Entretiens aux Filles de la Charité (page 6)
"Je sais bien, mon bon ami, que votre pauvreté augmentera bien vos peines à cause des incommodités qu’en recevront votre femme et vos enfants ; mais, pour adoucir ces pensées-là, songez à la pauvreté du Fils de Dieu et de sa sainte Mère, qui n’avait pas de quoi se loger quand il vint au monde ; lui-même a dit qu’il n’avait pas où reposer son sacré chef. O mon frère, que cela est de grande consolation !" — Mon frère, une chose qui vous doit consoler en votre mal, c’est que, encore qu’il soit bien grand, ce n’est rien en comparaison de celui que Notre-Seigneur a souffert pour vous en croix. Si vous le souffrez patiemment et pour l’amour de Dieu, il vous augmentera la gloire que vous aurez dans le ciel. Ce mal passera et la consolation d’avoir souffert pour l’amour de Dieu, de vous être conformé à sa volonté vous demeurera, et il vous aimera davantage." —" Voyez-vous, mon frère, cette maladie, que Dieu vous a envoyée vous aidera peut-être à éviter les peines de l’enfer, qui dureront
- 65 -
une éternité. Soyez assuré qu’elle diminuera beaucoup celles que vous auriez à souffrir au purgatoire pour vos péchés, mais à une condition : c’est que vous en fassiez bon usage et l’enduriez pour l’amour de Dieu. Au contraire, vous perdrez beaucoup si vous vous impatientez en votre mal ; je ne dis pas : si vous vous plaignez, car la plainte n’est pas une impatience."
Une sœur remarqua qu’il était bon, en entrant dans la chambre des malades, de voir en eux Notre-Seigneur en croix, et de leur dire que leur lit devait leur représenter la croix de Notre-Seigneur, sur laquelle ils souffrent avec lui.
Réflexions d’une autre sœur. — Si le malade témoigne quelque petit mécontentement, lui représenter que, quand nous sommes malades, c’est par la permission de Dieu, et que, dans cet état, nous devons nous demander ce que nous voudrions, au moment de la mort, avoir fait en notre vie, et essayer de réparer tous nos péchés en cette maladie par la conformité à la volonté de Dieu, la patience à endurer la pauvreté et les douleurs que nous ressentons et l’union de nos souffrances à celles de Jésus en croix.
Une autre sœur. — Porter le malade à faire bon usage de la maladie, en lui montrant que son mal est permis par Dieu, son créateur, qu’il doit adorer, aimer et auquel il doit se soumettre. Cette sœur a témoigné grande reconnaissance de ce que, par sa grâce, Dieu l’a choisie pour le faire connaître et aimer et pour imiter en cela la conduite de son Fils sur terre.
La plupart des sœurs ont remarqué qu’elles doivent, sitôt qu’elles commencent à servir les pauvres malades, les aider à profiter de leur état, et, pour cela, leur représenter que, si nous sommes en péché mortel, tout ce que nous faisons et endurons ne saurait être agréable à Dieu, nous perdons beaucoup de mérites, toutes nos souffrances
- 66 -
et nos peines deviennent inutiles. S’informer ensuite du temps de leurs dernières confession et communion, et montrer que la grâce de Dieu est la vie de l’âme, comme la nourriture est la vie du corps, et que, si nous étions longtemps sans manger, notre corps cesserait de vivre.
11. — CONFéRENCE DE JUIN 1642
SUR L’OBéISSANCE
Mes très chères sœurs, notre entretien d’aujourd’hui sera d’un sujet des plus importants qu’il y ait pour votre perfection, la très sainte obéissance, vertu tant agréable à Dieu, que le Saint-Esprit a dit, par les Pères de l’église, que l’obéissance valait mieux que le sacrifice, et qu’il a voulu que son Fils la pratiquât trente ans durant sur terre, jusques à la mort. Oui, Jésus-Christ a préféré la sainte obéissance à sa vie même. N’a-t-il pas dit à saint Pierre, qui voulait empêcher les Juifs de le prendre : "Ne voulez-vous pas que je fasse la volonté de Dieu mon Père, qui est d’obéir aux soldats, à Pilate et aux bourreaux ? Et si ce n’était pour l’accomplissement de cette très sainte volonté, des légions d’anges ne me viendraient-ils pas bien délivrer ?" (1). O sainte vertu ! Mes filles, vous ne serez agréables à Dieu qu’en tant que vous serez obéissantes.
