Entretiens aux Filles de la Charité (page 66)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De plus, une fille mal mortifiée ne se contentera pas de murmurer quand quelque chose n’est pas à son gré, et de le dire à un séculier ; mais elle tâchera de se satisfaire. Si elle a des souliers qui ne sont pas à son gré, elle en aura d’autres ; si une robe n’est pas faite comme elle la veut, il en faut avoir une autre de meilleure étoffe. Voilà comme celle qui ne peut rien endurer essaye de se satisfaire en cherchant ce qu’elle n’a pas. Une autre ne trouvera pas un collet comme elle le désire ; elle le rendra. Oh ! que c’est un grand mal, si cela est arrivé parmi vous ! Quoi ! pour avoir la satisfaction d’être ajustée comme on veut, on ne fera point difficulté de passer par-dessus toutes choses ! Oh ! malheur à une telle fille ! Une autre accommodera sa tête, tirera ses cheveux pour faire voir qu’elle en a. O mes sœurs, on

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ne voit pas cela ici Dieu merci ; mais, si cela était en quelqu’une de celles qui sont dans les lieux éloignés, ah ! le grand mal que ce serait ! Quel qu’autre aura une chemisette dont les manches seront un peu usées ; non seulement elle murmurera de cela, mais elle en fera faire une autre, et peut-être d’étoffe plus fine que celle de la communauté. Oh ! que cela est mal ! Vous ne pouvez jamais rien acheter pour vos habits ; la maison vous fournit le nécessaire ; et ainsi vous ne devez point chercher de telles satisfactions, lesquelles ne vous sont point permises pendant que vous êtes près de la maison. Pour celles qui ne sont pas ici et qui ne peuvent prendre leurs robes céans, il faut qu’elles en demandent à ceux qui doivent les entretenir et disent comme l’étoffe doit être, ni plus blanche ni plus fine que celle dont on se sert à la maison. Mais ici cela ne doit pas se faire. De même, celles qui veulent avoir du linge plus fin que les autres, celles qui sont tellement attachées à leurs satisfactions que, si la viande ou le pain n’est pas à leur goût, elles cherchent à changer et en achètent d’autre, font contre la règle.

Voilà donc, mes sœurs, comme il faut se tenir conforme à la manière de vivre de la maison et se priver des satisfactions qu’on s’imagine trouver en ces choses. Mais, pour le faire comme il faut, vous devez vous résoudre à souffrir. Bienheureux ceux qui souffrent. Puisque Notre-Seigneur a dit que ceux qui endurent des afflictions sont bienheureux, il faut être bien aises quand nous en trouvons l’occasion. De quelle source pensez-vous que viennent les murmures et les plaintes quand nous n’avons pas ce que nous voulons ? Tous les péchés, grands et petits, proviennent de quelque péché mortel ; par exemple l’orgueil produit l’estime de soi-même, persuade qu’on a plus d’esprit que les autres et qu’on réussit mieux ; il porte à se vanter de ce qu’on a fait,

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empêche de se soumettre et rend esclave de son propre jugement. Une âme orgueilleuse fait tout cela. Les avaricieux qui aiment l’argent font des usures et rapines pour se mettre à leur aise, et cela procède du péché d’avarice. Pour le temps présent, on n’a pas sujet de croire que cela soit dans la Compagnie, puisque, par la grâce de Dieu, il y en a plusieurs parmi vous qui aiment la pauvreté. Voilà donc comme tous nos défauts, pour petits qu’ils paraissent, viennent de quelque mauvaise source. Après cela, d’où pensez-vous que viennent les murmures et plaintes contre les afflictions, le froid et autres incommodités ? Cela ne vient que du péché de paresse, qui est un très grand mal et le plus grand des péchés mortels.

