Entretiens aux Filles de la Charité (page 63)
De plus, je vous dis que, si les filles de l’Hôtel-Dieu ont besoin de vertu, à cause qu’elles servent les malades, vous les servez, non seulement comme elles, mais encore bien davantage ; car vous le faites comme Notre-Seigneur
- 144 -
l’a fait quand il allait les visiter, non point chez vous, comme les religieuses, mais vous, vous êtes obligées de les aller chercher chez eux ; et en cela vous les surpassez, parce que vous ne vous contentez pas d’assister ceux qui vous sont amenés, comme elles font, mais vous allez encore les servir dans leur propre maison ; vous leur y portez à manger et leur rendez beaucoup d’autres services. Je dis ceci avec le respect que je dois à ces grandes âmes, que j’estime beaucoup, mais il se peut dire en quelque façon que vous devez avoir plus de vertu qu’elles. En voici la raison. Plus Dieu demande des personnes, d’autant plus faut-il qu’elles aient de perfection pour faire ce que sa Providence leur ordonne. Or, les religieuses de l’Hôtel-Dieu ne sont pas obligées de faire ce que vous faites. Vous allez, comme les apôtres, d’un lieu en un autre, comme Notre-Seigneur vous envoie, par l’ordre de vos supérieurs. Vous avez entrepris de faire ce que Notre-Seigneur faisait sur la terre. O mes sœurs, si vous pouviez concevoir combien votre état requiert de perfection !
Les Ursulines assistent le prochain en instruisant et recevant des écolières ; mais elles sont de condition pour l’ordinaire ; et vous devez instruire les pauvres partout où vous en trouvez l’occasion, non seulement les enfants qui vont à l’école, mais généralement tous les pauvres que vous assistez, de sorte qu’il faut avoir la vertu des dames de Sainte-Ursule, puisque vous faites ce qu’elles font ; il faut avoir la vertu des filles de l’Hôtel-Dieu, celle des Carmélites, de Sainte-Marie, et généralement toutes les vertus qui sont propres et nécessaires à toutes les Compagnies qui font profession de servir Dieu, puisqu’il demande tout cela de vous. C’est pourquoi, mes chères sœurs, vous devez faire votre capital de vous rendre bien vertueuses, surtout de haïr le monde et ses maximes, puisque vos emplois demandent
- 145 -
cela de vous. On voit, comme je vous ai déjà dit, des religieuses qui s’occupent à avoir soin des pauvres ; et votre Compagnie a cela pour fin principale de servir les pauvres enfants trouvés, les pauvres forçats ; ce que pas une maison religieuse n’a entrepris. Mes filles, dites en vous-mêmes : "Dieu demande plus de moi que des religieuses." Et moi je vous le dis : Dieu demande de vous de grandes vertus, puisqu’il vous donne tant d’emplois.
Ah ! pauvre dame de Goussault, que vous connaissiez bien cette vérité ! Elle me dit, avant sa mort, qu’elle avait vu les Filles de la Charité devant Dieu et qu’il demandait de grandes choses d’elles. Mais il faut croire que ces grandes choses ne s’accompliront pas si vous n’êtes fidèles et si vous ne vous rendez vertueuses encore plus que les religieuses.
Mes filles, fuyons donc le monde, estimons ce que Notre-Seigneur estime. Cette règle n’est-elle pas belle ? Ne vous semble-t-il pas qu’on ait eu raison de vous ordonner cela ? Et qui est-ce qui a inspiré vos règles si ce n’est Dieu ?
M. Vincent ayant plusieurs fois répété la même chose, toutes les sœurs dirent qu’elles le croyaient ainsi.
Oh ! que vous êtes heureuses, reprit-il, d’être appelées en cette Compagnie, à laquelle Dieu a donné de si saintes règles !
Une maxime encore du monde, c’est la moquerie, On se moque les uns des autres. S’il y en avait parmi vous quelqu’une qui se moquât de celles qui se donnent à Dieu d’une manière plus parfaite, ah ! c’est celle-là qui est dans les maximes du monde, elle a son esprit, ou plutôt celui du diable ; car c’est le démon qui excite les mondains à se moquer principalement des bonnes âmes. Et celle qui fait raillerie de ses sœurs, parce qu’elles sont dans la retenue, qu’elles sont exactes à toutes les
- 146 -
observances, qu’elles marchent modestement et qu’elles ne reviennent pas à leur humeur, oh ! c’est l’esprit du diable, c’est imiter en cela le démon. C’est pourquoi il faut bannir ce vice de la Compagnie. Que jamais la moquerie n’y trouve lieu ! Oh ! il ne faut jamais se moquer de ceux qui font le bien.
