Entretiens aux Filles de la Charité (page 68)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

N’avez-vous jamais ouï parler de ce qui est rapporté de Taulère ? On menait un pauvre homme couvert d’ulcères. Ce docteur, le voyant dans une si grande misère, fut ému de compassion et lui dit : "Je prie Dieu qu’il vous bénisse, mon ami. Je vous plains beaucoup de vous voir ainsi affligé." — "Ah ! Sauveur ! que dites-vous là ! Eh ! de quoi me parlez-vous, Monsieur ? dit ce pauvre. Vous me plaignez pour être dans l’état ou Dieu m’a mis. Ne suis-je pas bien heureux, puisqu’il a agréable que je sois de la sorte ?" — "Mais êtes-vous content ?" lui dit ce docteur. — "Je suis content, répliqua-t-il. Si c’est l’état où Dieu veut que je sois si c’est lui qui m’a mis comme cela, pourquoi ne le serais-je pas ? Je le suis tellement que je ne veux autre chose que la volonté de Dieu." — "Mais, mon frère, reprit le docteur, si quelqu’un voulait vous tirer de cet état, n’en seriez-vous pas bien aise ?" — "Je vous dis, répondit ce pauvre, que je suis plus content dans ma pauvreté que vous qui me parlez dans votre abondance et que tous ceux qui sont dans les vanités." Le docteur fut si édifié de cela qu’il se convertit.

Ah ! mes sœurs, résolvons-nous à faire comme ce pauvre, c’est-à-dire à ne désirer autre chose que ce qui est conforme à l’état où Dieu veut que nous soyons ; car nous devons nous contenter de cela.

La règle défend d’avoir rien contre la volonté de vos

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supérieurs. Si vous aimez cet état, c’est aimer celui où votre époux a voulu être ; si vous ne le faites pas, si vous donnez à votre esprit la liberté de prendre ses satisfactions où bon lui semblera, vous ne garderez jamais la fidélité que vous devez à Dieu. Et si une fois vous passez une faute sous silence sans vous corriger, quoique vous ne vous abandonniez pas tout d’un coup à celles qui ont été dites, Dieu permettra que cela arrive en punition de votre infidélité, d’où s’ensuivra votre perte. Si vous pouviez comprendre, mes chères sœurs le grand mal que c’est ! Ah ! Sauveur ! on pourrait bien dire de celle qui tombera dans ce cas, qu’elle se rend coupable de la perte de la Compagnie. Quoi ! être cause qu’un œuvre si saint périsse ! Que dira cette personne quand Dieu lui demandera compte de la Compagnie, dont elle a déchiré et rompu les liens qui tenaient ses sujets unis, en ne gardant pas ce qu’elle avait promis lorsqu’elle y est entrée ! Quelle excuse pourra-t-elle apporter ! Souvenez-vous qu’une fille ne persévérera jamais si elle n’observe cette règle. Non, vous ne serez jamais fidèles à votre vocation si vous n’êtes exactes à ce que je vous ai dit. Mes filles, tenez-vous fermes et soyez assurées que ne pas observer cette règle de la sainte pauvreté, c’est se mettre en danger non seulement de quitter sa vocation, mais de perdre la Compagnie et de vous voir vous-mêmes abandonnées de Dieu, d’autant que c’est la base et le fondement qui la soutient, lequel venant à manquer, l’édifice s’en ira en ruine. Mes chères sœurs, s’il s’en trouvait d’assez misérables pour retenir quelque chose, elles ne mériteraient pas d’être parmi les autres, et Dieu ne permettrait pas qu’elles fussent longtemps cachées. Je ne crois pas qu’il y en ait ; mais, si cela était, oh ! il ne faudrait pas les souffrir ! Quoi ! savoir qu’il y en a et retenir cela ici ! Ah ! il faudrait bien s’en garder, nous serions coupables du mal qu’elles feraient ; ce serait contribuer

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à la perte de ces personnes en les souffrant dans leur mal, et causer celle de toute la Compagnie, qui ne saurait se conserver si elle a de tels sujets.

