Entretiens aux Filles de la Charité (page 62)
- 128 -
"Je suis persécuté avec les persécutés, maudit avec ceux qui le sont ; je suis esclave avec les esclaves ; je suis affligé avec les affligés et malade avec les malades."
C’est ainsi qu’il faut vous comporter pour être bonnes Filles de la Charité pour aller où Dieu voudra ; si c’est à l’Afrique, en Afrique, à l’armée, aux Indes, où l’on vous demande, à la bonne heure ; vous êtes Filles de la Charité, il y faut aller. Notre-Seigneur a donc fait une Compagnie plus à lui qu’à vous-mêmes, de laquelle vous êtes les membres. C’est pour cela qu’on vous appelle Filles de la Charité c’est-à-dire filles de Dieu. Humiliez-vous, abaissez-vous au-dessous de tout le monde, voyant que Dieu veut se servir des pauvres filles de village en de si grandes choses. Humiliez-vous devant Dieu, c’est votre affaire, et soyez prêtes à embrasser tous les emplois que la divine Providence vous donnera. Je ne puis assez vous recommander cela, mes sœurs, puisque c’est la fin de votre Compagnie ; et quand vous manquerez à cette fin c’en est fait de vous, adieu la Charité.
Troisième article. — "Elles feront tous leurs exercices, tant corporels que spirituels, en esprit d’humilité et de charité et en union de ceux que Notre-Seigneur Jésus-Christ a faits sur la terre."
Mes chères sœurs, vos règles disent que Dieu demande en général et en particulier que vous fassiez trois choses, qui sont que toutes vos actions soient accompagnées de ces trois vertus d’humilité, de charité et de l’imitation de Notre-Seigneur ; c’est ce qu’enseigne cet article
"Elles feront toujours leurs exercices en union de ceux que Notre-Seigneur a faits sur la terre." Par exemple, allant à la paroisse voir des malades, y aller pour honorer Notre-Seigneur en leur personne quand vous allez à l’oraison, penser de la sorte, ou à peu près : "Hélas ! pauvre misérable que je suis, suis-je bien
- 129 -
digne d’aller à l’oraison parler à Dieu !" Ne laisser pourtant pas d’y aller dans l’amour de son abjection et pour honorer les oraisons de Notre-Seigneur. Allant à table, penser, de même, que vous n’êtes pas dignes de prendre votre repas avec les autres, et dire : "Hélas ! mon Seigneur, je ne mérite pas d’aller manger le bien des pauvres, ni d’être en la compagnie de mes sœurs, qui les servent si bien, au prix de moi, qui ne suis propre à rien."
Voilà comme il faut toujours se reconnaître incapable de rien faire qui vaille ; car, voyez-vous, mes filles, jusqu’à ce que vous soyez bien entrées dans cet esprit de vous reconnaître pauvres, chétives, incapables d’aucun bien, et que vous soyez bien aises qu’on vous tienne pour telles, jamais vous n’arriverez à la perfection. Après qu’on a fait cette réflexion sur son indignité, il faut se relever par un acte d’amour de Dieu et dire : "Encore que je ne sois pas digne de faire telle chose, parce que Dieu le veut, je la ferai pourtant afin de lui plaire, puisqu’il la désire de moi."
Quand vous allez à l’oraison, il faut y aller purement pour plaire à Dieu, disant : "Je ne suis pas digne de m’entretenir avec Dieu ; mais, parce que l’obéissance le veut et que c’est sa volonté, j’y vais pour honorer Notre-Seigneur." Car que pensez-vous, mes sœurs ? Ce n’est pas tout de faire l’oraison à sa fantaisie, sans attention et à sa mode ; oh ! non, ce n’est pas assez ; il faut la faire comme Notre-Seigneur a fait les siennes sur la terre. Il les faisait avec grand respect en la présence de Dieu, avec confiance et humilité. Ainsi des autres actions : il faut toujours les conformer aux siennes, si vous voulez qu’elles soient méritoires. Je m’en vais au réfectoire pour honorer la modestie avec laquelle Jésus-Christ prenait sa réfection ; et pour cela, il faut se comporter comme si nous le voyions : se tenir droit
- 130 -
et modeste, prendre son pain et sa viande de bonne grâce, manger tranquillement, et non pas se ruer sur la viande et sur ce qu’on nous présente, comme si l’on voulait dévorer.
