Entretiens aux Filles de la Charité (page 67)
Et sa charité ajouta :
O mes filles, c’est Notre-Seigneur qui nous enseigne cette pratique, quand, envoyant ses disciples pour le service du prochain et prêcher son évangile, il leur dit : "Ne saluez personne en chemin" (4). Savez-vous pourquoi ? C’est de crainte que, s’amusant par le salut, ils ne se missent en danger de parler d’autres choses et
4) saint Luc X, 4.
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d’en venir à parler de ce qui se passait entr’eux. O mes chères sœurs, le grand mal que c’est de découvrir les secrets de la Compagnie ! Grande cordialité donc, mes chères sœurs.
Il fut demandé à notre très honoré Père comme il fallait que les sœurs se comportassent envers les soldats convalescents.
— O mes sœurs, il faut que ce soit toujours avec grande charité et modestie car, comme ils n’ont plus le corps malade, il faut se tenir sur ses gardes, comme l’on doit faire avec tous les autres hommes S’il arrivait que quelqu’un fût insolent, il faudrait l’en reprendre d’une façon sévère. S’il y retournait, il faudrait le menacer de s’en plaindre. Comme aussi il faut ne jamais s’approcher d’eux qu’autant qu’il est nécessaire pour leur bien, expédiant promptement le service que vous leur devez rendre.
Je ne sais pas, mes sœurs, comment il sera pourvu pour les nécessités des pauvres, tant pour le vivre qu’autres dépenses ; mais je vous prie de ne vous en charger que le moins que vous pourrez. Si vous ne pouvez vous exempter de manier l’argent, rendez-en compte le plus tôt que vous pourrez. Pour cela, il est nécessaire de toujours écrire ce que vous recevrez et dépenserez. C’est une chose tout à fait nécessaire aux Filles de la Charité de paraître et d’être de bon compte.
Vous ferez par les chemins vos petites règles et serez le plus que vous pourrez à édification au prochain. Vous avez déjà fait des voyages. Vous savez les petites pratiques ordinaires sur les chemins. Dans les hôtelleries, retirez-vous toujours en particulier. Quand vous arriverez, vous irez trouver madame la nourrice du roi après avoir été adorer Dieu au saint Sacrement de l’autel à l’église ; et vous direz à cette bonne dame que vous allez recevoir ses commandements et savoir d’elle le service
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que Dieu veut que vous rendiez aux pauvres. Vous saurez où vous pourrez trouver Monsieur de Saint-Jean, leur baillerez à l’un et à l’autre les lettres que vous leur portez et suivrez en tout les avis qu’ils vous donneront.
Et enfin notre très honoré Père donna sa bénédiction avec les souhaits ordinaires pour obtenir de notre bon Dieu la grâce de faire sa très sainte volonté. Dieu soit béni !
76. — CONFéRENCE DU 20 AOûT 1656
SUR LA PAUVRETé
(Règles Communes, art. 7)
Mes chères sœurs, nous expliquerons aujourd’hui, avec l’aide de Dieu, votre septième règle, mais succinctement, ne pouvant pas être ici longtemps. Cette règle dit : "Elles honoreront la pauvreté de Notre-Seigneur, se contentant d’avoir leurs petites nécessités dans la simplicité ordinaire, etc."
M. Vincent relisant l’article, l’expliqua mot à mot et à peu près comme il suit.
"Elles honoreront la pauvreté de Notre-Seigneur." O Sauveur de mon âme ! cela est bien raisonnable. Eh ! qui voudra être riche après que le Fils de Dieu a voulu être pauvre ! Si l’on considère le danger où sont les personnes riches pour leur salut, on n’aura point d’envie des biens et commodités de la vie. Cette règle dit qu’elles n’auront rien de propre, et ainsi qu’elles mettront tout en commun. Mes sœurs, c’était la pratique des premiers chrétiens, et saint Augustin établit de son temps une communauté de filles et de femmes pour faire revivre en quelque façon l’esprit de la primitive église.
Entretien 76. — Ms. S.V. 3, p. 130 et suiv.