Mais savez-vous comment il faut pratiquer cette vertu ? En beaucoup de rencontres, car nous devons obéissance au Saint-Père, aux évêques, aux curés, à nos confesseurs, directeurs et supérieurs, au roi, aux magistrats. Et tous ceux qui tiennent lieu de supérieurs sont aussi obligés à
Entretien 11. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.
1). Saint Matthieu XXVI, 52-54)
- 67 -
l’obéissance. Moi, chétif que je suis, j’y suis obligé de telle sorte que, si ceux qui me peuvent commander m’envoyaient aux extrémités de la terre, je serais obligé d’y aller ; au reste, par la miséricorde de Dieu, j’aimerais mieux mourir qu’y manquer.
Nous sommes encore obligés d’obéir à nos règles et à la divine Providence ; et vous, aux dames officières de la Charité.
O mes filles, si vous saviez combien l’obéissance est nécessaire aux Filles de la Charité ! Oui, je vous le dis, elle leur est plus nécessaire qu’à toute autre communauté. Qu’est-ce qui vous peut tenir au service de Dieu et en votre sainte vocation sinon l’obéissance ? Savez-vous ce qu’est pour vous l’obéissance ? Elle vous sert comme un bateau à ceux qui sont sur la mer. Le bateau enserre ceux qui sont dedans et les conduit au port. Si le bateau se rompt et se fracasse en pleine mer, tous ceux qui sont dedans périssent. Il en est ainsi de vous autres, mes chères sœurs : tant que vous serez dans une exacte obéissance à vos supérieurs, à votre règle et à la divine Providence, vous irez directement à Dieu ; mais, si vous vous en tirez vous ferez naufrage assurément. Vous n’avez pas des occasions d’obéir au Saint-Père, aux évêques, ni aux magistrats, mais bien à vos supérieurs. Mais voyons comme il convient d’obéir et ce que c’est que la vraie obéissance.
Il faut obéir volontairement, ponctuellement, gaiement, promptement, avec jugement et principalement pour le bon plaisir de Dieu.
Vous devez une entière obéissance à votre directeur. Et puisque Dieu m’a donné en quelque manière votre direction à moi, indigne que je suis, vous êtes obligées à ce que je vous ordonne. A celles d’entre vous que je connais (il y en a quantité) j’ai recommandé de se contenter, dans les confessions ordinaires, de l’accusation de
- 68 -
trois péchés ; car, par la miséricorde de Dieu, j’ose le dire, aucune de celles que j’ai confessées ne fait de péché mortel ; et en ce cas, l’accusation des trois péchés véniels qui vous feront le plus de honte suffit. Votre mémoire aura plus de facilité à les retenir, et il vous sera plus aisé de faire sur chacun les actes de contrition ou d’attrition et de prendre la résolution de vous en corriger. Si vous vous accusiez d’un grand nombre de péchés, comment pourriez-vous arriver à les détester tous et à vous en faire quittes ? O mes sœurs, vous ne le pourriez pas. Pratiquez donc l’obéissance en ce point, et cet acte vous vaudra la miséricorde de Dieu pour l’amendement des péchés que vous n’accusez pas par obéissance.
Il y a quelque temps, j’eus une consolation très grande en ce sujet. Un des plus grands serviteurs de Dieu que je connaisse me disait de nos sœurs d’Angers : "Monsieur, je ne vois personne qui se confesse mieux que vos bonnes sœurs de l’hôpital. Elles ont incontinent fait ; mais cela paraît partir d’un cœur vraiment pénitent. Elles s’accusent si amèrement et promptement que l’on voit bien qu’elles ne cherchent que la grâce de Dieu." Il leur a été imposé la même pratique qu’à vous, mes sœurs. Soyez obéissantes en ce point, je vous prie.