Comme j’étais un jour avec le bienheureux évêque de Genève, il me dit : "Monsieur Vincent, je demandais une fois à notre Mère si nos sœurs gardaient bien la modestie à table ; elle me répondit : Monseigneur, il faut que vous les voyiez." Et ayant su que cela se pouvait, il se mit dans un lieu d’où il pouvait aisément remarquer comme elles se comportaient et il vit ces filles dans une grande modestie, comme des personnes qui étaient en la présence de Dieu et des anges. Oh ! que cela le consola !
Mes chères sœurs, ayez soin que toutes les œuvres que vous ferez soient accompagnées de ces trois vertus, en sorte qu’à même temps que vous ferez l’action extérieure, votre esprit s’occupe intérieurement avec Dieu, ce qui se peut faire ainsi. Allant aux malades, dites en vous-mêmes. "Ah ! misérable que je suis ! comment osé-je aller à ce pauvre, moi qui suis plus malade devant Dieu que lui ! Si tant de saintes âmes avaient le pouvoir de le faire, elles s’en acquitteraient beaucoup mieux que je ne fais." Après, relever son courage par cette pensée : "Je m’en vais là pour l’amour de Dieu. Oh ! que je suis heureuse d’avoir été choisie pour un si saint emploi !"
Pensez-vous, mes sœurs, que ce soit si grand de faire ce que vous faites, si vous ne le relevez par l’intention ? Quoi ! vous croyez que servir les malades par humeur, aller en tel lieu parce que vous y trouvez du divertissement, obéir parce que ce qu’on vous ordonne vous plaît, travailler parce qu’on ne peut être sans quelque emploi, prier parce que les autres le font, c’est vous acquitter de votre devoir ! Point du tout, mes sœurs, ne vous trompez pas ; le mérite de nos actions vient de la fin
- 131 -
pour laquelle nous les faisons. J’ai dit la messe aujourd’hui ; si je ne l’ai fait avec les conditions requises, je n’en suis pas plus avancé pour cela ; vous avez communié, servi vos pauvres, fait l’oraison et autres choses, si vous n’avez joint l’intérieur à l’extérieur, vous n’avez rien fait, parce que tout le monde en peut faire autant. Un païen même pourrait faire ce que nous faisons pour son plaisir et purement comme une œuvre matérielle ; il peut aller voir un malade par divertissement, boire et manger, se reposer et travailler, sans aucun mérite ni démérite. C’est la même chose de nous, quand nous faisons nos œuvres. Pour bonnes qu’elles soient d’elles-mêmes, sans une pure intention et désir de plaire à Dieu, elles ne sont pas plus méritoires que si c’étaient des choses indifférentes. Mais voulez-vous que toutes vos œuvres soient agréables à Dieu, faites-les en esprit d’humilité, de charité, en union de celles que Notre-Seigneur a faites ; et retenez bien qu’il faut avoir cette intention ; faute de quoi, on se prive souvent de la récompense due aux bonnes œuvres qu’on fait.
Vous savez que, quand on baptise un enfant, on le lave d’eau, on prononce toutes les paroles et on fait toutes les cérémonies requises ; mais, avec tout cela, il faut avoir l’intention de faire un chrétien ; et si elle manque, il n’est pas baptisé ; d’autant que ce n’est pas l’eau seule qu’on verse, ni toutes les autres cérémonies, qui font l’enfant chrétien ; il faut de plus que celui qui baptise ait l’intention de faire un chrétien. Ainsi les Filles de la Charité qui font leurs exercices en la manière qui a été dite et sans intention, ne plaisent point à Dieu, qui demande premièrement le cœur, et, après l’œuvre.
