Entretiens aux Filles de la Charité (page 64)
Le troisième point que contient cette règle est l’autorité de Notre-Seigneur, qui commande le détachement des créatures et enseigne comme l’on doit quitter père, mère, frères et sœurs pour être digne de lui. Et parce que vous n’entendez peut-être pas ce que veut dire attache, il faut avec l’aide de Notre-Seigneur, vous l’expliquer et vous faire voir les raisons que nous avons de fuir cela.
Attache n’est autre chose, mes sœurs, qu’une affection déréglée pour quelque chose qui n’est pas Dieu car, à proprement parler attache veut dire une affection du cœur continuelle pour quelque créature, qui fait que nous refusons à Dieu l’amour que nous lui devons, et que nous rétractons ce que nous lui avons volontairement promis. Ne sommes-nous pas bien misérables de donner notre affection à une créature, après nous être
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donnés à Dieu ! Entrant dans la Compagnie, il vous a fait à même temps la grâce de vous arracher du monde, de cette masse corrompue. Pourquoi ? Pour être ses épouses et pour vous mettre dans une Compagnie dont il a tant de soin. N’est-ce pas une grande infidélité de s’attacher après cela à quelque chose qui ne mérite pas que nous la regardions ?
Il y a deux sortes d’attaches : l’une pour ce que nous avons et l’autre pour ce que nous désirons. La première est quand une fille a de l’attache pour une robe faite de cette façon, pour un collet ou des souliers qu’elle a, à cause qu’ils sont faits à la mode ; elle aime à avoir une belle chevelure et qu’on la voie. Tout cela est attache et contraire à ce que Notre-Seigneur veut de nous. Ah ! mes sœurs, avoir de l’attache pour des vétilles, pour des bagatelles, pour un livre, pour une image, cela n’est-il pas déplorable ?
L’autre sorte d’attache est le désir d’avoir ce qu’on n’a pas, comme le désir d’un tel lieu, d’une telle chose, le désir d’aller avec une telle sœur parce que son humeur revient à la nôtre, d’aller en une telle paroisse, d’avoir un tel confesseur. Voilà de l’attache pour toutes ces choses. On ne les a pas encore, mais on désire les avoir ; et, ce qui est pis, l’on fait ce qu’on peut pour y parvenir. Or, cet amour d’avoir ce qu’on n’a pas est une attache. Et vous pouvez voir en vous-mêmes et dire : "N’ai-je point quelqu’attache, ou pour ce dont j’ai l’usage, ou pour ce que je n’ai pas ? N’en ai-je point pour une telle sœur, pour un livre, pour une image, ou pour quelqu’autre chose ? ~) Voyez, interrogez-vous si vous n’avez point quelqu’affection déréglée pour quelqu’une des choses que nous venons de dire. Si cela est, dites que c’est attache et détestez-la : "O mon Dieu, me voilà donc prise dans ce piège ! O mon Sauveur, aidez-moi à en sortir." Remarquez donc bien cela, mes chères
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sœurs, que l’attache est une affection pour ce qu’on a et un désir de posséder ce qu’on n’a pas.
Nous avons dit qu’attache est une affection pour quelque créature qu’on n’aime pas pour l’amour de Dieu, mais pour quelqu’autre motif. Or, nous ne devons jamais avoir d’amour pour autre que pour Dieu, ou, si nous en avons, ce doit être pour l’amour de Dieu ; et il n’est pas loisible d’aimer autre chose que Dieu, ou pour Dieu. Si une sœur aime sa sœur, il faut que ce soit à cause de sa vertu et des grâces de Dieu qui sont en elle. Tout de même, si un père aime ses enfants, s’il leur procure du bien, il faut qu’il le fasse pour l’amour de Dieu, qui les lui a donnés et qui veut qu’il les aime. Mais que j’aime celle-ci parce qu’elle est de mon pays, que j’aime celle-là, d’autant qu’elle suit mes inclinations, oh ! la mauvaise attache ! Attache dangereuse dont il faut vous garder, soit pour les présentes, soit pour celles qui pourraient venir, afin de n’aimer jamais aucune chose que Dieu, ou pour l’amour de Dieu.