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Voici comme l’on faisait dans cette communauté : on mettait tout entre les mains de la supérieure ; et si l’on portait quelque chose à l’une d’entr’elles, cela servait au commun ; elles ne pouvaient point disposer non seulement du bien de la communauté, mais même du leur propre. Or, si, du temps de saint Augustin, cela s’observait, n’est-il pas raisonnable que nous le fassions ? Et puisqu’il est plus difficile qu’un riche entre dans le ciel que de faire passer un câble par le trou d’une aiguille, qui n’évitera pas ce péril ? Si le Roi des rois a embrassé la pauvreté, venant au monde, et, au contraire, a fulminé malédiction sur ceux qui sont attachés aux richesses, en ces termes : "Malheur à vous riches qui avez votre consolation !" (1) cela étant ainsi, bienheureuses sont les Filles de la Charité qui ont choisi une manière de vie qui a pour principale fin l’imitation de celle du Fils de Dieu, lequel, pouvant avoir tous les trésors du monde, les a tous méprisés et a vécu si pauvrement qu’il n’avait pas une pierre pour reposer son chef.
Mes chères sœurs, je prie Notre-Seigneur de vous faire bien entendre le bonheur de ceux qui vivent dans la pauvreté et le grand malheur qui arrivera aux personnes qui sont attachées aux richesses.
Cette règle dit encore : "Elles se contenteront d’avoir leurs petites nécessités dans la simplicité ordinaire." Car, voyez-vous, vous n’êtes pas des personnes accoutumées à avoir plus que le nécessaire, et vous ne devez pas désirer de superfluité. Hélas ! combien y a-t-il de religieux et religieuses qui n’ont rien et à qui il n’est permis de faire aucune réserve ! Combien en voyons-nous qui vont à la campagne, qui logent où ils se rencontrent et prennent ce qu’on leur donne, sans jamais
1) S. Luc, VI, 24.
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porter d’argent pour subvenir à leurs nécessités ! Et ainsi ils dépendent entièrement de la Providence. Cela fait voir la grande confiance qu’ils ont en Dieu.
Or, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez vous affectionner à la pratique de cette sainte vertu, à l’imitation de votre époux et de tant de personnes qui l’ont embrassée à son exemple, comme les Capucins, les Carmes et plusieurs autres religions, qui n’ont point de bien en propre et dépendent toutes de la Providence de Dieu, lequel est beaucoup honoré par toutes ces personnes qui ont choisi cette manière de vie pour imiter celle de Notre-Seigneur et celle des premiers chrétiens.
Car, voyez-vous, mes chères sœurs, de ce temps-là les chrétiens vivaient ainsi ; ils mettaient tout en commun et apportaient l’argent de leurs biens aux pieds des apôtres. Or, il se rencontra un Ananias et sa femme Saphira qui voulurent être chrétiens. Pour exécuter son dessein, il fallait vendre tout et en porter l’argent aux pieds des apôtres. Ils eurent crainte que, s’ils se défaisaient de tout ce qu’ils possédaient, ils ne vinssent à avoir nécessité, et dirent entr’eux : "Qui sait s’il ne viendra point un temps auquel on chassera les chrétiens et on les fera mourir ? Gardons la moitié de notre argent pour subvenir à la nécessité, en cas que cela arrive." Voilà donc comme ils se servirent de la prudence humaine. Ils apportèrent une partie de leur bien aux apôtres et gardèrent l’autre. Saint Pierre, qui présidait alors, connut leur tromperie et fulmina sa malédiction contre eux, pour avoir dissimulé la vérité, et ils moururent sur-le-champ.
Or, si les chrétiens qui faisaient semblant de l’être, étaient traités de la sorte dès le commencement, qu’arrivera-t-il aux religieux qui ne le sont qu’en apparence ! Qui sait, mes sœurs, si la malédiction de Dieu ne tombe pas sur une Fille de la Charité qui veut retenir quelque
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chose de la maison ou du sien, quand elle y entre ? C’est un Ananias qui veut tromper ses supérieurs, rompant à même temps la règle. Mais aussi elle se rend digne de la malédiction qui tomba sur Ananias et Saphira. Encore, s’il ne s’agissait que d’une mort corporelle, ce serait peu ; mais il y va de celle de l’âme, comme saint Pierre nous l’apprend en ce qu’il a dit à ces deux personnes : "Comment as-tu voulu tromper le Saint-Esprit ? Tu as menti à Dieu, et pour cela tu mourras" (2).
