Entretiens aux Filles de la Charité (page 60)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour les règles de conseil, elles n’obligent point à péché, si ce n’est qu’il y ait mépris. Par exemple, manquer à se lever à quatre heures du matin, à se coucher à neuf, manquer au silence, à se mettre

- 100 -

à genoux en entrant et sortant, tout cela ce sont des règles de conseil. Y manquer par fragilité, ce n’est pas pécher ; mais y manquer par mépris, c’est un péché, aussi bien qu’aux règles des vœux, tirées de la sainte écriture, parce que c’est une règle générale que tout mépris d’un bien est un péché mortel.

D’où il s’ensuit qu’une fille qui, par mépris, dira : "A quoi bon se lever si matin, se captiver de la sorte pour le silence et autres règles, rendre si souvent compte aux supérieurs !" oh ! celle-là pèche bien grièvement et donne un très mauvais exemple aux autres, étant cause qu’elles tombent aussi dans le mépris de leurs règles. Oh ! une telle sœur est un instrument de l’enfer ; il ne la faut pas écouter, non plus qu’un démon. Il y en a d’autres qui sont toutes contraires : elles seront si fort attachées à leurs règles qu’elles ne les veulent point quitter pour quoi que ce soit. Par exemple, on viendra dire à une sœur : "Voilà un malade qui presse" ; elle doit quitter l’oraison pour aller secourir ce malade, et c’est mal fait si elle n’y va, si ce n’est qu’il y ait des moyens de remettre sans faire tort au malade ; car il y a des choses qui peuvent et doivent se remettre.

Enfin le moyen d’observer vos règles, c’est de voir qu’elles sont vos ailes qui vous font voler à Dieu. Plutôt donc mourir, mon Sauveur, que manquer à mes règles. Si j’y manque, je veux me résoudre à faire quelque pénitence. On peut examiner le soir combien de chutes on a faites le jour et, pour s’en mieux souvenir, mettre une épingle sur la manche, quand on y a manqué. Un docteur, grand homme de bien et que j’ai connu, mes sœurs, avait un si grand amour pour ses règles, qu’il disait : "Je ferai autant de nœuds à ma ceinture que je reconnaîtrai commettre de fautes contre l’observance de mes règles" ; tant il avait en recommandation l’observance

- 101 -

d’icelles. Si l’on se trouve n’y avoir point manqué, oh ! qu’il faut bien remercier Dieu !

Un autre moyen, c’est d’en demander à Dieu la grâce et de lui dire : "Mon Dieu, si vous me permettez de demander quelque chose, je vous demande la grâce de bien observer mes règles."

Un autre moyen, c’est de les lire. Jusques ici vous ne les avez pas eues ; mais vous les aurez, Dieu aidant. Les Capucins se les font lire tous les vendredis, et le font par autorité du Saint-Père, qui leur ordonne cette lecture si fréquente de leurs règles pour leur faire voir la nécessité qu’ils ont de les observer pour leur salut. Et il est assuré, mes filles, que la lecture des vôtres vous est aussi nécessaire pour votre perfection, qu’à eux pour la leur.

Le même Saint-Père a donné aux prêtres de la Mission le pouvoir d’établir en France et en Savoie la confrérie des dames de la Charité. Or, comme l’on a vu que les dames ne pouvaient vaquer au service des pauvres malades comme elles eussent bien désiré, pour suppléer à cela, on a jugé qu’il était bon d’avoir des filles de basse condition et de les instruire pour ce sujet ; ce que Mademoiselle Le Gras a fait depuis vingt et cinq ans avec grande bénédiction de Dieu, desquelles la première (1) est morte de la peste à Saint-Louis, pour avoir, par charité, laissé coucher avec elle une femme qui l’avait.