O mes chères sœurs, que cela est beau, de n’avoir d’affection que pour Dieu, d’être libres et dégagées des créatures ! O mes filles, si Notre-Seigneur vous fait la grâce d’entrer dans cette pratique, le ciel vous regardera avec plaisir. Que vous vous rendrez agréables à Dieu, qui se plaît à voir une âme qui n’aime aucune chose que lui ! Comment ne regarderait-il point une Compagnie qu’il a faite lui-même, qu’il voit toute pleine du désir de se rendre agréable aux yeux de sa divine Majesté et qui se détache de tout pour son amour. Ah ! cela fait qu’il se plaît à répandre ses grâces sur toutes celles qui sont dans cet état, et qu’il y prend son bon plaisir.
Nous avons dit, mes sœurs, que cette affection pour les créatures est déréglée, d’autant que c’est dans le dérèglement que consiste la contravention à cette règle, et que c’est contrevenir à cette règle que d’avoir
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de l’affection à quelque chose qu’il n’est pas permis d’avoir, ni de désirer, surtout quand cette affection empêche celle qu’on doit avoir pour ses règles, et fait qu’on manque à suivre ce que les supérieurs ordonnent, ou leur intention ; car c’est principalement à l’intention qu’il faut prendre garde. Cela s’appelle attache.
Quoi ! l’attache à une créature, qui peut être vicieuse, nous empêchera de suivre la volonté de Dieu, qui nous est signifiée par nos supérieurs ! Ah ! mes sœurs, quoi ! préférer une misérable satisfaction à la volonté de Dieu ! Par exemple, voilà une fille à laquelle la supérieure dit de faire quelque chose ; ou bien elle sait que son intention est qu’elle soit faite ainsi, et, parce que cette fille est attachée à sa propre satisfaction ou jugement, elle ne la fait pas, ou, si elle la fait, c’est à regret. Voilà une mauvaise attache.
Il a été dit aussi qu’elle doit être continuelle pour être vraie attache ; il faut que ce soit une affection qui continue ; car il y a différence entre une qui passe en peu de temps, et une autre qui dure. Voilà une fille qui trouve de la difficulté à quitter quelque chose, elle voit par là qu’elle y est attachée. Si elle fait ce qu’elle peut pour s’en défaire et dit en elle-même : "Que ferai-je ? Me voilà donc prise dans cette affection déréglée ; ah ! il faut que je la quitte !" mes sœurs, quand on agit ainsi, ce n’est point attache ; car il faut qu’elle continue pour être vraie attache ; il faut, de plus, que cette sœur ait advertance à ce qu’elle fait, qu’elle sache qu’elle a de l’attache à telle ou telle chose, et qu’avec cela elle ne laisse pas de continuer, nonobstant les avis qu’elle a reçus pour se corriger. Oh ! pour lors on peut dire que c’est attache. Mais, dès lors qu’une Fille de la Charité se sent avoir de l’attache, elle doit le dire à son confesseur ; si elle est comme elle doit être, elle
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doit le faire sans tarder ; et si elle ne peut dès le jour même, elle doit faire résolution de venir ici à la première commodité, le dire à Mademoiselle ou à M. Portail, ou bien à quelque sœur qu’on sait être bien vertueuse ; ou, si elle me trouve, elle peut me dire : "Je crois, Monsieur, être obligée de vous dire qu’il me semble avoir de l’attache pour une telle sœur, pour un tel lieu, ou autre chose, je vous supplie de me dire ce que je dois faire là-dessus." Si celui à qui elle s’adresse lui demande depuis quel temps elle sent cette affection, elle lui dira ingénument : "Il y a tant de temps." S’il lui demande encore ce qu’elle a fait pour s’en défaire, elle répondra : "J’ai fait telle et telle chose mais je sens toujours de l’inquiétude pour ce sujet." Alors, connaissant que c’est une attache, il lui dira qu’il y faut remédier ; et ainsi, mes chères sœurs, il lui donnera le moyen de se délivrer.