Je dis que, si aujourd’hui il se trouvait dans la Compagnie une fille de cette sorte, Dieu nous reprendrait de cette faute, si nous n’y apportions pas le remède. Il en est en quelque manière d’une maison comme d’une bergerie : si le berger souffrait une brebis galeuse parmi les bonnes ouailles, que lui dirait son maître ? Et Si le supérieur ou la supérieure savait quelque fille atteinte de la gale du péché, qui, par son venin, fît tort aux autres, et ne la retranchait pas, il serait coupable de tout le mal qui s’ensuivrait. O Seigneur ! il faut bien se garder de souffrir un tel vice. L’expérience fait voir qu’il ne faut qu’une brebis galeuse pour gâter tout le reste du troupeau. Or, le péché est une gale bien plus dangereuse que celle qui s’attache aux troupeaux ; et vouloir avoir du bien des pauvres ou de la communauté, c’est un grand péché, qui se communiquera de l’une à l’autre, si l’on ne remédie à cela, comme fait le berger, en séparant du troupeau celles qui sont atteintes de la gale. Et si les supérieurs n’agissent de la sorte, Dieu permettra que cette sœur qui aura cette mauvaise volonté, la donnera à une autre, celle-là encore à d’autres ; et peu à peu toute la Compagnie en sera infectée. Il faut donc séparer ces personnes-là d’avec les autres, s’il y en a ; ce que je ne veux pas croire. Mais, si jamais ce mal arrivait à quelque Fille de la Charité, il faudrait la chasser comme une larronnesse, indigne de demeurer parmi les autres.

Savez-vous comme on traitait autrefois ces sortes de personnes ? Saint Grégoire le rapporte et dit que, si l’on trouvait un prêtre avoir réservé quelque chose, on lui ôtait la soutane ; si c’était un laïque on lui défendait la communion. Si une religieuse mourait avec cinq

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sols on ne l’enterrait pas en terre sainte, mais avec les bêtes, comme indigne d’être parmi celles qui avaient été fidèles à Dieu. Mes chères sœurs, si une religieuse était privée d’un si grand bien pour s’être appropriée cinq sols, que sera-ce d’une Fille de la Charité, si elle prend quelque chose du bien des pauvres ! Lorsqu’on aura trouvé deux ou trois sols à une, autant à une autre, ceux qui auront remarqué cela diront : "Tout ce qui paraît or n’est pas or. Ces filles de qui l’on disait tant de bien, voilà qu’on les a trouvées avoir retenu tant à une telle dame !" On dira : "Est-ce possible que cela soit ! Un temps a été qu’elles servaient les pauvres avec tant de soin et de fidélité ! Ah ! ce n’est plus comme au commencement, elles ne cherchent pas tant le service des malades comme leurs intérêts et commodités."

Quand on sera venu là, adieu les Filles de la Charité. Mais, tant que vous garderez cette règle et que vous aimerez la pauvreté, Dieu bénira la Compagnie ; et si vous ne la gardez pas, je soutiens qu’il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de la maintenir. Encore moins pourrez-vous garder la fidélité que vous devez à votre époux. Mes filles, quand vous aurez les yeux plus éclairés et qu’il plaira à la bonté de Dieu de vous faire connaître le bonheur qu’il y a dans la pratique de ce que nous venons de dire, que, de tous les états du Fils de Dieu, il n’y en a point eu qu’il ait plus aimé que celui de la pauvreté, vous vous estimerez bienheureuses lorsque vous trouverez le moyen de l’imiter. Quand quelque chose vous manquera et que le désir de l’avoir viendra dans votre esprit, jetant les yeux sur l’état du Fils de Dieu, vous direz : "J’ai tout ce qui m’est nécessaire et au delà de ce que je mérite. Quoi ! je voudrais que tout ce qui peut me satisfaire me fût accordé, et ne manquer d’aucune chose ! Ce n’est pas à faire à moi, qui dois suivre Notre-Seigneur, lequel n’avait rien tant

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en estime que le dénuement de toutes les choses qui servent à la concupiscence de la chair."

Si une âme aime la pauvreté, elle fuira tout ce qui lui est contraire : la propriété, la superfluité, la délicatesse, etc. ; elle fuira tout cela. Si la pensée lui vient de chercher ses satisfactions, elle dira : "Je n’en ferai rien ; c’est la concupiscence de la chair qui me suggère de demander ces choses. Mais, d’autant que ma règle le défend, il ne le faut pas."