Mais vous me direz : "Pourquoi dites-vous, Monsieur, qu’il est le plus grand des péchés mortels, vu qu’il est mis le dernier de tous ?" Oui, il est mis le dernier de tous ; mais il n’est pas moindre que les autres. Qu’est-ce que la paresse, mes sœurs ? La paresse est un ennui des choses de Dieu, un dégoût de la vertu, qui fait qu’on n’aime pas les occasions de la pratiquer. Et ainsi, au lieu que les sujets de peine qui arrivent devraient conduire à Dieu, pour être aidé à en faire bon usage selon son dessein, on fait tout le contraire : on murmure, on se plaint. Et d’où vient cela ? C’est d’une paresse d’esprit qui rend une âme dégoûtée de tout. Si elle va à l’oraison, elle a l’esprit distrait et sans attention ; à la communion, tout de même. Ah ! pourquoi pensez-vous que nous n’avons point de plaisir dans la communion, ni dans les autres exercices de piété ? C’est que nous nous sommes rendus indignes des consolations de Dieu. Et ne sentant pas de goût aux bonnes choses, il ne faut pas s’étonner si on a des difficultés, parce qu’on en trouve où il n’en devrait point avoir. Vous en verrez, si on leur ordonne d’aller dans une telle paroisse,

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qui vous diront : "J’ai de la peine à cela ; je ne puis pas souffrir telle chose." Non contente de cela, elle le dira à ses sœurs et se plaindra. Ah ! mes sœurs, une âme paresseuse se plaint et murmure toujours ; rien ne la peut satisfaire ; parce qu’elle n’a pas bien établi l’amour des vertus en son cœur, elle ne trouve point de consolation à les pratiquer.

Vous dites donc, Monsieur, que c’est la paresse qui est la source des plaintes et des murmures où l’on se laisse aller. Et par conséquent une fille fait voir, quand elle tombe dans ces défauts, qu’elle n’a point la vertu de patience, qui lui pouvait faire acquérir une couronne au ciel si elle avait souffert de bon cœur et pour l’amour de Dieu les petites peines qui lui sont arrivées. — Oui, mes sœurs, elle se cause tous ces malheurs ; et une personne qui n’est pas patiente se fait une peine de la moindre chose. Si on ne la salue pas, elle s’imagine qu’on ne l’estime pas assez ; si elle sent quelque incommodité, ou le pouls un peu plus élevé un jour que l’autre, ah ! elle pense être malade ; si on ne la caresse pas, la voilà dans la tristesse ; elle accuse cette autre de dureté et de faute de charité et ne feint point de chercher ce qu’elle pense qui la peut satisfaire.

Mais, Monsieur, c’est donc là un péché ? Est-il bien gros ? — Mes sœurs, il vous en faut dire deux choses pour vous le faire entendre.

La première, c’est que ceux qui font les choses de Dieu avec tristesse et négligence sont maudits de lui. — Comment, Monsieur ! que dites-vous ? Quel malheur que d’être maudit de Dieu ! Voilà qui est bien étrange ! — Cela est dans la sainte écriture, mes sœurs. — Mais, Monsieur, dites-nous un peu les paroles par lesquelles Dieu maudit les paresseux ? — Les voici : Maledictus homo qui facit, etc., c’est-à-dire maudit soit l’homme qui fait l’œuvre de Dieu négligemment et qui se comporte

