Entretiens aux Filles de la Charité (page 61)
O mon Dieu ! ô mon Dieu ! mes filles, quelle consolation ! vous êtes vierges et mères tout ensemble.
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Oui, vous êtes mères de ces pauvres enfants, puisque vous leur en rendez les devoirs les plus considérables, et vous êtes vierges, puisque c’est pour cela et pour conserver ce précieux trésor que vous avez quitté le monde. Ah ! mes sœurs, qu’on a grand sujet de se confondre devant Dieu, se reconnaissant indigne de tant de grâces, et de se donner à lui pour l’honorer par la pureté d’intention, que nous devons avoir en tout ce que nous faisons !
Voilà les filles de la place Royale ; si elles ont 25 malades, c’est bien le tout, et elles sont pour le moins quarante religieuses. Les autres hospitalières en ont peut-être seize, et elles sont environ 26 filles pour les servir. Et voilà qu’une seule paroisse vous en fournit vingt trente, quarante et quelquefois soixante. Les filles de l’Hôtel-Dieu comme je vous ai dit, ont des malades, mais elles n’ont pas les pauvres forçats. Des pauvres criminels délaissés d’un chacun, qui est-ce qui a pitié ? Les pauvres Filles de la Charité. N’est-ce pas faire ce que nous avons dit : honorer la grande charité de Notre-Seigneur, qui assistait tous les plus misérables pécheurs, sans avoir égard à leurs forfaits ?
Ah ! mes sœurs, je vous le dis encore, jamais il n’y a eu une Compagnie qui ait loué plus Dieu que vous. Y en a-t-il quelqu’une qui ait les pauvres fous ? Vous n’en trouverez point, et cependant vous avez ce bonheur. Messieurs du Grand Bureau ont pensé que, pour bien conduire cette grande maison de pauvres insensés, il fallait venir aux pauvres Filles de la Charité. En effet, ils n’ont cessé de nous presser jusqu’à ce que nous leur en ayons envoyé. Ah ! mes filles que vous êtes obligées à Dieu ! Que vous seriez ingrates si vous ne le reconnaissiez et si vous ne gardiez les règles d’une telle vocation qui est si agréable aux yeux de Notre-Seigneur et si profitable au prochain. En vérité, il faudrait bien être insensible pour n’être pas porté à cette pratique.
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Quoi ! après tout ce que nous savons, ne pas observer les règles d’une telle Compagnie, qui regardent Dieu, puisqu’elles sont de lui ! Je ne pense pas qu’il y ait purgatoire ni enfer suffisant pour punir l’ingratitude d’une fille qui y manquerait.
Il faut donc, pour profiter de ceci, vous encourager les unes les autres et dire : "Quoi ! ma sœur, ne sommes-nous pas bienheureuses d’être dans une telle Compagnie ! Avions-nous jamais pensé à ce que cet homme vient de dire ?" Les anciennes, qui, depuis le commencement, ont travaillé jusqu’à présent, doivent continuer avec plus de ferveur, de crainte qu’en se relâchant à cause de leur ancienneté elles ne perdent le mérite qu’elles se sont acquis. Les nouvelles doivent dire : "Quoi ! nos sœurs anciennes ont tant travaillé pour acquérir ces grâces à la Compagnie, et nous ne serions pas soigneuses de les conserver par la fidélité à la pratique de nos règles ! Oh ! nous voulons non seulement conserver celles que Dieu a répandues sur la Compagnie, mais, de plus, en acquérir de nouvelles."
O mon Dieu ! dit M. Vincent comme ravi hors de soi, ô mon Dieu ! ô mon Dieu ! Pauvre madame Goussault ! la nuit qu’elle mourut elle me dit : "Monsieur, j’ai vu devant Dieu les Filles de la Charité ah ! que ses desseins sont grands sur elles !" Mes sœurs, ayez-lui grande dévotion, car je crois que c’est une grande sainte.