Vous ne devez donc rien avoir de propre, ni à la maison, ni dehors ; autrement, la fille qui veut avoir quelque chose en propre est une Saphira, et tôt ou tard il lui arrivera quelque malheur. Or, pour éviter ce mal, il faut tout mettre en commun et ne rien avoir en particulier. On vous a averties de cela quand vous êtes entrées dans la Compagnie ; vous avez promis de le faire et vous n’y avez pas été reçues sans l’avoir dit ; de sorte qu’il n’y a point d’excuse qui vous en puisse dispenser. Dès le commencement de l’église, cela s’est observé, et on ne pouvait être chrétien si l’on ne mettait tout en commun, ni prêtre sans abandonner son bien.
Il est dit qu’on ne pourra disposer du bien de la communauté. Il est vrai, mes chères sœurs, que je ne puis m’empêcher d’admirer la conduite de la divine Providence, qui vous a donné la pensée de contribuer à l’entretien de la maison. Cela est vraiment admirable, et c’est faire comme de bons enfants doivent faire, c’est-à-dire nourrir sa mère ; car la Compagnie est votre mère, et vous contribuez avec elle à nourrir vos petites sœurs qui y sont et qui viendront après vous. Il ne vous est donc point permis de disposer du bien de la communauté, ni de votre propre bien ; car vous n’avez rien et
2) Actes des Apôtres V. 3-4, 9.
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ne devez rien avoir que par la permission de vos supérieurs.
On pourra penser que ce n’est que celles qui ont fait les vœux qui sont obligées à la pratique de la pauvreté. Mais il faut savoir, mes sœurs, que vous y êtes toutes obligées, celles qui ont fait les vœux et celles qui ne les ont pas faits, parce que toutes celles qui viennent en la Compagnie ont ou doivent avoir dessein de servir Dieu ; et pour cela, mes sœurs, il faut que toutes les Filles de la Charité soient détachées de toutes choses pour être semblables à leur époux.
Monsieur, nous ne doutons pas que celles qui ont fait vœu ne soient obligées à garder cette règle ; mais les autres y sont-elles pareillement obligées ? — Oui, mes sœurs, d’autant qu’on leur a proposé cela avant de les recevoir ; vous l’avez voulu et vous avez promis de le faire ; car on ne recevrait pas une fille qui dirait qu’elle ne peut se résoudre à cette pratique, parce qu’il faut que toutes soient revêtues des livrées de leur époux. N’est-ce pas un grand honneur à une épouse d’être traitée comme son époux ? Un valet ne tient-il pas à honneur de porter les couleurs de son maître ? Or, mes chères sœurs, comme entre l’époux et l’épouse tout est en commun, dès lors qu’une âme a pris Notre-Seigneur pour son époux, elle doit partager toutes choses avec lui.
Mes filles, vous l’avez choisi dès lors que vous êtes entrées dans la Compagnie, vous lui avez donné votre parole ; et comme il a mené une vie pauvre, il faut l’imiter en cela. N’était-il pas souverain ? Ne pouvait-il pas avoir toutes ses commodités, s’il eût voulu ? Mais il a préféré à tout cela la pauvreté, qui a paru en toutes ses actions ; car il était nourri pauvrement, couché pauvrement, de sorte qu’il n’avait pas même une pierre pour reposer sa tête. Et une sœur ne voudra pas s’assujettir à faire ce que le Fils de Dieu nous a enseigné par son exemple !
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Elle pensera n’y être pas obligée, parce qu’elle n’a pas fait les vœux ! C’est ce qui ne doit jamais entrer dans vos esprits ; et il faut vous donner à Dieu pour vivre de la manière que votre époux a vécu et pour être dans l’état qu’il a voulu être sur la terre, sans s’excuser sur ce qu’on n’a pas fait ses vœux, parce que vous avez dû renoncer aux biens et au désir de posséder aucune chose en propre lorsque vous avez voulu sortir du monde pour servir Dieu parfaitement ; et l’ayant fait, vous devez être satisfaites en ne possédant que lui. Que peut-on désirer quand on a le souverain bien et la source de tous les biens ! Malheureux celui qui ne se contente pas de Dieu ! Et bien malheureux ceux qui préfèrent une créature ou quelque autre chose à leur créateur !