Vous êtes obligées d’obéir à vos confesseurs en ce qui concerne la confession, comme l’accomplissement des pénitences, les moyens pour vous garder d’offenser Dieu, mais non pas en choses qui seraient mal. Aussi n’ont-ils garde de vous rien commander de la sorte, ni de vous rien conseiller contre vos règles, car, en ce cas, vous ne seriez pas obligées de leur obéir.
Vous êtes encore obligées d’obéir à vos sœurs supérieures. A ce mot, mes filles, il me souvient de vous dire qu’un de ces jours, étant en un monastère de filles, celui des Annonciades, ce me semble, je vis que leur supérieure était appelée ancelle. Cela me fit songer à vous.
- 69 -
Ce mot d’ancelle, mes chères sœurs, vient du mot ancilla qui veut dire servante ; et c’est la qualité que la sainte Vierge prit quand elle donna son consentement à l’ange pour l’accomplissement de la volonté de Dieu au mystère de l’Incarnation de son Fils ; ce qui m’a fait penser, mes chères sœurs, que dorénavant, au lieu d’appeler les sœurs supérieures de ce nom de supérieure, nous n’userons plus que de ce mot de sœur servante. Que vous en semble ? dit ce très cher Père à quelques-unes des sœurs. Et sa proposition fut agréée.
Il dit encore :
C’est ainsi que le Saint-Père s’est qualifié, et toutes ses expéditions portent ces mots : "Urbain, serviteur des serviteurs de Jésus-Christ." Et même les supérieures de la Compagnie de l’Hôtel-Dieu ont, au commencement de leur établissement, pris ce nom. Ce fut le désir de la bonne présidente Goussault.
Doncques, mes très chères sœurs, vous devez obéissance à celle d’entre vous qui aura cette charge, en tout ce qui concerne le service des pauvres et la pratique de vos règles.
Vous devez encore obéissance à la conduite de la divine Providence, agréant et recevant de la main de Dieu tout ce qui vous est commandé.
Mais, mes filles, voyons quelles raisons nous avons d’obéir.
La première est que l’obéissance est si agréable à Dieu, qu’il nous a fait dire par les saints Pères de l’église qu’elle valait mieux que le sacrifice. Or, mes chères sœurs, vous n’ignorez pas la grandeur du sacrifice, puisque de tout temps Dieu se le fait offrir pour apaiser sa divine justice, justement irritée contre l’homme à cause de ses péchés ; et puisqu’il dit, par la voix de l’église, que l’obéissance vaut encore mieux, voyez quelle estime vous en devez faire.
- 70 -
Une autre raison, c’est que le Fils de Dieu a voulu s’y assujettir et l’a parfaitement bien pratiquée trente années durant, et la sainte Vierge, toute sa vie, avec saint Joseph. Et il est dit du Fils de Dieu qu’il a été obéissant jusques à la mort de la croix. O mes filles, quel plus puissant motif voudriez-vous pour aimer et pratiquer la sainte obéissance !
Un motif encore d’aimer l’obéissance, c’est que d’ordinaire nous nous illusionnons nous-mêmes, et nous laissons aveugler par nos passions, en sorte que nous avons besoin de conduite pour faire le bien. Croyez-moi, mes chères sœurs, l’obéissance doit être votre principale vertu.
Mais, mes filles, comment faut-il obéir ? Promptement, gaiement avec jugement et, c’est le principal, pour plaire à Dieu. En obéissant pensez : "J’agrée à Dieu", ou, cela revient au même : "Je fais plaisir à Dieu." O mes filles, penser que l’on fait plaisir à Dieu, n’est-ce pas un moyen pour nous faciliter les répugnances que nous aurions à obéir ?
Il faut que l’obéissance soit prompte, car, mes filles, aller pesamment, retarder, cela diminue beaucoup le mérite de cette vertu malédifie vos égales et contriste les supérieurs ; d’où il peut arriver que celle qui vous a commandé aimerait mieux faire ce qu’elle vous dit, et quelquefois le fait. Soyez donc, mes chères sœurs, bien promptes à obéir. L’exemple de la sainte Vierge venant à Bethléem et fuyant en égypte vous doit servir d’exemple.