Elles ont eu des règles et ont toujours vécu sous l’observance d’icelles. Au commencement, c’était un petit peloton de neige, et cette petite Compagnie s’est tellement augmentée et rendue agréable à Dieu que l’on peut assurément dire que c’est le doigt de Dieu qui a fait cet ouvrage, parce qu’elle s’étend partout. Oui, mes

1. Marguerite Naseau.

- 102 -

sœurs, votre nom s’étend en tant d’endroits qu’il est jusques en Madagascar, où l’on vous désire. Nos messieurs qui y sont nous ont mandé qu’il serait à désirer qu’il y eût des filles de votre Compagnie pour gagner plus facilement les âmes de ces pauvres nègres. Ah ! Dieu ! ah ! mes filles ! c’est que Dieu bénit votre Compagnie, et, pourvu que vous lui soyez fidèles, il la bénira.

Je veux vous faire la lecture de l’approbation de votre établissement par Monseigneur l’archevêque de Paris et la confirmation d’icelle par Monseigneur le cardinal de Retz, son coadjuteur (2). Je veux aussi vous lire vos règles.

Ce qu’il fit en effet ; de quoi nos sœurs furent si touchées qu’elles ne purent retenir leurs larmes.

Ensuite il ajouta :

Mes sœurs, on a jugé à propos que le nom de société ou confrérie vous demeurât, et Monseigneur l’archevêque lui-même l’a ainsi ordonné, de peur que, si le nom de congrégation vous était donné, il s’en trouvât qui voulussent à l’avenir changer la maison en cloître et se faire religieuses, comme ont fait les filles de Sainte-Marie. Dieu a permis que de pauvres filles ont succédé à la place de ces dames (3). Et comme il est à craindre qu’il se trouvât avec le temps quelqu’esprit mal fait qui voulût apporter en cette Société et Compagnie de pauvres filles du changement, ou en leurs habits, ou en leur façon de vivre, quelqu’un qui voulût vous faire changer votre coiffure ou votre habit, ou qui vous dît : "Quoi ! être coiffées de la sorte pour aller voir les pauvres ! Il faudrait avoir une coiffe et un mouchoir

2). Le cardinal avait confirmé à Rome les règles de l’Institut le 18 janvier 1655. Voir dans Pierre Coste : St Vincent de Paul, t. XIII, p. 551-556 ; 557-565 ; 569-572, les textes et documents dont parle ici St Vincent.

3). Saint François de Sales ne voulait pas la clôture pour ses filles, il l’établit toutefois sur les instances de Denis de Marquemont, archevêque de Lyon.

- 103 -

de col pour vous couvrir" ; que si jamais on voulait vous persuader ces choses, rejetez cela bien loin et dites que vous voulez avoir la couronne que Dieu avait préparée aux filles de Sainte-Marie. Ne consentez jamais au changement de quoi que ce soit, fuyez cela comme un poison, et dites que ce nom de confrérie ou société vous est donné afin que vous soyez stables à demeurer dans le premier esprit que Dieu a donné à votre congrégation dès son berceau. Mes sœurs, je vous en conjure par toutes les entrailles de mon cœur.

Les religieux de Saint-François faisaient comme vous. Au commencement, ils gagnaient leur vie. Un jour, saint François étant ravi en admiration des grandes bénédictions que Dieu versait sur son Ordre, le diable lui apparut et lui dit : "Je renverserai ton Ordre ; j’y mettrai des gens de condition et des esprits savants, qui le renverseront et aboliront toutes les bonnes maximes qui y sont observées. En effet, il a fallu toujours le réformer, pour vous faire voir que là où se doit observer une véritable pauvreté, les gens de condition y sont très dangereux, parce qu’elle est contraire à leur naissance. Ce n’est pas qu’il n’y en ait déjà parmi vous quelques-unes qui fassent fort bien leur devoir ; Dieu en soit béni ! mais, mes filles, n’en recevez jamais, si elles n’ont bonne volonté de vivre selon les règles et maximes de votre Compagnie et de ne vouloir jamais persuader la vanité.