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lâchement au service de Dieu ! Et de fait, vous voyez pour l’ordinaire ces personnes-là n’avoir point de fermeté dans le bien et avoir l’esprit abattu, de sorte que tout leur fait peine. O mes chères sœurs, ne vous étonnez pas si vous en voyez qui, au commencement, avaient paru si ferventes qu’elles étaient à édification aux autres, et exactes à l’observance des règles, devenir traînantes au service de Dieu. C’étaient de bonnes filles quand elles entrèrent dans la Compagnie, et elles ont même continué quelque peu dans leur ferveur ; mais, au bout de quelques années, ce n’est plus que tiédeur, ce n’est que négligence ; elles sont devenues d’autant plus paresseuses qu’elles avaient alors de ferveur. Il ne faut point s’étonner de cela, parce qu’elles se sont laissées aller à ce péché de paresse, négligeant de s’exercer aux bonnes œuvres et de produire des actes de foi, d’espérance et de charité. Quand elles étaient à la messe, c’était par manière d’acquit ; à l’oraison, tout de même, avec un esprit vague. Et pourquoi cela ? C’est que la paresse s’est emparé d’elles, de sorte qu’elles n’ont pu supporter les peines que Dieu leur a envoyées. Cette fille s’est laissée aller à ses satisfactions. Après cela, étant dans ce malheureux état, vous voyez rarement cette pauvre fille contente, ni en cette paroisse, ni avec cette sœur, ni dans cet emploi. Elle aura toujours l’esprit mal fait. O Sauveur ! que diront ceux qui l’ont vue lorsqu’elle faisait si bien ! "Quoi ! cette fille, que nous avons vue si forte, que les difficultés n’étonnaient point, qui était si fervente qu’elle n’aurait pas voulu perdre une occasion de pratiquer la vertu, elle est maintenant si déchue !" Et d’où procède un tel changement ? Ah ! c’est parce qu’elle s’est trouvée du nombre de ceux qui sont maudits de Dieu. Et que peut faire une personne sur laquelle est tombée la malédiction de Dieu ? Voyez-vous, mes filles, c’est de quoi il faut se donner de garde.

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Et ne vous imaginez pas que ce soit jeu d’enfant que ce que je vous dis ; car c’est une vérité que l’homme qui est dans l’état que nous avons dit, est maudit de Dieu.

Or, la clef de l’édifice spirituel des Filles de la Charité consiste à bien faire tout ce qu’elles sont obligées de faire, afin qu’elles ne soient pas de ceux qui font l’œuvre de Dieu négligemment et sont eux-mêmes cause de leur malheur ; car, quoique la malédiction de Dieu tombe sur eux, ce n’est pas son dessein, mais cela arrive par leur faute. Un arquebusier qui tire au blanc n’a point d’autre intention que de tirer son coup tout droit où il vise. Si quelque malavisé se rencontre entre deux, la balle le tue. Ce n’était nullement le dessein de celui qui tire, mais, l’autre s’étant rencontré là, le coup tombe sur lui. Or, mes sœurs, il en est de même de Dieu : il donne sa malédiction à la paresse ; il envoie ses foudres sur ce vice. Vous et moi nous trouvons au lieu du blanc, et cette malédiction tombe sur vous ou moi. Ce n’était pas contre vous que ce coup a été décoché ; mais vous vous êtes mises en l’état de paresse et de négligence, contre lequel cette malédiction est donnée. Ne vous étonnez donc pas que ce soit le dessein de Dieu ; ce n’est pas ce qu’il veut faire ; mais c’est parce que vous vous êtes mises de la sorte. Il faut donc craindre et éviter les choses qui peuvent mettre une personne dans ce malheur.

La paresse porte surtout à l’inobservance des règles. Une fille négligente manque aujourd’hui à une règle ; demain elle manquera à une autre, parce que, dès qu’on se relâche au bien, une faute attire l’autre. Si demain vous négligez de garder cette règle, après-demain vous en romprez une autre, Si vous n’êtes bien sur vos gardes. Or, mes sœurs il faut que vous sachiez que toute sœur qui ne garde pas ses règles se met sous la foudre de Dieu ; et, entre les règles, la promptitude à l’obéissance est la principale. Mais ne pas vouloir obéir, ou le faire

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si mal qu’il vaudrait mieux ne le point faire, c’est un effet du péché de paresse. Vous le pouvez connaître par ceci : par exemple, si je suis en un lieu où je n’observe pas mes règles, où je ne puis supporter la moindre petite difficulté, j’ai peine à obéir dès qu’on m’ordonne quelque chose, je sens de la difficulté. Mes chères sœurs, c’est le péché de paresse qui cause tout cela ; c’est ce péché qui est maudit de Dieu. Posez le cas que nous soyons dans cet état ; s’il en est ainsi, où sommes-nous ? Dans la paresse. Et où est le péché de paresse ? Il est au lieu où Dieu envoie ses foudres et ses malédictions. Or, voyez si une fille qui se trouve là ne doit point craindre.