Il faut encore que votre obéissance soit rendue volontairement et non par force, ni par crainte de déplaire, ou d’être reprises. Et si vous sentez un peu de répugnance, comme cela se peut, oui, mes filles, cela se peut, il faut surmonter ces répugnances courageusement ; autrement, votre obéissance serait sans mérite.
- 71 -
Il faut aussi que l’obéissance soit accompagnée de soumission de jugement. Qu’est-ce à dire, mes sœurs, avec "soumission de jugement" ? C’est faire ce qui vous est ordonné, avec la créance que ce sera mieux, quoiqu’il vous semble que ce que l’on vous commande ne soit pas si bien que ce que vous pensez et ce sera mieux parce que la sainte obéissance est agréable à Dieu. Souvent, mes filles notre jugement est aveugle, et la connaissance du mieux nous est cachée, comme le sont quelquefois les rayons du soleil par quelque nuage qui s’y oppose ; ce n’est pas que le rayon ne soit pas, il ne paraît pas pour un temps. Ainsi arrive-t-il que la connaissance du mieux nous est cachée par la préoccupation de quelque passion ; ce qui nous fait bien connaître que la plus grande sûreté est de suivre l’obéissance.
La principale fin de votre obéissance, mes chères sœurs, doit être de plaire à Dieu. Oh ! quel bonheur pour une pauvre chétive créature de pouvoir plaire à Dieu ! N’est-ce pas un grand bonheur ? Quoi que vous fassiez par obéissance, cela lui est très agréable, puisque c’est se plier à sa volonté ; ce qui est l’exercice des bienheureux. Au contraire, si vous écoutez votre propre volonté, même dans les choses les meilleures du monde, vous vous mettez en danger de suivre la volonté du diable, qui, se changeant en ange de lumière nous excite au bien pour nous porter à quelque mal Aimez donc mes chères sœurs, à plaire à Dieu par votre obéissance.
Vos pratiques d’obéissance sont pour l’ordinaire à l’égard de la sœur qui est avec vous dans les paroisses. Ne regardez pas, mes chères sœurs, si cette sœur vous agrée. Quelquefois la tentation et votre propre volonté vous suggéreront que, si c’était une autre sœur, bien volontiers vous lui obéiriez ; mais, direz-vous, "celle-là
- 72 -
est si maussade, elle me parle si grossièrement, que je n’ai nulle facilité à lui obéir". O mes chères sœurs, prenez bien garde que cette pensée ne s’arrête en votre esprit ; représentez-vous que Jésus-Christ lui-même ou la sainte Vierge, veulent que vous vous souveniez de ce que je vous ai dit, qu’en obéissant à votre sœur vous faites plaisir à Dieu, et assurément cette soumission et obéissance, qui vous était si difficile, vous sera rendue facile.
Il vous viendra encore en pensée : "Elle est de si mauvaise humeur que ce qu’elle dit de faire un jour, elle n’en veut plus un autre jour" O mes filles, ne vous en étonnez pas. Si Job se plaignait à Dieu de ce que souvent il se sentait contraire à lui-même, de telle sorte que, ce qu’il voulait le matin lui était à dégoût le soir, pourquoi vous autres, de si différentes humeurs, n’auriez-vous pas les mêmes peines ? Mais savez-vous ce qui accommode tout ? Un peu de support. Prenez garde, mes chères sœurs, que vos répugnances, quand une sœur vous commande quelque chose, ne vous portent à répondre : "Faites-le vous-même." O mes chères sœurs, quel mot ! Faites-le vous-même ! Mot d’enfer, de désordre et de désunion ! C’est un mot de malheur ! Faites-le vous-même ! Ce mot ne doit jamais sortir de la bouche d’une Fille de la Charité.
