Entretiens aux Filles de la Charité (page 65)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et d’où vient qu’après la réception du sacrement de pénitence elle ne jouit pas de la paix et tranquillité

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qu’il a coutume de donner à ceux qui le reçoivent comme il faut ? Oh ! il ne faut pas vous en étonner ; d’autant que Dieu ne se communique point à ceux qui ont des attaches ; il se retire d’eux, comme on se retire d’un corps mort. Avez-vous jamais ouï dire qu’une personne vivante ait voulu se joindre à un corps mort ? Vous n’avez point vu cela et vous espérez que Notre-Seigneur, qui est la vie et qui veut se lier par amour avec vous, vous fera ressentir la consolation ordinaire aux âmes qui le reçoivent étant bien disposées ! C’est ce qui ne se peut tant que vous serez attachée de la sorte. Quelle union peut-il y avoir entre la mort et la vie ? Et comment voulez-vous que Dieu se communique à vous, puisque vous êtes morte, vous êtes attachée à une chétive créature, laquelle est tellement dans votre esprit que vous la préférez à la source de toute bonté ? Ah ! mes sœurs, ne vous étonnez pas de voir cette fille dans cette inquiétude et trouble de conscience. Elle souffre en tout. Elle verra une autre sœur parler à Mademoiselle Le Gras avec ouverture de cœur, qui lui dira ses fautes, même devant les autres ; car les bonnes âmes ne se soucient pas qu’on sache leurs imperfections. Mademoiselle lui demandera : "Ma sœur, comment vous portez-vous ?" Cette fille lui répondra : "Je me porterais bien si j’étais délivrée de cette attache." Si une sœur qui ne veut pas se détacher, ou qui est si bien liée par affection à quelque chose qu’elle n’a pas la force de le dire, entend cela, quelle peine ne sent-elle point de ne pouvoir faire ainsi ! Je ne veux pas dire qu’elle enrage, mais elle a bien du mal ; car l’action de sa sœur lui est un reproche qu’elle ne fait pas bien ; sa conscience lui remord et lui dit : "Pourquoi n’es-tu pas comme cela ?" Et puis la voilà dans la tristesse et dans une mélancolie étrange. Il ne faut pas s’en étonner, parce qu’elle n’est jamais satisfaite, et Dieu le permet ainsi.

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Elle viendra à une conférence où l’on parlera d’une sœur morte. Elle entendra que cette fille n’avait point d’attaches, ou, si elle en avait eu, elle les avait quittées. Voilà qui lui redouble sa peine. Lorsqu’une pauvre sœur entend dire d’une autre le contraire de ce qu’elle sent, ce lui est une gêne. Elle voudrait sortir de ses liens ; mais la pauvre misérable ne le peut point, parce qu’il n’est plus temps. Elle a résisté aux inspirations que Dieu lui a données tant de fois ; elle a méprisé les avis de ses confesseurs et supérieurs ; elle ne s’est point servi des exemples des autres ; enfin elle n’a pas voulu se détacher quand Dieu le voulait, et elle ne le peut plus lorsqu’elle le voudrait.

Avez-vous lu l’évangile des vierges ? La même chose qui arriva aux folles arrive à cette fille-là. Ces vierges ne pensèrent point à se fournir d’huile que lorsqu’il n’était plus temps. Ainsi, quand on s’est endurci au mal, voyez-vous, mes sœurs, il n’est pas croyable combien il est difficile de s’en retirer. Et comme, pour l’ordinaire, on est aveuglé en son propre fait, cette pauvre fille ne pense pas que ce soit là la cause de tout le mal qu’elle souffre. Elle sait bien qu’elle n’a point de repos, ni de satisfaction ; mais elle n’attribue pas cela à cette attache