Voilà pourquoi, sitôt qu’une sœur s’aperçoit de quelqu’attache, elle doit le dire ; et celles qui sont éloignées le peuvent dire à leur sœur servante. O mes filles, je souhaite que vous ayez parmi vous la pratique d’une personne que j’ai vue dans le monde. J’ai vu une dame qui, dès lors qu’elle sentait trop d’affection pour son mari ou pour ses enfants, disait à son confesseur : "Monsieur, je sens trop d’attache pour ma famille ; et pour mon mari, je suis fort inquiète de son absence ; que faut-il que je fasse ?" Ah ! mes sœurs, faut-il que des personnes de qui l’état ne requiert pas tant de perfection que le vôtre, aient cette fidélité, et qu’une sœur de la Charité sente une affection déréglée ou pour ses parents, ou pour son confesseur, ou pour quelque chose que ce soit, sans le dire à ses supérieurs ! Oh ! il faut se déclarer pour demander conseil sur ce que l’on doit faire. C’est un don du Saint-Esprit, qui se donne principalement en ce temps-ci. Il le faut demander à Dieu pour vous et pour ceux qui vous conduisent.
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Mais, Monsieur, me direz-vous, vous nous parlez d’une attache ; pourquoi appelez-vous attache l’affection qu’on a pour une chose ? — Comment comprendrons-nous cela, mes sœurs ? Dans la sainte écriture, elle est comparée à un piège, à des rets. Or, puisque le Saint-Esprit compare, dans la sainte écriture, l’attache pour quelque chose à un piège, à des rets et à un lien, par là nous pouvons entendre ce que c’est que mauvaise attache. C’est donc un lien qui garrotte ceux qui s’y laissent prendre, de sorte que le pécheur est lié par le péché et devient esclave du péché. Oui, le péché est un lien ; et ce qu’on dit du péché, on le peut dire d’une affection déréglée, car elle lie ceux qui en sont atteints et les rend esclaves et misérables.
Monsieur, me direz-vous encore, comment entendez-vous cela ? Vous dites que l’attache est un lien qui garrotte et dont on peut se défaire, montrez-nous comment cela se fait.
Mes chères sœurs, pour mieux comprendre ce que c’est qu’attache, imaginez-vous un homme attaché à un arbre avec une corde, pieds et mains liés avec des chaînes, les cordes bien nouées et les chaînes bien soudées ; que fera-t-il ? Le voilà dans l’esclavage ; car premièrement ce pauvre homme ne peut se tirer de là lui-même, si quelque personne ne rompt ses chaînes et ne l’aide à sortir de là. Secondement il ne peut aller chercher sa pauvre vie, ni de quoi la soutenir, de sorte qu’il mourra de faim, si on ne lui en porte, et c’est son troisième malheur. Quatrièmement, si on le laisse là pendant la nuit, il est en danger d’être dévoré des bêtes, desquelles il ne pourra se défendre. Voilà quatre choses qui se trouvent à l’égard de cet homme enchaîné lesquelles le rendent misérable.
Tout de même, imaginez-vous, mes chères sœurs, qu’une fille qui est attachée à quelque chose que ce soit,
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est comme ce pauvre homme. Elle ne peut se détacher par elle-même, si elle est bien liée et garrottée ; c’est-à-dire, si elle est fort attachée, il lui est impossible de se détacher, si elle n’est aidée de quelqu’un. Que fera donc une fille qui se trouve en cet état ? A qui recourra-t-elle ? La voilà prise. L’affection d’une robe, d’une coiffure, d’avoir des poignets qui passent un peu, pour qu’on les voie, la tient si fort attachée qu’elle ne peut s’en défaire. Elle sent bien que cela lui fait peine ; elle n’a rien autre chose en l’esprit que son attache, et jour et nuit elle pense à cela. N’est-il pas vrai ce que je dis ? Ne sentez-vous pas bien en vous-mêmes l’expérience de cette vérité ? Oh ! je crois que vous savez combien il est difficile de se défaire d’une attache à quelque chose. Vous vous en confesserez avec le désir de la quitter ; mais il est bien à craindre qu’après la confession ce ne soit tout de même qu’auparavant.
