cela, pour donner la force à une âme d’en faire un million d’autres. Je vous ai dit cela pour vous confirmer dans la croyance que c’est une bonne marque quand une âme dit ses fautes.
Mademoiselle, vous ne nous avez pas dit vos pensées.
— Mon Père, l’interprétation de l’esprit caché nous fournit plus d’une raison pour nous en donner de garde,
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nous faisant entendre que c’est un démon caché en l’âme, qui nous peut faire beaucoup plus de mal que la possession des esprits malins dans le corps, l’un regardant la vie éternelle et l’autre la vie temporelle seulement.
Une autre raison est que, si nous agissons par cet esprit caché, c’est en quelque manière, éteindre la lumière que Notre-Seigneur est venu allumer dans les âmes.
Une autre raison est que les personnes qui agissent avec cet esprit caché sont très fâcheuses et pénibles à celles avec qui elles sont, et courent grand danger que l’esprit d’orgueil ne prenne un grand ascendant sur leur imagination, en sorte que, pour s’être voulu cacher à autrui par son motif, quoiqu’inconnu, elles sont tellement cachées à elles-mêmes qu’elles ne se peuvent faire connaître, et ainsi cela les empêche de recevoir les avertissements dont elles ont besoin.
Quoiqu’il y ait des tempéraments au corps qui peuvent être disposés naturellement à ne se pouvoir découvrir, ni expliquer, néanmoins je pense que les passions appètent davantage cette tentation, particulièrement l’orgueil, qui nous met en l’esprit de ne pas dire telle ou telle chose, crainte que l’on en tire conséquence, ou que l’on croie que, pour être tombée en quelque faute une fois, l’on en soupçonne toujours, ce qui fait un très grand dommage à l’âme et lui donne lieu de se licencier en beaucoup de défauts.
Les personnes qui ont ce défaut de ne pas se librement communiquer à leurs supérieurs quand elles ont peines d’esprit ou quelque nécessité, ou bien quand elles leur parlent en communication, sont en danger de mentir, ou de beaucoup dissimuler. Et cette habitude se pourrait former si forte qu’elles en seraient surprises même dans la confession. Cet esprit caché, provenant du malin esprit, peut faire renfermer les personnes qui
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le possèdent dans une telle gêne, que cela leur peut donner mépris des avertissements de leurs supérieurs, qu’elles ne tiennent compte de leur dire leurs peines, les pensant intéressés, ou persuadés d’autres. Cela fait qu’elles recherchent aide ou consolation où elles ne doivent pas, et ainsi n’en trouvent que de très dangereuses et qui mènent à perdition. Celles qui petit à petit s’engagent dans cette maxime d’esprit caché, ne pouvant contenir en elles-mêmes leurs peines, ni ce qu’elles savent d’autrui, sont souvent en danger de se communiquer mal et à toutes sortes de personnes ; ce qui porte grand préjudice à leur avancement spirituel, les faisant offenser Dieu, et à commettre la même faute à celles qui les écoutent.
Cet esprit étant très dangereux et souvent inconnu, nous devons souvent demander à Notre-Seigneur la lumière pour le découvrir, s’il est en nous. Chacune de nous doit craindre et se défier d’en avoir quelque part ; et pour s’en défaire il est nécessaire, sitôt que l’on sent quelque peine et répugnance à la dire, d’avoir recours au Saint-Esprit, pour lui demander force, et, se surmontant soi-même, la dire pour l’amour de Dieu.
Si aussi quelqu’une se sent portée à rechercher en autrui de la consolation en se déchargeant, elle doit se défier ; comme aussi, si elle sentait répugnance que ses supérieurs sussent ce qu’elle veut dire, ou même penser, elle devrait craindre.
Une sœur ayant demandé pardon d’avoir agi par cet esprit, et sollicité les prières de notre très honoré Père pour être aidée à s’en défaire, il lui dit :
De tout mon cœur, ma fille, je le ferai. Je prie Notre-Seigneur qu’à même temps que, de sa part, quoiqu’indigne, je prononcerai les paroles de bénédiction, il nous donne la grâce de bien entrer dans cette pratique.