Voyez combien la fin de cette Compagnie est noble : vous devez assister les pauvres malades spirituellement et corporellement pour honorer la grande charité de Jésus-Christ ; et pour cela il faut que vous fassiez l’office de pasteurs et de mères. Les pasteurs ont soin des âmes les princes et magistrats, des corps, mais vous devez servir aux pauvres malades de pasteurs, de pères et mères, leur procurant, pour l’âme et le corps, tout le bien que vous pouvez, parce que souvent ils n’ont
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personne qui ait soin d’eux, que vous. Combien en meurt-il entre vos mains, mes sœurs, qui s’en vont devant Dieu, après avoir reçu par votre soin tous leurs sacrements ! O mon Dieu, que cette Compagnie vous honore ! Dieu soit béni ! Un homme me disait, me parlant d’une certaine communauté : "Je ne dis pas comment sont morts ceux qui en sont sortis, mais je sais comment sont morts ceux qui y sont demeurés." J’en dis de même, mes sœurs : je sais bien comment sont mortes celles qui ont persévéré dans la Compagnie ; mais je ne sais pas comment mourront celles qui en sont sorties. Nous avons vu mourir, ou plutôt commencer une vie éternelle, plusieurs de nos sœurs. Oh ! qu’elles sont heureuses d’avoir été fidèles à Dieu dans leur vocation ! Mais que nous sommes aussi obligés de suivre l’exemple qu’elles nous ont laissé !
Je vous ai déjà lu cet article. Votre Compagnie "est composée de filles et de veuves". La supérieure, étant "comme l’âme qui anime le corps", fera observer lesdites règles, recevra et instruira en la pratique des vertus chrétiennes lesdites filles et veuves, les appellera et enverra partout où il sera nécessaire qu’elles aillent, le tout de l’avis du supérieur général.
Ce qui regarde les trois autres officières a été dit dans la petite conférence *(3), lorsque Monsieur Vincent assembla les Filles de la Charité pour leur donner les avis nécessaires sur toutes choses.
Voilà, mes sœurs ce qui regarde la supérieure et qui a été toujours bien observé, par la miséricorde de Dieu et la bonne conduite de Mlle Le Gras. Remerciez Dieu de la bonne conduite que vous avez gardée jusqu’à présent. La supérieure sera comme l’âme de la Compagnie. Ah ! mes filles, que vous avez sujet de prier Dieu et de lui demander qu’il donne à la Compagnie des personnes zélées, pour faire observer les
* 3). Voir saint Vincent t XIII, p. 693 et suiv., le document 168.
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bonnes pratiques qui y ont été jusqu’à présent. Il faut souvent supplier Notre-Seigneur, puisqu’il est l’auteur de cette œuvre, qu’il remplisse les personnes qui entreront dans la Compagnie, de l’esprit qu’il veut que vous ayez toutes, pour continuer, par ce moyen, le bien qu’on a commencé. Je vous ai dit, mes filles, que vous êtes vierges et mères, mais il faut pour cela être dans la disposition d’aller servir ces pauvres enfants quand on vous l’ordonnera, et ainsi vous participerez au bonheur de celles qui y travaillent effectivement. Oh ! qu’il est grand, et qu’elles doivent rendre grâces à Dieu de les avoir appelées à cet office !
Vous avez entendu qu’on enverra et rappellera quand on le jugera à propos. Vous devez être dans cette disposition d’aller partout, parce qu’on vous demande en plusieurs endroits. A Toulouse, on fait grande instance pour vous avoir. Mgr. l’évêque de Cahors m’a écrit pour ce sujet, et nous n’aurons pas de repos qu’il n’en ait dans ce pays-là. A Madagascar, nos messieurs prient que nous leur envoyions des Filles de la Charité, pour aider à attirer les âmes. MM. Mousnier et Bourdaise me mandent qu’ils croient que ce sera le vrai moyen pour faire que ceux du pays reçoivent la foi ; qu’on pourrait faire un hôpital pour les malades, et un séminaire pour instruire les filles. On y demande aussi des enfants trouvés qui sachent travailler, pour en apprendre d’autres. C’est pourquoi disposez-vous pour cela. Il y a quatre mille cinq cents lieues, et il faut six mois pour les faire. Mes sœurs, je vous dis cela pour vous faire voir les desseins que Dieu a sur vous. Disposez-vous donc mes filles, et donnez-vous à Notre-Seigneur pour aller où il lui plaira.