Nous avons dit que ce pauvre homme enchaîné ne peut aller chercher sa vie et qu’il faut qu’il meure de faim, si on ne lui porte de quoi manger. Ainsi une fille qui a quelqu’attache ne va pas chercher ce qui la pourrait mettre en liberté et donner la vie à son âme, oh ! elle n’a garde de dire qu’elle a cette affection déréglée. Vous savez bien à cette heure ce que c’est à peu près qu’avoir des attaches, par exemple, avoir attache à quitter sa vocation. Cette pauvre fille est tout occupée de cette affection ; elle roule continuellement cela dans son esprit ; elle n’a point de repos ; elle est toujours inquiète et dans le doute. "Ferai-je, ou ne ferai-je pas ?" Voilà une grande peine pour cette pauvre créature, et elle ne peut jamais être délivrée, si quelqu’un ne s’en mêle, ou son directeur, ou sa supérieure, car elle est liée et garrottée.
Enfin le pauvre homme duquel nous avons parlé, court risque que les bêtes le mangent. Si on ne le retire
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de là, la nuit survenant, le loup ou quelqu’autre bête féroce le dévorera. Voilà justement ce qui arrive à une pauvre fille écartée du troupeau. Elle se sépare de ses supérieurs méprisant leurs avertissements ; le cœur est attaché à ses propres satisfactions. Elle est déjà hors de la communauté, puisqu’elle n’en suit pas les pratiques. Cette fille-là est en danger que l’esprit malin ne la fasse sortir de la Compagnie. Et pourquoi ? C’est que le loup l’a trouvée écartée du troupeau ; elle n’y était que de corps et non point d’esprit, mais seulement attendant l’occasion laquelle étant venue, le démon lui a fait franchir le pas ; et ainsi et le est en danger d’être dévorée dans le monde. Combien en avons-nous vues qui, après être sorties, ne savaient que faire, pour la grande difficulté qu’on a de faire son salut dans le monde I O mes sœurs, sera-t-il dit qu’une attache fasse sortir une fille d’une Compagnie qui jusqu’à cette heure a été de si grande consolation et à édification à tout le monde ! Car nous pouvons dire cela jusqu’à présent, par la miséricorde de Dieu.
Il faut que vous sachiez qu’il y a trois sortes d’attaches au mal. Il y en a qui ont attache à la vanité et affecterie et attache à l’estime. Oh ! quand une fille en est là, qu’elle se plaît à être estimée du monde, c’est vanité. Avoir attache à faire sa robe de cette sorte, à avoir un collet bien mis, bien dressé, vouloir que ses cheveux passent un peu, voilà une mauvaise attache.
Il y a encore l’attache à son jugement. Ah ! que c’est une malheureuse attache ! Quand on ne s’arrête qu’à ce qu’on s’imagine être bien selon son propre jugement et qu’on méprise les avis des autres, c’est une pauvre affaire.
De plus, voilà une fille qui veut réserver quelque chose pour l’avenir. Elle pourra penser ainsi à peu près : "Que sais-je ce qui arrivera dans dix ans ?
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Il faut que j’amasse quelque argent." Oh ! s’il y en avait qui fussent si misérables, ce serait dérober aux pauvres, quoique ce fût de l’argent qui vous est donné pour vivre. Oui, mes sœurs, c’est voler les pauvres que se réserver quelque chose, parce que ceux qui l’ont donné ne l’ont fait que dans l’intention qu’il serait employé à l’entretien des servantes des pauvres, et tout le bien qui appartient à la Compagnie est pour entretenir de bonnes filles qui servent bien les pauvres, de sorte que prendre quoi que ce soit, c’est dérober aux pauvres. Or, ces attaches dont nous venons de parler, sont des attaches vicieuses dont il se faut bien garder. Mais je crois qu’il n’y en a point de cette dernière espèce dans votre Compagnie ; et s’il s’en trouvait quelqu’une de coupable, il faudrait qu’elle n’eût point de confiance en la Providence de Dieu, qui a toujours conduit la Compagnie jusqu’à cette heure.
Oui, mes sœurs, la Providence de Dieu, qui a toujours conduit la Compagnie jusqu’à cette heure, est admirable sur les Filles de la Charité. Qui pensez-vous qui donne les moyens de vous entretenir, et qui a inspiré à la Reine de vous faire le bien qu’elle vous a fait, si ce n’est cette même divine Providence ? Ne serait-ce pas une grande infidélité à une fille qui, pour son plaisir et sa propre satisfaction, se réserverait quelque chose et aurait attache à cela ? Oh ! j’espère de la bonté de Dieu qu’il n’y en aura pas une parmi vous.