Enfin, mes sœurs, si cette pauvre fille ne perd pas sa vocation à cette heure-là, ce sera une autre fois ; car, comme elle se sent assaillie de la tentation, la voilà dans le désespoir de pouvoir sortir de cet état. Elle dit en elle-même : "Oh ! je suis perdue ; il n’y a point de salut pour moi ; je me damne plutôt que je ne me sauve ici ; il faut que je sorte et que je m’en aille dans le monde." Pour sortir de ses rets, la pauvre créature pense trouver du repos où il n’y a que du trouble. Le monde est plein de dangers et de filets pour son salut. Oh ! elle sera bien trompée. Elle croit être plus en repos

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quand elle sera sortie. Voilà un état bien misérable et digne de compassion. Je veux croire que celles qui sont ainsi attachées font semblant d’être contentes avec les autres et persistent pour quelque temps, mais ne peuvent demeurer dans la Compagnie, laquelle ne souffrira pas des membres gâtés et corrompus. C’est comme la mer : vous savez qu’elle a cela de propre de rejeter les corps morts et tout ce qui la peut infecter.

Voyez le bonheur de celles qui ne tiennent à rien : elles sont toujours contentes, ne craignent rien et vont toujours la tête levée par le grand chemin de la vertu si elles rencontrent quelque difficulté elles ne perdent pas courage, d’autant qu’elles se confient en Dieu et disent : "Dieu est mon tout ; Dieu est mon créateur et toute mon espérance ; il ne permettra pas que j’aie plus de mal que je n’en pourrai supporter." Voilà un grand bonheur pour une âme qui n’a aucune attache qu’à Dieu seul.

Monsieur, dira quelqu’une, voilà bien du mal que vous venez de nous montrer. Voilà une Fille de la Charité, s’il y en a quelqu’une qui ait des attaches, la voilà dépeinte de couleurs qui font peur. Mais quel moyen pour ne pas tomber en cet état, ou pour en sortir si on y est tombé ?

Le premier moyen est de penser souvent à la difformité et laideur de l’état misérable auquel les attaches mettent une personne ; penser souvent combien c’est une chose déplorable de préférer la créature au créateur, faire son oraison là-dessus dès demain, afin de bien concevoir l’horreur qu’il faut avoir de toute attache.

Un autre moyen, c’est de vous sonder à cette heure même et voir si nous n’avons point quelqu’affection déréglée. Mon Dieu ! n’ai-je point quelqu’attache à mes parents, à cette sœur ? Mais n’en ai-je point à la paroisse où je suis, ou à telle et telle chose ? Et si vous connaissez

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que vous êtes attachée à quelqu’une de ces choses ou à d’autres, courez aussitôt au remède et dites : "O Sauveur, aidez-moi à sortir de ce misérable état. I) Voilà ce qu’il faut faire, mes chères sœurs : dès cette heure prendre résolution de travailler à quitter cela, et puis, par les bons avis qu’on vous donnera, vous vous ferez quitte de ces attaches. Mais souvenez-vous surtout de vous sonder sur ce à quoi vous douteriez avoir quelque attache, et faites comme un bon gentilhomme, lequel menait une vie si sainte que Mgr l’archevêque de Lyon lui permit d’avoir le saint Sacrement dans sa maison (1).

Un jour, faisant voyage à cheval et méditant à son ordinaire, il commença à faire son examen pour connaître s’il n’était point attaché à quelque chose. Faisant donc son oraison là-dessus, comme lui-même me l’a conté, il se demandait : "Suis-je attaché ou à mon Dieu, ou à quelqu’autre chose (car, mes sœurs, il y a des attaches spirituelles) ? Ne le suis-je pas à mon château ? Non. Mais, si le feu se mettait dedans et qu’il fût brûlé, n’en aurais-je point de peine ? Non, je crois. Si Dieu permettait cela, je me conformerais à sa sainte volonté, dans la pensée que Notre-Seigneur n’avait ni château ni maison à lui. Et à mon chapeau, qui me préserve du soleil et de la pluie, n’y ai-je point trop d’affection ? N’ai-je point d’amitié trop grande pour Madame la comtesse, ou pour quelqu’autre créature ? N’en ai-je point pour mes biens et revenus ?"