êtes-vous dans cette résolution d’aller partout sans exception ?
— Oui, mon Père, dirent-elles.
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— Mais vous sentez-vous bien toutes dans cette disposition ? Si vous l’êtes, dites-le moi.
Toutes les sœurs s’étant levées répondirent pour la seconde fois que oui.
Oh ! que malheureuse serait celle qui refroidirait les autres, qui serait cause de quelque découragement à l’endroit de celles qui ont bonne volonté ! Oh ! qu’elle serait digne d’une grande punition ! De quel supplice pourrait-on châtier la fille qui serait si malheureuse que d’être cause de la perte de cette Compagnie, qui gloserait sur les ordres des supérieurs, qui murmurerait, qui y trouverait à redire qui serait cause que ces âmes simples, qui se sont toujours laissé conduire, se défieraient et commenceraient à vouloir agir à leur tête, ne voulant plus se laisser conduire ! Oh ! la malheureuse que serait celle-là ! Elle devrait avoir grande crainte.
Ah ! mes filles, continuez comme vous avez commencé. Vous avez fait comme des enfants qui se confient en leur père, vous vous êtes laissé conduire. Aussi n’avez-vous pas été trompées. Celles donc qui refroidiraient ces bonnes âmes, qui diraient : "Pourquoi ceci ? pourquoi cela ? A quoi bon ces habits ? Il faudrait en avoir d’autre façon. Cela est bien fâcheux d’aller si loin, ne serait-on pas aussi bien dans ce pays-ci ?" ô Sauveur ! ô Sauveur ! que font-elles quand elles tiennent de tels discours ! Y a-t-il enfer assez rude pour punir de telles personnes, qui tuent ainsi toutes ces bonnes œuvres, qui sont meurtrières des âmes de celles qui les écoutent ! Car c’est être véritablement meurtrier que de causer le relâchement de la Compagnie ; c’est tuer toutes celles à qui l’on rend ce méchant office. Mes sœurs, ce que je dis est véritable, c’est être meurtrier. Ne voyez-vous pas que je dis vrai ? Y a-t-il peine assez grande pour une telle fille, qui tâche d’empêcher les desseins de Notre-Seigneur sur ces âmes !
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Quand vous en verrez quelqu’une de la sorte, qui murmure et trouve à redire, regardez-la comme un Judas qui veut perdre votre Compagnie, et fuyez-la tant que vous pourrez. Si elle veut vous arrêter faites semblant d’avoir à faire, et quittez-la. N’écoutez pas ce serpent ; c’est un Judas. Car Judas faisait ainsi : il murmurait, il allait aux Juifs accuser Notre-Seigneur et leur disait : "Il fait ceci, il fait cela", chuchotant ainsi tantôt à l’un, tantôt à l’autre, parce qu’il en voulait au Fils de Dieu et à ce qu’il faisait. De même la malheureuse fille qui trouve à redire à quoi que ce soit, fait l’office d’un Judas ; elle va chuchotant tantôt à l’une, tantôt à l’autre : "On dit telle chose", "pourquoi ceci ?" "pourquoi cela ?" Ah ! mes sœurs, si, par malheur, il s’en trouvait une faites le signe de la croix, quand vous la verrez ; c’est un Judas ; i ; ne la faut pas écouter ; elle veut perdre la Compagnie et la ruiner tout à fait. Judas n’en voulait pas seulement à Notre-Seigneur, mais il avait envie contre les apôtres, la Madeleine et contre toute la religion catholique, qu’il voulait ruiner. Enfin vouloir changer l’ordre qui a été établi dans la Compagnie, c’est la vouloir ruiner. Voyez ce que mérite une telle personne !
Monsieur Vincent ayant lu ce qui regarde l’établissement de la Compagnie et les noms des officières, où il est fait mention de la soumission qu’on doit avoir aux ordres de la supérieure, dit qu’il fallait aller et revenir tout aussitôt que l’obéissance l’ordonne, sans choisir, ni dire qu’on ne veut pas aller en tel lieu.