Tenez-vous donc dans l’état où Dieu vous a mises ; tâchez de conserver toujours votre premier esprit d’humilité et de simplicité. Puisque Dieu vous a choisies comme il a choisi saint François, pour l’honorer dans votre condition pauvre et ravalée aux yeux du monde, tenez-vous y et il vous bénira.

Nous devons craindre encore ces esprits qui voudraient vous persuader d’être bien habillées, et mépriser

- 104 -

tout cela. Tenez-vous dans cet esprit. Dieu vous a choisies pour vivre de la sorte. Mes chères sœurs, qu’est-ce que vos règles ? Y a-t-il rien de plus doux et de plus suave que l’observance de vos règles, qui consiste à imiter Notre-Seigneur, qui a commencé à faire, et puis à dire. C’est ce que vous devez pratiquer.

Voilà, mes chères sœurs, vos règles, pour les faire voir à la postérité. Rendez grâces à Dieu de ce qu’il vous a choisies pour de si grandes choses. Vous pouvait-il arriver un plus grand bien que d’être du nombre de ceux de qui l’apôtre saint Paul dit : Quos præescivit et prædestinavit conformes fieri, etc. ; ceux que Dieu a choisis pour être prédestinés, il les a rendus semblables à l’image de son Fils ? (4).

C’est donc vous, mes filles, qui avez été choisies de Dieu pour être des prédestinées, si vous êtes fidèles à l’observance de vos règles ; ce n’est pas vous qui vous êtes choisies, c’est Dieu qui vous a élues. Vous êtes les apôtresses de la charité. Que reste-t-il donc sinon de remercier sa divine bonté de ce qu’il vous a choisies entre mille millions pour être ses épouses et pour vous rendre semblables à son Fils ? Vous avez été choisies pour être les fondements de votre Compagnie. Il faut tout de bon se donner à Dieu en action de grâces de ce qu’il vous a choisies pour être ses épouses. Il faut se donner à Dieu pour observer vos règles. Il reste à savoir si vous voulez toutes persévérer dans cette observance.

Toutes les sœurs répondirent que oui.

Monsieur Vincent leur dit encore :

Acceptez-vous ces règlements ?

— Oui, mon Père.

4) épître aux Romains VIII, 19.

- 105 -

— Prions la sainte Vierge qu’elle prie son Fils pour nous tous afin qu’il nous donne les grâces nécessaires pour cela. Sainte Vierge qui parlez pour ceux qui n’ont point de langue et ne peuvent parler nous vous supplions, ces bonnes filles et moi, d’assister cette petite Compagnie. Continuez et achevez une œuvre qui est la plus grande du monde ; je vous le demande pour les présentes et pour les absentes. Et à vous, mon Dieu, je vous fais cette demande, par les mérites de votre Fils Jésus-Christ, que vous acheviez l’œuvre que vous avez commencée. Continuez votre sainte protection sur cette petite Compagnie et toutes les bénédictions dont il vous a plu la combler jusqu’à présent, et donnez, s’il vous plaît, à ces bonnes filles la grâce de la persévérance finale, sans laquelle elles ne pourront jamais jouir du mérite que j’espère, mon Dieu, que votre bonté donnera à celles qui seront fidèles à leur vocation. C’est dans cette espérance que je vais prononcer les paroles de bénédiction.

Benedictio Dei Patris…

70. — CONFéRENCE DU 29 SEPTEMBRE 1655

EXPLICATION DES RèGLES COMMUNES

Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est sur la lecture de vos règles. Je vous dis, la dernière fois, qu’on vous en ferait lecture et qu’on vous les expliquerait. J’ai pensé que le jour de saint Michel, auquel l’église nous propose, dans l’évangile, l’imitation des enfants, nous serait une occasion pour demander à Dieu, par les mérites de cet archange, qu’il nous donne une particulière disposition pour en tirer du profit.

Entretien 70. — Ms. SV 3, p. 67 et suiv.