Après ces interrogations, il connut que toutes ces choses ne le touchaient point du tout. Il tomba enfin sur son épée ; et pensant au service qu’elle lui avait rendu dans plusieurs occasions périlleuses, il sentit de l’amour-propre pour elle et qu’il aurait peine à s’en défaire ; car la nature disait : "Quoi ! une épée qui m’a tant

1). Le comte de Rougemont.

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de fois sauvé la vie ! oh ! il faut que je la garde !" Voilà ce que lui suggérait l’attache : "Garde-toi bien de t’en défaire. Que ferais-tu si tu étais surpris et attaqué sans avoir de quoi te défendre ?" Le bon ange lui dit au cœur pendant qu’il roulait ces pensées dans son esprit : "Eh bien ! tu te fies donc plus à ton épée qu’à Dieu ; tu as plus de confiance à un morceau de fer qu’à la Providence de Dieu. Qui t’a donné le moyen de sortir des précipices où tu étais engagé ? N’a-ce pas été le soin que Dieu a de toi ? Et tu attribues cela à ton épée !"

Mes sœurs, voilà le remords de conscience qui le prend et le fait rentrer en lui-même et se dire : "Oh ! misérable que tu es ! à quoi penses-tu, toi qui as tant de fois éprouvé le soin que ton créateur a de toi. Ah ! mon Dieu ! pardonnez-moi mon infidélité." Et à l’heure même, il descendit de son cheval et rompit cette épée contre une pierre, afin de n’avoir point du tout d’attache. Mais il éprouva bientôt l’avantage qu’ont les âmes généreuses à se faire quittes de ce qui déplaît à Dieu ; car il sentit en son âme une si grande consolation, à l’heure même qu’il eut rompu son épée, qu’il n’en avait jamais reçu de pareille.

C’est ainsi que Dieu se comporte à l’égard des personnes qui sont fidèles à suivre ses inspirations, comme ce bon gentilhomme, lequel n’avait attache à aucune chose qu’à une épée, de laquelle il se détache sitôt qu’il le reconnaît. Ah ! mes chères sœurs, si vous désirez avoir part aux consolations de votre époux, il faut rompre l’épée dès à cette heure, c’est-à-dire prendre la résolution de vous faire quittes de tout ce à quoi vous sentez de l’attache, et le dire à vos supérieurs dès ce soir vous en aller à Mademoiselle Le Gras et lui dire : "Mademoiselle, il me semble avoir trop d’affection pour telle et telle chose que faut-il faire pour me faire quitte

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de cette attache ?" Oui, mes sœurs, vous devez toutes faire cette résolution de n’être désormais attachées à autre chose qu’à Dieu seul, comme, par sa miséricorde je le fais pour mon particulier. Ah ! misérable ! j’ai grand sujet de craindre que je ne sois dans l’état que nous venons de dire.

Un autre moyen, mes chères sœurs, nous l’avons déjà dit. Je suis attachée à un confesseur, à une dame ou à quelque autre chose que ce soit ; il faut, à l’heure même que vous connaissez cela, aller aux supérieurs, leur découvrir simplement votre intérieur et dire : "Je sens trop d’affection pour une telle, et telle en a aussi beaucoup pour moi ; je sens bien que je répugne, si vous me séparez de ma sœur néanmoins ne laissez pas de faire ce qu’il vous plaira tranchez coupez, faites ce que vous jugerez à propos pour mon bien." Voilà ce que toutes les Filles de la Charité doivent faire : être fidèles à manifester les peines et tentations aux supérieurs. Et pour vous dire vrai, il est bien difficile de bien conduire une Compagnie sans cela. Ainsi si vous voulez que la vôtre se conserve, il faut que vous y contribuiez par ce moyen. Comment pensez-vous qu’on puisse donner les avis nécessaires à une fille pour rompre son attache, si elle n’en dit rien et si elle est tellement endurcie qu’elle ne veut rien faire pour en sortir ! Il n’est pas possible de la retirer de ce malheureux état, si elle ne se déclare et ne désire en sortir. Bien davantage, Dieu même ne le peut pas, si elle ne coopère avec sa grâce, s’il ne la terrasse comme saint Paul ; car il ne lui en faut pas moins.