Mes sœurs, quand une Fille de la Charité est dans cet esprit, dites qu’elle est bien agréable à Dieu ; et tant plus une personne aura d’amour pour la pauvreté, soyez assurées que plus elle croît en vertu ; car on ne saurait aimer l’état dans lequel Notre-Seigneur a été sans aimer Dieu. Oh ! qui a l’amour de Dieu n’a point d’autre désir que de lui plaire, et vous ne saurez lui plaire plus parfaitement qu’en lui étant fidèles en la pratique de vos règles.

Mes sœurs, résolvez-vous à cela. Mais, d’autant que ni vous ni moi ne le pouvons sans la grâce de Dieu, il la lui faut demander, particulièrement dans nos communions. Et si vous m’en croyez, la première que vous ferez sera afin d’obtenir de Dieu la grâce de bien observer cette règle. Si vous conservez cet esprit, mes chères sœurs, la charité fleurira, et vous ferez de grands fruits pour l’église. Mais prenez bien garde à ce que je viens de vous dire. On vous demande de tous côtés et j’ai grande peine à me défaire des personnes à qui on ne peut pas en donner si promptement qu’elles désirent. J’ai écrit à un grand vicaire d’un évêque qui a désiré savoir votre manière de vie. Ce que je lui en ai mandé simplement, sans y rien changer, l’a si fort édifié qu’il me dit par une de ses lettres : "Monsieur, il me semble que l’ordre et la manière de vie de ces filles est toute conforme à celle du Fils de Dieu. C’est pourquoi cela ne peut être venu que de Dieu."

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O mes sœurs, quel bonheur de vous trouver dans un état approchant de celui de Notre-Seigneur ! Qui pourrait concevoir le bonheur des Filles de la Charité ! Quel bonheur, mes chères sœurs, de savoir que vos règles sont de Dieu et données de Dieu pour honorer la vie que son Fils a menée sur la terre ! Oh ! quel bonheur de vous trouVe dans cette voie, qui conduit droit à Dieu !

Que reste-t-il maintenant, sinon de prendre dès cette heure résolution de marcher toujours par la voie que nos règles nous enseignent. Nos bonnes sœurs qui sont au ciel savent bien combien il est nécessaire d’être fidèle à cela. Mais elles l’entendaient bien aussi lorsqu’elles étaient parmi nous, car elles ont toujours suivi ce chemin et ne s’en sont jamais départies. Quand vous sentirez quelque difficulté, pensez qu’elles vous ont précédées dans la pratique de ce qui vous semble si difficile et que Dieu vous donnera les mêmes grâces. Courage donc, mes filles ! tenez ferme ; elles ont observé cette règle ; vous le ferez aussi. Courage ! car Dieu ne vous manquera pas. Mais il faut vous y résoudre, nonobstant toutes les tentations, qui ne manquent jamais aux serviteurs et servantes de Dieu. Si le démon n’a pas épargné Notre-Seigneur et s’il a été si hardi de lui dire : "Adore-moi", que ne fera-t-il pas pour nous perdre, s’il le peut ! Mais, d’autant que le Fils de Dieu, en remportant la victoire sur le démon, nous a acquis la grâce de surmonter toutes les tentations qui nous sont livrées par nos ennemis, il faut avoir recours à l’oraison quand vous en sentirez quelqu’une et dire : "Mon Dieu, vous m’avez ordonné par mes règles de faire telle chose, et je suis tentée de faire le contraire. Ah ! mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi la grâce de vaincre cette tentation."

On pourra dire que, si le Fils de Dieu a été tenté, il était tout-puissant pour y résister ; mais que pourra faire une pauvre Fille de la Charité pour ne se point

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laisser aller aux tentations ? Courage ! vous vaincrez en lui. Il a vaincu le premier. Soyez assurées qu’il n’y a pas d’état plus heureux que celui qui nous rend conformes à Notre-Seigneur et qu’il n’y a que le diable et la chair qui le peuvent faire trouver rude. Nos chères sœurs bienheureuses trouvent bien au ciel le mérite qu’elles ont acquis par la fidélité à tout ce qu’on leur a ordonné. Je prie Notre-Seigneur qu’il nous fasse la grâce de les suivre dans la pratique des règles, pour jouir après cette vie de leur bonheur dans la gloire.