Une autre maxime du monde, c’est de n’ouvrir pas facilement son cœur. Les bonnes âmes, au contraire, exposent simplement leurs pensées ; elles ne parlent point contre leurs sentiments. Mais la maxime du monde est de faire des équivoques, des tricheries et de dissimuler ce qu’on pense pour surprendre les autres. Les gens de bien au contraire, vont rondement et n’usent point de détours. C’est ce qu’il faut que vous fassiez, mes sœurs. Ne refusez jamais de dire vos dispositions intérieures, quand vos supérieurs vous les demandent n’attendez pas même qu’ils vous les demandent, mais faites-le de vous-mêmes, surtout quand vous avez quelque chose qui vous fait peine.
On estime encore dans le monde la gentillesse, le bon esprit, qui sait bien parler et faire des réparties à propos. Ah ! quand vous en voyez parmi vous qui louent ces choses, qui ont en estime ces maximes, mes sœurs, affligez-vous, pleurez leurs misères et dites : "Quoi ! mon Dieu ! faut-il qu’il y ait encore des personnes dans la Compagnie qui conservent cet esprit du monde, le dissipateur des grâces que Dieu a données à la Compagnie ! Nous sommes venues ici pour faire divorce avec le monde, et nous voulons suivre ses façons de faire ! Ah ! ce n’est pas ce que Notre-Seigneur demande de nous." Voilà, mes sœurs, comme vous devez avoir horreur de tout ce qui approche tant soit peu des maximes du monde, et faire la guerre au penchant que vous y pourriez avoir, jusqu’à ce que vous l’ayez entièrement détruit. évitez les entretiens des gens du monde.
- 147 -
Si vous voulez suivre Jésus-Christ, il faut faire divorce avec les personnes du monde qui lui sont contraires. Et quand vous voyez qu’on estime les choses du monde, c’est mauvais signe, défiez-vous d’une telle personne. Si l’on disait : "Ah ! mon Dieu ! qu’une telle sœur est bien venue dans la Compagnie ! que les dames l’aiment !" ayez horreur de cela. C’est une maxime du monde, mes sœurs. Il ne faut jamais louer les grâces naturelles dans une personne qui s’est donnée à Dieu, ni blâmer celles qui n’en ont pas tant.
Les maisons bien réglées ont cela pour pratique de ne louer jamais les talents naturels ; on n’y estime que la vertu ; et s’il y a une personne d’esprit qui compose des livres, qui écrit bien et qui chante en perfection, on ne s’entretient point de cela, parce que cela ne le mérite pas, n’étant que des choses indifférentes. Ainsi, vous autres, ne vous amusez point à ces bagatelles, qui ne servent qu’à perdre le temps et empêcher les âmes de s’occuper en de saintes pensées avec Dieu. Mais savez-vous ce qu’il faut louer ? C’est la vertu, l’exactitude aux règles. Quand vous voyez une sœur qui aime la pauvreté, qui choisit le pire pour elle et garde le meilleur pour son prochain, qui ne voudrait point faire la moindre chose contre l’ordre de ses supérieurs, oh ! c’est cela qu’il faut estimer. Il n’y a point de danger à s’entretenir de ces choses et à se dire les unes aux autres pour s’encourager : "Ma sœur, n’avez-vous pas remarqué la vertu d’une telle sœur, comme elle sert les malades avec douceur, combien cette autre est soigneuse de s’avancer dans la vertu ? Elle ne voudrait point perdre la moindre occasion de la pratiquer." Voilà ce qu’il faut louer, et jamais d’autres choses ; oh ! jamais ! Au contraire, il ne faut pas parler de la beauté, de l’adresse, de la facilité à s’énoncer, de la bonne voix d’une fille, ni de ce qu’elle sait bien écrire. Cela n’en vaut pas la peine.