Il se trouve des années si fertiles qu’au lieu de seigle et de froment mêlés, que les laboureurs ont semés, la fertilité de l’année fait que la terre ensemencée de ce mélange de deux grains rapporte du froment pur au
- 132 -
lieu de méteil, qu’on avait semé. Ainsi, mes sœurs, tout ce que vous ferez pour le motif de ces trois vertus deviendra froment. Encore que vous ne vous serviez que du seigle, c’est-à-dire que vous ne fassiez que des actions indifférentes, vous recueillerez du froment, recevant pareille récompense pour les petites choses que pour de plus grandes faites avec lâcheté et sans l’affection requise.
On dit d’une certaine pierre qu’on appelle philosophale, que tout ce qu’elle touche devient or. Mes chères sœurs, tout ce que vous ferez, si vous l’accompagnez de ces trois belles vertus, sera tout changé en or ; c’est une pierre philosophale qui convertit tout en or ; et ainsi toutes vos œuvres seront agréables à Dieu et aux anges. Cela s’appelle grâce sanctifiante. C’est une beauté qui rend l’âme agréable à Notre-Seigneur, qui fait qu’il se plaît en elle et en tout ce qu’elle fait. Quoi que cette âme fasse, tout plaît à Dieu : aller, venir, servir un malade, faire une médecine, tout est agréable à Notre-Seigneur. Ah ! mes sœurs, les Filles de la Charité sont plus agréables à Dieu, quand elles s’acquittent bien de leur devoir, qu’un enfant bien-aimé ne l’a jamais été à son père ni à sa mère. Combien belles les âmes qui sont honorées de cette grâce gratifiante ! Qu’elles sont heureuses, qu’elles doivent augmenter de vertu en vertu, pour se rendre de plus en plus agréables à leur époux !
Mais il y a encore plus : c’est que cela vous fait avoir la grâce du paradis. Oui, mes sœurs, ces actions faites pour l’amour de Dieu et humblement sont méritoires de la gloire éternelle, non seulement de la gloire éternelle, non seulement de la gloire commune qui est donnée à toutes les âmes bienheureuses, mais d’une qui ira toujours en augmentant, à mesure que ceux que vous aurez bien édifiés se serviront de vos bons exemples. O mes chères sœurs, vous ne vous en retournerez pas les mains vides, si vous prenez résolution de
- 133 -
pratiquer ce que vos pères vous ont dit. C’est ce que Dieu demande de vous, et vous devez vous donner à sa bonté pour cela. Seigneur, faites-nous cette grâce de bien connaître la valeur et le mérite des actions faites en l’union des vôtres. O mes filles, que cette leçon demeure bien avant dans vos âmes ! Ah ! s’il y en avait quelqu’une parmi vous qui dît en son cœur : "Le moyen que je puisse m’acquitter de tout cela ! Comment pourrai-je avoir l’esprit toujours occupé à ce que je ferai, pour pratiquer ces vertus ! Oh ! je ne pourrai jamais me captiver de la sorte" ; je réponds à celle-là : "Commencez aujourd’hui, continuez demain, et il vous sera facile." Dès ce moment, dites en vous-mêmes : "Ah ! je suis indigne d’entendre la parole de Dieu, puisque tant de fois il m’a fait cette grâce et que je n’en suis pas meilleure." Pensez de chacune de vos sœurs en particulier qu’elles feront beaucoup mieux leur profit que vous de ce que nous avons dit. En vous en retournant, dites : "Je m’en vas au lieu d’où je suis venue, par obéissance, et non parce que je suis bien aise d’y être ; mais, d’autant que Dieu le veut, puisqu’on m’y renvoie, je le fais encore pour honorer les pas de Notre-Seigneur lorsqu’il revenait de ses voyages."
Demain, en vous levant pour aller à l’oraison, pensez que vous n’êtes pas dignes que Dieu vous permette de lui parler, mais, que, puisqu’il le veut, vous la voulez faire en union des oraisons de son Fils. Et ainsi allez à l’oraison avec joie de faire la volonté de Dieu et avec grand désir de lui plaire.