Benedictio Dei Patris.. .
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67. — CONFéRENCE DU 23 MAI 1655
SUR L’OBéISSANCE
Mes très chères sœurs, le sujet de cette conférence est de l’obéissance. Le premier point est des raisons que nous avons de nous étudier à une parfaite obéissance et de faire tout par obéissance, le deuxième point, des marques qui feront voir si nous avons cette parfaite obéissance ; le troisième, des moyens d’acquérir cette parfaite obéissance et de faire tout par obéissance.
Il s’agit donc de traiter aujourd’hui de la vertu de la sainte obéissance, qui est la vertu de Notre-Seigneur, la propre vertu de notre Sauveur, parce qu’il l’a pratiquée toute sa vie jusqu’à la mort.
Ma sœur, quelles raisons avons-nous de nous étudier à une parfaite obéissance ?
— Mon Père, il m’a semblé que ce qui nous oblige à l’obéissance, c’est l’exemple de Notre-Seigneur.
— Ma sœur, quand vous répondez ici, il faut premièrement dire : le sujet de la conférence est tel, comme aujourd’hui, de l’obéissance ; et puis les raisons que nous avons d’être bien obéissants. Après avoir répété les trois points, il faut dire les pensées que Dieu vous y a données. C’est comme cela, mes sœurs, qu’il faut répondre.
Notre sœur a dit qu’une raison pour laquelle il faut s’affectionner à la vertu d’obéissance est l’exemple de Notre-Seigneur. Quelle autre raison, ma sœur ?
— Mon Père, sur le troisième point, j’ai pensé qu’un moyen pour acquérir cette vertu est de penser qu’en tout ce que j’ai fait par ma propre volonté, jamais je n’ai réussi.
Entretien 67. — Cahier écrit par sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)
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Une autre sœur répondit que, pour obéir comme il faut, il faut croire que c’est Dieu qui nous commande par nos supérieurs. Une autre raison que Dieu nous commande cette obéissance est que, nous ayant appelées à la Compagnie, nous y sommes doublement obligées. Elle ajouta que c’était un bon moyen de persévérer dans la vocation.
Cette sœur, ayant le cœur rempli de douleur, s’excusa de ne pouvoir parler davantage, quoiqu’elle eût bien d’autres sentiments, et dit qu’elle n’avait jamais obéi.
— Or sus, or sus, ma fille, Dieu vous fera la grâce d’obéir ci-après. Elle dit bien. Une raison qui vous oblige à l’obéissance, c’est que, sans elle, vous ne pouvez pas persévérer dans votre vocation ; car mes sœurs, dès que l’obéissance ne sera pas parmi vous, adieu la pauvre Charité, elle est défunte. Mais, tant que cette sainte pratique sera dans la Compagnie, elle fera bien. Et une marque pour connaître qu’une sœur a la vertu d’obéissance, c’est si elle n’a point de répugnance à faire ce que ses supérieurs lui ordonnent, si elle est prête à aller partout, à en revenir quand on le veut, si elle n’est point attachée à ce qu’elle fait, quand on lui ordonne de le quitter. Voilà une vraie marque. Mais trouver à redire à ce que ses supérieurs disent, murmurer de leurs procédés, dire que telle chose est mal ordonnée, c’est là une marque de désobéissance.
Or, mes sœurs, tant que la Compagnie aura cette sainte vertu, elle subsistera ; mais, quand elle ne l’aura plus, elle défaudra. Car comme l’église ne subsiste que par l’obéissance des évêques au Pape, des curés aux évêques, et ainsi du reste, tout de même toutes les communautés, et particulièrement la vôtre, ne peuvent persévérer qu’avec cette obéissance des inférieurs aux supérieurs, surtout des anciennes. Oh ! anciennes, combien vous devez prendre garde de bien édifier les plus
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nouvelles ! Quoique toutes y doivent prendre garde, néanmoins celles qui sont plus avancées y sont encore plus obligées ; car voici ce que l’on dit : "Ma sœur telle fait bien cela ; je le ferai donc aussi ; s’il y avait du mal, elle ne le ferait pas." Voilà, mes sœurs, ce que les nouvelles diront.