77. — INSTRUCTION DU 30 AOûT 1656

A DEUX SŒURS ENVOYéES A ARRAS (1)

Mes sœurs, le sujet de votre voyage, je vous le vais dire en trois points, puisque la divine Providence vous a choisies pour cela. Le premier est des raisons que vous avez de vous donner à Dieu pour cela, le second, de ce que vous devez y faire ; le troisième, des moyens de bien faire ce que Dieu demande de vous

Quant au premier point, la première raison que vous avez est l’offrande que vous avez faite de vous à Dieu pour faire en tout et partout sa très sainte volonté ; car, mes sœurs, vous n’êtes plus a vous, vous êtes à Dieu, de sorte que vous pouvez dire : "Nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous sommes tout à Dieu." Quelle consolation, mes sœurs, de n’être plus à soi-même et de n’appartenir qu’à Dieu, ainsi que vous faites !

La deuxième raison, mes sœurs, c’est que vous allez parmi un peuple qui sert bien Dieu et est très charitable ; oui, ce sont de très bonnes gens, c’est une grande consolation,

Entretien 77. — Procès-verbaux des Conseils, p. 197, et suiv.

1). Marguerite Chétif et Radegonde Lenfantin.

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au lieu que, si vous alliez parmi des méchants, cela serait bien plus rude

Une troisième raison, c’est que vous êtes choisies pour cela, car mes sœurs, Dieu vous a élues pour cela ; il n’a pas choisi ma sœur que voilà, mais il vous a choisies vous, et non pas d’autres. Eussiez-vous pensé à cela, ma sœur, vous à la Miséricorde, et ma sœur à Orléans ? Qui eût dit cela ? Oh ! sans doute c’est Dieu qui l’a fait, car vous ne l’eussiez jamais pensé ; mais vous pouvez croire, ma sœur, que votre vocation a été bien examinée et que le reste vient de Dieu.

Le deuxième point, mes chères sœurs, c’est ce que vous allez faire. Vous allez faire ce que le Fils de Dieu a fait sur la terre, car il n’est venu que pour donner la vie au monde, et vous, vous allez donner la vie à ces pauvres malades tant du corps que de l’âme. Quel bonheur d’aller jeter ces fondements et d’aller établir la Charité dans une si grande ville et parmi un si bon peuple ! L’on vous a demandées pour un an, ou pour six mois, ou peut-être pour toujours. Quoi qu’il en soit, il va avec vous une bonne fille, qui est toute pleine de charité vous l’honorerez beaucoup et vous vous porterez toujours au bien envers les pauvres.

La première chose que vous ferez sera d’aller saluer M. l’évêque nommé d’Arras (2) pour demander sa bénédiction et recevoir ses ordres. Vous prendrez aussi la bénédiction de M. l’official et ensemble saluerez un bon gentilhomme qui est là, et Monsieur le gouverneur, à qui vous direz que vous allez pour recevoir leurs ordres. Vous demeurerez toutes deux seules et non pas avec personne. Vous verrez ce qui vous sera proposé pour établir la Charité si désirée, que ce soit pour toute la ville, ou bien pour chaque paroisse ; ce qui, à mon avis, serait

2. Etienne Moreau (1656-1670).

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bien le mieux. Je l’ai vu à Beauvais ; ils voulurent au commencement faire cela, ils l’établirent pour toute la ville ; cela dura quelque temps mais cela ne réussit pas, on la mit en toutes les paroisses, et cela est bien mieux qu’il n’était. Vous verrez leurs desseins et leur direz comme vous avez accoutumé de faire ailleurs. Et en cas que ce soit en une paroisse à la fois, vous choisirez la meilleure pour commencer, avec l’avis de M. l’évêque, et puis après à une autre, et enfin vous verrez. Ne vous chargez pas de beaucoup de malades à la fois tout d’un coup ; huit ou dix seulement suffisent. Vous ferez en tout comme vous avez accoutumé de faire ici.

Outre cette bonne fille qui va avec vous, il y en aura d’autres qui pourront aller avec vous aux malades ; vous les laisserez faire, mais ne vous chargerez pas de beaucoup à la fois. Deux suffiront ; chacune la sienne ; c’est assez. Mais vous ne les souffrirez pas en votre chambre pendant vos prières. Vous leur direz et à cette bonne fille, dès le commencement, que vous avez vos petits règlements et qu’il est nécessaire que vous soyez seules. Vous garderez le mieux que vous pourrez tous vos petits règlements, n’était que le service des malades vous en empêchât ; et en cela c’est quitter Dieu pour Dieu.