Quand vous irez aux pauvres, et en tout ce que vous ferez après demain, continuez la même chose, et vous y trouverez plus de facilité. Tâchez de faire attention à ces pratiques encore quatre ou cinq jours de suite. Après cela, vous ne trouverez rien de plus facile vous viendrez, par la continuation, à contracter une sainte
- 134 -
habitude, si bien que, non seulement vous ne sentirez plus de peine à la pratique de ces vertus, mais même vous ne sauriez vous empêcher de faire toujours ainsi. Ah ! nos bonnes sœurs qui sont allées devant Dieu ont fort bien pratiqué ce que nous vous disons- elles ont expérimenté que la vertu n’est point si difficile à acquérir que nous nous imaginons. Il ne faut que le vouloir et se contraindre un peu. O mes sœurs, si, au commencement, vous avez un peu de peine, il faut se souvenir que c’est pour plaire à Dieu et que cette peine ne durera guère. Continuez dix ou douze jours, vous n’aurez après plus de difficulté ; bien au contraire vous prendrez plaisir à faire vos actions avec récollection et application d’esprit ; ce qui attirera sur vous de grandes grâces ; et ces grâces mettront dans vos cœurs une telle disposition que vous verrez le jour que vous ne pourrez vous empêcher de faire le bien, auquel vous vous serez habituées. C’est ce que disait saint Bernard : Non possible, etc.
Se trouver dans un état où l’on ne saurait suivre sa volonté, si ce n’est qu’elle soit conforme à celle de Dieu, oh ! état heureux, auquel on ne peut faire ses œuvres que pour plaire à Dieu ! C’est faire en quelque façon ce que Dieu fait, car tout ce qu’il opère, c’est pour sa gloire et pour son plaisir ; de sorte que nous pouvons dire qu’en faisant ces œuvres par ce principe de donner de la joie à Dieu, c’est faire, autant qu’il est possible, ce qu’il fait, et ainsi c’est être Dieu même. O mes filles, encouragez-vous donc afin d’arriver à ce degré de perfection. Vous vous ferez, comme j’ai dit, une habitude pour le bien, de sorte que vous ne saurez vous empêcher de le faire et que toutes vos actions seront accompagnées de ces trois vertus, sans aucune contrainte, d’autant qu’on ne saurait s’empêcher de faire ce que l’on a habitude. Vous avez bien sujet de vous donner à Dieu
- 135 -
et de correspondre aux inspirations qu’il vous donnera, lesquelles ne vous manqueront pas, Si vous reconnaissez que de vous-mêmes vous ne pouvez que le péché. Si vous entrez dans cette pratique, mes chères sœurs, vous ferez vos œuvres comme Notre-Seigneur veut que vous les fassiez, le prenant pour exemple, comme vos règles vous l’enseignent. Si vous continuez, vous n’aurez pas sujet d’envier la compagnie de qui que ce soit, puisqu’ayant Dieu présent, vous aurez tout. Quel sujet de s’humilier quand on pense à cela : faire ce que Dieu fait faire continuellement sa volonté, et par conséquent obliger sa bonté de prendre ses plaisirs parmi nous ! Ah ! il n’a d’autre plaisir que dans les âmes qui travaillent pour son amour. Quand je dis qu’il n’a pas d’autre plaisir, c’est-à-dire dans ses créatures ; car il en a d’autres : il prend plaisir en lui-même et en ses divines perfections ; mais il n’en a point d’autre hors de lui, que d’être avec ceux qu’il aime. C’est sa joie et son plaisir de demeurer dans les âmes qu’il a sanctifiées. Ah ! quelles consolations pour les filles qui pensent : "Dieu me voit, il se plaît à ce que je fais ; c’est lui qui me fait agir, qui me fait aller et venir." Un soldat qui voit son capitaine est animé au combat par sa présence. Courage, mes sœurs ! Dieu vous bénira, si vous lui êtes fidèles. Courage ! car il fera pour vous ce que, sans lui, il vous serait impossible de faire.