Il faut donc la fidélité à se découvrir, la résolution de sortir, à quelque prix que ce soit, de ce pauvre état. Les larmes, mes sœurs, si vous en répandez, doivent être pour ce sujet. N’est-il pas raisonnable qu’une âme qui se trouve attachée aux créatures conçoive de la douleur ? Quel sujet d’humiliation quand on pense qu’on

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a commis un adultère et une idolâtrie tout autant de fois qu’on a préféré la créature au créateur. Il faut donc se servir de ces moyens, mes chères sœurs ; et si vous le faites, il y a sujet d’espérer que Dieu vous donnera la grâce de quitter toute attache. Mais, voyez-vous, nous ne le pouvons, si Dieu ne nous aide. Une pauvre fille qui est liée pieds et mains, comme ce pauvre homme dont nous avons parlé, ne peut jamais se délier par elle-même ; il faut que Dieu s’en mêle. Elle a laissé prendre son affection et imagination, qui lui représentent quelque bien imaginaire ; sa volonté est attachée à cela. Ah ! Sauveur ! la voilà liée ; elle ne peut sortir de là, si vous ne rompez les cordes qui la tiennent attachée. Mes filles, dès le premier moment que vous vous apercevez avoir quelque affection déréglée, il faut recourir à Dieu et lui dire : "Seigneur, si vous voulez que j’aime quelque chose, faites-moi la grâce que ce soit purement pour vous." Il ne manquera pas de nous aider, mais il faut être sur ses gardes pour ne pas se laisser engager aux attaches dès le commencement, puisqu’il est si difficile d’en sortir.

Donnons-nous à Dieu, mes chères sœurs, pour n’avoir aucune attache aux créatures, ni à ce que nous possédons, ni à ce que nous n’avons pas et qu’il ne nous est pas permis d’avoir, pour ne tenir qu’à lui seul.

Pensez-vous que je vous aie parlé des attaches fortuitement ? Non, mes sœurs, c’est votre règle qui vous oblige à les fuir ; mais, voyez-vous, il faut se donner à Dieu dès ce moment et dire : "Loin d’ici toute attache ! loin d’ici toute affection déréglée ! J’y renonce, oui, j’y renonce pour jamais, puisqu’elles me mettent au rang des adultères et des idolâtres. Loin d’ici tout amour des créatures ! Je veux m’en détacher pour plus librement m’attacher à mon époux, ayant grande confiance en Dieu, qui nous aidera pour cela."

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Comme M. Vincent parlait encore, une sœur demanda pardon et dit qu’elle reconnaissait avoir été dans ce misérable état qu’il avait dépeint, et rendit deux livres qu’elle avait et auxquels elle avait attache.

Dieu vous bénisse, ma fille ! dit M. Vincent. Oh ! voilà qui est bien ; c’est ainsi qu’il faut faire ; vous n’entrez pas seulement dans l’esprit de pénitence, mais vous pratiquez en effet ce qui a été dit. Oh : ! Dieu vous bénisse ! Je prie Notre-Seigneur qu’il vous détache, en sorte, et vous et moi, que nous n’ayons jamais d’attache qu’à lui. Et de sa part, prononçant les paroles de bénédiction, je demanderai à sa bonté qu’il nous attache à lui d’une attache inviolable et si forte qu’il n’y ait aucune chose capable de la rompre. C’est, mes chères sœurs, la grâce que je demande à Notre-Seigneur, que nous n’aimions que lui et pour lui.

74. — CONFéRENCE DU 23 JUILLET 1656

SUR L’AMOUR DES SOUFFRANCES PHYSIQUES ET MORALES

(Règles Communes, art. 6.)