La sœur dit :

Mon Père, nous sommes tellement accoutumées à cela que le plus souvent nous ne faisons point d’oraison qu’en allant et venant, ou à la messe.

— Oui, ma fille, il faut la faire à la messe, quand le service des malades vous en a détournées, ou reprendre l’après-dînée, à l’heure la plus commode.

Vous prendrez pour votre confesseur M. Canisius (c’est le confesseur des religieuses Brigittines) et aurez grande confiance en lui. S’il est malade et aux champs, vous nous écrirez, et nous vous manderons à qui vous irez. Je vous en prie, mes sœurs, écrivez à Mademoiselle Le Gras,

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si vous pouvez, toutes les semaines, et à moi souvent.

Vous suivrez donc, mes sœurs, en tout l’avis des personnes que je vous ai dites, pourvu qu’il n’y ait rien contre vos règles.

Vous trouverez là un prêtre de la Mission (3). Vous prendrez aussi ses ordres, pourvu qu’il n’y ait rien contre vos exercices. Et s’il vous disait quelque chose à faire contre vos règles et les choses que vous avez accoutumé de faire ici, vous lui direz : "Monsieur, cela n’est pas selon nos pratiques ; je vous prie de nous excuser." Enfin vous ne ferez rien contre vos saintes coutumes.

La sœur dit :

Mon Père, je suis bien incapable de faire tout cela, car je m’en reconnais très indigne et crois que je ne pourrai faire que beaucoup de fautes. Il faudra bien que Dieu agisse et travaille pour nous.

L’autre sœur ayant témoigné le même sentiment, notre très honoré Père leur répondit :

Dieu vous bénisse, mes sœurs ! Les moyens que vous avez pour bien faire ce que Dieu demande de vous, c’est d’être dans les sentiments que vous dites, penser que vous ne pouvez rien faire de bien, que vous gâtez tout, croyant que vous ne ferez rien et ne serez capables de rien sans la grâce particulière de Dieu. Voilà, mes sœurs un grand moyen : c’est une grande humilité de vous-mêmes.

Le deuxième moyen, c’est la charité premièrement et l’union entre vous. O mes sœurs, grande charité et support ! Car il arrivera que vous pourrez avoir entre vous quelque chose qui vous fera peine ; mais, mes chères sœurs, supportez-le ; et s’il vous arrive de vous donner quelque mécontentement, l’une à l’autre, aussitôt il faut

3. Guillaume Delville,

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vous demander pardon. Je vous prie, ma sœur, de regarder ma sœur comme la personne de Notre-Seigneur, et vous, ma sœur, de regarder ma sœur votre compagne comme la sainte Vierge.

Le troisième moyen, c’est l’humilité envers les autres, grande humilité envers tout le monde, estimer tout le monde et préférer tous les autres à vous ; et même à cette bonne fille déférez-lui toujours le devant, et le haut bout à tout le monde. Pour moi, si j’allais en mission avec quelqu’un des Bons-Enfants, je le faisais toujours passer devant avec grande humilité. Donc, mes sœurs, aimez le mépris que l’on pourrait faire de vous, car il pourra arriver que l’on vous méprisera et qu’on aura mauvaise estime de vous ; et même, si l’on vous disait que vous prenez l’argent des pauvres, ou que vous ne donnez pas tout ce que l’on vous donne pour les pauvres, humiliez-vous, car, si vous portiez des perles au col, l’on dirait que c’est aux dépens des pauvres, comme l’on dit à Madame la duchesse (4).

Voilà donc, mes chères sœurs, les moyens : l’humilité de vous-mêmes ; le second, la charité vers tout le monde, particulièrement vers les malades ; le troisième, l’humilité vers tout le monde.

Mais, parce que vous ne pouvez faire cela sans la grâce particulière de Dieu, donnez-vous bien à lui de tout votre cœur et demandez-lui bien son assistance pour cela. C’est de quoi je le prie de tout mon cœur pour vous, mes chères sœurs, quoique bien indigne, et vous prie de prier Dieu pour un misérable pécheur. Je le prie qu’il vous donne sa sainte bénédiction.