- 106 -

Mais, avant de faire la lecture des règles, je vous dirai quelque chose touchant l’obligation que nous avons de nous donner à Dieu pour les bien observer.

La première raison que je mets en avant, c’est la bonté de Dieu la volonté de Dieu, le plaisir de Dieu et la joie de Dieu. Ceux qui parlent d’accomplir la volonté de Dieu entendent par cette volonté ses commandements et ceux de son église, qui obligent d’obéir au Pape, aux évêques et autres ayant reçu pouvoir de leur part. Les commandements de Dieu obligent à tout cela, même les princes et rois de la terre. De plus, un chacun est obligé de garder les règles de l’état de vie qu’il a choisi pour s’assurer de son salut. Or, il est certain que les règles de votre Compagnie tendent à vous perfectionner et vous aider à accomplir les commandements de Dieu. Ainsi elles sont de Dieu, puisque tout ce qui tend au bien vient de lui. Selon cette maxime, quand vous gardez vos règles, vous faites toujours la volonté de Dieu, oui, mes sœurs, tant que vous les garderez, vous serez assurées d’accomplir la volonté de Dieu. Quelle consolation d’être dans cette assurance qu’on plaît à Dieu, qu’on fait ce qu’il veut et qu’on lui donne de la joie ! Quelle consolation à un père de voir que ses enfants ne font que sa volonté ! Il en est ainsi de Dieu, mes sœurs. Il se plaît à voir les personnes qui ne veulent que sa volonté. Humilions-nous de voir que nous, chétives créatures, donnons de la joie à ce bon Dieu, qui n’en peut recevoir, étant suffisant à lui-même. Mais il ne laisse pas de se plaire dans ceux qui ne cherchent que son bon plaisir. Le Fils de Dieu n’a fait autre chose sur la terre que la volonté de son Père ; il a suivi toute sa vie les règles de Dieu son Père, bien qu’il ne les ait pas eues par écrit, car il les savait avant de venir au monde et s’est offert pour venir les accomplir ; ce qu’il a parfaitement observé en toutes choses,

- 107 -

ne faisant jamais que ce qu’il savait être conforme à icelles et ce qui était agréable à son Père.

Or, mes sœurs, concevez donc cela, que nous sommes dans un tel état de faire toujours la volonté de Dieu, si nous sommes fidèles à garder nos règles. Oh ! quel bonheur, mes chères sœurs, d’être appelées dans cette Compagnie ! Rendez grâces à Dieu de ce que vous êtes associées à son Fils pour lui donner de la joie et du plaisir. Mes sœurs, consolez-vous, vous qui gardez vos règles. Que celles qui ne sentent point de reproche de les avoir rompues, qui ont au dedans d’elles-mêmes de témoignage de les avoir toujours observées depuis qu’elles sont en la Compagnie, et sont dans le dessein de les vouloir toujours garder, sans en omettre aucune, doivent se réjouir et rendre grâces à Notre-Seigneur ! Mais vous qui ne les gardez pas, qui vous dites : "Depuis que je suis en la Compagnie, je ne garde point mes règles", ou : "Je les garde mal", affligez-vous avec raison d’avoir été si négligentes, et résolvez-vous d’être plus fidèles à Dieu.

Une autre raison pour bien garder vos règles, c’est que tout va bien dans une maison ou Compagnie où l’on garde les règles ; la charité s’y trouve, le support des unes envers les autres, l’humilité, la cordialité ; bref, partout où l’on garde bien les règles, les choses vont toujours bien, parce qu’elles montrent ce qu’il faut faire à l’égard de Dieu et du prochain. Ah ! qu’il fait beau voir qu’un chacun fait son devoir, que les inférieurs sont soumis et respectueux à leurs supérieurs, que les officiers s’acquittent bien de leurs charges ! C’est un contentement non pareil. Vous le voyez dans les familles des champs, où vous êtes souvent : quand les enfants sont obéissants, les pères et mères soigneux de les tenir en leur devoir, et que tout est bien réglé, on estime ces gens-là, ils sont à édification aux autres, et tout va bien

- 108 -

chez eux. Au contraire, où il n’y a point d’ordre, ce n’est que misère et confusion.