Mes chères sœurs, l’entretien d’aujourd’hui est touchant l’explication de vos règles. Comme nous avons déjà fait les 1er, 2e, 3e, 4e et 5e articles, voici le sixième : "Elles souffriront de bon cœur et pour l’amour de Dieu les incommodités, contrariétés, moqueries, calomnies et autres mortifications qui leur arriveront, même pour avoir bien fait, à l’exemple de Notre-Seigneur, qui, après avoir bien enduré, jusqu’à être crucifié, par ceux mêmes qui avaient reçu de lui tant de bienfaits, pria pour eux." Mes sœurs, vous entendez bien comme cet article de vos règles regarde les incommodités, les

Entretien 74. — Ms. SV 3, p. 118 et suiv.

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mésaises, les souffrances, calomnies et contrariétés qui peuvent vous arriver servant vos malades. Et par là vous voyez que Notre-Seigneur veut que vous souffriez tout cela de bon cœur et pour l’amour de lui.

Mais, Monsieur, me direz-vous, qui fera du mal à des filles qui ne font que du bien, qui travaillent de toutes leurs forces pour secourir les pauvres dans leurs maladies et pour leur propre perfection ? Qui est-ce qui pourra leur faire du mal ? Mes sœurs, c’est pour cela qu’il faut se résoudre à souffrir ; c’est pour cela même que Dieu permet qu’on soit affligé. Oui, mes sœurs, parce qu’on sert Dieu, il nous arrive des afflictions ; et parce qu’il nous aime, il nous traite comme il a été traité lui-même. Il permet que tantôt on souffre le froid, tantôt on soit mal vêtu. D’autres fois, il faudra aller aux champs, où on aura bien de la peine ; il y faudra souffrir tantôt une médisance, tantôt une injure. Voilà, mes chères sœurs, ce que la Providence permet arriver aux serviteurs de Dieu. Les souffrances sont dues aux gens de bien, parce qu’ils se sont rendus dignes, par leur vertu et fidélité, d’en faire bon usage. Vous avez su l’exemple de Tobie, qui était si charitable qu’il se levait de table et quittait son repas pour aller faire enterrer les corps de ceux qu’on avait fait mourir. La sainte écriture dit que, pour cela, Dieu le trouva digne d’être privé de la vue. Eh quoi ! voilà un homme qui s’emploie aux actions de charité, à ensevelir les morts, et Dieu le prive de la lumière, qui est tant agréable ! Oui, et ce sont ses œuvres de charité qui l’ont rendu digne de cette privation. Il faut donc qu’une Fille de la Charité soit disposée à souffrir et qu’elle se donne à Dieu pour recevoir de bon cœur tout ce qui lui arrivera de contraire à ce qu’elle désire.

Ce qui va contre cette règle, c’est si l’on murmure contre ceux qu’on croit être cause de nos peines, si,

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lorsqu’on a quelque mécontentement dans sa vocation, on va se plaindre à une sœur et lui dire : "Ah ! mon Dieu ! on est misérable dans cette Compagnie ; il faut faire ceci et cela ; je suis dans une paroisse où il y a tant de peine ! J’ai une compagne si fâcheuse ! " Faire ainsi, c’est contrevenir à la règle. Murmurer de ce que votre chambre n’est pas à votre gré, quand vous demandez d’aller quelque part et qu’on vous refuse, se plaindre de ce que vous êtes mal reçues lorsque vous venez ici, c’est un grand mal. Car, mes filles, si vous êtes filles de Notre-Seigneur, comme vous devez l’être, puisqu’une Fille de la Charité est dite fille de Notre-Seigneur, vous ne murmurerez jamais. Il ne trouvait point à redire aux ordres de son Père, et l’on se plaindra de ce qu’on n’est pas bien nourrie, bien logée ! Quand on est malade, on s’imaginera qu’on n’est pas bien traitée !

