Entretiens aux Filles de la Charité (page 7)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Marguerite Naseau, de Suresnes, est la première sœur qui ait eu le bonheur de montrer le chemin aux autres, tant pour enseigner les jeunes filles, que pour assister les pauvres malades, quoiqu’elle n’ait eu quasi d’autre maître ou maîtresse que Dieu. Ce n’était qu’une pauvre vachère sans instruction. Mue par une forte inspiration du ciel, elle eut la pensée d’instruire la jeunesse, acheta un alphabet, et, ne pouvant se rendre à l’école pour apprendre, elle allait prier M. le curé ou le vicaire de lui dire quelles lettres étaient les quatre premières. Une autre fois, elle interrogeait sur les quatre suivantes, et ainsi pour le reste. Après, tout en gardant les vaches, elle étudiait sa leçon. Voyait-elle passer quelqu’un qui avait l’air de savoir lire, elle lui demandait : "Monsieur, comment faut-il prononcer ce mot-là ?" Ainsi peu à peu elle apprit à lire, puis elle instruisit d’autres filles

Entretien 12. — Ms. Déf. 2, p. 101 et suiv.

1). Cet entretien "sur le sujet des huit premières sœurs décédées" est annoncé dans la conférence précédente comme devant avoir lieu quinze jours plus tard.

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de son village. Et alors elle résolut de s’en aller de village en village, pour enseigner la jeunesse, avec deux ou trois autres filles, qu’elle avait formées. L’une se rendait en un village, et l’autre en un autre. Chose remarquable, elle entreprit cela sans argent et sans autre provision que la Providence divine. Elle jeûna souvent des journées entières, habita des lieux où il n’y avait que des murs. Elle vaquait quelquefois jour et nuit à l’instruction, non seulement des petites filles, mais encore des grandes, et cela sans motif de vanité ou d’intérêt, sans autre dessein que celui de la gloire de Dieu, lequel pourvoyait à ses grands besoins sans qu’elle y pensât Elle a elle-même raconté à Mlle Le Gras qu’une fois, après avoir été privée de pain pendant plusieurs jours et sans avoir mis personne au courant de sa détresse, il lui arriva, au retour de la messe, de trouver de quoi se nourrir pour bien longtemps. Plus elle travaillait à l’instruction de la jeunesse, plus les villageois se moquaient d’elle et la calomniaient. Son zèle n’en devenait que plus ardent. Elle avait un si grand détachement qu’elle donnait tout ce, qu’elle avait, prenant même sur ses nécessités. Elle a fait étudier quelques jeunes gens, qui n’en avaient pas le moyen, les nourrissait le plus souvent et les encourageait au service de Dieu ; et ces jeunes gens sont maintenant de bons prêtres.

Enfin, dès qu’elle sut qu’il y avait à Paris une confrérie de la Charité pour les pauvres malades, elle y alla, poussée du désir d’y être employée ; et quoiqu’elle eût grande affection à continuer l’instruction de la jeunesse, elle quitta néanmoins cet exercice de charité pour embrasser l’autre, qu’elle jugeait plus parfait et nécessaire et Dieu le voulait ainsi pour qu’elle fût la première Fille de la Charité servante des pauvres malades de la ville de Paris. Elle y attira d’autres filles, qu’elle

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avait aidées à se détacher de toutes les vanités et à se mettre dans la dévotion.

Elle avait une grande humilité et soumission. Elle était si peu attachée qu’elle changea volontiers en peu de temps de trois paroisses d’où elle ne sortait qu’au grand regret d’un chacun.

Dans les paroisses, elle se montra toujours aussi charitable qu’à la campagne, donnant tout ce qu’elle pouvait avoir, quand l’occasion s’en présentait-elle ne pouvait rien refuser, et eût voulu retirer tout le monde chez elle. Il faut noter qu’alors il n’y avait point encore de communauté formée, ni aucune règle qui lui commandât d’agir autrement.