C’est ce que je prie Notre-Seigneur d’opérer, et, quoique misérable pécheur, je ne laisserai pas de prononcer les paroles de bénédiction priant Dieu qu’à même temps que je les dirai, il répande cet esprit dans vos âmes, pour faire toutes vos actions avec humilité, charité et union de celles que Notre-Seigneur a faites sur la terre. C’est ce que je vous demande, mon Sauveur, pour toutes les âmes que vous avez appelées en cette Compagnie.
- 136 -
Mademoiselle, voyant que M. Vincent allait donner la bénédiction, lui demanda s’il serait à propos qu’on rendît compte à la première conférence de l’usage qu’on aurait fait des avis qu’on venait de recevoir, lequel reprit ainsi le discours :
Mademoiselle me demande s’il serait à propos que vous rendiez compte de la pratique que vous aurez faite de ces vertus. Je crois qu’en effet cela sera bien, parce nous avons besoin d’être aidés pour entrer dans la pratique de quelques vertus. Or, entre les moyens qui nous peuvent servir, la reddition des comptes est un des meilleurs. C’est pourquoi Mademoiselle a raison. C’est Dieu qui lui a donné cette pensée. Voilà donc, mes sœurs, ce qu’il faudra faire la prochaine fois que nous nous assemblerons.
Je recommande à vos prières deux de nos sœurs qui sont malades, à ce qu’il plaise à Dieu leur faire la grâce de faire bon usage de leurs souffrances, et vous prie de vous souvenir de la pauvre Pologne, qui est en pauvre état. Le roi et la reine ont quitté Varsovie et sont allés à Cracovie. Nous avons grand sujet de recommander cela à Dieu.
72. — CONFéRENCE DU 2 NOVEMBRE 1655
SUR LES MAXIMES DE JESUS-CHRIST ET CELLES DU MONDE
(Règles Communes, art. 4)
Mes sœurs, les deux dernières conférences ont été sur vos règles. Dans l’avant-dernière nous avons expliqué celles qui regardent les officières, et dans la dernière nous avons commencé à vous faire entendre les règles
Entretien 72. — Ms. SV 3, p. 89 et suiv.
- 137 -
communes que toutes doivent garder en quelque lieu que ce soit. Nous parlâmes alors des deux premières règles nous continuerons aujourd’hui sur le même sujet des règles communes, dont voici le quatrième article : "Elles auront en horreur les maximes du monde et embrasseront celles de Jésus-Christ, etc."
En vérité, mes chères sœurs, ce sont ici des règles toutes de Dieu. Nous trouvons dans le saint évangile que ce que Notre-Seigneur a le plus souvent pratiqué, c’est ce que vos règles disent : c’est proprement de l’évangile, qu’il a enseigné et puis pratiqué, qu’elles sont puisées, particulièrement celles que nous allons expliquer. Puis donc qu’elles sont contenues dans le saint évangile, il est vrai de dire qu’elles sont de Dieu et qu’il les a inspirées. Cela n’est-il pas beau ? "Elles auront en horreur les maximes du monde, et elles embrasseront celles de Jésus-Christ." Voyez ce que cette règle nous dit, mes chères sœurs, que vous et moi devons haïr les façons de faire du monde. Si vous voulez être bonnes Filles de la Charité, et moi bon prêtre de la Mission, nous devons avoir haine et aversion pour les maximes des personnes qui vivent selon le monde. Il y a des gens qui vivent selon le monde, et d’autres qui n’ont rien de commun avec lui. C’est pourquoi, en disant qu’il faut avoir en horreur les maximes du monde, il faut bien entendre cela, parce qu’il y a de saintes âmes qui vivent dans le monde comme n’y étant pas ; elles sont parmi les méchants et vivent chrétiennement. Vous le voyez, mes sœurs, assez souvent. Ce n’est donc pas de ceux-là que nous parlons, c’est de ces personnes qui vivent de l’esprit du monde. Dieu a donc deux sortes de serviteurs dans son église : les uns qui vivent en bons chrétiens, quoiqu’ils ne soient pas tout à fait hors des embarras du siècle ; et les autres qu’il a retirés de cette masse corrompue du monde pour le servir plus
- 138 -
parfaitement. Or, les uns et les autres doivent travailler, selon leur condition, à faire leur salut.