Tout de même mes sœurs, gardons nos règles et tout ira bien. D’où viennent les dérèglements de tant de monastères ? Hélas ! nous n’en voyons que trop. C’est qu’ils n’ont pas bien observé leurs règles. Ce qui les a mis dans un si pauvre état, qu’on voit des religieux vivre avec autant de liberté et de désordre que s’ils étaient dans le monde. D’où pensez-vous que cela vient ? C’est qu’ils ont rompu les règles ; ils ont préféré un plaisir présent à un bonheur éternel ; ils ont voulu s’en donner à cœur joie, et, en suite de cela, on a vu les maisons et tout le reste s’en aller en ruine, manque d’avoir été fidèles à ce que Dieu demandait d’eux.

Il en arrivera autant dès que les Filles de la Charité mépriseront leurs règles, quand on verra des esprits sans affection qui ne tiendront compte des observances, qui diront : "Oh ! ce n’est pas grand’chose que cela ; j’ai rompu une petite règle qui n’oblige point à péché voilà bien de quoi tant parler !" Oh ! quel malheur à une telle fille et à toutes celles qui seraient cause d’un si mauvais exemple et de la perte de la Compagnie à même temps ! Car elle arrivera sans doute aussitôt qu’on se relâchera. Alors on pourra bien dire : "Adieu les Filles de la Charité !" Oui, mes sœurs, il faudra faire les obsèques de votre Compagnie aussitôt que vous tomberez dans le mépris de vos règles.

La troisième raison, c’est qu’elles sont faciles. Elles ne sont pas rudes comme tant d’autres qui obligent à des jeûnes, veilles et autres exercices de pénitence. Voilà ces pauvres filles de Saint-Thomas qui ne mangent presque autre chose que du pain Elles se lèvent à minuit, font trois heures d’oraison, chantent la grand’messe et parmi tout cela, elles travaillent à des ouvrages pénibles, ne dînent qu’a onze heures ou à

- 109 -

midi dorénavant sans viande, mais avec des œufs, comme les Carmélites, qu’on leur donne tantôt à l’omelette d’autres fois au miroir, ou autrement. Elles n’ont que cela à table Après quoi, elles prennent chaque jour la discipline. Par la grâce de Dieu, vous n’êtes pas obligées à tant de choses encore avez-vous à vos repas quelque morceau de viande. Ce qui vous rendrait plus criminelles si, ayant des règles si aisées, vous ne les gardiez pas.

Je ne pense pas qu’il y ait au monde une Compagnie où l’on trouve une consolation pareille à celle des Filles de la Charité. Vont-elles voir un pauvre par charité, elles reçoivent mille bénédictions et du malade et de ceux qui les voient, parce qu’il y a peu de personnes qui ne souhaitent du bien à nos sœurs, voyant la peine qu’elles prennent, si ce n’est de bouche, du moins de cœur. Je l’entends dire mieux que vous, et souvent par des personnes qui ne savent pas que j’ai l’honneur de servir votre Compagnie.

Vos règles sont donc faciles ; et ceci est conforme à ce que Notre-Seigneur a dit : "Venez à moi, vous tous qui êtes surchargés, et je vous consolerai ; venez à moi, vous qui gémissez sous le fardeau de vos imperfections, et vous trouverez paix en vos âmes, venez, vous qui êtes chargés et qui avez quelque peine, et je vous soulagerai car mon joug est doux et ma charge légère" (1), qui n’est autre que vos règles.

Ce qui vous doit encore encourager, c’est qu’elles viennent de Dieu et tendent toutes à Dieu. J’y pensais aujourd’hui en les lisant. Elles ne sont pour autre fin que pour vous perfectionner. Or, c’est une maxime dans l’église et selon saint Paul que tout ce qui tend au bien vient de Dieu. Ainsi elles sont de lui, puisqu’elles

1) saint Matthieu XI, 28 et suiv.