Alors Mademoiselle Le Gras lui dit à voix basse qu’elle n’avait pas encore vu nos sœurs contrevenir à cela et qu’elles avaient toujours été prêtes à aller et revenir, quand on le leur avait ordonné.
Dieu soit béni, mes filles ! reprit Monsieur Vincent ; je suis bien consolé. Mademoiselle vient de me dire que,
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quand on vous a dit "allez", vous êtes allées, et quand on vous a dit "revenez", vous êtes revenues. Courage, mes filles, courage ! Continuez et remerciez Dieu du témoignage que vous avez aujourd’hui. Et vous, Mademoiselle, aussi, qui donnez cette louange à la Compagnie, remerciez-le. Oh ! si Dieu n’avait vu cela, qu’aurait-il fait ? Combien voyez-vous de maisons dans Paris qui ont péri manque de soumission ! Aussi la vôtre ne subsistera que par ce moyen. Courage donc, mes filles, puisque vous avez aujourd’hui, fête de saint Michel, un témoignage qui vous doit faire louer Dieu !
Et reprenant la lecture des règles sur l’article qui contient que les Filles de la Charité "ne s’oublieront pas elles-mêmes, afin qu’en servant les autres, elles se rendent dignes de recevoir la récompense que Notre-Seigneur promet à ceux qui auront exercé la charité ; et pour cela elles auront soin de se maintenir en état de grâce" ; c’est, dit-il, n’avoir aucun péché mortel qui remorde en la conscience, non pas même un véniel, s’il se peut. Voilà ce que c’est que de se maintenir en état de grâce : avoir une grande haine pour le péché mortel et le fuir comme le démon, même le véniel ; et quand on en a fait quelqu’un, s’en confesser au plus tôt, surtout s’il est mortel. Il ne faut point se coucher sans le confesser.
M. le cardinal de la Rochefoucauld ne pouvait souffrir dans sa conscience aucune petite chose qui lui remordît ; et même il faisait coucher son confesseur dans sa chambre ; et dès qu’il avait quelque mauvaise pensée, tout aussitôt il disait : "Monsieur, j’ai pensé telle chose je m’en confesse à vous." O mes sœurs, qui faisait faire cela à ce saint homme, sinon la haine du péché ? Ne vous étonnez donc pas si l’on vous demande de fuir le péché mortel ; car nos bienheureuses sœurs qui sont allées au ciel ont craint non seulement le mortel, mais même le véniel,
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comme la mort. La suite des règles porte que les Filles de la Charité tâcheront d’acquérir et pratiquer les vertus, d’observer les règles communes. O mes filles, c’est ce que Notre-Seigneur demande de vous, et vous lui devez souvent demander] a grâce de les bien garder.
Voilà tout ce que nous dirons aujourd’hui. Je n’ai qu’à me recommander à vos prières. Tous les jours, dans mes oraisons et à la sainte messe, je demande à Notre-Seigneur qu’il fasse la grâce aux Filles de la Charité d’être si fidèles à leur vocation qu’elles lui soient agréables. Faites, Seigneur, que vos pauvres filles que nous recevons dans notre Compagnie comme nous étant envoyées de votre part, tâchent de plus en plus de vous être agréables par la pratique des vertus que vous demandez d’elles. C’est, mes chères sœurs, ce que vous devez souvent demander à Dieu, et je le supplie de vous faire la grâce de vous l’accorder.
71. — CONFéRENCE DU 18 OCTOBRE 1655
SUR LA FIN DE LA COMPAGNIE
(Règles Communes, art. I, 2, 3)
Mes sœurs, nous ne faisons point aujourd’hui notre conférence à l’accoutumée. Dans les autres, vous avez coutume de dire vos pensées ; dans celle-ci je vous expliquerai les règles. Dans la dernière, je vous expliquai celles qui regardent la supérieure et les officières et je vous dis en général ce qui regarde toutes les sœurs. Nous commencerons aujourd’hui à expliquer ce qui concerne en général toute la Compagnie et chaque sœur en particulier. Ce que nous ne dîmes la dernière fois
Entretien 71. — Ms. SV 3, p. 79 et suiv.