Les filles qui sont ainsi sont bien éloignées des pratiques de Notre-Seigneur et rompent cette règle par laquelle tous les chrétiens et particulièrement les Filles de la Charité sont exhortés à ne jamais murmurer de ce que Dieu nous envoie, et à recevoir toutes choses comme venant de sa part ; car rien n’arrive que par son ordre ou permission. Comment nous arriverait-il une peine que par l’ordre de Dieu, puisqu’il ne tombe pas un cheveu de notre tête qu’il ne le permette, de sorte que, quand une sœur donne de la peine à sa sœur quand une supérieure ou officière n’accorde pas ce qu’on leur demande il ne faut pas prendre cela comme venant d’elles, mais comme envoyé de Dieu pour nous faire mériter et nous mettre dans un état plus parfait par la patience à supporter cela !

La patience est la vertu des parfaits. Ah ! mes sœurs, quelle consolation n’a-t-on pas quand on a souffert quelque chose pour l’amour de Dieu et qu’on se plaît

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aux humiliations, quand on se trouve en cet état de perfection que de prendre plaisir à souffrir les petits mécontentements parce qu’on sait qu’ils sont envoyés de Dieu ! Oh ! quelle consolation ! il faut donc regarder tout ce qui nous arrive de fâcheux comme venant de Dieu pour nous faire mériter ; car c’est pour cela qu’il permet que nous soyons affligés. O mes sœurs, Dieu n’est pas un tyran ; il ne prend pas plaisir à faire souffrir ceux qui le servent ; il n’est pas aise qu’une fille soit accablée de peines, de maladies et affligée de ses ennemis, si ce n’est autant que cela sert pour la rendre plus agréable aux yeux de sa divine Majesté.

Dans ce temps-là, toutes les sœurs s’étant mises à genoux pour adorer Notre-Seigneur, qu’on portait à un malade, M. Vincent en fit de même et leur dit en se relevant :

Quand on prêche dans les églises et que Notre-Seigneur passe, on ne se met pas à genoux, parce qu’on parle de lui, et c’est lui rendre honneur d’en agir ainsi, de sorte qu’il ne sera pas nécessaire de se lever une autre fois dans une occasion comme est celle-ci. Ce sera à moi d’ôter seulement mon chapeau.

Et reprenant son discours, il dit :

Voilà comment Dieu permet que ceux qui le servent soient dans la souffrance. Mais, Monsieur, me direz-vous, montrez-nous comme cela se fait ? Mes filles, il en est de nous comme d’une pierre de laquelle on veut faire une belle image de Notre-Dame, de saint Jean, ou de quelque autre saint. Que doit faire le sculpteur pour venir à bout de son dessein ? Il faut qu’il prenne le marteau et ôte de cette pierre tout le superflu. Et pour cela, il frappe dessus à grands coups de marteau de sorte qu’à le voir vous diriez qu’il la veut assommer ; et puis, après qu’il a ôté le plus gros, il prend un plus petit marteau, après cela le ciseau, pour commencer à

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former la figure avec toutes ses parties, et enfin d’autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu’il désire donner à cette image.

Voyez-vous, mes sœurs, Dieu en use de la sorte à notre égard. Voilà une pauvre Fille de la Charité ou un pauvre missionnaire ; avant que Dieu les retire du monde, ils sont dans la grossièreté et dans la brutalité ils sont comme de grosses pierres ; mais Dieu en veut faire de belles images, et pour cela il y met la main et frappe dessus à grands coups de marteau.- Et comment le fait-il ? Tantôt en les faisant souffrir de la chaleur, tantôt du froid, puis en allant voir les malades dans les champs, où le vent cingle en hiver. Il ne faut laisser d’aller par le mauvais temps. Eh bien ! ce sont de grands coups de marteau que Dieu décharge sur une pauvre Fille de la Charité. A qui ne regarderait que ce qui paraît, on dirait que cette fille est malheureuse ; mais, si on jette les yeux sur le dessein de Dieu, on verra que tous ces coups ne sont que pour former cette belle image. Et quand, au commencement, Dieu a envoyé de grandes peines, tant du corps que de l’esprit, et qu’il voit que ce qu’il y avait de plus grossier est ôté de cette âme par le moyen de la patience qu’elle a pratiquée, oh ! pour lors il prend des ciseaux pour la perfectionner, je veux dire qu’il permet quelquefois qu’elle ait de petites peines, tantôt contre sa sœur une petite antipathie, qui ne laisse pas de l’exercer, oui, mes sœurs, cela peut arriver, même contre sa supérieure.