Mais vous me demanderez si tous les chrétiens ne sont pas en obligation d’avoir horreur des maximes du monde ? Oui, mes sœurs mais vous y êtes particulièrement obligées, et comme chrétiennes puisque tous les chrétiens y sont obligés, et comme Filles de la Charité. Mais, comme je vous ai dit, il y a des âmes qui sont dans le monde comme n’y étant point et qui vivent selon les maximes de l’évangile. Notre-Seigneur était dans le monde sans participer aucunement à ses maximes ; tant s’en faut : il les avait en horreur, prêchant continuellement contre ; il lui était contraire en ses œuvres et en ses paroles, bref en toutes ses façons de faire ; il haïssait, non pas les âmes qui étaient dans le monde, mais le mal qui était en elles. Ainsi la Compagnie doit avoir en horreur les maximes du monde, à l’exemple de Notre-Seigneur. Je vais vous en dire quelques-unes pour vous les faire éviter par l’horreur que vous en devez avoir.
Premièrement, le monde estime le bien, l’honneur et la gentillesse. Quand, par exemple, on voit une fille d’esprit, gentille, adroite et de bonne grâce, le monde estime et aime fort ces choses. Voilà une des maximes du monde. Or, les enfants de Notre-Seigneur doivent mépriser tout cela, puisque Notre-Seigneur lui-même n’en fait point de cas. Il n’y a que le monde qui estime ces choses. Comment le Fils de Dieu estimerait-il la beauté du monde, lui qui n’a pas tenu compte de la sienne propre, quoiqu’il fût la beauté même, puisqu’il est la splendeur et la beauté de Dieu son Père, en tant que Fils de Dieu ! De plus, il est dit de lui Speciosus forma præ filiis hominum, qu’il est le plus beau d’entre les enfants des hommes. Et encore qu’il fût tel, il a si fort méprisé sa beauté, qu’il a permis que son visage
- 139 -
ait été tout couvert de crachats, lors de sa passion ; ce qui nous fait bien voir qu’il n’a pas du tout estimé sa beauté. Ah ! mes sœurs, après cet exemple il ne faut pas plus faire état de toutes les choses que le monde recherche, que vous faites état de la boue ; car il n’y a rien au monde digne d’être estimé que la vertu.
Un jour, une religieuse me dit que quelques personnes lui avaient dit qu’elle avait les mains belles, et que cela lui faisait grande peine. "Je crains, disait-elle, que le diable ne me les ait données pour me perdre." Voyez, mes sœurs, quel sentiment cette âme avait de l’estime qu’on faisait de la beauté de ses mains. Elle était bien éloignée de celles qui font ce qu’elles peuvent pour les bien blanchir, puisqu’elle craignait que ce fût un piège pour la perdre. Or, c’est ce que nous devons faire quand on nous loue de quoi que ce soit : craindre que ce ne soit le diable qui nous veut perdre, et mépriser toutes les louanges.