Ma sœur, quelles marques du vice contraire à cette vertu ?
— Mon Père, il me semble que c’est l’attache à notre propre volonté qui nous empêche de suivre celle de Dieu et des supérieurs.
— Bien dit, ma fille. C’est l’attache à sa propre volonté. L’on me dit d’aller ici ou là, et je suis si attaché à ma propre volonté que je n’y veux pas aller ; l’on me défend de faire telle chose, et je veux la faire, parce que je crois que cette défense n’est pas juste. Quand on en est là, c’est la ruine des communautés.
Et vous, ma sœur, avez-vous quelque raison pour vous obliger à l’obéissance ?
La sœur répondit à peu près la même chose et de plus dit que nous étions venues dans la Compagnie pour obéir ; que, puisque telle avait été notre intention au commencement, nous devions continuer dans cette pratique, et qu’un moyen pour nous y aider est de nous demander souvent pourquoi nous sommes venues dans la Compagnie.
— Oh ! bien dit, ma fille ! C’est un bon moyen pour nous exciter à la pratique de cette sainte vertu. Saint Bernard se faisait souvent la même demande, principalement quand il sentait quelque répugnance à la pratique de la vertu. Il s’interrogeait, disant : "Bernard, Bernard, pourquoi es-tu entré en religion ? Est-ce pour commander ? Est-ce pour faire ta volonté, ou pour te délicater ? Rien moins que cela. C’est pour obéir ; c’est pour renoncer à ta propre volonté et pour ne te pas épargner."
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Voilà, mes sœurs, ce que ce grand saint se disait pour s’exciter à son devoir, et ce que nous devrions faire tant que nous sommes. Oh ! c’est un grand moyen, pour avancer dans la vertu, de nous demander souvent : Françoise, Jeanne, Marie, pourquoi es-tu venue ici ? Est-ce pour faire ta volonté, vivre à ta liberté ? Oh ! non, tu n’as pas eu ce dessein quand tu as quitté le monde, ou, si tu l’avais eu, tu te serais trompée. Puis donc que je suis venue pour servir Dieu en la manière qu’il le demande, pourquoi ne le ferais-je pas ?
O mes sœurs, c’est une grande folie d’être venues dans un lieu pour obéir, et puis après n’en vouloir rien faire. Les artisans vont à l’ouvrage pour travailler, les écoliers à l’école pour apprendre ; et vous, vous seriez venues ici pour ne rien faire, ou au moins pour ne faire que ce que vous voulez et comme vous le voulez ! Si cela est, craignez que Dieu ne vous ôte ses grâces pour les donner à d’autres plus fidèles que vous. C’est pourquoi résolvons-nous dès cette heure à faire tout par obéissance et disons en nous-mêmes : "Quoi ! mon Dieu, vous m’avez fait cette faveur de me mettre dans une Compagnie qui a l’honneur de vous appartenir, pour obéir à ceux que vous avez établis pour me conduire et il sera dit que je ferai tout le contraire ! Quoi ! mon âme, les écoliers vont-ils à l’école pour devenir des bêtes ? Au contraire, ils y vont pour apprendre et s’y emploient de tout leur pouvoir ; et toi tu ne feras pas ton devoir pour plaire à ton Dieu ! Oh ! désormais je veux être plus fervente pour faire ce qu’il demandera de moi.".