Quand Dieu a résolu de perfectionner une âme, il permet qu’elle soit tentée contre sa vocation et quelquefois prête à tout quitter. Puis, comme le sculpteur, il prend le ciseau et commence à faire les traits de ce visage ; il la pare et l’embellit ; il prend plaisir à l’enrichir de ses grâces et ne cesse jamais jusqu’à ce qu’il l’ait rendue parfaitement agréable. Mais, comme il n’y a homme au

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monde qui puisse faire une belle image d’une pierre, si ce n’est à coups de marteau, ainsi, pour faire d’une Fille de la Charité une belle image avec un beau visage qui donne du plaisir à Dieu, il faut que ce soit à coups de marteau. Quand je parle d’un beau visage, je n’entends pas cela du visage extérieur, car il n’en faut faire aucun état, et Dieu n’a que faire de cela, mais je parle du visage de l’âme, qui plaît extrêmement à Dieu et aux bienheureux. Ah ! qui pourrait se représenter le plaisir qu’il prend dans une Fille de la Charité, après qu’il l’a mise dans cet état !

Celles qui se plaignent à leurs sœurs, comme j’ai déjà dit, contreviennent à cette règle. Une sœur ira trouver une autre et se plaindra qu’elle est mal vêtue, qu’elle a trop de peine dans cette paroisse et qu’elle est mécontente de sa compagne ; faire de telles plaintes, c’est rompre cette règle. De plus, si quelqu’une se plaint d’avoir de la peine pour aller aux champs, d’être mal logée, faire cela, c’est faire ce que la règle défend. Et toutes les filles qui se plaignent du traitement de la communauté font une action contraire aux desseins de Dieu, qui envoie cela pour faire une belle image ; et ainsi elles s’opposent à la volonté de Dieu. Oh ! il faut donc se donner à lui pour souffrir tout ce qui vous arrivera de contraire et de fâcheux.

Qui pensez-vous qui ne souffre point sur la terre ? Quoi ! les princes ? Ce sont ceux qui bien souvent ont les plus grandes afflictions. Quoi ! les riches ? les papes ? Non, non, ils ne sont point exempts de peine. Le pape n’est pas sans souffrance ; il en a même de plus grandes que les nôtres. Cela nous doit bien encourager à recevoir de la main de Dieu tout ce qui n’arrive pas à souhait, à l’imitation de Notre-Seigneur, lequel nous a donné l’exemple, ayant souffert toute sa vie en son âme, en son corps et en son logement, n’en ayant point en son

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propre ; en sa nourriture, vivant d’aumônes ; en son honneur, bref, en toutes choses qu’on peut s’imaginer.

Or, mes chères sœurs, si le Fils de Dieu a été dans la souffrance, qui voudra en être exempt ? Lorsqu’allant visiter les pauvres, il passait devant les cabarets, on se moquait de lui, on lui donnait des nasardes, et il était affligé entendant les vilaines chansons et les paroles insolentes qui se disaient dans ces lieux. Ah ! mes filles, ne vous étonnez donc pas si l’on vous dit des choses semblables, et si, quand vous allez par les rues, même dans les maisons, vous trouvez des insolents qui vous tiennent des propos fâcheux, puisqu’on n’a pas épargné le Fils de Dieu ; or, quand on dit quelque chose de malhonnête que nous avons peine à supporter, il ne faut point répondre, mais élever son cœur à Dieu pour lui demander la grâce de souffrir cela pour l’amour de lui, et aller devant le saint Sacrement dire votre peine à Notre-Seigneur, et ne point se plaindre aux sœurs, parce que, leur témoignant vos mécontentements, vous n’en recevez point de soulagement et vous les incommodez. C’est pourquoi il ne faut jamais dire vos peines à nos sœurs. Vous avez un coup de poignard dans le sein, et vous êtes si cruelles que de vouloir le planter dans celui des autres ; car, disant votre peine, vous poussez dans le cœur de votre sœur le même coup que vous avez dans le vôtre. Si vous le dites à plusieurs, vous leur causez mille tentations et dégoûts, qui leur feront peut-être perdre leur vocation. Oh ! il importe fort de ne se point plaindre, si ce n’est aux supérieurs. Quand vous avez quelque difficulté, dites-la à votre supérieure, si vous êtes ici ; et si vous n’y êtes pas, écrivez ou à Mademoiselle Le Gras ou à moi ; mais surtout recourez à Dieu, car c’est de lui que vous devez attendre votre secours.