Il y a bien plus, mes chères sœurs, c’est que Dieu déteste et hait tellement le paresseux qu’il menace de le vomir. Or, une personne qui fait tout ce que je viens de dire est dans la paresse, et Dieu ne peut la supporter dans son estomac, parce qu’il hait tellement ces gens qui font son œuvre négligemment, qu’il menace de les vomir. Or, quand on dit que Dieu ne peut supporter une âme tiède dans son estomac, c’est, selon notre façon de parler, pour mieux faire entendre la chose. Oh ! chose épouvantable ! "Je vous vomirai." Et à quoi est bon ce qu’on a vomi ? A rien qu’à faire mal au cœur à ceux qui le voient. Une personne qui en est venue là n’est bonne qu’à suivre ses passions et courir après les affections déréglées. Voilà à quoi elle est propre. Prenez-y garde, mes sœurs, c’est une affaire d’importance car cela arrive quelquefois non seulement à une personne, mais peut même tomber sur toute la communauté. Ah ! Sauveur ! quel sujet de craindre pour cette Compagnie ! Mais aussi quel sujet de consolation à une sœur qui est dans l’exacte observance de ses règles et qui prend plaisir à faire tout ce qu’elle fait, pour Dieu ! Ah ! il n’a des yeux que pour regarder cela. Tout ce qu’elle fait plaît à sa divine Majesté ; elle lui est agréable non seulement

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dans les actions qui d’elles-mêmes sont bonnes, comme entendre la sainte messe, communier et faire oraison, mais encore en tout ce qu’elle fait, même en dormant ; au lieu que celles qui ne sont pas dans cette disposition, ah ! mes sœurs, qu’elles doivent craindre !

N’avez-vous point entendu ce qui est dit aujourd’hui dans l’évangile ? Quand ceux qui n’auront pas fait la volonté de Dieu viendront dire à l’heure de la mort : "Seigneur, Seigneur", il leur dira : "Je ne vous connais point ; vous avez beau me prier, vous avez beau me louer, je ne vous connais point." Non seulement cela est à craindre à la mort, mais aussi pendant la vie ; car, s’il arrive que nous soyons indignes d’être écoutés de Dieu dans nos prières, et que les actions que nous ferons ne nous fassent point connaître pour ses serviteurs, que ferons-nous ? Pourquoi pensez-vous que Notre-Seigneur ne veut point reconnaître ces personnes-là ? Oh ! c’est parce qu’il ne connaît que les âmes vertueuses il n’admet point celles qui sont infidèles à la participation de ses grâces, et c’est pour cela qu’il dit : "Je ne vous connais point." Quand une Compagnie vient dans cet état de tiédeur et de négligence, voyez-vous, mes pauvres sœurs elle est en grand danger de péril, parce qu’elle est déchue de celui où Dieu l’avait mise. Au commencement, les sujets de cette belle Compagnie, qui donnaient du plaisir à Dieu pendant qu’ils ont persévéré, lui ont ensuite tellement déplu en se mettant dans l’état de paresse, qu’il ne les peut plus regarder et est contraint de les vomir. Ah ! la malheureuse qui serait cause d’un si grand mal !

Or, voyons dans lequel de ces deux états nous sommes : dans le premier ou dans le second ? Vous êtes du premier si vous observez bien vos règles, si vous souffrez de bon cœur les peines qui vous arrivent et ne murmurez point dans vos souffrances. Si cela est,

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oh ! que la Compagnie sera agréable à Dieu ! O Sauveur, que voyez-vous de plus agréable que des âmes qui vous servent comme vous désirez ! Mais. si quelque particulière s’est relâchée, ou plutôt si toute la Compagnie s’est refroidie dans l’observance des règles, ah ! Sauveur ! le grand mal ! Il faut espérer que cela n’est point quant au général, mais quant au particulier, si quelqu’une est relâchée. Prenons-y garde, mes sœurs, mettons la main sur la conscience et voyons comme nous recevons les peines qui nous arrivent. Cette difficulté qui se présente, l’aimons-nous comme venant de la part de Dieu pour nous faire mériter ? Si nous le faisons, il en faut louer Dieu ; mais, si nous trouvons le contraire, craignons sa malédiction ; et pour l’éviter relevons-nous de là.