- 110 -

tendent à vous aider pour plus facilement vous sauver. O mes sœurs, vous pouvez en les observant, atteindre à la sainteté sans être Carmélites, et sans autre vocation que la vôtre, vous pouvez arriver à la perfection.

Ce ne sont pas les hommes qui les ont inventées, c’est Dieu qui les a inspirées, après avoir bien consulté et éprouvé par expérience si cela était bien. Il y a 25 ans qu’on y est après, qu’on fait observer les mêmes règles et que Notre-Seigneur a fait connaître peu à peu ce que l’on devait faire. Enfin elles sont reçues en l’église ; ce qui est encore une marque très assurée qu’elles sont de Dieu, comme nous avons dit, puisqu’elle n’approuve jamais que ce qui vient de là.

Voilà les raisons qui vous doivent exciter à être fidèles à l’observance de vos règles et à ne pas penser : "Si je romps cette règle, je pèche mortellement ; ah ! voilà qui est trop fâcheux à observer !" Mes sœurs, il n’y faut pas seulement penser, mais les garder, parce que cela plaît à Dieu. Les âmes qui aiment bien Notre-Seigneur, ne regardent point : "Si je ne fais pas telle chose, pécherai-je ?" Au contraire, c’est assez leur dire pour les porter à faire tout ce qu’elles peuvent, que leur faire entendre qu’elles font plaisir à leur époux. Ne vous amusez donc point à tant éplucher, mais gardez vos règles, parce qu’elles sont douces et faciles.

Quand je dis qu’il ne faut pas penser s’il y a péché à rompre les règles, j’entends qu’il ne faut pas que cela nous porte au découragement, car il y faut bien penser, parce que, si vous rompiez un commandement de Dieu en n’observant pas vos règles, vous pécheriez. Par exemple, vous avez des règles qui sont attachées aux commandements de Dieu, en n’observant pas ces règles, vous pécheriez. De ce nombre est la règle par laquelle nous vous recommandons la pureté, de ne point fréquenter les hommes. Cela regarde Dieu, et, si vous y manquez,

- 111 -

vous rompez ses commandements. De ce qu’on vous dit de porter la vue basse, de ne point laisser entrer d’hommes dans votre chambre, de fuir toute sorte d’affecterie ce n’est que pour vous faire mieux garder les commandements, qui défendent l’impureté. Et manquer à cela, c’est rompre une règle de commandement. On vous recommande la chasteté, de garder la modestie, de n’avoir point d’amitié particulière, ni d’attache aux lieux et aux personnes. Si vous vous servez de ces avis, cela vous aidera à garder les commandements. Vous voyez bien que, si vous souffrez un homme dans votre chambre, vous vous mettez en danger de faire quelque péché contre la pureté, parce qu’il est fort difficile de la garder, si l’on ne fuit les occasions de la perdre. Et c’est pour cette même raison que nous vous avons recommandé de n’y souffrir ni prêtre, ni laïque, pour quelque raison que ce soit, non pas même les prêtres de la Mission, serait-ce moi-même, si ce n’est en cas de maladie. Jugez si nous n’avons pas eu raison d’en user de la sorte et si une personne qui romprait cette règle ne se mettrait pas en danger de tomber dans l’impureté, de rompre les commandements de Dieu et par conséquent de pécher mortellement. Jugez de là combien cette règle est utile et raisonnable et de quel châtiment Dieu punirait celles qui ne l’observeraient pas.

Quand on vous commande de vous aimer les unes les autres et que vous y manquez, vous rompez une règle et, de plus, vous péchez contre les commandements de Dieu, qui vous commandent de ne point haïr le prochain, mais de l’aimer ; car il est écrit : "Un homme qui a de la haine est mort, parce qu’il est hors de la charité (2)." On vous recommande la cordialité et le respect ;

2) Première épître de saint Jean III, 14-15.