Si, par malheur, il y en avait quelqu’une avec des attaches vicieuses, elle ne la porterait pas loin, non plus que Judas, lequel, par une attache malheureuse qu’il avait pour l’argent, en vint jusqu’à ce point que de vendre son Dieu. Quel malheur que d’être attaché au mal ! On ne saurait s’en défaire. Ce misérable gardait la bourse de la dépense de Notre-Seigneur et des apôtres, qui lui avait été confiée. Et parce qu’il avait
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attache à l’argent, cela le porta à livrer son bon Maître et à faire ce déicide. O mon Sauveur ! voilà le dernier malheur où son attache l’a précipité. Or, quand on voit une fille avoir de ces sortes d’attaches, c’est mauvais signe et une marque de la réprobation de Judas.
Il y a d’autres attaches, qui ne sont pas péché mortel, comme, par exemple, souhaiter d’avoir cette robe, ce collet, d’aller avec cette sœur plutôt qu’avec cette autre. Cela n’est pas un si grand mal que les autres que nous avons dits ; mais vous devez pourtant fuir l’attache à ces choses indifférentes, quoique ce ne soit pas péché mortel, si vous voulez arriver à la sainteté que votre vocation requiert. S’il y en avait qui eussent attache à un office, à vouloir être sœur servante, c’est la tentation la plus horrible qu’une fille puisse avoir et qui ne peut venir que du démon, lequel, d’ange qu’il était, est devenu ce qu’il est, pour avoir voulu s’élever. Oh ! que l’affection d’être officière est dangereuse ! L’attache à ces choses, mes chères sœurs, est plus horrible que l’enfer, car, comme dans ce lieu, il y a un continuel désordre, ainsi les personnes attachées à quelque chose sont cause d’un grand désordre dans une Compagnie.
Vous en verrez qui, pour un rien en quoi ils ont mis leur affection, s’ils viennent à le perdre ou à le quitter, en perdront presque l’esprit. J’ai vu une femme si attachée à son chien, qu’elle était presqu’inconsolable à cause qu’elle l’avait perdu. Je me trouvais en voyage avec elle, et, la considérant, je la voyais triste et abattue et qui ne cessait de soupirer l’espace de huit ou dix jours. Enfin, lui en ayant demandé la cause, il se trouva que c’était la mort de son chien. N’est-ce pas là une étrange folie ? Ne faut-il pas avoir perdu le jugement de s’attacher de la sorte à une niaiserie ?
Vous verrez des personnes si attachées à avoir une robe faite de telle sorte et de telle étoffe, qu’elles troubleront
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toute la Compagnie pour satisfaire leur passion. Il y en a de si sujettes à s’affectionner désordonnément qu’elles s’attachent jusqu’à tout ce qui leur donne quelque satisfaction, comme à un chat, à tenir des clefs et à quantité d’autres choses qui ne méritent pas d’occuper un esprit tant soit peu raisonnable. Et quand on parle à ces personnes d’aller en quelque lieu, vous les voyez tristes, mélancoliques et obéir avec peine. Pourquoi pensez-vous qu’elles ne font point ce qui leur est ordonné, avec joie et promptitude ? C’est parce qu’elles ont quelqu’attache qui les tient liées et garrottées. Voilà, mes chères sœurs, les effets d’une mauvaise attache.
Il y a une autre sorte d’attache, et celle-là regarde les choses spirituelles ; par exemple, avoir affection à jeûner, c’est une bonne œuvre, et cependant il peut y avoir attache.
Vous me direz : "Que dites-vous, Monsieur ? Est-ce une attache que vouloir bien faire ? N’est-ce pas une bonne action que jeûner ? Et vous dites que cela est vice !" Oui, mes sœurs, c’est un vice, quand ce jeûne se fait sans permission des supérieurs et de sa propre volonté. Avoir envie de jeûner et le jeûne même, c’est vertu quant à l’objet ; mais, parce que vous ne le faites pas avec les conditions requises Dieu ne l’agrée pas. Je vous dis ce qu’il fit dire autrefois aux pharisiens par le prophète : "Je ne veux point de vos jeûnes, parce que votre propre volonté s’y trouve, et pour cela je n’en ai que faire. Si vous les faisiez par obéissance, Dieu aurait cela agréable. Mais, d’autant qu’il hait la propre volonté, tout ce qu’on fait par elle lui déplaît, et il ne le reçoit point, non pas même les sacrifices, quoique très saints. Voilà une fille qui a dévotion de se confesser ou communier plus souvent que les autres ; elle s’en viendra à M. Portail ou à Mademoiselle Le Gras demander permission. On ne la lui accorde pas et elle
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ne laisse de suivre son inclination. C’est une attache, quoiqu’il vous semble que vous le faites pour l’amour de Dieu. Voyez-vous, mes chères sœurs, le plus grand sacrifice que vous puissiez offrir à Dieu, c’est celui de la propre volonté.