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qu’à l’égard des officières, nous le dirons pour toutes les sœurs, de sorte qu’entendant cela, chacune verra clairement ce qui la regarde et pourra dire : "Voilà qui est pour moi." C’est pour cette raison que ces règles que vous allez entendre sont appelées Règles communes, parce que toutes les doivent garder, en quelque lieu qu’elles soient, non seulement à Paris, mais aux hôpitaux, aux champs, aux paroisses et enfin partout. Aux Forçats, au Nom-de-Jésus, aux pauvres Insensés, aux Enfants, partout on doit observer ces règles-ci. La même chose se fait en toutes les Compagnies : elles ont, comme vous, leurs règles communes et particulières.
Règles communes que les Filles de la Charité doivent garder. — "Elles penseront souvent que la fin principale pour laquelle Dieu les a appelées et assemblées est pour honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, leur patron." Voici donc ce que dit la règle, ou, pour mieux dire, Notre-Seigneur Jésus-Christ par elle : "Elles penseront souvent que la fin pour laquelle Dieu les a appelées est pour honorer Notre-Seigneur." Mes chères sœurs, ce sont les pensées qui doivent occuper votre esprit, que celles de vos règles. Tout ainsi qu’on prend plaisir à considérer un beau jardin rempli de toutes sortes de fleurs, de même vous devez penser souvent avec plaisir à vos règles, qui sont autant de belles fleurs dans le jardin de Notre-Seigneur, votre époux, lequel vous invite à les cueillir ; ce qui se fait par la pensée. Car, comme une personne qui se délecte à penser et considérer les fleurs et les fruits d’un jardin, les transfère en lui-même, ainsi, mes chères sœurs, les Filles de la Charité qui prendront plaisir aux pensées de leurs règles, se pareront d’autant de belles fleurs, qui les rendront agréables à Notre-Seigneur ; et de plus, cela fera qu’elles n’auront point de peine à les garder. Par exemple, quand on s’éveille le matin on va parler à
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Dieu à l’oraison : "Oh ! quel bonheur de s’entretenir avec un Dieu qui nous aime tant !" S’arrêtant dans ces pensées, on se lèvera promptement et avec joie.
Quand vous servez les malades, vous devez encore vous souvenir que c’est Notre-Seigneur que ce pauvre vous représente. étant les unes avec les autres, vos entretiens doivent être des vertus de nos sœurs, qui ont tant aimé leurs règles, et des choses qui peuvent vous aider à vous avancer à la perfection de votre vocation, surtout de vos règles. Je vous recommande de vous en occuper l’esprit, de les bien retenir, d’autant que cela vous est nécessaire pour acquérir les vertus propres à la fin principale pour laquelle votre Compagnie a été établie. C’est où vous devez continuellement aspirer, mes chères sœurs. C’est pour cela que vous vous êtes données à Dieu, et ainsi vous devez vous servir des moyens qui peuvent vous aider à arriver où vous prétendez. La seule chose nécessaire, c’est de penser souvent à la fin pour laquelle la Compagnie a été instituée, et à l’intention pour laquelle chacune de vous autres y est venue. Or, il faut que vous sachiez qu’entre toutes les Compagnies qui servent Dieu plus particulièrement, chacune a sa fin particulière, comme, dans une république, chaque profession a son office particulier, les tailleurs, boulangers, cordonniers, etc. Il en est ainsi des Compagnies dédiées à Dieu.