Retenez donc bien cela, mes chères sœurs, toutes celles qui sont dans la Compagnie et qui n’ont pas encore fait leurs vœux doivent garder la pauvreté ; car, pour celles qui les ont faits, cela va sans dire ; et si vous reteniez quelque chose en particulier sans le consentement des supérieurs, vous offenseriez Dieu et fausseriez la foi que vous lui avez promise.
Mais, Monsieur, nous ne l’avons pas promise à Dieu par vœu. — Vous ne l’avez pas promise à Dieu par vœu, mais c’est à Dieu que vous avez donné votre parole en la personne des supérieurs lorsqu’ils vous ont représenté cette nécessité pour être admises en la Compagnie, et que, nonobstant cela, vous n’avez pas laissé de persévérer à demander d’y être reçues. Et contrevenant à cette règle, vous ne manquez pas seulement de foi aux supérieurs, mais vous rétractez encore la promesse que vous avez faite à Dieu, selon ce que dit saint Pierre à Ananias : "Comment as-tu voulu tromper Dieu ! Tu as menti au Saint-Esprit !" pour vous faire voir combien il importe d’être fidèles à garder ce qu’on a résolu. Ah ! mes sœurs, gardez-vous bien de tomber dans ce malheur, car, dès
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le moment que vous retiendrez quelque chose, soit des pauvres ou de la maison, vous fausserez la promesse que vous avez faite à Dieu. Et s’il s’en trouvait quelqu’une, c’est un Ananias, à laquelle on pourrait dire ce que saint Pierre lui dit : "Malheureuse fille, pourquoi avez-vous faussé la foi à votre époux ?"
Non seulement elles ne pourront avoir rien en propre, mais elles ne pourront prendre aucune chose de ceux qui leur voudraient donner ni de leurs parents, ni d’une dame, ni de qui que ce soit, sans le congé des supérieurs ; d’autant que dès lors que vous vous êtes données à Dieu dans la Compagnie, ii ne vous est plus loisible ni de donner, ni de recevoir, si ce n’est comme je vous ai dit, avec le consentement de vos supérieurs. Et il suffît pour vous obliger à garder exactement vos règles que vous soyez dans la Compagnie.
Voilà votre règle expliquée à la lettre, voyons maintenant comme on y peut contrevenir. On peut rompre cette règle par pensées, par paroles et par œuvres. Comment, me dira-t-on, peut-on faire des fautes contre la pauvreté par pensées ? Mes chères sœurs, voici comment : c’est en désirant avoir des commodités, que rien ne nous manque, soit à l’égard de la nourriture, des habits ou du logement. C’est contre la pauvreté non seulement de désirer ces choses qu’on n’a pas, mais encore d’avoir trop d’affection pour ce que nous avons en usage, par exemple pour une robe bien ajustée, pour une chambre, ou pour quelque autre chose. C’est contrevenir à votre règle. Et il importe beaucoup de bien entendre ceci. C’est pourquoi je vous prie de le bien retenir.
Mes chères sœurs, le désir d’avoir ce qui ne nous est pas permis est mauvais ; mais, quand il nous porte à vouloir le demander, c’est encore pis, car la pauvreté oblige à ne souhaiter autre chose que Dieu, principalement celles qui en ont fait vœu. Or, entre celles qui
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manquent contre cet article, celles-là font plus grande faute qui demandent ce qu’elles désirent, avec empressement. Il y en a même qui non seulement désirent, mais demandent en effet et n’ont point de repos si on ne leur accorde, jusque-là qu’elles se laissent aller aux murmures et aux plaintes. Oh ! que cela est mal ! Il n’en faut jamais venir là, mes chères sœurs, quand vous n’avez pas ce que vous désirez. Et si M. Portail ou Mademoiselle Le Gras ne vous accordent pas sitôt ce que vous leur demandez, il faut penser que Dieu permet cela afin que vous exerciez la vertu de patience.
