Entretiens aux Filles de la Charité (page 69)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Non seulement il s’agit de nous faire quittes des péchés mortels, qui nous engagent aux peines de l’enfer ; mais et les mortels et les véniels nous seront pardonnés ; qui est une grande grâce ; car, voyez-vous, mes chères sœurs, un seul péché véniel nous retardera l’entrée du paradis et nous oblige d’en faire pénitence.

Quoi ! Monsieur, direz-vous, un péché véniel, un petit mensonge nous oblige de faire pénitence ? — Oui, mes sœurs, le moindre péché de distraction en entendant la sainte messe si nous négligeons de la rejeter, cela ne s’effacera pas sans quelque peine en ce monde ou en l’autre, si ce n’est par le jubilé, lequel, comme je vous ai dit, efface la peine et la coulpe de tout péché, même des mortels oubliés. Si ans la confession, on avait oublié quelque péché mortel, la coulpe de la peine de ce péché-là seraient remises par le jubilé.

Voilà donc, mes chères sœurs, un grand motif de remercier Dieu de cette sainte pensée qu’il a donnée à notre Saint-Père le Pape, qui ne peut venir que de sa divine bonté, laquelle, désirant que toutes les âmes des

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fidèles soient remises en sa grâce, a inspiré au Saint-Père la pensée de donner ce jubilé.

Le grand motif pour nous exciter à bien faire tout ce qui est requis pur recevoir une telle grâce est de me mettre dans un état tel que si je mourais, j’irais droit en paradis ; et s’il y avait une tache en mon âme, laquelle m’obligeât d’aller en purgatoire, cette tache serait effacée. Mais, comme, pour ôter une tache de ce qui est taché, il faut y prendre de la peine, il faut ratisser ou frotter l’endroit qui est sale ; ainsi, pour ôter cette tache que le péché a faite dans mon âme, il faut qu’il en coûte quelque chose, comme il est très juste. Et voilà que tout à coup sans aucune peine elle est effacée par le moyen du jubilé.

Un autre motif, mes chères sœurs, pour se donner à Dieu, à ce qu’il nous donne les dispositions nécessaires pour cela, c’est que le jubilé n’est pas tant pour nous que pour l’église. Le Pape, considérant que l’église est composée de plusieurs membres, qui ne font tous qu’un corps, et que, parmi les fidèles, il y a tant de mauvais prêtres qui la déshonorent, tant de mauvais chrétiens qui se comportent si mal le Pape a pensé qu’il fallait que tout le peuple se mît en prières pour obtenir de Dieu qu’il lui plaise convertir tous les pécheurs, sanctifier la sainte église et la purger de tant d’hérésies qui l’affligent depuis treize cents ans. Et Dieu veuille que de nos jours ce que nous voyons n’en soit pas un commencement ! Voilà ce qu’il faut demander à Dieu : que chacun s’acquitte bien de son devoir dans sa condition que les prêtres se comportent saintement, que les curés fassent bien leur charge, et que toutes les communautés vivent dans la perfection que Dieu demande d’elles.

C’est là, mes chères sœurs, une des fins du jubilé. Oh ! voyez si les Filles de la Charité n’ont pas sujet de bien garder toutes leurs règles, et les filles de la Madeleine,

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de la Visitation et toutes les autres maisons religieuses, afin d’obtenir de Notre-Seigneur qu’il exauce les prières qui lui sont faites, qu’il donne de bons prêtres à son église et que tous les chrétiens vivent saintement, comme de bons chrétiens sont obligés de vivre. Voilà l’intention du Pape en donnant le jubilé

Le second motif, c’est que le jubilé n’est pas seulement pour l’église ; il est encore pour la paix et pour prier qu’il plaise à Dieu de la donner et de faire cesser la guerre qui afflige le pauvre peuple depuis un si long temps. Elle est plus grande à l’heure que je vous parle, qu’elle ne fut jamais. Aux frontières de Picardie, vers Saint-Quentin, c’est une misère qui ne se peut exprimer, selon ce que notre frère Jean (1), qui est dans ces quartiers, m’en écrit. J’ai vu un bon curé de vers ces lieux-là, l’un de ces jours, lequel me disait : "Notre Saint-Père le Pape, apprenant toutes ces nouvelles, a désiré mettre tous les chrétiens en prières pour obtenir de la bonté de Dieu le soulagement du peuple ; et, à cet effet, il a envoyé le jubilé." Oh ! voyez mes chères sœurs, quel sujet nous avons de nous donner à Dieu pour le bien faire.

Quel bonheur, mes chères filles, si Dieu vous fait la grâce de faire si bien les choses portées par la bulle, que vous vous mettiez en état que Dieu ait agréables les prières que vous lui ferez ! Quel bonheur si cette petite Compagnie peut arracher des mains de Dieu le fléau de la guerre et de la peste, qui est si grande qu’il en meurt jusques à deux cent trente et quarante par jour ! Oh ! quel bonheur si vous obtenez de Notre-Seigneur que les personnes affligées de cette maladie soient délivrées et que celles qui ne l’ont pas en soient préservées ! Il y a grand sujet de prier Dieu pour cela, car plusieurs

1) Jean Parre.