Mais, Monsieur, la discipline, je la voudrais prendre fort souvent ; j’ai une si grande consolation quand je la prends ! — L’obéissance vous le permettant, c’est bien fait.
Mais, Monsieur, un pèlerinage à Notre-Dame des Vertus, aux martyrs, aller tous les huit jours à Notre-Dame en chemin faisant, cela n’est-il pas agréable à Dieu ? — Non, ces dévotions ne valent rien si elles ne sont faites par obéissance, non pas que les pèlerinages d’eux-mêmes ne soient bons mais, quand vous sortez exprès de votre chambre ou de votre maison pour aller à Notre-Dame ou autres lieux de dévotion, sans la permission de vos supérieurs, c’est ce que vous ne devez jamais faire, mes chères sœurs.
Concevez donc bien cela, que l’attache aux choses bonnes et saintes est mauvaise, si elle n’est conforme à l’ordre de vos supérieurs. Voyez si vos règles ne sont pas bien ordonnées et s’il n’est pas à propos que vous sachiez l’obligation que vous avez de n’avoir point d’attache, voyant les grands maux qui en procèdent. O Sauveur ! n’est-il pas raisonnable que nous tâchions de nous faire quittes de ces liens, si nous nous y trouvons engagés ? O mes sœurs, un petit oiseau attrapé dans le piège se débat jour et nuit pour en sortir, sans jamais se lasser ; et, tant qu’il vivra, il ne cessera de chercher à s’échapper. Cependant nous serons pris par une mauvaise attache sans nous mettre en peine d’en sortir ! Cela nous condamnera devant Dieu et nous rendra sans excuse, si nous ne nous servons de cet exemple. Quoi ! mes sœurs, n’est-ce pas une chose pitoyable de
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voir un oiseau faire ce qu’il peut pour sortir de son piège et qu’une Fille de la Charité qui se voit attachée à quelque chose ne fasse rien pour s’en détacher !
Que dira-t-elle à Dieu au jour du jugement, si la mort la surprend dans cet état ? Cela fera son jugement. Oh ! quelle douleur pour cette âme ! Dieu lui dira : "Quoi ! vous êtes Fille de la Charité et vous n’avez rien voulu faire pour vous détacher de telle chose ! Allez, je ne vous connais point !" Voilà ce qu’une fille qui veut vivre dans ses affections déréglées doit attendre, voilà ce qu’elle mérite. Oh ! que vous devez craindre les attaches et faire résolution, dès ce moment, de vous défaire de celles que vous pouvez avoir et d’éviter celles qui peuvent venir !
Enfin, mes chères sœurs, la fin de cette règle est que nous ne soyons attachés qu’à Dieu et qu’il ne faut aimer que Dieu seul ou pour Dieu. — Mais, Monsieur, me direz-vous, est-ce un si grand mal d’être attachée à un collet, à ses cheveux, à une chemise ou à quelque dévotion ? Comment appelez-vous ce mal ? — J’appelle cela idolâtrie. Oui, mes sœurs, il faut le comparer à l’idolâtrie. En voici la raison. Dieu veut que nous l’aimions par-dessus toutes choses, et nous préférons à Dieu cette créature, à laquelle nous nous attachons. On est idolâtre de cela même que nous lui préférons. Voyez quel malheur que de tomber dans l’idolâtrie. C’est ce que vous faites quand vous vous attachez aux créatures.