Voilà, mes chères sœurs, les choses qui vont contre la pauvreté. Désirer avoir ce qu’on aime, mais le désirer ardemment, le demander et s’impatienter quand on ne l’accorde pas sur-le-champ, avoir grande peine à être refusée, voyez-vous, tout cela est contre la sainte pauvreté car la pauvreté demande qu’on quitte tout et qu’on n’ait rien en propre. La pauvreté dit un renoncement à tous les biens et commodités. Enfin elle consiste à ne désirer que Dieu seul.
Voilà quant à la pensée. Voyons comment on y manque par paroles. C’est lorsque, ne pouvant avoir ce qu’on désire, on n’a point de patience pour attendre que l’heure à laquelle on nous l’a promis soit venue. On en parle on se plaint de ce retardement à une sœur puis à une autre, ensuite à d’autres, si on les rencontre, en sorte que toutes en ont connaissance, ce qui peut beaucoup nuire à la Compagnie, d’autant que celles à qui vous vous plaignez ne savent pas les raisons qui ont obligé les supérieurs ou à refuser ou à différer de donner ce que vous leur avez demandé. Et ainsi elles peuvent être malédifiées.
On fait encore pis, car quelquefois on se plaint aux externes. On ne se contente pas de le dire aux sœurs, mais on a si peu de retenue qu’on s’emporte à se plaindre
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aux personnes du monde. Cela est directement contre l’esprit de la pauvreté, qui reçoit ce qu’on donne et comme on le donne, mais ne se plaint quand quelque chose lui manque.
Les apôtres recevaient ce qu’on leur donnait et comme on leur donnait, ainsi que Notre-Seigneur leur avait enseigné. Mes filles c’est ainsi qu’il faut faire, et ne désirer rien sinon ce que les supérieurs jugeront à propos que vous ayez. Car, autrement, mes chères sœurs, vous n’aurez point de repos, il y en a qui s’attacheront à une vétille, à une image, à des souliers ; et si on les leur ôte, elles ne le sauraient supporter. Cela est contre la sainte pauvreté, qui ne permet pas qu’on désire autre chose que Dieu. Tous les saints ont été dans cette pratique. Regardez leur vie. Vous verrez premièrement en celle de Notre-Seigneur qu’il n’avait ni biens ni provisions pour lui et ses apôtres. Un temps fut qu’il n’avait rien du tout. Mais, comme sa troupe commença à grossir, on lui représenta qu’il était nécessaire d’avoir quelque chose pour subvenir à leurs nécessités ; car il ne voulait rien avoir. On lui dit : "Seigneur, que voulez-vous faire ? Les troupes vous suivent, et elles n’ont point de quoi manger, permettez qu’on ait quelque chose pour les empêcher de mourir de faim." Notre-Seigneur, entendant cela, fut ému de compassion et eut pitié de ces pauvres gens ; ce qui fit que depuis il souffrit que quelques dames, qui lui étaient fort affectionnées, donnassent quelque chose pour lui et pour ses disciples. Mais avant cela il n’avait rien pour montrer combien il aime l’état de pauvre et dénué de toutes choses. O mes chères sœurs, quel bonheur d’être dans la manière de vie du Fils de Dieu !
On peut rompre encore cette règle par œuvre ; c’est lorsqu’on se satisfait, faisant enfin si bien qu’on a ce qu’on désire. On ne se contente pas de contrevenir à la
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règle par pensée et par parole ; mais on va par-dessus, qui est encore pis que les désirs et les paroles, parce qu’on accomplit tout à fait le mal. Par exemple, acheter des souliers faits à sa fantaisie, ou du linge plus fin que celui dont la communauté se sert. O Sauveur ! le grand mal que d’en venir jusqu’à se satisfaire contre la sainte pauvreté ! D’autant qu’avoir quelque chose sans le congé des supérieurs, quand ce ne serait qu’une image, c’est contre la sainte pauvreté. Et non seulement on va contre la pauvreté si l’on garde quelque chose, mais aussi si l’on en reçoit quelque autre sans permission.