Benedictio Dei Patris…

4). La duchesse d’Aiguillon.

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78. — CONFéRENCE DU 14 DéCEMBRE 1656

SUR LE JUBILé

Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est du jubilé. Le premier point est des raisons que nous avons de nous donner à Notre-Seigneur pour nous disposer à bien gagner le jubilé ; le deuxième point, de ce qu’il faut faire pour se disposer à le bien gagner ; le troisième point, des obstacles qui nous peuvent empêcher de gagner le jubilé.

Mes chères sœurs, avant de vous expliquer le premier point, j’ai pensé qu’il vous fallait dire ce que c’est que le jubilé. Ce mot de jubilé veut dire joie et jubilation ; et année de jubilé veut dire année de réjouissance. Or, ce jubilé, mes chères sœurs, s’entend de deux sortes. celui de l’ancienne loi et de la nouvelle. Le jubilé de l’ancienne loi était une année de réjouissance et de repos pour tout le monde ; on ne faisait rien en cette année-là ; les bêtes mêmes ne travaillaient pas, ni les terres non plus ; et ainsi tout le monde était en paix. Ceux qui avaient emprunté de l’argent étaient quittes et les biens qui avaient été vendus étaient rendus aux personnes à qui ils étaient pource que Dieu, de sa propre bouche, l’avait ordonné de la sorte les esclaves étaient mis en liberté ; en un mot tout était libre.

Or, voyez s’il n’y avait pas de quoi se réjouir. C’était un grand sujet de consolation que cette année de jubilé.

Le jubilé de la nouvelle loi de Notre-Seigneur Jésus-Christ a les mêmes effets que le premier, et c’est un grand sujet de consolation pour tous les chrétiens, mais non pas de consolation temporelle comme était celui

Entretien 78. — Cahier écrit de la main de sœur Mathurine Guérin (Arch. des Filles de la Charité.)

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de l’ancienne loi, qui ne regardait que le corps. Celui d’à présent regarde l’âme. Les mêmes consolations que le jubilé apportait temporellement, nous les recevons dans notre année de jubilé spirituellement. Comment cela ? C’est que ceux qui étaient endettés en leurs passions, ceux qui étaient engagés à l’esprit malin pour avoir obéi à ses tentations, après avoir bien gagné le jubilé seront délivrés de tout cela. Et comme les esclaves étaient mis en liberté, de même ceux qui sont esclaves du diable seront faits libres par la grâce qu’ils recevront, seront rétablis en la liberté des enfants de Dieu. Et ainsi, mes chères sœurs, c’est un grand sujet de consolation de recouvrer les biens de l’âme que l’on avait perdus, d’être remis en la grâce de Dieu et de se voir reconnu pour son enfant car le jubilé fait tout cela, par les mérites du sang du Fils de Dieu qui nous est appliqué, au moyen duquel on rentre dans le droit des enfants de Dieu, dans la possession de son royaume, de sorte qu’il nous regarde avec amour et nous traite comme ses enfants et bien-aimés.

Or, mes chères sœurs, pour mieux entendre ce premier point, il faut que vous sachiez qu’il y a deux peines au péché : l’une éternelle qu’on souffre dans les enfers, et l’autre temporelle, rapportantes aux deux malices qui sont dans le péché ; la première qui fait tourner le dos à Dieu, et l’autre tourner le visage aux créatures. D’enfants de Dieu que nous étions, nous nous rendons esclaves du péché. Pour une petite satisfaction, pour une écuelle de lentilles, pour une passion, l’on tourne le dos à Dieu et on tourne le visage, c’est-à-dire l’affection, vers le monde, vers les richesses et autres choses de la terre.

Or, comme tout péché mortel fait ces deux mauvais effets, il y a aussi deux punitions. L’une, pource qu’on a quitté Dieu. Cet acte d’avoir tourné le dos à Dieu mérite la punition de ne le voir jamais, et cette peine

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s’appelle la damnation. Voilà pour le premier effet : c’est qu’il nous prive du paradis et de la vue bienheureuse de Dieu.

Et pource que, détournant notre visage de Dieu, nous l’avons tourné vers les créatures, c’est ce qui nous rend dignes des peines éternelles.