Oh bien ! mes filles, je suis bien aise d’avoir entendu vos pensées là-dessus. Mais, avant que de passer plus avant, il faut savoir que nous sommes composés de deux hommes : d’Adam, qui, de juste qu’il était, est devenu pécheur par sa désobéissance et a été dépouillé
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de tous les dons de la grâce que Dieu lui avait donnés ; de Jésus-Christ, qui est venu pour sauver ceux qui s’étaient perdus par leur propre volonté. Je répète ceci : nous avons en nous deux esprits, l’un du vieil homme, l’autre du nouveau. Le premier a voulu faire sa propre volonté et se rendre indépendant de Dieu même ; témoin ce que le serpent lui dit : "Vous serez comme Dieu" ; et, ce faisant, il nous a tous perdus avec lui. Le nouvel Adam, Jésus-Christ, est venu du Ciel en terre pour se faire obéissant et tout contraire au premier. Voyez la différence qu’il y a entre ces deux. Le nouveau cherche à faire la volonté de son Père, le vieux à faire la sienne ; le nouveau se soumet même à ses inférieurs, le vieux ne se veut pas soumettre à son Créateur ; enfin le nouveau ne cherche qu’à rompre sa propre volonté, ce qu’il nous a bien enseigné au jardin des Olives, et le vieil Adam cherche à faire la sienne propre.
Or, une personne qui aime l’obéissance, qui rompt sa volonté, marque qu’elle a l’esprit de Notre-Seigneur. Voulez-vous savoir si une sœur de la Charité a l’esprit du nouvel Adam, voyez si elle est bien obéissante ; car en voilà une vraie marque. Mais, si elle aime à faire sa volonté en toutes ses actions, voilà la marque de l’esprit du vieil Adam, ou plutôt la marque de l’esprit du diable ; et il ne faudrait que se persuader bien cette vérité pour ne jamais rien faire par ce maudit esprit diabolique, qui n’est autre que la propre volonté. Voilà donc la première raison pour nous obliger à la pratique de la sainte obéissance : c’est que les sœurs qui aiment l’obéissance ont l’esprit de Notre-Seigneur.
La deuxième, c’est qu’il y a double mérite à faire de bonnes actions par obéissance. C’est si assuré qu’il n’est pas permis d’en douter. Et non seulement les bonnes œuvres acquièrent une nouvelle beauté mais les indifférentes deviennent méritoires, étant faites par obéissance.
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Par exemple, quand vous allez servir les pauvres, c’est une bonne œuvre, qui d’elle-même est méritoire. Or, si vous la faites par obéissance, c’est double mérite ; c’est comme un beau relief qui la rend plus éclatante ; c’est comme qui ajouterait des pierres précieuses sur d’autres pierres précieuses.
Imaginez-vous, pour bien entendre ceci, que l’on vous fait un habit de beau taffetas. Quand il n’y aurait point d’autre étoffe, c’est toujours un bel habit. Or, si à ce beau taffetas on en ajoute un autre ce sont deux taffetas ensemble. Voilà qui le rend bien plus beau que devant. Mais ajoutez à tout cela un beau passement d’or, voilà deux beautés : l’étoffe et l’or. Or, mes sœurs, il en va de même à l’égard des œuvres faites par obéissance. Quelle consolation aux Filles de la Charité ! Vous ne faites qu’une action et vous avez deux sortes de récompenses.
Il y a plus. Comme je vous ai déjà dit, faire une œuvre indifférente, comme boire, manger, se reposer, se récréer, ces œuvres-là, qui ne sont rien, l’obéissance les rend méritoires et plus agréables à Dieu que des bonnes, faites sans obéissance. C’est une pierre philosophale. Tout ce qu’elle touche devient or. Les bonnes œuvres faites sans cette vertu ne sont point agréables à Dieu. C’est un grand sujet de ne rien faire sans obéissance. J’ai connu des personnes de condition qui ne faisaient rien sans obéissance. Un conseiller de la cour, qui a été huguenot, a tant aimé l’obéissance depuis sa conversion qu’il demandait à son laquais, quand il avait quelque chose à faire pour avoir le bien de faire ses actions par obéissance. Quand il fallait aller quelque part, il lui demandait s’il fallait aller par un tel chemin. O mes sœurs, un homme du monde a fait cela ! Quelle confusion pour nous, qui avons tant
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de moyens de nous avancer dans la vertu et y sommes si négligents !