Quant à la Compagnie en général, elle travaille, par la grâce de Dieu. Si cela n’était point, comment souhaiterait-on de vous avoir en tant d’endroits ! Si on remarquait du relâchement parmi les Filles de la Charité, on ne les rechercherait pas comme on les recherche ; car à peine se passe-t-il un jour qu’on ne vienne vous demander. Et qui sont ceux qui nous font une telle faveur ? Ce sont des évêques. Voyez, mes sœurs, quel sujet vous avez de vous humilier ! Quoi ! de pauvres et chétives créatures être en telle estime, être demandées en tant de lieux, n’est-ce pas un grand sujet de confusion, quand on vient à considérer combien on est imparfait ! Je vous dis ceci pour vous faire voir l’obligation que vous avez d’être reconnaissantes des grâces que Dieu fait à la Compagnie, laquelle est en si bonne odeur que, dans un même jour, on est venu vous demander de trois endroits. Cela fait croire que, si les Filles de la Charité en général étaient détraquées, si le gros était en désordre, Dieu ne permettrait pas qu’elles eussent de si saints emplois. Et savez-vous de quel poids cela est,

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quand on voit une fille se porter avec affection au service des pauvres ? Ah ! mes sœurs, si vous le saviez ! Je n’ai jamais ouï qu’on ait demandé des religieuses carmélites en quelque ville que ce soit. Et pour vous autres, voilà des évêques qui vous désirent, parce que vous faites profession d’assister le prochain ! Grand sujet de consolation pour celles qui gardent leurs règles ! Mais prenez garde qu’il n’y en ait quelqu’une parmi les autres qui se soit mise en l’état dont nous avons parlé. Faites votre oraison demain là-dessus et voyez si vous n’êtes point tombées en quelqu’une de ces fautes ; surtout résolvez-vous à ne jamais vous plaindre aux sœurs ; et si vous vous trouvez dans l’état de paresse, priez Dieu qu’il vous fasse la grâce d’en sortir pour vous mettre dans celui qui lui est agréable. Faites comme dit saint Pierre : si vous n’êtes pas en l’état des prédestinés, faites en sorte que vous y soyez, travaillez pour sortir de cet état, et dans toutes vos prières demandez à Dieu cette grâce, que toutes lui soient fidèles, qu’il n’y en ait point qui abusent de ses grâces et qui viennent à être attachées à une vétille, à un rien qui leur attire la malédiction de Dieu.

Oh ! béni soit Dieu ! Courage, mes filles ! travaillez à lui être fidèles en toutes choses, à ne point vous plaindre, quoique vous soyez malades. Prenons tout de la main de Dieu et disons-lui : "Seigneur quand je vous demande la grâce de souffrir les peines que votre bonté m’enverra, je me propose à même temps de les recevoir de votre main. Seigneur, puisqu’en ce monde on ne peut pas être sans peine, je me propose de recevoir pour votre amour toutes celles qui m’arriveront aussi bien que de me défaire de l’esprit de paresse, de bien faire les choses ordonnées et de me tenir ferme au bien commencé, parce que cela vous sera agréable."

Mes sœurs, une règle observée, une petite souffrance

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endurée, pour l’amour de Dieu, par ceux qui l’aiment, leur procurent, oh ! quel bonheur ! Mais aussi quel malheur de déchoir de toutes les grâces que Dieu avait faites à cette âme ! Je prie Notre-Seigneur qu’il nous fasse la grâce de sortir de cet état de paresse, si nous y sommes.

Une sœur interrompit alors M. Vincent et le pria de demander à Dieu le pardon de plusieurs fautes dont elle se connaissait coupable sur ce sujet.

— Eh bien ! ma sœur, lui dit-il, vous tombez parce que vous êtes faible, et vous vous relevez par ce que vous venez de faire. Ayez confiance en Dieu, qui vous donnera la force de supporter vos peines. C’est ce que je lui demande de tout mon cœur et pour vous et pour nous.