Elle avait une grande patience, ne murmurait jamais. Tout le monde l’aimait, pour ce qu’il n’y avait rien qui ne fût aimable en elle. Sa charité a été si grande qu’elle est morte pour avoir fait coucher avec elle une pauvre fille malade de la peste. Atteinte de ce mal elle dit adieu à la sœur qui était avec elle comme si elle eût prévu sa mort, et s’en alla à Saint-Louis, le cœur plein de joie et de conformité à la volonté de Dieu.

13. — CONFéRENCE DU 25 JANVIER 1643

IMITATION DES FILLES DES CHAMPS

Toutes les sœurs se mirent à genoux, supplièrent M. Vincent de demander pardon à Dieu pour elles du mauvais usage qu’elles avaient fait de la grâce de leur vocation et de toutes les instructions qu’elles avaient été

Entretien 13. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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si heureuses de recevoir de sa charité, et promirent de mieux se comporter à l’avenir.

Ce charitable Père, dans sa bonté, demanda aussitôt pardon à notre bon Dieu et la grâce dont toutes ses filles avaient besoin.

Mes sœurs, je m’étais proposé de vous parler le jour de sainte Geneviève ; et comme cette grande sainte était une pauvre fille de village, il me semblait qu’il était bien convenable de vous parler de ses vertus et de celles des vraies filles de village puisqu’il a plu à la bonté de Dieu d’appeler principalement et premièrement des filles de village pour composer votre Compagnie. Et bien que je n’aie pu vous parler ce jour-là, pour quelqu’empêchement qui me survint il m’a semblé à propos de ne point changer de dessein, étant bien raisonnable que cette grande sainte, maintenant au ciel, honorée sur terre par les rois et toutes personnes, nous fasse voir qu’elle s’est rendue agréable à Dieu par les vertus des vraies filles de village, qu’elle a pratiquées dans une grande perfection.

Tout d’abord, mes filles, sachez que, quand je vous parlerai des filles de village, je n’entends pas vous parler de toutes, mais seulement de celles qui véritablement ont les vertus des vraies filles des champs ; comme aussi, en parlant des filles des champs, je n’entends pas en exclure toutes les filles des villes, car je sais que dans les villes il y en a qui ont les vertus de celles des champs ; et nous avons sujet de croire que, même dans votre Compagnie, il y en a, et je ne le puis voir sans une grande consolation. Dieu en soit béni, mes filles ! Oh ! Dieu en soit béni ! Mais aussi il est vrai que dans les villages il y en a, et trop, qui ont l’esprit des filles des villes, et principalement celles qui en sont proches. Il semble que cet air soit contagieux et que la fréquentation des uns

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avec les autres communique les mauvaises inclinations.

Je vous parlerai plus volontiers des vertus des bonnes villageoises à cause de la connaissance que j’en ai par expérience et par nature étant fils d’un pauvre laboureur, et ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans. Et puis notre exercice depuis longues années a été parmi les villageois, tellement que personne ne les connaît plus que les prêtres de la Mission. Rien ne vaut les personnes qui véritablement ont l’esprit des villageois ; nulle part on ne trouve plus de foi, plus de recours à Dieu dans ses besoins, plus de reconnaissance en lui dans la prospérité.

Je vous dirai donc, mes chères filles, que l’esprit des véritables filles de village est extrêmement simple : point de finesse, point de paroles à double entente ; elles ne sont point entières, ni attachées à leur sens ; car leur simplicité leur fait croire tout simplement ce que l’on leur dit. C’est ainsi, mes filles, que doivent être les Filles de la Charité ; et en cela vous connaîtrez que vous l’êtes vraiment, si vous êtes toutes simples, si vous n’êtes pas entières en vos opinions, mais soumises à celles d’autrui, candides en vos paroles, et si vos cœurs ne pensent point une chose tandis que vos bouches en disent une autre. O mes chères sœurs, je veux croire cela de vous. Dieu soit béni ! Dieu soit béni, mes filles !