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personnes sont exposées au péril, de sorte que, si Dieu ne les préserve, elles ne peuvent pas éviter ce mal. Nous avons deux de nos gens à Gênes, deux à Rome et deux à Varsovie qui sont exposés aussi au péril. Je les recommande à vos prières. Pour les deux de Pologne, ils l’ont eue, mais ils en sont guéris, par la grâce de Dieu.

Voilà de grands motifs pour nous exciter à faire ce que Notre-Seigneur a inspiré à notre Saint-Père. Premièrement, il s’agit d’obtenir de Dieu la paix tant à l’église que pour le peuple ; il s’agit de vous mettre tellement en la grâce de Dieu qu’il ne vous reste aucune tache de péché, ni de coulpe, ni de peine. Voyez quel comble de consolation a une âme qui, après avoir fait, de sa part, ce qu’elle a dû faire, se voit dans cet état

Or sus, mes chères sœurs, voilà les motifs qui nous doivent porter à bien faire le jubilé ; mais que faut-il que nous fassions pour cela ? Il faut faire ce qui est porté par la bulle du Pape premièrement, et, après, ce que Monseigneur notre archevêque a ordonné, n’oubliant pas de prier Dieu pour sa conservation. Voyez-vous, mes chères sœurs, nous lui avons grande obligation, nous, prêtres de la Mission, et vous, parce que c’est lui qui a approuvé votre Compagnie. Voilà pourquoi je vous prie de vous en souvenir dans vos prières, à ce qu’il plaise à Dieu le conserver pour le bien de son église.

Que faut-il donc faire de plus, mes sœurs ? Le Saint-Père ordonne que l’on jeûne un jour seulement, et que ce soit un vendredi ; qui est un acte de pénitence. Secondement, il ordonne de visiter une ou plu : sieurs églises, et là de prier Dieu pour les nécessités présentes, selon ce que dit la même bulle. Pour les églises, vous pourrez visiter celles (lue vous pourrez commodément. Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu sont destinés à cet effet. Et de cela M. Portail est laissé juge par le Pape,, pource qu’il remet

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aux confesseurs de faire ce qu’ils jugent le plus expédient. Vous ferez ce qu’il vous ordonnera. Il faut donc aller aux églises qui vous seront nommées. Et que faire là ? Prier pour la paix, pour notre Saint-Père le Pape, pour le roi, la reine et pour tout le peuple, surtout prier que le fléau de la peste cesse. En y allant, que vos pensées soient de Notre-Seigneur, vous récolligeant intérieurement.

Après, il se faut confesser, non pas d’une confession générale ; au moins il n’est pas nécessaire, si quelqu’une le veut faire, à la bonne heure ; mais il n’y a pas de nécessité. Il est bon de s’accuser, dans la sainte confession, de deux ou trois péchés de la vie passée, de ceux qui nous font le plus de peine. Voilà une des choses qui est sur la bulle : la confession, en laquelle il se faut exciter extrêmement à la détestation et douleur du péché et avoir une ferme résolution de ne le plus commettre. Il faut avoir cette disposition, voyez-vous, de se faire quitte du péché.

Il est dit qu’il faut faire l’aumône. Mais, pour cela, vous n’avez pas à vous en préoccuper. La Compagnie donnera pour toutes en général, pource que vous êtes pauvres, et que la plupart vous avez fait vœu de pauvreté ; ce qui vous empêche de posséder. Nous l’avons ordonné chez nous de la sorte. La maison fera donc l’aumône pour toutes, et vous pouvez offrir à Notre-Seigneur celle qui se fait pour vous, et joindre votre intention à celle des supérieurs.

La confession pour le jubilé doit être faite en esprit grandement contrit et humilié, confession qui emporte avec soi la résolution de se détacher de tout péché mortel et véniel, car s’il n’y a cela, elle n’a pas l’effet que nous espérons. Les docteurs tiennent que l’affection seule au péché véniel est un empêchement pour gagner le jubilé. Et comment connaître si nous avons de l’attache

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au péché ? Par exemple, murmurer contre une sœur, contre une personne d’autorité, contre la supérieure ou contre une officière, trouver à redire à leur conduite, avoir affection à cela, mes chères sœurs, les docteurs tiennent que c’est un empêchement à gagner le jubilé.

C’est autre chose de tomber dans ces défauts par faiblesse ou par habitude, car on peut faire quelquefois cela par surprise, par passion, ou autrement, sans y avoir affection. Mais qui a une ferme résolution de n’y jamais retourner et se confesse avec cette résolution, ah ! celle-là est dans la disposition de gagner le jubilé.

On demandera : le murmure, est-ce un si grand mal pour nous empêcher de gagner le jubilé ? — Oui, mes chères sœurs, et une personne qui a de l’affection à cela, qui murmure contre les supérieurs, contre les personnes d’état et trouve à redire au gouvernement, tant qu’elle aura affection à cela, elle ne peut gagner le jubilé, pource que Dieu défend sur toutes choses le murmure. Il est dit au livre de la Sagesse que Dieu déteste six choses, mais il maudit le murmure. Voyez-vous, c’est un si grand péché qu’il déplaît à Dieu par-dessus tous les péchés ; et le meurtre même n’est pas si grand péché que le murmure. Nous en avons un exemple en Dathan et Abiron, qui furent punis de Dieu pour avoir murmuré contre Moïse ; la terre les engloutit tout vifs pour montrer l’horreur de ce péché.