75. — INSTRUCTION DU 29 JUILLET 1656

A DEUX SŒURS ENVOYéES A LA FèRE

Le 28 juillet 1656, la reine donna ordre à madame la nourrice du roi d’envoyer demander des Filles de la Charité pour assister les pauvres soldats blessés au siège.

M. Vincent, notre très honoré Père, en nomma deux, l’une desquelles fit un peu de résistance, avec paroles assez violentes, qui témoignaient qu’elle n’avait pas grande affection à sa vocation, pour la répugnance qu’elle avait à obéir. L’autre allégua quelque infirmité. Ce que voyant, notre très charitable Père ne les voulut point contraindre, quoique la dernière se résolût, même quand elle en devrait mourir. Et l’autre, par l’appréhension d’avoir fâché son supérieur, envoya le lendemain lui dire qu’elle ferait ce qu’il lui plairait, pourvu que

Entretien 75 — Recueil des procès-verbaux des Conseils, p. 188 et suiv.

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l’on envoie une sœur entre les mains de laquelle elle mettrait son compte. La disposition qui paraissait en cette fille méritait correction, et néanmoins le support de notre très honoré Père lui fit dire que, sa charité ayant égard à leurs infirmités, il ne jugeait pas à propos qu’elles fissent ce voyage. Et la Providence en fit tout aussitôt paraître deux capables de cet emploi (1), avec toutes les dispositions nécessaires. Le 29 du même mois, elles se rendirent à la maison pour partir le lendemain. Ce qui fit que, le soir, nos deux sœurs allant recevoir leur obédience, elles eurent le bonheur à peu près de l’instruction suivante.

Mes chères sœurs, c’est donc vous que la divine Providence a choisies pour cet œuvre si important. Eh ! qui l’aurait jamais pensé ? Vous-mêmes, mes sœurs, l’auriez-vous cru ? Vos pères et vos mères y ont-ils jamais pensé ? Que vous, ma chère sœur, étant à votre pays de Champagne et vous à Poissy, Dieu pensât à vous pour vous mettre en une Compagnie pour le servir ! Que vous, quoique pauvres filles des champs, dans la grossièreté et l’ignorance, vous ayez été regardées et choisies de Dieu pour des œuvres si grands ! Quoi ! une reine pense à vous, vous envoie quérir avec des bontés incroyables pour vous occuper par ses ordres à un si saint œuvre ! O mes filles, combien il vous faut humilier pour être reconnaissantes de si grandes grâces, croyant que vous n’en êtes pas dignes, comme, en effet, mes sœurs, il est vrai !

La fin pour laquelle Notre-Seigneur vous fait appeler et celle que vous devez avoir, mes chères sœurs, est pour honorer la vie du Fils de Dieu sur terre ; car qu’a-t-il fait autre chose que ce que vous allez faire ? Ne travaillait-il pas continuellement et avec peine au salut des

1). Sœurs Marie-Marthe Trumeau et Elisabeth Brocard.

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âmes et même pour la santé des corps ? Est-ce peu de chose que cela à votre avis, mes sœurs ? Mais y en peut-il avoir sur terre ? Oh ! non, mes filles. Cet œuvre est si grand qu’il a été dit que, si les anges et les saints étaient capables de désirer quelque chose, ce serait ce saint exercice. Oui, mes sœurs, les saints vous l’envieraient volontiers. Oh ! quel bonheur ! O mon Sauveur, vous en connaissez l’importance ! Comment avez-vous choisi des personnes si ravalées et si chétives ! Vous saviez les grâces que vous leur vouliez donner ; soyez-en béni à jamais, mon Sauveur !

Une des fins que vous devez avoir et que Notre-Seigneur a pu aussi avoir pour vous appeler au service des pauvres malades et blessés, mes sœurs, est pour réparer en quelque manière ce que les hommes ont voulu détruire, voulant ôter la vie à ces bonnes gens. Vous allez aider à conserver celle que Dieu leur a laissée, faisant votre possible pour] es remettre en santé, ou pour les aider à se disposer à bien mourir. O quel bonheur ! ô quel bonheur, mes chères sœurs, d’être employées à un pareil et si saint exercice, semblable à celui du Fils de Dieu sur terre !