Il se remarque dans les vraies filles des champs une grande humilité ; elles ne se glorifient point de ce qu’elles ont, ne parlent point de leur parenté, ne pensent point avoir de l’esprit, vont tout bonnement ; et quoique quelques-unes aient du bien plus que les autres, elles ne font point les suffisantes, mais vivent également avec toutes. Il n’en est pas de même des filles des villes, qui souvent même se vantent de ce qu’elles n’ont pas

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parlent toujours de leur maison, de leur parenté et de leurs commodités. O mes filles ! les vraies Filles de la Charité sont et doivent bien être éloignées de cet esprit, et il me semble, par la grâce de Dieu, que cela paraît assez, car, quoique parmi vous il y en ait de toutes sortes de conditions, tout est égal, et c’est ainsi qu’il faut être ; les filles de la maison doivent prendre le vrai esprit des bonnes villageoises et vivre tout de même. Il faut que je vous dise, mes chères sœurs, que je reçois grande consolation toutes les fois que je vois celles d’entre vous qui ont vraiment cet esprit ; et il y en a. Dieu en soit béni ! Oui, je vous le dis, mes filles, que, quand j’en rencontre, la hotte sur le dos, dans les rues, j’en ai la joie que je ne vous puis exprimer. Que Dieu en soit béni !

L’humilité des bonnes filles des champs empêche aussi qu’elles n’aient de l’ambition ; je vous dis "des bonnes", mes filles, car je sais bien qu’elles ne sont pas toutes si vertueuses et qu’il y en a même dans les champs qui ont l’esprit aussi ambitieux que celles des villes ; mais je parle toujours des bonnes, qui n’ont aucunement contracté l’esprit des villes. Celles-là donc, mes chères sœurs, ne veulent que ce que Dieu leur a donné, n’ambitionnent ni plus de grandeur, ni plus de richesses, que ce qu’elles ont, et se contentent de leur vivre et vêtir. Encore moins songent-elles à dire de belles paroles, mais parlent avec humilité. Si on leur donne des louanges, elles ne savent ce que c’est ; aussi ne les écoutent-elles pas. Leur parler est tout simple et tout véritable. O mes filles, qu’il faut aimer cette sainte vertu d’humilité, qui fait que l’on ne se met guère en peine si l’on est méprisé, et porte même à aimer le mépris ! Les saints apôtres se faisaient gloire du mépris. Saint Paul dit : "Nous avons été et estimés comme raclures

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de pommes et la balayure du monde." (1). O mes chères filles, c’est ainsi que les Filles de la Charité se doivent estimer ; et en cela vous connaîtrez que vous êtes vraies Filles de la Charité, si vous êtes bien humbles si vous n’avez point d’ambition, ni de présomption, si vous ne vous croyez pas plus que vous êtes, ni plus que les autres, soit pour le corps, ou pour les conditions de l’esprit, soit pour votre famille, ou pour les biens, non pas même pour la vertu, ce qui serait la plus dangereuse ambition. Servez-vous bonnement des dons de Dieu ; attribuez-lui la gloire, s’il vous vient en esprit d’avoir fait quelque chose de bien ou imitez les vraies filles des champs qui font et disent tout bonnement tout ce qu’elles savent, sans regarder ce qu’elles disent ou ce qu’elles font. Une marque plus assurée que vous êtes vraies Filles de la Charité, c’est si vous aimez le mépris, car vous ne manquerez pas peut-être d’occasion d’en recevoir. Et pourquoi n’en auriez-vous pas ? Le Fils de Dieu en a bien reçu ; aussi disait-il que son royaume n’était pas de ce monde. Et celui des Filles de la Charité en doit-il être ? Oh ! nenni, mes filles. Et Dieu soit béni de ce qu’elles sont bien éloignées de cette pensée !

Les filles de village, mes très chères sœurs, ont une grande sobriété en leur manger. La plupart se contentent souvent de pain et de potage, quoiqu’elles travaillent incessamment et en ouvrages pénibles. C’est ainsi, mes filles, qu’il faut que vous fassiez, si vous voulez être vraies Filles de la Charité : ne point regarder ce que l’on donne, encore moins si c’est bien apprêté, mais seulement manger pour vivre. Et il faut que celles des villes qui veulent être Filles de la Charité acceptent de vivre ainsi. Elles ne sont pas les seules à vivre de la sorte en quantité d’endroits on mange rarement du

1. Première épître aux Corinthiens IV, 13)

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pain. Dans le Limousin et en d’autres lieux on vit la plupart du temps de pain fait de châtaignes. Au pays dont je suis, mes chères sœurs, on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire dans un pot, à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau, et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection, et après ils vont à l’ouvrage.