Contre cette règle font encore celles qui disent leurs

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peines, non seulement à leurs sœurs, mais encore aux personnes séculières. Elles ne feindront pas de dire imprudemment leur mécontentement à une dame officière, ou à quelque bonne amie. Si elles trouvent une religieuse, elles en feront de même. C’est chose étrange qu’il y ait des personnes tellement faibles qu’elles ne sauraient souffrir la moindre chose sans se plaindre et murmurer ; une bagatelle leur fera peine Ah ! mes sœurs, il faut se donner de garde de pareilles fautes ; et au lieu de se laisser aller à la passion lorsqu’on nous a fait quelque chose il faut recourir à Notre-Seigneur, si vous êtes proche de l’église, et lui dire : "Seigneur, ayez pitié de moi ; voici une fille qui souffre telle chose ; ayez pitié de moi." Il faut faire ainsi, mes sœurs. Mais écoutez ce qu’il vous dira. Il vous parlera son langage ; il vous dira ce qu’il faut que vous fassiez ; et je m’assure que, si vous entendez bien ce qu’il vous inspirera, vous sentirez des forces suffisantes pour supporter vos petites peines.

Après tout il faut vous résoudre à souffrir. Et qui ne souffre point sur la terre ? Représentez-vous toutes les meilleures âmes que vous avez connues, et voyez si toutes n’ont pas eu quelque peine, les unes d’une sorte, les autres d’une autre. Vous pensez peut-être que vous êtes les seules. C’est une règle générale que tous les gens de bien seront persécutés ; ce qui vous doit obliger à ne jamais vous plaindre ni à dire vos peines à vos sœurs ou aux séculiers. O mes sœurs, combien y en a-t-il qui ont perdu leur vocation pour n’avoir pas pris de la main de Dieu les sujets de mortification qui leur arrivaient, et s’en repentent lorsqu’il n’est plus temps ! On les a vues venir ici depuis qu’elles sont sorties ; elles se plaignaient et murmuraient, disant les choses avec exagération et quelquefois avec mensonge, la passion les aveuglant si fort qu’elles disaient

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même ce qui n’était pas. Il ne faut donc jamais se décharger à ses sœurs ; mais si vous avez quelque chose à dire, adressez-vous à Mademoiselle Le Gras, à M. Portail, et ne vous étonnez pas d’avoir des peines ; car il n’y a personne qui ne soit tenté. Nous son mes comme ces girouettes qu’on met sur les églises ; vous les verrez tantôt du côté de l’occident, tantôt du septentrion, une fois de l’orient, une autre fois du midi. Voilà justement comme est la vie de l’homme sur la terre : aujourd’hui il désire une chose ; demain il en est dégoûté ; et ainsi il a toujours quelque peine. Mais, s’il sait faire bon usage de cela, il donne grand sujet de joie aux anges et s’acquiert beaucoup de grâces. Oh ! quand une fille en est venue là, elle se garde bien de se plaindre ; au contraire, elle reçoit ses peines avec joie et comme un témoignage de l’amour que Dieu a pour elle ; elle dit, comme l’épouse des Cantiques : "Mon secret est pour moi (c’est-à-dire mes peines, mes petites afflictions) ; c’est pourquoi je ne les découvrirai pas, si ce n’est à ceux qui sont ordonnés de Dieu pour cela."

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