Un des moyens pour bien faire l’œuvre de Notre-Seigneur est de se bien humilier, mais d’une vraie et solide humilité. — Et que voulez-vous dire, Monsieur ? Comment nous humilierons-nous ? — Ce sera mes filles, en aimant votre bassesse et le travail de la terre, comme vous auriez fait si vous aviez été mises dans le ménage selon votre condition. Et vous voilà élevées à un emploi si haut ! être considérées d’une reine et de tant d’autres personnes de condition, être rendues capables, par la grâce de Dieu, de rendre service au prochain, et de telle sorte, mes sœurs, que, si les anges et les saints étaient susceptibles d’envie, ils vous en porteraient, considérant que vous faites ce que Notre-Seigneur a fait

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sur terre et ce qu’il a tant recommandé de faire à ses apôtres et, en eux, à tous les chrétiens ! Humiliez-vous donc beaucoup, mes sœurs, je vous en prie.

Un autre moyen de vous humilier, ce sont les occasions que vous en pourrez avoir par les personnes mêmes auxquelles vous ferez du bien. O mes sœurs, vous pouvez vous attendre à cela, étant une chose bien ordinaire. Et si cela ne vous arrivait point, vous n’imiteriez pas entièrement le Fils de Dieu. Eh ! n’est-ce pas ce qu’il voulait signifier à ses apôtres, les envoyant pour le service et l’instruction du prochain, leur disant : "Je vous envoie comme brebis au milieu des loups ; ils vous maltraiteront, vous flagelleront et vous mépriseront (2) Je vous dis de même, mes filles. Il pourra arriver que l’on se plaindra, que l’on vous méprisera. On vous dira que vous gâtez tout, que vous n’entendez rien, que vous nuisez plutôt que de servir. Il n’y aura pas jusqu’aux personnes à qui vous aurez rendu plus de services, qui vous diront des injures et pour lors, mes sœurs, réjouissez-vous. Que n’a-t-on pas dit à Notre-Seigneur, qui faisait le bien à tout le monde ! Il savait bien ce qui devait arriver à ceux qui l’imiteraient ; et pour cela il leur fait entendre qu’il y a un grand bonheur de souffrir ces choses, puisqu’il enseigne de se réjouir parmi tant de sujets en apparence de s’affliger. Et il pourra peut-être arriver, mes sœurs, que le mépris que l’on fera de vous sera si grand que toute la Compagnie en souffrira quelque blâme. Or, c’est en cela, mes chères sœurs, que vous pourrez pratiquer une vraie humilité. Ce n’est pas assez que nous voyions ou sentions en nous-mêmes les sujets qui méritent grand mépris, que nous aimions notre propre abjection ; mais encore il faut aimer le mépris plus général qui s’étend jusques à la Compagnie,

2) saint Matthieu X, 16-17.

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pourvu que la Compagnie et vous soyez sans scandale manifeste. Donnez-vous donc à Dieu, mes chères sœurs, pour vous humilier beaucoup et ne craignez jamais. Le mépris de cette sorte ne vous pourra nuire ; au contraire, il vous servira pour vous rendre agréables à Dieu, puisque vous honorerez l’état humiliant de son Fils sur terre.

Cette humiliation, mes sœurs, vous servira à avoir une grande confiance en Dieu. N’est-ce pas cette confiance qui vous doit faire entreprendre toutes les actions de charité auxquelles vous êtes employées ? Vous savez bien, mes sœurs, que ce n’est pas vous qui vous donnez le courage et la force d’entreprendre tout ce que vous faites par la charité. N’était-ce pas cette confiance qui faisait entreprendre aux apôtres toutes les grandes œuvres qu’ils faisaient, qui les faisait parler avec tant d’assurance aux grands et aux petits ? N’était-ce pas ce qui faisait dire à Saint Paul : "Je puis tout en celui qui me conforte ?" (3). Oui, mes sœurs, les plus chétives créatures peuvent faire tout ce à quoi Dieu les veut employer, pourvu qu’elles aient confiance en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui ne manquera jamais de leur donner sa grâce, laquelle il faut aussi lui demander. Et pour cela, mes sœurs, priez, puisque c’est un moyen très puissant pour obtenir de Dieu que son œuvre s’accomplisse selon sa sainte volonté.