O mes filles, que la sobriété est nécessaire aux Filles de la Charité ! En cela vous connaîtrez que vous en êtes vraiment, si vous conservez bien cette sobriété des filles de village et particulièrement de celles qui ont été, dès le commencement, appelées à servir les pauvres car elles vivaient dans une grande sobriété.

Je ne vous dis pas de manger peu de pain. Oh ! non, mes chères sœurs saint Bernard dit qu’il faut manger du pain suffisamment ; mais je vous dis que, pour le reste, les Filles de la Charité se doivent contenter de peu. Et Dieu soit béni que déjà il semble que cette pratique soit parmi vous ! Dieu en soit béni ! Conservez-la bien, mes filles si vous voulez avoir l’esprit des vraies filles du village, dans lequel Dieu vous a appelées au service des pauvres malades.

Hélas ! mes sœurs, ne pensez pas être plus mal nourries que les personnes du dehors. En quelque temps que ce soit il y en a toujours de bien plus mal nourries que vous, et il faut bien qu’elles travaillent.

Il y a quelques jours, notre frère Mathieu m’écrivait de Lorraine ; et sa lettre, toute baignée de larmes, me mandait les misères de ce pays et particulièrement de plus de six cents religieuses : "Monsieur la douleur de mon cœur est si grande, que je ne la vous puis dire sans pleurer, pour la grandissime pauvreté de ces bonnes religieuses que votre charité fait secourir, dont je ne vous saurais représenter la moindre partie. Leur habit

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ne peut presque être reconnu. Elles sont rapetassées de tous côtés de vert, de gris, de rouge, enfin de tout ce qu’elles peuvent avoir. Il leur a fallu prendre des sabots !"

Du pain, elles n’ont garde d’en avoir à suffisance. Ce sont toutes personnes de maison, qui ont eu beaucoup de bien. Ne serait-ce pas une honte aux Filles de la Charité, servantes des pauvres, si elles aimaient à faire bonne chère, tandis que leurs maîtres souffrent de cette sorte ! Tenez donc pour assuré que, si vous voulez être vraies et bonnes Filles de la Charité, il faut que vous soyez sobres, que vous ne cherchiez point des ragoûts, autant celles qui sont veuves de grande condition, que celles qui sont vraiment des villages. Point de distinction, mes filles, point de différence, quand on est vraie Fille de la Charité. Et savez-vous, mes chères sœurs, de quoi vivait la sainte Vierge, quand elle était sur terre de quoi vivait Notre-Seigneur ? De pain. Il est entré chez le pharisien, dit la Sainte écriture, pour manger du p, in ; et en plusieurs autres lieux, de même. Il n’est dit qu’une fois qu’il ait mangé de la viande : ce fut lorsqu’il mangea l’agneau pascal avec ses apôtres ; et une autre fois du poisson rôti. Oh ! Dieu soit béni !

Les filles des champs, mes bonnes sœurs, telle qu’était la grande sainte Geneviève, ont encore une grande pureté ; elles ne se trouvent jamais seules avec les hommes, ne les regardent jamais au visage, n’écoutent pas leurs cajoleries. Elles ne savent pas ce que c’est qu’être cajolé. Si l’on disait à une bonne fille de village qu’elle est belle et gentille, sa pudeur ne le pourrait souffrir ; et même elle ne comprendrait pas ce que l’on dirait. Il faut aussi, mes filles, que les sœurs de la Charité n’écoutent jamais telles paroles ; car y prendre

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plaisir serait un crime ; qu’elles n’y répondent même pas par des paroles contraires, car toutes ces manières d’entretien ne valent rien. Prenez-y garde.