- 148 -
Et parce qu’il y a une maxime du monde qui dit que, pour être quelque chose, il faut se faire valoir, vous devez avoir en horreur celle-là comme les autres. Ah ! mes sœurs, c’est le propre du diable qui cherche à paraître, à éclater et faire voir ce que nous croyons propre à nous attirer l’estime des autres. Ah ! par malheur, s’il y en avait parmi vous qui se sentissent atteintes de ce vice qu’elles s’en repentent et s’humilient devant Dieu, disant : "Ah ! misérable que je suis ! où sont les vertus qu’une Fille de la Charité doit avoir ? Je n’ai à leur place que de l’orgueil et des pratiques contraires à celles de Notre-Seigneur." Il faut donc s’humilier et demander pardon à Dieu, quand on connaît être tombé en quelque maxime du monde.
Non seulement il faut ne pas vouloir qu’on vous regarde par-dessus les autres ; mais il faut, pour imiter Notre-Seigneur, fuir comme la peste tout ce qui pourrait vous apporter de la gloire et de l’honneur, parce que souffrir qu’on nous loue et être bien aises que les autres nous fassent valoir, c’est suivre l’esprit de la chair, en un mot, c’est une maxime diabolique. Vous êtes appelées à la suite de Notre-Seigneur, et ainsi vous devez fuir tout ce qui lui est contraire, aimer tout ce qu’il aime, louer tout ce qu’il loue. Mais retenez bien ceci : il ne faut jamais louer ce que le monde loue. C’est ce que cette règle nous enseigne, laquelle vous devez bien retenir, avec toutes les autres car, voyez-vous, mes sœurs, le principal de votre affaire, c’est de bien entendre vos règles.
Que vous êtes heureuses d’avoir cette obligation de haïr le monde ~ Mais de quelle façon le devez-vous haïr ? Comme Notre-Seigneur le hait. Il dit qu’il ne prie point pour le monde : non pro mundo rogo je ne prie point pour le monde (2) Entendez bien ceci, mes sœurs.
2) saint Jean XVII, 9.
- 149 -
Quand je dis que Notre-Seigneur ne prie point pour le monde,] e ne parle pas de toutes les personnes qui sont dans le monde car il y a des gens de bien ; mais je l’entends de ceux qui vivent selon les maximes du monde, comme sont celles que je vous ai fait remarquer. Voyez la grande haine que le Fils de Dieu avait pour le monde. il dit qu’il ne prie point pour lui, et il a prié pour ceux qui le faisaient mourir ! Ce qui vous fait voir qu’il avait plus d’horreur de lui que de ceux qui le crucifiaient, puisqu’il ne veut prier pour le monde, quoiqu’il l’ait fait pour ses ennemis.
La suite de cette règle contient qu’elles embrasseront celles de Jésus-Christ, de sorte, mes chères sœurs, que ce n’est pas assez de rejeter et abhorrer les maximes du monde, il faut, de plus, embrasser celles de Jésus-Christ, qui sont toutes contraires à celles du monde comme celles-ci.
Bienheureux sont les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux est à eux (3) ; voilà qui combat le désir des biens et des honneurs.
Bienheureux les débonnaires, car ils posséderont la terre.
Bienheureux ceux qui pleurent, c’est-à-dire que Notre-Seigneur appelle bienheureux ceux qui gémissent et qui sont affligés ; et le monde fait le contraire. Or, mes sœurs, il faut vous donner à Dieu pour entrer dans cette pratique, et, dès ce moment que vous entendez ceci, faire un acte de désir de vous rendre bien vertueuses. Bienheureux les miséricordieux, qui s’emploient à soulager les pauvres dans leurs misères.
Bienheureux les purs et modestes de cœur. O mes filles, la pureté de cœur plaît tant à Notre-Seigneur qu’il ne lui promet pas moins que de voir Dieu.
3) saint Matthieu V, 3.
- 150 -
Bienheureux les pacifiques, c’est-à-dire ceux qui apaisent les troubles, qui ne veulent point de contestation. Voilà ceux qui sont appelés enfants de Dieu, parce qu’ils se rendent semblables à son Fils qui est un Dieu de paix et qui est descendu du ciel en terre pour faire la paix. Voilà pourquoi bienheureuse une sœur qui tâchera de mettre la paix partout et de la conserver au dedans d’elle-même.
Bienheureux les persécutés. Voilà une fille vertueuse qui veut être obéissante à ses supérieurs et suivre leurs ordres exactement ; car il y en a qui ne voudraient rien faire contre la volonté de leurs supérieurs, pas même avoir une pensée contre leur intention, s’il était possible. Si, à cause de cela, on blâme cette sœur, on trouve mauvais qu’elle ne soit pas comme les autres, qui n’y regardent pas de si près ; si, à cause de son exactitude, on parle mal d’elle, on la méprise, oh ! qu’une telle fille est heureuse ! Elle souffre, à la vérité, mais c’est pour la justice ; et ainsi, selon cette maxime, elle est bienheureuse.