C’est encore une maxime du monde de fuir la pauvreté et la misère et de s’estimer heureux quand on peut l’éviter, parce que le monde affectionne les choses mondaines, comme sont les prospérités, les honneurs et les louanges. Vous savez tous qu’il désire toujours quelque chose de plus que ce qu’il possède, parce qu’il n’est jamais content. Il envie ce que les autres ont ; et quand quelqu’un le surpasse en quelque chose, il dit : "Ah ! que ne suis-je comme cet homme ou comme cette femme ! Que n’ai-je telle et telle chose que je vois à celui-là !" C’est donc une maxime du monde d’estimer tout cela, puisque non seulement il l’aime quand il le possède, mais même il l’envie dans les autres. Au contraire, une Fille de la Charité doit penser que le Fils de Dieu a toujours préféré la pauvreté aux richesses, le mépris à l’honneur et qu’il a dit qu’il était plus aisé de faire passer un gros câble par le trou d’une aiguille qu’un
- 140 -
homme riche dans le ciel. Vous savez ce que c’est qu’un câble qui sert à arrêter les bateaux sur l’eau et cependant le Fils de Dieu a dit qu’il est plus difficile qu’un homme riche entre dans le ciel, que de faire passer cette grosse corde par le trou d’une aiguille. Eh bien ! mes sœurs, après cela, estimerez-vous les biens et commodités de la vie ? Oh ! bien loin de les estimer il faut, au contraire, les mépriser, puisque le Fils de Dieu l’a fait
Le monde a encore pour maxime l’estime des compagnies, et c’est pour cela qu’on y aime à se trouver aux festins, comme la plupart du monde dans Paris. Les Filles de la Charité, au contraire, doivent craindre de se trouver dans les compagnies, et les éviter autant qu’elles peuvent. Pour les festins, elles sont hors de ce danger par la pratique de la règle, qui leur défend de manger hors de chez elles.
Enfin, une des maximes du monde, c’est de rechercher sa satisfaction propre en toutes choses, jusque dans la vertu, car, si ceux qui vivent selon l’esprit du monde font quelque bien, ils veulent qu’il soit su ; même en entendant la messe, en faisant leurs meilleures actions, ils y cherchent de la gloire. Or, mes chères sœurs, il faut chercher à satisfaire Dieu et faire pour cela toutes nos actions, et non pour plaire à personne. Quand vous allez servir vos pauvres, dites : "Je m’en va}s aux malades pour l’amour de Dieu." Mais il faut se donner de garde de cette maxime, laquelle trouve place presque partout Les personnes spirituelles mêmes n’en sont pas exemptes, et on peut Si on ne s’en donne bien de garde, trouver sa satisfaction en tout ce qu’on fait. Voilà qu’une sœur ira volontiers en une telle paroisse parce que les dames l’aiment et en disent du bien ; elle parlera avec douceur et affabilité aux pauvres, à cause qu’on dit que c’est une bonne fille, qu’elle fait bien son devoir. Ah ! mes sœurs, voilà une maxime du
- 141 -
monde ; faire tout pour sa propre satisfaction, c’est être dans les maximes du monde. Prenez-y garde.
Mais c’est une bonne œuvre que je fais, me direz-vous ; ne puis-je pas y prendre ma satisfaction ? Oui, elle est bonne d’elle-même, et vous la rendez mauvaise, n’y cherchant pas le bon plaisir de Dieu, mais le vôtre. C’est pourquoi nous devons avoir en horreur toutes les louanges, flatteries et autres choses qui pourraient nous donner quelque vaine satisfaction tant au corps qu’à l’esprit. Il faut mépriser tout cela et dire : "Je n’en veux point, puisque ce sont les maximes du monde." O mes sœurs, remarquez bien ceci, car c’est où les personnes les plus spirituelles font naufrage. Elles cherchent en leur dévotion leur goût et leur propre satisfaction : en la confession, en la sainte communion, en leurs oraisons, en leurs entretiens spirituels ; bref elles se cherchent elles-mêmes en toutes choses ; et si vous y regardez de près, vous trouverez que cela est véritable qu’on peut se satisfaire dans les meilleures actions, même en rendant compte de vos emplois aux supérieurs, si vous les faites pour être estimées et paraître vertueuses. Qu’est-ce qui fait que nous tombons Si facilement dans ce défaut, même sans nous en apercevoir ? C’est l’esprit de la chair et cette maxime du monde dont nous venons de parler et qui, à même temps, nous doit donner sujet de craindre, nous voyant si éloignés de celles de Notre-Seigneur.