Un autre moyen, mes sœurs, est la charité, et qu’il y ait une grande union entre vous pour vous supporter l’une l’autre. Car, n’en doutez point, mes filles, notre ennemi est ennemi de la paix, lequel ne manquera pas de vous susciter des embûches pour essayer de semer de la division ; mais tenez ferme.

3) épître aux Philippiens IV, 13.

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Vous, ma sœur Marthe, soyez la servante de notre sœur, je vous en prie.

Son humilité témoigna n’en être pas capable et, par soumission, l’accepta.

— Dieu soit béni ! Si notre sœur faisait ou disait quelque chose qui vous désagréât, supportez-le. Et vous, si ma sœur vous fait faire quelque chose contre votre sentiment, excusez ; si elle vous disait quelque chose qui vous fâchât, car vous êtes assurée que cela arrivera supportez-le. Et comment, mes filles, cela ne pourrait-il point arriver vu que nous-mêmes nous nous contredisons bien ? Nous avons dit une chose le matin, et le soir nous ne sommes plus de ce sentiment. Mais ce que vous avez à faire dans ces rencontres est de vous supporter l’une l’autre. Pensez au support que Notre-Seigneur a eu de ceux qui le calomniaient et contredisaient, sans jamais s’en plaindre.

Ne vous plaignez aussi jamais, mes chères sœurs, aux personnes du dehors, oh ! jamais, mes chères sœurs. S’il vous arrivait de vous plaindre aux personnes du monde, cela leur pourrait faire dire : "Eh ! comment ces filles supporteront-elles avec charité les pauvres malades, puisqu’elles ne se sauraient supporter elles-mêmes ! Comment donneraient-elles du repos aux pauvres, puisqu’elles n’ont pas seulement la paix entr’elles !

Une des sœurs dit :

Mon Père, il me semble qu’il n’y a nulle peine, telle qu’elle puisse être, à servir les pauvres, pourvu que l’union et le support soient au dedans.

— Oh ! Dieu vous bénisse ! Vous dites une chose bien véritable. C’est pourquoi, mes sœurs, je vous le recommande de tout mon cœur. Mais ce que vous avez à faire, mes chères sœurs, pour acquérir cette vertu de support est que, dès aussitôt que l’une aura mécontenté l’autre, vous vous mettiez aussitôt à genoux pour vous demander

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pardon. O mes sœurs, l’excellente pratique ! Je vous y exhorte. Oui, mes sœurs, les supérieurs mêmes se doivent toujours mettre à genoux. Je demandais hier pardon à toute la Compagnie, et à genoux. Oh ! oui mes sœurs, car c’est aux supérieurs à se charger de toutes les fautes que la Compagnie fait. Notre-Seigneur en a usé de la sorte. N’est-il pas dit de lui qu’il s’est chargé de tous les péchés du monde et ne sont-ce pas tous nos crimes qui l’ont fait mourir ? O mes sœurs, qu’il fait bon d’en user de la sorte !

Ayez grand soin de garder vos règles communes, autant que le service des pauvres vous le pourra permettre ; car vous savez que c’est votre principale affaire, pour laquelle vous devez tout quitter, sans néanmoins ne pas laisser une partie de ce que vous pourrez faire, ne pouvant pas faire le tout.

Pour la sainte communion, vous communierez les jours qui vous sont ordonnés, si vous n’en êtes point empêchées par le besoin des pauvres.

J’ai omis de dire, en l’article où notre très honoré Père recommande de ne se décharger à personne de dehors, que sa charité dit que, si elles étaient trop surchargées de peines, après les avoir dites à Notre-Seigneur, elles pouvaient en écrire à leur supérieur même, plutôt que de donner du scandale à la Compagnie.

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