Voilà, mes chères sœurs les maximes du Fils de Dieu et celles qu’il a plus souvent pratiquées et enseignées, quand il était au monde. Or, il les faut embrasser ardemment, puisque vous devez aimer ce que Notre-Seigneur aime, et haïr ce qu’il hait.
Voici ce que dit encore cette règle : "Elles embrasseront celles de Jésus-Christ, entr’autres celles qui nous recommandent la mortification, tant intérieure qu’extérieure, le mépris de soi-même et des choses de la terre, choisissant plutôt les emplois bas et vils que les honorables et agréables, prenant toujours la dernière place et gardant la meilleure pour son prochain."
Mes chères sœurs, il faut la mortification, sans laquelle vous ne pouvez suivre les maximes du Fils de Dieu, surtout l’intérieure. Notre-Seigneur est venu nous
- 151 -
enseigner ces deux sortes de mortifications : l’intérieure, souffrant en son âme de ce que les hommes commettaient tant de péchés contre son Père, et l’extérieure, endurant de très grands tourments en toutes les parties de son corps. Il faut donc en faire état et être dans une continuelle mortification.
L’extérieure consiste aussi à ne point regarder les belles choses, quand la curiosité vous y porte, à aller la vue basse, sans s’arrêter pour voir ce qui se passe dans les lieux où vous allez. C’est de quoi je n’ai pas sujet de me plaindre. Jusqu’à présent, j’ai été fort édifié de la modestie que vous gardez dans les rues. Mais il faut continuer, mes filles.
Il faut mortifier les yeux et les oreilles, qui se plaisent à entendre des chants, des musiques, les louanges qu’on nous donne, des nouvelles, le chant des oiseaux. Les oreilles trouvent du plaisir à ces choses-là ; mais il faut se mortifier et les fuir au lieu de les rechercher.
Le goût cherche toujours à se satisfaire au boire et au manger, désire les viandes bien apprêtées et délicates. Il faut le mortifier, en rejetant tout cela, cherchant plutôt les viandes grossières que celles qui sont bien apprêtées.
Après cela, nous avons le toucher. On prend plaisir quelquefois à se toucher les mains les unes des autres, même à se les laisser toucher par les hommes. O mes sœurs, il faut mortifier cela et en avoir horreur. Quand on voit que quelqu’un se met en devoir de le faire, ne le souffrez jamais, surtout des hommes. Si vous aviez des charbons de feu, il faudrait les leur jeter pour leur faire voir qu’ils ne doivent pas être si effrontés.
Voilà ce que vous devez faire pour l’extérieure. Mais ce n’est pas tout ; il faut l’intérieure, qui consiste à mortifier les facultés de l’âme.
L’entendement se porte à vouloir savoir toutes les
- 152 -
choses curieuses, à s’enquérir de ce qui n’est pas nécessaire. Oh ! que c’est un grand mal que la trop grande curiosité ! Il faut la mortifier, car il n’est pas nécessaire de tant savoir, puisque, selon ce que dit saint Paul, la science enfle et il n’y a que la charité qui édifie (4)
La mémoire est si aise de se ressouvenir des plaisirs qu’on a eus autrefois dans les familles d’où l’on est sorti, de se souvenir des parents, de leurs caresses et bon traitement qu’on en recevait, des recherches en mariage ! Ah ! mes sœurs, il faut mortifier tout cela et ne point s’arrêter à ces choses qu’on a quittées ; vous ne devez jamais souffrir que votre mémoire prenne plaisir à ces pensées.
La volonté se porte à aimer ce qui lui agrée et à rejeter les choses qui lui sont pénibles.
Enfin, mes chères sœurs, vous devez faire grande attention à cette mortification intérieure et extérieure. A l’égard de la vue, comme je vous ai déjà dit, je ne puis m’en plaindre ; et comme je blâme le vice, je ne puis que je ne loue la vertu. Il faut donc nous mortifier en tout ce qui nous délecte : à l’odorat, au goût, au toucher, bref en tous les sens ; et être bien aises d’avoir les choses grossières, tant aux habits et linge qu’au vivre. Jamais on ne doit fuir ces choses-là. Il faut, pour être bonnes Filles de la Charité, aimer la pauvreté et vileté, car la maxime de Jésus-Christ était de choisir le pire et de se mépriser lui-même, jusqu’à dire qu’il était comme une jument, qu’il était un ver de terre et l’opprobre des hommes, tant il avait peu d’estime de lui-même. C’est ce peu d’estime qu’il en avait, qui l’a porté à mourir pour les hommes, préférant ainsi leur salut à sa propre vie, de sorte que, quand il n’y aurait
4) Première épître aux Corinthiens, VIII, 1.