Le premier motif donc pour se disposer à faire le jubilé est que le péché nous met en un état de ne voir jamais Dieu ; et l’autre, qu’il nous assujettit aux peines éternelles, pour avoir tourné le visage vers les créatures, au mépris du Créateur. Quand donc nous avons consenti au péché, comment faut-il faire pour se remettre en la grâce de Dieu ? Oh ! il faut se retourner vers sa divine Majesté ; et c’est ce que nous faisons quand nous nous confessons. Nous tournons le visage à Dieu, lequel nous reçoit comme un enfant prodigue, et cela lorsque nous confessons nos péchés dans l’esprit d’une vraie pénitence. Sa divine bonté nous pardonne la première malice du péché, de sorte que nous rentrons dans la grâce par le moyen de l’absolution du prêtre. Mais cela ne fait que cet effet de nous remettre la coulpe, et n’empêche pas que nous ne soyons obligés à la peine que mérite le péché, et qu’il faut satisfaire en ce monde ou en l’autre.

Quoi donc, Monsieur ! l’absolution ne nous exempte pas de la peine due aux péchés dont nous nous sommes confessées ? — Non mes sœurs, il reste encore à faire pénitence dans ce monde par les maladies que Dieu nous envoie ou par d’autres peines qu’il permet nous arriver. Quoi qu’il en soit il faut satisfaire à la divine justice ; et une personne qui ne le fait tandis qu’elle en a les moyens, et qui meurt sans avoir satisfait pour les péchés qu’elle a faits, va en purgatoire ; et, dans ce lieu, elle souffre la peine du feu, qui est un plus grand tourment que toutes les peines qu’on se peut imaginer et même

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que tout ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a enduré dans sa passion.

Eh ! mais, Monsieur, faut-il être longtemps dans le purgatoire ? — O mes sœurs, c’est ce que l’on ne sait pas. L’on y demeure jusques à ce que Dieu soit satisfait. Le moyen donc de remédier à cela est de ne point être obligé à ces peines après cette vie.

Mes chères sœurs, le moyen de ne point aller en purgatoire, c’est le jubilé et les indulgences ; et il n’y a que celui-là qui nous peut exempter des peines dues à nos péchés.

Mais il faut que ce soit le Pape qui nous le donne, auquel seul appartient de disposer des trésors de l’église. Or, les trésors de l’église, ce sont les mérites de Jésus-Christ, lesquels nous étant appliqués par le jubilé que notre Saint-Père nous donne, non seulement nous sommes remis en la grâce de Dieu, mais la peine qui était due à nos péchés nous est remise, en sorte qu’une personne qui a bien fait son jubilé, venant à mourir, va tout droit en paradis. Oui, mes chères sœurs, la foi nous enseigne cela. Oh ! voyez quel bonheur pour ceux qui gagneront bien le jubilé de dire qu’au moment qu’une personne qui a fait ce qu’elle devait pour cela, au même moment qu’elle meurt, voilà une âme qui s’en va droit en paradis sans aller en purgatoire !

Voyez, mes chères sœurs, le grand bien qui nous arrive par le jubilé. Il est dit que rien de sale n’entrera dans la sainte cité, et il faut n’avoir aucune tache de péché, ni de coulpe, ni de peine, pour entrer dans le ciel. Et si nous sommes trouvés coupables d’un seul péché après la mort, il en faudra être purgé, encore que nous l’ayons confessé.

Nous avons l’exemple de notre premier père Adam à ce sujet, qui nous montre bien que la peine du péché n’est pas remise avec la coulpe, car, encore que Dieu lui

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pardonnât son péché, il ne laissa pas le faire une longue pénitence.

Et David aussi, lequel, ayant reconnu sa faute avec regret, obtint pardon et mérita que le prophète Nathan lui dît, de la part de Dieu qu’il lui avait remis son péché. Mais à même temps que David eut dit : "Ah ! Seigneur, j’ai péché." — "Oh bien ! dit Nathan, console-toi, ton péché t’est pardonné ; mais tu n’en demeureras pas là. Il est vrai que tu n’iras pas en enfer, mais Dieu ne se contente pas ; il t’ôtera cet enfant que tu aimes tant, en punition du péché que tu as fait." Voyez-vous comme Dieu veut que l’adultère de David soit châtié par la mort de l’enfant qui en était venu ; et en effet, il mourut, comme le prophète avait dit.

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