Je dis de plus qu’on est adultère. Mes sœurs, concevez bien ceci. Vous avez, entrant en la Compagnie, choisi Notre-Seigneur pour votre époux, et il vous a reçues pour ses épouses, ou, pour mieux dire, vous avez été fiancées à lui, et, au bout de quatre ans, plus ou moins, vous vous êtes entièrement données à lui, et cela par des vœux, de sorte que vous êtes ses épouses et il est votre époux. Et comme le mariage n’est autre chose
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qu’une donation que la femme fait d’elle-même à son mari, ainsi le mariage spirituel que vous avez contracté avec Notre-Seigneur n’est autre chose qu’une donation que vous lui avez faite de vous-mêmes, et lui pareillement s’est donné à vous, car il se donne aux âmes qui se donnent à lui par un contrat irrévocable, lequel il ne rompra jamais ; de sorte que, par la grâce de Dieu, vous pouvez dire que votre époux est aux cieux. Or, tout ainsi qu’une femme bien sage ne regarde point d’autre homme que son mari, ou bien c’est une adultère, ainsi une Fille de la Charité qui a l’honneur d’être épouse du Fils de Dieu, laquelle pourtant s’attache à quelque chose, est une adultère, d’autant qu’elle préfère une créature à Dieu. Quelle peine a un époux de voir son épouse manquer à la fidélité qu’elle lui doit ! Mes sœurs, il n’y a point de douleur semblable à celle-là. Mais aussi quel sujet d’affliction à une misérable créature laquelle, d’épouse de Notre-Seigneur qu’elle était, se voit dans un état d’adultère, quand elle est attachée aux créatures !
Voilà une grande raison pour quitter toute attache aux créatures. O Sauveur, quel déplaisir recevez-vous lorsqu’une Fille de la Charité aime quelque chose au préjudice de l’amour qu’elle vous doit ! O mes sœurs, qu’une épouse de Notre-Seigneur, ou fiancée, vienne à mettre son affection à d’autres choses qu’à son époux, c’est lui faire un affront ; et sa grande peine est de voir cette âme, qui lui est si chère, avoir le cœur attaché à ce qu’elle aime, et préférer, comme dit saint Paul, la créature au créateur. Voici encore une raison pour n’avoir point d’attache ; ce sont les paroles de Notre-Seigneur : "Là où est votre trésor, là est votre cœur." (1). Donc, selon cela,
1) Saint Matthieu VI, 21.
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votre robe, des souliers auxquels votre cœur est attaché, c’est votre trésor ; vous pourrez dire : "Mais ce n’est qu’une coiffure, qu’une robe ou une paroisse à quoi je sens de l’affection." N’importe ! celle qui v est attachée de la manière que nous venons de dire a là son trésor. Elle y pense souvent ; c’est son plaisir que d’être dans ce lieu ; elle ne désire autre chose que de conserver ce qu’elle possède ; de sorte que c’est là son trésor ; et son cœur est avec son trésor, duquel il ne saurait se détacher sans une grâce toute particulière. Oh ! que cette pauvre fille a grand besoin d’aide, et de crier au secours, comme l’on crie au feu ! Oui il faut avoir recours à Dieu pour lui demander son assistance ; ii faut s’adresser à ses supérieurs et leur dire : "Aidez-moi à me défaire de cette malheureuse attache." Mais le plus souvent elle n’oserait le dire, car voici ce qu’elle pense : "Si je vais dire que j’aime mieux ma sœur qu’une autre, on nous séparera et je n’aurai plus telle et telle satisfaction qu’elle me promet ; si je dis que je suis bien aise d’avoir cette robe, on me l’ôtera tout de même." Si elle est tentée contre sa vocation, elle a confusion de le déclarer. La pauvre créature viendra à la maison ; le Saint-Esprit lui dira par le chemin : "Dites cela à Mademoiselle Le Gras, à Monsieur Portail, ou à une telle sœur qui est bien vertueuse." Est-elle arrivée céans, elle n’ose le dire ; elle sera quelquefois prête à parler, et puis elle ne peut s’y résoudre. Pour vous montrer combien il est difficile de rompre cette attache, elle se confessera au directeur ; peut-être dira-t-elle quelque chose touchant cela, mais, parce qu’elle ne déclarera pas tout et qu’elle ne fera que déguiser la chose, elle ne sera point satisfaite de sa confession, ni de son confesseur. Au contraire, elle sera plus inquiétée que devant.