- 153 -
eu qu’une seule âme, il aurait donné sa vie pour la sauver.
Mes sœurs, il faut entrer dans ce sentiment et demander souvent à Dieu qu’il nous donne le mépris de nous-mêmes, en sorte que nous soyons bien aises d’être tenus pour pauvres et misérables, que nous aimons tout ce qui porte à ce mépris et que nous prenions toujours le pire, s’il nous était permis de le choisir : la plus méchante robe, le plus méchant collet, la chemise la plus grossière, bref que nous courions à ce qu’il y a de plus vil et que nous désirions que cela nous arrive, puisque c’est la maxime de Notre-Seigneur, qui a toujours méprisé les choses de la terre. O mes filles, vous êtes appelées à la vie qu’il a menée ; il faut donc faire comme lui. Quelle consolation a une âme qui sait qu’elle travaille selon les maximes du Fils de Dieu !
Une bonne personne que j’ai vue aujourd’hui à la Madeleine, revenant de Sainte-Marie, m’a dit, parlant de l’estime qu’elle fait du service rendu à ces pauvres âmes converties : "Si mes sœurs (5) savaient le plaisir qu’il y a de bien faire et la grande consolation que c’est de rendre service à Notre-Seigneur en ces pauvres filles pénitentes, toutes y voudraient venir." Voyez-vous, mes sœurs, vous aurez plus de consolation et de plaisir à vous mortifier, à choisir le pire et garder le meilleur pour vos sœurs, que si vous aviez reçu toutes les satisfactions que la nature prend, quand nous suivons nos inclinations, parce que c’est suivre les maximes de Jésus-Christ, qui a toujours choisi le pire, jusqu’à vouloir mourir sur un gibet, qui est la mort la plus douloureuse et ignominieuse qu’on peut endurer.
Si la pensée d’être officière vous venait dans l’esprit,
5). Les sœurs de la Visitation.
- 154 -
ô mes sœurs, rejetez-la ; car c’est le diable qui veut vous perdre en vous donnant l’envie de parvenir à un office pour être estimées et regardées pardessus les autres. Car c’est la maxime du monde ; et dès le moment que vous apercevrez votre esprit s’occuper de cela et estimer heureuses celles qui y sont appelées, ah ! à l’heure même exorcisez ce démon, condamnez ce monstre et dites : "O mon Dieu, il est bien mieux pour mon salut d’être au rang des dernières qu’à celui qui semble être plus relevé. La dernière place est encore trop honorable pour moi."
Si vous faites ainsi, mes chères sœurs, gardant toujours le meilleur pour vos sœurs, vous suivrez les maximes de Jésus-Christ ; et si vous faites le contraire, vous suivrez celles du diable, qui fait garder le meilleur pour soi. Notre-Seigneur, au contraire, a promis et donné toutes sortes de biens aux hommes et a choisi toutes sortes de peines et de malédictions pour lui. Voyez lequel vous voulez suivre.
Que dites-vous, mes sœurs ? Ne vous semble-t-il pas raisonnable d’obéir et garder cette règle qui enseigne à fuir les maximes du monde et à embrasser celles de Notre-Seigneur ?
— Oui, mon Père, répondirent les sœurs.
— Ne vous proposez-vous pas de suivre les maximes de Notre-Seigneur ?
Elles, ayant répondu encore de même, il faut, leur dit M. Vincent, demander cette grâce à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je le prie, par l’intercession de la sainte Vierge, de l’accorder à cette Compagnie.
Benedictio Dei Patris…
- 155 -
CONFéRENCE DU 6 JUIN 1656
SUR L’INDIFFéRENCE
(Règles Communes, art. 5)
Mes sœurs, le sujet de cet entretien est sur le cinquième article des règles, touchant les attaches.
Premier point : les raisons que nous avons de bien garder cette règle ; deuxième point, les fautes qu’on peut commettre contre cette règle ; troisième point, les moyens qu’il faut prendre pour rompre ces attaches et pour les éviter.