Et si les paroles sont si dangereuses, que serait-ce des actions ? Oh ! jamais, mes filles, il ne faut être seules avec les hommes, quand même ce serait un prêtre. Toucher les mains des pauvres, oh ! non, il ne le faut pas, si ce n’est par nécessité. Se soucier si on leur plaît ou si on leur déplaît, il n’y faut pas penser, mais sans le montrer et sans les offenser. Enfin, mes sœurs vous connaîtrez que vous êtes vraies Filles de la Charité si votre esprit ne s’arrête en la compagnie des hommes que pour servir vos pauvres, sans autre vue que votre obligation, pour l’amour de Dieu. Et gardez-vous bien de chercher à avoir des attraits pour les hommes, soit par vos yeux, ou par vos paroles. Soyez, aussi, soigneuses de ne rien écouter qui puisse tant soit peu préjudicier à la pureté que vous devez avoir, pour participer à celle des vraies filles de village, telle que l’avait sainte Geneviève qui vous doit beaucoup servir d’exemple. Mes très chères sœurs béni soit Dieu, qui vous a jusques à maintenant préservées de tous ces dangers !

Je vous dirai encore, mes sœurs que les vraies filles des champs sont extrêmement modestes en leur maintien, tiennent leur vue basse, sont modestes en leurs habits, qui est vil et grossier. Ainsi doivent être les Filles de la Charité. Elles ne doivent entrer dans les maisons des grands que si elles y ont à faire pour le service des pauvres, et encore avec crainte, sans remarquer ce qui s’y trouve, et parler à tous avec une grande retenue et modestie. Je fus dernièrement extrêmement édifié. J’avais mené un bon frère : en un lieu où nous fûmes bien du temps ; et comme je lui demandais quelque particularité, il me dit : "Hélas ! Monsieur, je ne

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sais rien ; je n’ai rien remarqué ; je ne vous saurais dire ce que c’est." Cette modestie me toucha fort.

Oh ! Dieu soit béni :, mes filles ! Je vous dis cela pour vous encourager à la pratique de cette vertu et pour vous faire connaître que si vous voulez être vraies Filles de la Charité, l’exemple de la sainte Vierge vous doit servir. Elle avait une si grande modestie et pudeur que, quoiqu’elle fût saluée d’un ange pour être mère de Dieu, néanmoins sa modestie fut si grande qu’elle se troubla, sans le regarder. Cette modestie, mes très chères sœurs, vous doit apprendre à ne donner nul attrait aux hommes. O mes filles, que cela est dangereux ! Soyez toujours en défiance de vous-mêmes, et assurément vous acquerrez cette modestie si nécessaire.

Notre bonne sainte Geneviève a encore grandement aimé la pauvreté comme bonne fille de village ; et toutes les bonnes Filles de la Charité doivent prendre à affection la pratique de cette vertu ; je vous dis la pratique, mes filles, car ce ne serait pas assez d’aimer la vertu au dehors ; il faut aimer les besoins qui peuvent survenir, ne se point plaindre de ce que l’on n’a pas. Vouloir avoir ce que l’on n’a pas, 8 mes filles, ce n’est pas la pauvreté des vraies filles des champs, qui se contentent de ce qu’elles ont, soit au vêtir, ou pour la nourriture. Et pour ce qui est de leurs biens, jamais elles n’y songent, et même elles ne font pas état de ce qu’elles ont, mais sont affectionnées à la pauvreté. Elles travaillent comme si elles n’avaient rien ; et en cela, mes filles, l’on connaîtra que vous êtes vraies Filles de la Charité si vous n’ambitionnez rien, si vous vous contentez de ce que l’on vous donne comme par la grâce de Dieu. Celles que Dieu a appelées les premières à votre manière de vie ont déjà fait ainsi. Et, mes filles, que pensez-vous qu’a été la vie du Fils de Dieu et celle de sa sainte