Mon Dieu ! qu’il y a de pauvres Filles de la Charité qui perdent beaucoup par leur faute ! Elles servent les pauvres, vont et viennent, se tuent pour ne rien faire, quand elles suivent leur propre volonté. Mes sœurs, faites tout ce qu’il vous plaira, toutes vos meilleures actions ne vous seront point méritoires sans cette vertu. Il faut bien dire qu’il y a de grands biens dans l’obéissance, puisque le Fils de Dieu a voulu faire tout par obéissance et s’y est tellement soumis qu’il a mieux aimé mourir que manquer à l’obéissance ; et, au contraire, il y a de grands maux dans le vice opposé.
Il est dit dans la sainte écriture que, quand Saül voulut livrer la bataille, il désira offrir un sacrifice à Dieu pour obtenir la victoire. Il eût bien désiré que le prophète vînt pour l’offrir en personne ; mais, le prophète ne venant pas, il l’offrit lui-même. Et parce qu’il n’était pas ordonné de Dieu pour cet office, son sacrifice ne lui fut point agréable ; et il fut réprouvé de Dieu, comme ayant agi sans obéissance. Au même instant qu’il eut fait cette action de sa propre volonté, Dieu fit élire un autre roi en sa place ; et l’écriture dit qu’il fut réprouvé. Ce qui fait voir que les bonnes œuvres faites de son propre mouvement et sans obéissance sont inutiles et même dommageables.
Si cet exemple ne vous fait craindre ce malheur, je ne sais ce qui vous pourrait toucher. Quoi ! pour avoir fait une bonne œuvre pour l’amour de Dieu ce roi a été réprouvé ! Que ne devons-nous pas craindre s’il s’en trouvait dans la Compagnie qui fussent attachées à leur propre volonté ! Ah ! c’est un démon, car il n’y aurait ni démon, ni enfer, s’il n’y avait point de propre volonté.
Il y en aura qui voudront jeûner pour satisfaire à leur désir et caprice, pour être estimées plus vertueuses
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que les autres ; car, quand on fait des singularités, c’est d’ordinaire pour être estimé. D’autres voudront aller voir ce pauvre. Qu’on le leur permette ou non, parce qu’elles veulent, elles iront. Les autres diront plusieurs prières sans permission. Ce sont des sacrifices qui sont bons d’eux-mêmes ; mais, parce que la propre volonté s’y trouve, Dieu n’en veut point. Disons à cette heure, et je le veux dire avec vous : "O mon Dieu, si le vieil Adam veut que je fasse ma propre volonté, Jésus-Christ veut, au contraire, que je suive celle de mes supérieurs. C’est ce que je ferai ci-après, moyennant votre grâce, que je vous demande pour cela."
Une autre raison, c’est que, si vous faites tout par obéissance, vous êtes assurées d’accomplir la volonté de Dieu. Il n’en faut point douter, puisqu’il a dit : "Qui vous obéit m’obéit" (1). Et par conséquent qui vous désobéit me désobéit. Oh ! quelle consolation aux bonnes âmes affectionnées à cette sainte vertu d’être assurées de faire la volonté de Dieu ! Consolez-vous, vous qui êtes fidèles à l’obéissance. Mais, pour vous qui vous trouvez dans l’esprit contraire, qui ne vous portez à l’obéissance sinon en tant que ce qu’on vous ordonne est conforme à votre humeur, ce qui se voit quand l’on n’obéit qu’en certaines choses et non aux autres, oh ! craignez qu’au lieu d’avoir fait la volonté de Dieu, vous n’ayez fait la vôtre propre, ou pour mieux dire, celle du diable !
Vous me pourrez dire : "Comment est-ce que nous faisons la volonté de Dieu, puisque c’est celle de ma supérieure, ou d’une sœur qui n’est pas plus que moi, qui est une pauvre fille des champs, venue longtemps après moi dans la Compagnie ?" N’importe ! Sitôt que
1) évangile de saint Luc X.16.