Voilà le sujet de notre entretien, mes filles. Et parce que c’est une règle qu’il faut expliquer, à cause qu’il est tard, je ne ferai parler personne. Je crois qu’il est plus expédient d’agir de la sorte.
Voici ce que dit votre règle, qui porte le titre d’indifférence : "Elles n’auront aucune attache, particulièrement aux lieux, aux emplois, aux personnes, même à leurs parents et confesseurs, mais seront toujours prêtes à tout quitter de bon cœur quand on l’ordonnera, se représentant que Notre-Seigneur dit que nous ne sommes pas dignes de lui si nous ne renonçons à nous-mêmes et si nous ne quittons père, mère, frères et sœurs pour le suivre."
Voilà ce que notre règle dit, laquelle est si importante aux Filles de la Charité que je ne sache point de maisons religieuses qui aient tant de besoin que vous autres de pratiquer ce qu’elle contient, ce qui est encore plus nécessaire aux personnes de votre sexe. Le détachement des parents, des lieux et généralement de toutes choses vous est tellement nécessaire que, sans cela, vous ne pouvez faire le devoir de votre vocation. Ce n’est pas que
Entretien 73. — Ms. SV 3, p. 102 et suiv.
- 156 -
les religieux et religieuses ne soient obligés à ce détachement, mais les Filles de la Charité y sont d’autant plus obligées que leur vie est semblable à celle des apôtres lesquels n’avaient rien en propre, ni feu, ni demeure, ni lieu affecté mais ils allaient partout où l’esprit de Dieu les envoyait et nous voyons que saint Pierre leur ordonnait d’aller par tout le monde, dans l’Europe, l’Asie, l’Afrique et généralement en toutes les provinces. Mes chères sœurs, votre règle vous dit que, pour être bonnes Filles de la Charité et moi bon missionnaire, il nous faut être en cette générale indifférence ; et nous devons y travailler pour ne tenir qu’à Dieu seul, afin qu’étant dégagé des créatures, notre cœur ne tienne qu’à lui et que nous le trouvions souple à suivre tout ce que Dieu demande de nous, pour aller partout où il nous enverra par nos supérieurs. Ah ! il n’y a rien qui nous doive attacher, puisque Notre-Seigneur nous dit par cette règle, tirée de son évangile, que, si nous ne renonçons à père, mère, frères et sœurs, nous ne sommes pas dignes de lui. Voyez-vous l’importance de ce renoncement, puisque, à moins de cela, vous n’êtes pas dignes de Notre-Seigneur.
Pour vous le faire mieux entendre, cet article, mes chères sœurs, contient trois choses. Premièrement, c’est que Notre-Seigneur nous recommande cela, selon ce qui est contenu dans la règle, qui défend expressément de nous attacher aux créatures. Secondement, il faut se détacher pour bien garder cette règle. Oui, mes sœurs, sitôt que quelqu’une de vous se sent prise d’affection à quelque chose, elle doit s’en défaire au plus tôt, ou par elle-même, ou par ses supérieurs, en leur découvrant ce qu’elle sait être la cause de cette attache. Je dis donc que la première chose consiste à n’avoir point d’attache et la seconde à se détacher, quand on en a quelqu’une, par l’aide de ses supérieurs et de soi-même. Car, voyez-vous,
- 157 -
mes sœurs, Dieu nous parle assez souvent au cœur, nous n’avons qu’à être attentifs à sa voix, qui nous avertit, et il nous fera connaître à quoi nous sommes attachés. N’est-il pas vrai qu’il nous fait bien entendre cela ? Sitôt qu’une fille s’aperçoit qu’elle a trop d’affection ou pour ses parents, ou pour une sœur, ou pour quelqu’autre chose, elle doit au plus tôt et sans aucun retardement se découvrir aux supérieurs et si elle n’a pas la commodité de venir ici le jour même, que ce soit dès le lendemain. Et parce que notre misère est si grande et que l’amour-propre nous aveugle, l’estime que nous avons de nous-mêmes faisant que nous ne connaissons pas si nous sommes attachés il est bon de demander à son directeur s’il ne connaît point quelqu’attache en nous, ou bien à sa supérieure, même à une sœur que nous verrons bien vertueuse : "Ma sœur, je vous supplie de me dire si vous voyez que je sois attachée à quelque chose." Voilà ce qu’il faut faire pour rompre l’attache que vous pourriez avoir.