- 112 -

si vous y manquez, vous péchez contre vos règles et ce commandement.

Vous avez d’ailleurs d’autres règles qui n’obligent pas à péché n’étant pas tirées des commandements de Dieu ; par exemple, on vous commande de vous lever à quatre heures ; il ne se trouve point que Dieu ait jamais commandé cela. Vous ne péchez donc point en ne vous levant pas à cette heure-là. La sainte écriture ne vous a jamais commandé de vous lever à quatre heures, ni de faire oraison. Après cela, vous écrivez jusqu’à une certaine heure. Si vous le faites vous observez la règle ; si vous ne le faites pas, ce n’est pas péché. Donc ne se pas lever à quatre heures n’est point péché, si ce n’est que par votre mauvais exemple, une autre ne se lève pas ; car, quand le mauvais exemple y est, c’est péché, et pour lors il faut s’en confesser et s’accuser du mauvais exemple, parce que malheur à celui par qui le scandale arrive, étant cause qu’on commet quelque faute ou qu’on omet de faire quelque bien.

Soyez donc maintenant en paix, mes sœurs, et ne demandez plus : "Y a-t-il péché ?" Ne regardez pas ce moment de plaisir qu’on reçoit à se licencier, à quitter quelque règle, mais regardez au plaisir que Dieu a quand nous les observons pour son amour. Quand je dis : "N’y regardez pas", il y faut bien regarder pour ne pas offenser Dieu, et jamais pour se donner plus de liberté.

Il nous reste à cette heure à voir vos règles et vous en faire lecture. Vous en avez qui sont propres pour l’état et la conduite de la Compagnie, comme celles qui regardent les supérieurs et les officières. Pour celles-là, vous les avez déjà entendues. Il y a d’ailleurs des règles communes, que toutes doivent garder, et d’autres, particulières qui sont propres à chaque office, comme de

- 113 -

cuisinière, de portière etc. Je pense qu’il sera bon de commencer par la fin de la Compagnie

Monsieur Vincent, ayant lu le premier article, s’arrêta et nous parla à peu près en ces termes.

J’ai bien vu des règles, mais je ne sache point en avoir jamais vu qui honorent Dieu plus que les vôtres ; non, je n’ai jamais vu une Compagnie qui rende plus d’honneur à Dieu que la vôtre. Elle est instituée pour honorer la grande charité de Notre-Seigneur. Quel bonheur, mes chères sœurs ! Voilà une noble fin. Quoi ! être établies pour honorer la grande charité de Jésus-Christ, l’avoir pour modèle et exemple, avec la sainte Vierge, en tout ce que vous faites, ô mon Dieu, quel bonheur ! Que bienheureuses sont les mères qui ont porté des enfants pour faire un tel exercice, qui doit être la continuation de ce que Notre-Seigneur et sa très sainte Mère ont fait sur la terre !

Avez-vous jamais vu maison religieuse qui eût une si noble fin ? Pour moi, je n’ai connu ni religion ni communauté qui pût faire ce que vous faites. Les Carmélites ont pour fin l’esprit d’oraison, les filles de Saint-Thomas chantent les louanges de Dieu et assistent le prochain, quand elles peuvent ; les filles de l’Hôtel-Dieu ont pour fin de travailler premièrement à leur propre perfection, et après cela assister les malades ; ce qui est en quelque manière faire de même que vous. Mais elles n’ont pas de règle qui les oblige d’assister généralement tout le monde, c’est-à-dire tous les pauvres ; et vous autres vous devez, sans exception ni de personnes, ni de lieu, être toujours prêtes à exercer la charité. Dieu vous a choisies pour cela ; il vous a choisies de plus pour être les mères de ces enfants que ces malheureuses, indignes de l’être, exposent et abandonnent.

Tous les livres