M. Vincent insista tant sur ce mot, qu’il nous fit bien connaître que sa signification était très dangereuse.
L’obéissance que vous devez a vos règles vous est aussi de très grande importance. Vous leur devez obéissance dès le jour de votre entrée en la Compagnie, car vous n’y avez pas été admises sans avoir dit que vous le vouliez. L’on vous donne d’ordinaire assez de temps pour y penser ; l’on ne vous en cèle rien. C’est pourquoi, mes chères sœurs, vous devez être extrêmement ponctuelles,
- 73 -
faire cas de tous les avertissements et aller à point nommé aux lieux où la cloche vous appelle pour les exercices, car manquer à un exercice, c’est manquer à tout, comme contrevenir à un commandement, c’est faillir contre tous. Et prenez garde ; si aujourd’hui vous négligez la pratique d’un point de vos règles, demain vous manquerez à deux, puis à trois, et enfin Dieu retirera sa grâce ; et c’est de là souvent que viennent les tiédeurs, les dégoûts de la vocation ; enfin Dieu dédaigne de nous regarder, et nous le méritons bien. Ce bon Dieu ne veut pas que nous donnions satisfaction à d’autres, au préjudice de l’amour que nous lui devons, comme les époux terrestres, qui ne veulent pas que leurs femmes fassent les doux yeux à d’autres qu’à eux. Et il nous enseigne cette vérité, disant qu’il est un Dieu jaloux. Oui, mes filles, c’est un Dieu jaloux et l’époux de nos âmes. Il n’est pas bon de l’irriter.
Une sœur demanda s’il valait mieux obéir aux dames officières, quand elles veulent ce que la sœur ne veut pas.
En ce cas, mes filles, ne vous mettez point en danger de fâcher ces bonnes dames les officières, car sans difficulté vous devez faire ce que vous ordonne la sœur de la maison. Pourvoyez vos pauvres malades de tout ce qui leur est nécessaire et allez où l’obéissance vous appelle, sans leur en parler. Et pour venir aux assemblées, ô mes sœurs, n’y manquez jamais, non pas même pour aller au sermon, car, quoiqu’il soit très bon d’entendre des sermons, néanmoins vous devez préférer ces assemblées, qui ne se font que pour vous enseigner ce que vous êtes obligées de faire ; et tout ce qui s’y dit est pour vous toutes et pour chacune en particulier, ce qui n’est pas des sermons. Je ne dis pas que vous ne les deviez entendre quand vous le pouvez, mais seulement
- 74 -
que, les jours des assemblées, vous devez préférer vous trouver ici.
Savez-vous comme il vous faut pratiquer l’obéissance à la très sainte Providence ? O mes chères sœurs, soyez-y bien exactes quand vous avez occasion de changer de demeure, pensant que c’est cette divine Providence qui l’ordonne, et ne dites jamais : "C’est telle sœur, c’est telle rencontre qui me fait sortir de ce lieu-là" Croyez au contraire, que c’est le soin de la divine Providence pour vous.
Je ne sais si c’est en cet entretien-ci et en ce sujet que Monsieur Vincent nous dit :
O mes filles, vous devez avoir si grande dévotion, si grande confiance et si grand amour envers cette divine Providence que, si elle-même ne vous avait point donné ce beau nom de Filles de la Charité, qu’il ne faut jamais changer, vous devriez porter celui de Filles de la Providence, car c’est elle qui vous a fait éclore.
Vous devez encore pratiquer l’obéissance à la divine Providence ès incommodités que vous rencontrez et changements que je vous ai dits, persuadées que c’est elle qui permet ces incommodités pour votre plus grand bien. Et ainsi vous les aimerez et ne serez point troublées pour aucune peine qui vous puisse arriver.
Que chacune examine en quoi elle a manqué pour la pratique de l’obéissance, et vous trouverez en vous bien des fautes. O mes filles, ce sont pratiques bien importantes, et vous devez vous y appliquer plus sérieusement que vous n’avez fait dans le passé. Avant cet entretien, j’ai parlé à trois sœurs, qui m’ont témoigné avoir bien failli en ce sujet et vouloir s’en humilier devant la Compagnie.