Les Chartreux ont pour fin principale une grande solitude : ils sont cachés aux yeux du monde, de sorte qu’on ne les voit point ; ils sont dans une continuelle prison, pour l’amour de Notre-Seigneur. Les Capucins ont pour leur fin la pauvreté, qu’ils pratiquent en leurs habits, chaussures, etc. Ils ont pensé qu’ils pouvaient honorer la pauvreté de Notre-Seigneur, embrassant cet état de vie pauvre, comme, en effet, elle lui est fort agréable, puisqu’il est venu du ciel en terre pour se
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faire pauvre. Comment l’aurait-il embrassée et tant recommandée à la sainte Vierge et à saint Joseph, si elle ne lui était agréable ! Les Carmélites, qui sont fort austères, ont pour fin une grande mortification. Elles vont pieds nus, si ce n’est qu’elles portent quelquefois des sandales en France. Je ne sais pas bien comme elles sont ici ; mais, en Espagne, elles ne portent ni bas, ni souliers ; elles sont pieds et jambes nus, couchées sur un peu de paille ou de foin, nonobstant la rigueur de l’hiver. Ces filles, qui sont de condition, nouvellement sorties du monde, se réduisent à cela ; pourquoi, mes sœurs ? Pour plaire à un Dieu, pour faire pénitence pour prier pour l’église. Les filles de l’Hôtel-Dieu, je vous en ai déjà parlé, ont pour fin principale de travailler à leur salut propre et à celui des pauvres malades à l’hôpital. Celles de la place Royale ont pour fin principale d’assister les pauvres femmes malades qu’elles reçoivent, et non les hommes ; et parce que ce sont leurs règles, elles croient faire leur salut en les observant.
Mais vous, mes chères sœurs, vous vous êtes données principalement à Dieu pour vivre en bonnes chrétiennes, pour être bonnes Filles de la Charité, pour travailler aux vertus propres à votre fin, pour assister les pauvres malades, non en une maison seulement, comme celles de l’Hôtel-Dieu, mais partout, comme faisait Notre-Seigneur, qui n’avait point d’acception ; car il assistait tous ceux qui avaient recours à lui. C’est ce que nos sœurs ont commencé à l’égard des malades, les assistant avec tant de soin ; et Dieu, voyant qu’elles le faisaient si soigneusement, les allant chercher dans leur maison, comme faisait Notre-Seigneur le plus souvent, a dit : "Ces filles me plaisent ; elles se sont bien acquittées de cet emploi ; je veux leur en donner un second."
C’est, mes sœurs, ces pauvres enfants abandonnés, qui n’avaient personne qui prissent soin d’eux ;
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et Notre-Seigneur s’est voulu servir de la Compagnie pour en avoir soin ; dont je rends grâces à sa bonté.
Comme il a donc vu que vous aviez embrassé cela avec tant de charité, il a dit : "Je veux encore leur donner un autre emploi." Oui, mes sœurs, c’est Dieu qui vous l’a donné, sans que vous y eussiez pensé, ni Mlle Le Gras, non plus que moi ; car c’est ainsi que les œuvres de Dieu se font, sans que les hommes y pensent. Lorsqu’une œuvre n’a point d’auteur, on doit dire que c’est Dieu qui l’a faite. Mais quel est cet emploi ? C’est l’assistance des pauvres criminels ou forçats. Ah ! mes sœurs, quel bonheur de servir ces pauvres forçats, abandonnés entre les mains des personnes qui n’en ont point de pitié ! Je les ai vus, ces pauvres gens, traités comme des bêtes ; ce qui a fait que Dieu a été touché de compassion. Ils lui ont fait pitié ; en suite de quoi sa bonté a fait deux choses en leur faveur : premièrement, il leur a fait acheter une maison ; secondement, il a voulu disposer les choses de telle sorte qu’ils fussent servis par ses propres filles, puisque dire une Fille de la Charité, c’est dire une fille de Dieu.
Il a encore voulu donner un autre emploi à ces filles, qui est d’assister les pauvres malades, les pauvres vieilles gens du Nom-de-Jésus et ces pauvres gens qui ont perdu l’esprit. Oui, mes sœurs, c’est Dieu même qui a voulu se servir des Filles de la Charité pour avoir soin de ces pauvres insensés. Oh ! quel bonheur à toutes vous autres ! Mais que c’est une grande faveur, pour celles qui y sont employées, d’avoir un si beau moyen de rendre service à Dieu et à Notre-Seigneur son Fils !