C’est encore contre la pauvreté de retenir quelque chose ou de la communauté, ou des pauvres. O Sauveur ! le grand mal ! S’il y en avait quelqu’une dans la Compagnie qui fût si malheureuse, ce que je ne veux pas croire, mais, s’il y en avait, elle serait pire qu’Ananias et Saphira ; car ce qu’ils retinrent avait été à eux ; mais retenir le bien des pauvres, c’est faire comme Judas. Ce malheureux est blâmé d’être arrivé à cet horrible crime de vendre son Maître, pour avoir retenu, à l’insu de Notre-Seigneur, les aumônes qu’on donnait pour distribuer aux pauvres. Mes sœurs, je vous l’ai déjà dit, s’il y en avait quelqu’une, ce que je ne veux pas croire, oh ! non, par la grâce de Dieu, je n’ai point encore ouï dire que pas une ait retenu quelque chose ; au moins ne m’en souviens-je pas ; mais, si cela était, nous pourrions bien dire que ce serait un Ananias ou un Judas, qui voudrait tromper ceux qui se confient en elle ; ou plutôt elle fausserait la foi qu’elle a promise à son Dieu, par l’appétit d’avoir quelque chose, quand ce ne serait que cinq sols, voire même que deux, pris chez soi ou chez un pauvre ; et pour cette petite satisfaction, elle manquerait à la fidélité qu’elle doit avoir dans sa vocation ! N’est-ce pas être pire qu’Ananias et Saphira ? Oh ! quel malheur pour une telle personne ! Mais aussi quel bonheur à celles
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qui aiment la pauvreté ! Quelle grâce embellit leurs âmes à mesure qu’elles croissent en cette vertu ! Ah ! que cela est beau de se trouver en l’état tant chéri de Notre-Seigneur ! Si vous pouviez comprendre le plaisir qu’il a de voir une âme continuer la vie qu’il a menée sur la terre !
Or, s’il y a des personnes au monde qui doivent exceller en la pratique d’honorer la vie pauvre du Fils de Dieu et qui soient obligées d’aimer la pauvreté, ce sont les Filles de la Charité, parce que vous maniez toutes le bien des pauvres. On vous confie tout, Dieu ayant donné la grâce à nos chères sœurs de s’acquitter si bien de leur devoir par le passé, et cela ayant donné une telle estime de la Compagnie parmi les personnes de plus grande piété, qu’elles s’assurent de votre fidélité. De sorte, mes chères sœurs, que je doute fort qu’il y ait moyen de maintenir la Compagnie sans la pratique de cette règle. Non, non, je ne vois point de moyen pour conserver la Compagnie de la Charité que celui-là. Et sitôt qu’on se relâchera en ce point il est fort à craindre qu’elle ne diminue autant qu’elle s’est avancée.
Mes chères sœurs, que fait une personne qui fait les vœux ? A quoi pensez-vous qu’elle s’oblige ? A fuir désormais tout ce que le monde recherche. Que dit une Fille de la Charité qui fait vœu de pauvreté chasteté et obéissance ? Elle dit qu’elle renonce au monde, qu’elle méprise toutes ses belles promesses et se donne à Dieu sans aucune réserve. Il n’y a pour elle plus de plaisirs ni de vaines satisfactions de la chair. "Je renonce, dit-elle, à tout cela pour suivre mon époux dans la vie qu’il a menée." Voilà ce qu’on fait par les vœux et ce qu’on doit faire pour les bien observer. Oh ! l’heureux état dans lequel se met une âme qui observe ses vœux, et principalement celui de pauvreté, sans négliger rien de ce qui regarde les autres ! Aussi, mes chères sœurs, tant que vous garderez cette règle, Dieu vous bénira ; mais,
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si vous y manquez, oh ! vous n’en demeurerez pas là, car cette inobservance vous fera tomber dans le malheur de Judas. Et une sœur qui serait si malheureuse que de prendre quelque chose du bien des pauvres, soyez assurées, mes sœurs, qu’elle ne pourrait persévérer dans sa vocation. Non, il n’est pas possible que cette sœur persévère. Elle demeurera bien quelque temps mais Dieu ne permettra pas qu’elle infecte toujours une si sainte Compagnie, ni qu’elle foule aux pieds les grâces qu’il y répand continuellement. Car que fait une fille qui ne tient compte de ses règles, sinon fouler aux pieds les moyens que Dieu a donnés pour la sanctification de tant d’âmes qu’il a appelées dans cette maison ? Ah ! quel malheur pour celles qui ne gardent pas cette règle ! Elles pourraient être cause de la ruine de toute la Compagnie.