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Mère ? Une vie de parfaite pauvreté. Ne vous souvenez-vous pas que tous ceux que le Fils de Dieu a appelés à sa suite ont appris de lui à pratiquer la pauvreté ? "Si vous voulez être parfaits, quittez tout et me suivez." (2). Avez-vous jamais ouï dire, mes chères sœurs, que jamais personne ait été trompé de ceux qui ont eu confiance en Dieu ? Oh ! nenni, mes filles, il est trop bon, et ses promesses sont véritables. Ne savez-vous pas qu’il a promis à ceux qui quitteront tout pour l’amour de lui, qu’ils auront le centuple en ce monde et la gloire en l’autre ? N’est-il pas vrai, mes chères sœurs, que la plupart de vous ont expérimenté la vérité de ces promesses ? Combien avez-vous trouvé de mères et de sœurs pour une que vous avez quittée ? N’est-il pas vrai ?

Et toutes les sœurs ont répondu que oui.

Et pour les biens, je m’assure, mes filles, que vous en avez trouvé bien plus que vous n’en avez quittés, quelque pauvreté que vous ayez gardée. Ces jours passés, mes filles, il a été rendu compte de toute la dépense faite depuis que les premières Filles de la Charité se sont mises en commun. A combien pensez-vous que la dépense a monté ? A vingt mille livres, mes filles. Et d’où tout cela est-il venu, sinon de la Providence de Dieu, en suite de ses promesses ?

O mes filles, Dieu soit béni et qu’il est bon de se fier en lui ! Aimez donc bien la sainte pauvreté, qui vous fera mettre toute votre confiance en Dieu, et ne vous mettez jamais en soin de votre nourriture et de votre vêtir. Celui qui pourvoit aux petits enfants et aux fleurs des champs ne vous manquera pas. Il s’y est engagé de parole, et ses paroles sont très véritables. Avez-vous jamais vu personnes plus remplies de confiance en Dieu

2. Saint Matthieu XIX, 21)

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que les bonnes gens des champs ? Ils sèment leurs grains puis attendent de Dieu le bien de leur récolte ; et si Dieu permet qu’elle ne soit pas bonne, ils ne laissent pas d’avoir confiance en lui pour leur nourriture de toute l’année. Leur arrive-t-il des pertes, l’amour qu’ils ont pour leur pauvreté, par soumission à Dieu, leur fait dire : "Dieu nous l’avait donné, Dieu nous l’a été son saint nom soit béni !" Et pourvu qu’ils puissent vivre, comme cela ne leur manque jamais, ils ne se mettent en peine pour l’avenir. Et, mes filles, puisque les premières de vos sœurs ont été appelées principalement et premièrement des bonnes filles de village et de celles qui avaient plus cet esprit de pauvreté n’avez-vous pas sujet de connaître, par la pratique de cette vertu, si vous êtes vraies Filles de la Charité ?

Vous la devez pratiquer en ce point : ne pas vous soucier de l’avenir ; faire votre dépense, toute l’année, selon votre coutume, et, si vous avez de reste, l’apporter à la maison, et cela afin d’aider à élever des sœurs pour servir les pauvres. Vous n’avez droit que de vivre et vous vêtir ; le surplus appartient au service des pauvres. O mes filles, avez-vous jamais ouï dire que Dieu ait choisi les pauvres pour les faire riches en foi ? Et que pensez-vous que soit ce choix fait par Dieu des filles de village ? Jusques à présent les filles appelées au service de Dieu étaient toutes filles de maison et riches. Que savez-vous, dis-je, mes filles, si, Dieu vous appelant pour sa gloire au service des pauvres, sa bonté ne veut point faire un essai de votre fidélité pour montrer cette vérité, que Dieu a choisi les pauvres pour les rendre riches en foi ? C’est une grande possession que la foi, pour les pauvres, puisqu’une foi vive attire de Dieu tout ce que nous voulons raisonnablement. O mes filles, si vous êtes véritablement pauvres vous êtes plus véritablement