Il faut, mes sœurs, que vous sachiez que Notre-Seigneur a voulu éprouver en sa propre personne toutes les misères imaginables. Le terme de l’écriture est qu’il a voulu passer pour scandale aux juifs et folie aux
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gentils (1) pour vous montrer que vous pouvez le servir en tous les pauvres affligés. C’est pourquoi il a voulu entrer en cet état, pour le sanctifier comme tous les autres. Il faut que vous sachiez qu’il est dans ces pauvres dénués d’esprit comme dans tous les autres. C’est dans cette croyance que vous devez leur rendre service, et, quand vous les allez voir, vous réjouir et dire en vous-mêmes : "Je m’en vais à ces pauvres pour honorer en leurs personnes la personne de Notre-Seigneur ; je m’en vais voir en eux la sagesse incarnée de Dieu, qui a voulu passer pour tel, ne l’étant pas en effet."
Or donc, mes filles, jusqu’à présent vos fins ont été de faire ce que nous venons de dire. Nous ne savons pas si vous vieillirez assez pour voir que Dieu donne de nouveaux emplois à la Compagnie ; mais nous savons bien que, si vous vivez conformément à la fin que Notre-Seigneur demande de vous, si vous vous acquittez comme il faut de vos obligations, tant pour le service des pauvres que pour vos règles, si vous faites bien, comme j’espère que vous allez commencer, oh ! Dieu bénira de plus en plus vos exercices et vous conservera ; mais il faut lui être fidèle pour se rendre digne de cela.
La fin donc à laquelle vous devez tendre, est d’honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, le servant dans les pauvres, dans les enfants pour honorer son enfance, dans les pauvres nécessiteux, comme au Nom-de-Jésus, et comme ces pauvres gens que vous avez assistés lorsqu’ils venaient se réfugier à Paris à cause des guerres. Voilà comme il faut que vous soyez prêtes à servir les pauvres partout où l’on vous enverra : dans les armées, comme vous avez fait quand vous y avez été appelées, aux pauvres criminels et généralement en tous les endroits où vous pourrez assister les pauvres, puisque c’est
1) Première épître aux Corinthiens I.23.
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votre fin. Et pour cela, mes chères sœurs, il faut souvent vous demander, à l’exemple de saint Bernard, pourquoi vous êtes entrées dans la Compagnie. Ce grand saint se disait à lui-même : "Bernard, Bernard pour quoi faire es-tu entré en religion ? Est-ce pour faire ta volonté vivre à ta liberté ? Point du tout." Et lorsqu’il sentait quelque répugnance, il se faisait cette même demande, à laquelle il répondait "Tu t’es donné à Dieu pour vivre en bon religieux, pour renoncer à tes propres satisfactions et pour faire tout ce que Dieu demande de toi dans la religion."
Mes chères sœurs, vous devez vous demander pareillement ; "Pourquoi Dieu a-t-il institué la Compagnie de la Charité ? Pourquoi m’a-t-il appelée ici ?" et puis vous répondre : "Pour honorer Notre-Seigneur et lui rendre service dans les pauvres et faire tout ce à quoi il a décidé de m’employer." Voilà comme vous devez vous exciter à travailler à vos emplois. N’êtes-vous pas bien heureuses, mes sœurs, que Notre-Seigneur daigne se servir de vous ? Que les filles de l’Hôtel-Dieu fassent ce qu’elles sont obligées de faire ; mais, pour vous autres vous devez être indifférentes pour faire tout ce que votre fin requiert. C’est là votre affaire, et vous ne devez pas envier d’autres exercices. Si on allait dire aux Carmélites, aux Chartreux, aux Capucins qu’ils fissent autre chose que ce qu’ils font, le feraient-ils ? Oh ! non, parce que c’est leur fin et qu’il leur suffit de faire ce à quoi leur Institut les oblige. Aussi Notre-Seigneur n’a pas choisi d’autre Compagnie pour le servir en la personne des pauvres malades de la manière que vous êtes obligées de le servir. Ah ! mes sœurs, quel bonheur ! C’est Dieu qui vous a commis le soin de ses pauvres, et vous devez vous y comporter dans son esprit, compatissant à leurs misères et les ressentant en vous-mêmes autant qu’il est possible, comme celui qui disait :