Voyez-vous mes filles, votre emploi est grand. S’il est grand, les desseins de Dieu sont aussi grands ; et pour y coopérer, il faut que les Filles de la Charité fassent des actions conformes au nom qu’elles portent. N’est-ce pas avoir de grands desseins sur vous de vouloir que vous employiez votre vie à suivre les maximes de son Fils ? Oh ! que vous êtes heureuses, mes sœurs ! Il n’y a point d’autre chose que nous devions aimer, que ce qu’il a aimé. Quand Notre-Seigneur fait estime
- 142 -
de quelque chose, il la faut estimer ; mais, quand il la méprise, il la faut mépriser. Nous avons marqué les maximes du monde qu’il méprise. Ainsi, à son imitation, nous devons les mépriser, pour arriver à la perfection que Dieu demande de nous, qui n’est autre que de mépriser ce qu’il méprise et d’estimer ce qu’il estime, d’avoir en horreur les maximes du monde, les biens, les honneurs et tout ce qu’il recherche. les personnes qui veulent vivre chrétiennement rejettent tout cela, et lorsqu’on veut leur donner quelque louange, elles disent : "Notre-Seigneur n’estime point telle chose ; oh ! Je suis bien éloigné d’en vouloir ! Point de biens, point de plaisirs. Tous ces souhaits partent des maximes du monde, que le Fils de Dieu a en horreur C’est l’esprit de la chair, qui ne cherche autre chose que ce que Notre-Seigneur a rejeté pendant qu’il a été au monde ; et ainsi je ne veux regarder ces choses que pour les mépriser." Voilà ce que les bonnes âmes font. Mais celles qui n’ont d’autre fin, en tout ce qu’elles font et disent, que leur plaisir (oh ! de là vient la désolation) n’ont d’autre soin que de chercher les moyens d’assouvir leurs passions déréglées et ne se mettent en peine que pour le corps. Oh ! c’est de ceux-là que saint Paul disait : "Ils font leur dieu de leur ventre (1) c’est-à-dire ils sont idolâtres d’eux-mêmes ; pourvu qu’ils aient de quoi assouvir leur sensualité, il ne leur importe par quel moyen ce soit.
Or, les enfants de Notre-Seigneur ne se mettent pas en peine de trouver leur satisfaction en ce qu’ils entreprennent, ils ne désirent autre chose que de plaire à Dieu ; et c’est ce que vous devez faire mes filles, en embrassant les maximes de Jésus-Christ. Oh ! que cet état est haut, d’embrasser les maximes de Jésus-Christ !
1) épître aux Philippiens III, 19.
- 143 -
Mais il faut s’humilier, se reconnaissant indignes de telle grâce.
Vous me demanderez peut-être si les Filles de la Charité sont obligées d’avoir autant de vertu que les religieuses. Je vous dis mes sœurs, que vous en avez plus de besoin qu’elles. "Comment ! me direz-vous encore, sommes-nous obligées d’être plus parfaites que les religieuses ?" Oh ! c’est parce que les dispositions de chacune doivent avoir du rapport aux grâces qu’elle reçoit. Et pour vous dire tout en un mot, il n’y a point de religieuses de qui Dieu demande tant que de vous autres, qui avez été appelées à des choses auxquelles pas une religieuse n’a été appelée, et en la manière que vous l’avez été. C’est pour cette raison que Dieu veut plus de perfection de vous que d’elles. Si les Carmélites sont obligées à vivre saintement, à rendre honneur à Dieu, à l’aimer et le prochain, vous êtes venues ici pour cela et pour suivre les maximes de Jésus-Christ, lequel désire que tout le monde soit saint, chacun en sa condition. Pensez-vous qu’il n’y ait que les religieux et religieuses qui doivent aspirer à la perfection ? O mes sœurs, tous les chrétiens y sont obligés, et vous encore plus que les religieuses. Ce n’est pas la religion qui fait les saints c’est le soin que les personnes qui y sont prennent de se perfectionner car il y peut avoir dans la religion des personnes imparfaites et vicieuses, comme on en a vu quelquefois. Ce qui vous fait voir qu’il n’est pas nécessaire d’être enfermé dans un cloître pour acquérir la sainteté que Dieu demande de vous. L’état religieux est bien saint mais il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait que ceux qui l’embrassent qui se sanctifient.