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riches, puisque Dieu est votre tout. Fiez-vous à lui, mes chères sœurs. Qui a jamais ouï dire que ceux qui se sont fié aux promesses de Dieu aient été trompés ? Cela ne s’est jamais vu et ne se verra jamais. Oui, mes filles, Dieu est fidèle en ses promesses, et il est très bon de s’y confier, et cette confiance est toute la richesse des Filles de la Charité et leur assurance. Que vous serez heureuses, mes filles, si cette confiance ne vous manque jamais ! car vous serez lors vraies Filles de la Charité et participerez à l’esprit et bonnes pratiques des vraies filles de village, qui doivent être votre modèle, puisque Dieu s’est servi d’elles premièrement et principalement pour commencer votre Compagnie. Oh ! béni soit Dieu, mes filles, qui nous fait connaître en sainte Geneviève la bonté des vraies filles des champs ! Que je suis consolé, mes très chères sœurs, quand je rencontre quelqu’une de vous autres que je sais avoir cet esprit et des vertus vraiment généreuses ! Oui, mes filles, il y en a parmi vous autres qui sont à admirer. Oh ! Dieu soit béni, mes filles ! Quand je vois et rencontre par les chemins des filles de condition qui véritablement ont l’esprit des bonnes filles de village, portent une hotte sur le dos, sont chargées dans les rues et marchent avec modestie qui donne dévotion, ô mes sœurs, que cela m’est à grande consolation ! Dieu soit béni des grâces qu’il leur fait !

Une des principales vertus des filles qui ont toutes les qualités des filles des champs, c’est la sainte obéissance. O mes filles, cette vertu vous est nécessaire autant ou plus que pas une autre puisque vous la devez pratiquer également ès choses difficiles et faciles. Vous devez aller aussi bien aux lieux où vous auriez répugnance qu’en ceux que vous souhaiteriez, et cela sans aucun murmure, pensant toujours qu’il le faut puisque

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vos supérieurs l’ordonnent et que, par suite, telle est la volonté de Dieu. Soyez souples et maniables à la conduite de la divine Providence comme un cheval à son écuyer ; allez tantôt à droite, tantôt à gauche, ainsi qu’il vous est ordonné. Mais les sens diront : "Je commençais à m’accoutumer à cette paroisse à ce quartier, avec les dames." — "N’importe ! l’obéissance m’en tire ; il en faut sortir promptement et gaiement." Ne savez-vous pas, mes filles, qu’il ne faut point avoir au monde d’amitié qui puisse préjudicier à l’amour que vous devez témoigner à Dieu par votre soumission et obéissance ? Il n’y a plus grande obéissance que celle des vraies filles des villages. Reviennent-elles de leur travail à la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toute mouillées et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est propre au travail, ou si leur père et mère leur commandent de retourner aussitôt elles s’en retournent, sans s’arrêter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et sans regarder comme elles sont agencées. C’est ainsi que doivent faire les vraies Filles de la Charité. Reviennent-elles à midi du service des malades pour prendre leur repas, si le médecin ou l’autre sœur dit : "Il faut aller porter ce remède à un malade", elles ne doivent point regarder en quel état elles sont, mais s’oublier pour obéir, et préférer la commodité des malades à la leur. C’est en cela, mes très chères sœurs, que vous connaîtrez que vous serez vraies Filles de la Charité. Oh ! Dieu soit béni, mes sœurs ! Je crois que vous êtes presque toutes dans cette disposition.

Mais savez-vous, mes filles, comme il faut que ces actes d’obéissance soient faits ? Avec joie, douceur et charité, et non par manière d’acquit, ni d’une façon négligente, mais avec telle ferveur que vous témoigniez ne point vouloir épargner votre corps pour le service de

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Dieu en servant ses pauvres, et ne point regarder les lieux où l’on vous envoie, ni les personnes qui vous commandent, mais être aussi promptes à changer de lieu, que ce soit Paris ou les champs, un lieu proche ou éloigné. Ainsi, mes chères sœurs, vous serez vraies Filles de la Charité, vous imiterez Notre-Seigneur et la sainte Vierge dans leur obéissance pour les demeures et changements de lieux, par l’ordre de la conduite de la divine Providence, que vous devez toujours regarder dans les sujets que vous avez de pratiquer la sainte obéissance.

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