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cette sœur a reçu le pouvoir de vous ordonner, vous faites la volonté de Dieu quand vous lui obéissez.
"Mais c’est une fille qui n’a rien de plus que moi, qui n’a pas grand esprit et qui n’est pas selon mon humeur." Vous êtes obligées de vous soumettre. C’est un Dieu qui le dit, et c’est un article de foi dont il ne faut point douter ; et si vous manquez à cela, vous offensez Dieu.
Je m’assure que vous dites toutes : "Hélas ! je ne pensais pas à cela quand on m’ordonnait quelque chose, car j’aurais été bien plus prompte à obéir. Je vois que la vertu d’obéissance est si agréable à vos yeux, ô mon Dieu, que toutes les actions faites par cette vertu acquièrent une nouvelle beauté et un relief qui les rend fort agréables à mon Sauveur. C’est tout de bon que je désire que vous me fassiez la grâce de ne faire jamais rien que par obéissance ; et j’aurai cette assurance de faire toujours votre sainte volonté."
Monsieur, voilà un point. Mais, donnez-nous les marques d’une fille bien obéissante. — Mes sœurs, une marque de l’obéissance, c’est lorsqu’on fait tout ce qui est ordonné. Une fille qui ne fait que ce qu’elle veut et ce qui lui plaît, qui dit : "Je ne veux pas faire telle chose parce qu’elle ne me plaît pas", ou bien qui la fait à sa manière, qui se soumet, mais dit : "Je ferai ceci ou cela, quoique je voie bien que c’est inutile", cette fille-là a un esprit désobéissant.
Quand le Père éternel voulut envoyer son Fils en terre, il lui proposa toutes les choses qu’il devait faire et souffrir. Vous savez la vie de Notre-Seigneur, combien elle a été pleine de souffrances. Son Père lui dit : "Je permettrai que vous soyez méprisé et rejeté de tout le monde, qu’un Hérode vous fasse fuir dès votre bas âge, que vous soyez tenu pour un idiot, que vous receviez des malédictions pour vos œuvres miraculeuses ;
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bref je permettrai que toutes les créatures se révoltent contre vous."
Voilà ce que le Père éternel proposa à son Fils, qui lui dit : "Mon Père, je ferai tout ce que vous me commandez." Ce qui nous montre qu’il faut obéir en toutes choses généralement.
Il y en a qui veulent bien obéir en chose facile à faire et conforme à leur caprice. Ce n’est pas assez. Il faut obéir en toutes choses et à tous ceux qui ont ordre de nous commander. Il suffit que nous sachions qu’ils ont reçu ce pouvoir, pour nous soumettre à tous.
Voilà la seconde marque d’une parfaite obéissance : se soumettre à toutes sortes de supérieurs, à une sœur qui n’a pas tant d’apparence aussi bien qu’à une autre qui nous revient mieux. Et non seulement cette vertu fait qu’on se soumet à ses supérieurs, mais encore à ses égaux et inférieurs, tenant tout le monde pour nos supérieurs. C’est ce que saint Paul nous ordonne.
Une autre marque est d’obéir ponctuellement, c’est-à-dire faire la chose tout comme on nous l’a ordonnée. Il y en a qui font, à la vérité, ce que leurs supérieurs leur ont dit, mais à demi. Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir pour obéir parfaitement.
De plus, l’obéissance doit être volontaire et non de contrainte et à regret. Une chose se présente-t-elle à faire, il faut l’embrasser de bon cœur et se déclarer toute prête, en sorte que la joie intérieure que l’on éprouve à obéir paraisse sur notre visage et en notre maintien.
La cinquième marque d’une parfaite obéissance, c’est quand on suit l’intention de ceux qui nous ont ordonné la chose. Par exemple, on vous envoie pour quelque affaire, et voilà qu’il se présente une difficulté dans l’exécution ; comment faire pour en sortir ? Regardez l’intention de la supérieure et suivez-la, sans dire qu’il serait mieux autrement ni consulter votre caprice.