Et M. Vincent les appela l’une après l’autre ; elles demandèrent pardon à Dieu et à la Compagnie des fautes
- 75 -
qu’elles avaient faites dont le monde avait eu connaissance et s’était malédifié, et promirent, avec la grâce de Dieu, de se corriger.
Monsieur Vincent continua en ces termes :
Mes sœurs, il s’est remarqué d’autres fautes de très grande importance en la Compagnie, et vous ne travaillez pas assez à vous en corriger. Vous avez pour la plupart avoué que vos péchés étaient cause de la chute de votre plancher, et moi avec vous, le plus misérable pécheur de tous, et vous avez en particulier reconnu toutes que la plus grande faute qui était parmi vous était la désunion. Un corps ne peut être bien parfait si l’union n’y est entière. Ne faut-il pas, mes sœurs, qu’en un corps humain la tête fît sa fonction, les bras et jambes la leur ? Si les bras voulaient marcher et les autres membre s’appliquer à un autre office qu’au leur, ce serait un corps mal fait sans ordre ni accord. Il en est de même, mes filles, quand deux sœurs ne sont pas bien unies ensemble. Ne voyez-vous pas que si la tête est malade, les autres membres la supportent ? Ainsi faut-il qu’il en soit de vous autres : vous supporter les unes les autres en vos défauts, pensant que, si aujourd’hui vous avez supporté quel qu’une de vos sœurs, soit en ses infirmités corporelles, soit en quelque humeur fâcheuse, demain cette sœur, ou une autre, vous supporter pareillement.
Une autre grande faute, c’est que, quand vous avez quelque difficulté, au lieu de la déclarer à nous ou à la sœur de la maison vous allez vous plaindre à celle de vos sœurs qui peut-être sera aussi mécontente que vous, ou incapable de vous soulager.
Il y avait encore d’autres fautes, dont je ne me souviens pas.
Or sus, continua Monsieur Vincent, mes chères sœurs,
- 76 -
n’avouez-vous pas que la plupart d’entre vous sont tombées en ces fautes ?
Nous nous mîmes à genoux, et quelques-unes avouèrent leurs torts, et nous promîmes d’être plus exactes à l’avenir. Alors Monsieur Vincent demanda cette grâce à Dieu pour la Compagnie et ajouta :
Mes filles, M. Portail m’a fait penser à une chose qui vous sera je crois, utile et agréable ; c’est de faire une conférence sur vos sœurs trépassées depuis que votre Compagnie a pris commencement. Ce sera le premier sujet de notre assemblée, Dieu aidant, dans quinze jours. Je vous prie de vous y disposer par deux oraisons que vous ferez à cette intention l’une dès demain, puisque vous en aurez la mémoire toute fraîche et l’autre chez vous, le matin, dès que vous serez prévenues du jour de l’assemblée.
Le sujet sera celui-ci. Premier point, du profit que pourra tirer la Compagnie de s’entretenir des vertus desdites sœurs tant en leur vie qu’en leur mort ; second point, se rappeler et dire les vertus qui ont paru et excellé en elles ; troisième point, travailler à pratiquer ces mêmes vertus, à leur imitation, pour l’amour de Dieu.
Dieu soit béni, mes chères sœurs ! Je supplie sa bonté de vous faire à toutes la grâce d’aimer la sainte obéissance, de la pratiquer à l’imitation de son Fils, à l’égard de vos supérieurs, de vos règles et de la sainte Providence, et de vous donner à cet effet la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
- 77 -
12. — CONFéRENCE DE JUILLET (1642) (1)
SUR LES VERTUS DE MARGUERITE NASEAU
Mémoire de ce qui a été dit en l’entretien que M. Vincent fit faire en sa présence aux Filles de la Charité sur le sujet des huit premières sœurs décédées, dont le premier point se trouve écrit dans l’original.
Deuxième point, qui consiste à considérer les vertus que chacune a remarquées en nos sœurs qui sont allées à Dieu.
Ma sœur Marguerite Naseau est venue la première pour servir les pauvres malades de la paroisse Saint-Sauveur, en laquelle la confrérie de la Charité a été établie en l’année 1630.