Mon appréhension, mes chères sœurs, est celle-là, qu’on vienne à manquer en ce point, dans la crainte que j’ai que cette œuvre ne périsse. J’ai souvent pensé à ce qui pourrait causer ce mal et faire ce ravage, qu’on ne vît plus dans Paris tant de vierges et de veuves aller visiter les pauvres, ou bien d’où pourrait venir qu’on ne verrait plus dans cette ville des personnes porter le pot des pauvres malades. Je ne trouve point que cela puisse venir que de ce qu’on commencera à retenir quelque chose du bien des pauvres. Ce n’est pas qu’il n’y ait d’autres crimes qui peuvent renverser cet œuvre ; mais celui-ci est un des principaux. Quel malheur si l’on donnait sujet de dire des Filles de la Charité qu’elles sont des larronnesses du bien des pauvres, que ce sont des méchantes, qu’elles ont voulu s’approprier le bien des pauvres, sous prétexte de les servir, et qu’il ne faut plus avoir confiance en elles et que ce sont des méchantes ! Mes chères sœurs, quand on sera venu là, dites adieu à la Charité. Oh ! le grand mal si l’on disait : "C’est cette malheureuse fille à qui on a trouvé deux écus, qui
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est cause de cela." Ah ! dès qu’on la verra et qu’une ou deux sœurs auront fait la même chose dans une paroisse, on avertira les gens de ce lieu qu’ils se donnent de garde que ces filles ne fassent comme elles ont fait à une telle dame. Et ainsi de l’un à l’autre, jusqu’à ce qu’on ne se confie plus en aucune. Et voilà la ruine de la Compagnie.
Mais, Monsieur, que nous dites-vous ? Ne point désirer ses satisfactions, ni ce qui nous agrée, cela est bien dur. Quel moyen de se contraindre toujours et de résister continuellement à ses inclinations, qui, pour l’ordinaire, nous portent à avoir ces choses que vous nous enseignez qu’il faut fuir ? — On répond à cela que c’est la concupiscence de la chair qui fait tenir ce langage ; et vivre selon la chair, c’est mourir, mais mourir à la vie de la grâce, qui est bien autre que celle du corps. Ceux donc qui veulent se satisfaire et vivre selon la chair n’ont pas la vie de l’esprit. Moriemini, dit saint Paul (3) ; vous mourrez, si vous voulez vivre selon la chair. Souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd’hui, que vous ne pouvez garder vos règles et prendre les plaisirs de la chair. Cela est incompatible. Mes sœurs, si la Compagnie périt à cause de l’inobservance de quelque règle, ce sera pour n’avoir pas gardé celle-ci.
Monsieur, cela semble bien rude à une personne mal mortifiée : mourir à soi-même, vivre dans un perpétuel renoncement aux plaisirs et commodités de la vie, c’est ce qui est bien difficile. — Il est vrai, mes sœurs, qu’une personne qui ne cherche pas Dieu, mais qui se recherche elle-même, trouve de grandes difficultés au chemin de la vertu. Les moindres choses qui contrarient ses sentiments lui sont insupportables, et un petit sujet de peine
3) épître aux Romains VIII, 13.
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qu’elle rencontre lui semble très grand. Oh ! il n’en est pas ainsi de ceux qui aiment Dieu, car ils savent bien que leur bonheur consiste à suivre l’exemple du Fils de Dieu et à vivre autant qu’il est possible comme il a vécu sur la terre. Voilà pourquoi, mes chères sœurs, cela me semble si beau de voir un homme qui n’aime que Dieu, qui ne cherche que Dieu et qui n’a d’autre désir que de lui plaire. Il ne trouve rien de si agréable que d’être dans l’état où Notre-Seigneur veut qu’il soit.