Un autre grand empêchement à gagner le jubilé est si on avait une attache à vouloir aller en un lieu plutôt qu’en un autre, vouloir demeurer avec cette sœur et non avec cette autre, vouloir choisir un emploi plutôt que l’autre ; avoir affection à cela, c’est une chose qui empêche de gagner le jubilé. Ah ! Sauveur ! comment une Fille de la Charité qui ne doit avoir de cœur ni d’amour que pour un Dieu, se peut-elle laisser prendre d’affection pour des choses si chétives ! Si cela est, c’est une attache

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capable d’empêcher une personne de bien faire son jubilé.

Un autre empêchement est si on avait quelque animosité contre son prochain. Je ne sais pas qu’il y en ait céans ; mais, s’il y avait quelque envie entre vous, ce que je ne veux pas croire, oh ! cela serait un grand sujet de craindre. Soit que vous donniez un mauvais conseil à une sœur en suite de cette animosité, soit que vous jetiez dans l’esprit de celles à qui vous parlez quelque mauvaise impression, cela serait un empêchement à gagner la grâce du jubilé. C’est pourquoi il faut être dans la disposition de se faire quitte de ces défauts et surtout de n’avoir attache à aucun lieu ; et, dès ce moment, il faut faire cette résolution de n’affectionner ni ce lieu-ci, ni cet emploi-ci, ni quoi que ce soit, que ce qu’il plaira à Dieu nous donner. Pour mon particulier, je le fais de tout mon cœur.

Ce serait encore un empêchement à gagner le jubilé si, dans nos chambres, tout ne ressentait pas la pauvreté de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Par exemple, quand l’on est malade, si l’on veut être si bien assisté que rien ne manque, c’est contre la pauvreté ; et si une sœur veut traiter sa sœur malade comme une dame, en sorte qu’elle ne manque de rien et que rien ne ressente la pauvreté qui doit paraître entre les Filles de la Charité, cela est un empêchement bien grand, pource que nous sommes pauvres et que Notre-Seigneur l’a été en toute sa vie. Or, nous le devons imiter dans l’exemple qu’il nous a donné. De quoi se traitait-il ? Le plus souvent de pain seul, et il faut que les conduites des Filles de la Charité ressentent toutes celles de Notre-Seigneur, surtout la pauvreté ; et si cela n’est pas, nous avons grand sujet de craindre.

Quand je dis qu’il faut éviter la superfluité et le trop grand soin pour les sœurs, ce n’est pas que je dise qu’il

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n’en faut point avoir soin ; oh ! non, tant s’en faut ; je recommande cela, et il le faut. Mais quand une sœur, par tendresse trop grande pour sa compagne, s’empresse, pour la bien traiter, ou par principe, de se faire aimer et estimer, afin qu’on dise que c’est une bonne fille qui a bien de la charité pour ses sœurs, c’est en cela qu’il se faut modérer et dire : "Je veux bien avoir soin de ma sœur ; mais, pource que nous sommes d’une condition pauvre et servantes des pauvres, je ne ferai rien contre cela." Car, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez avoir tant en recommandation la manière de vivre du Fils de Dieu qu’il faut que ses maximes paraissent en toutes vos conduites et que quiconque voit une Fille de la Charité dise : voilà une image de la modestie de Notre-Seigneur.

Si quelqu’une trouvait à redire à la conduite des supérieurs, ce serait là un grand empêchement à la disposition qu’il faut avoir. Vous avez une maison aux Enfants-Trouvés et il s’est passé un bruit parmi vous, que vous devez tenir de l’esprit du diable, que, quand une fille n’est pas propre en une paroisse, ni en autre lieu, on la met là comme dans une prison. Sachez, mes sœurs, que ce n’a jamais été la pensée de Mlle Le Gras ; mais, au contraire, l’on veut rendre service à ces pauvres petits enfants et leur servir de père et de mère. Oh ! voyez la malice du diable, d’avoir jeté dans vos esprits cette pensée, et le grand mal que c’est de faire courir ce bruit. Eh quoi ! mes sœurs, avons-nous de meilleures filles que celles qui y sont, des filles qui se tiennent là pour l’amour qu’elles portent à Dieu, auquel elles rendent service en la personne de ces enfants ; et l’on dira qu’elles ne sont point de mise en autre endroit ! Cela n’est point, et je n’en vois point de meilleures ailleurs. C’est pourquoi, mes sœurs, ôtez cela de vos esprits et sachez que trouver à redire à cela, avoir

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affection à tenir ce langage et vivre dans cette humeur, c’est un péché véniel ; et l’affection seule au péché véniel vous rend indignes de gagner le jubilé.

élevez vos cœurs, et moi avec vous, et disons à Dieu que jamais nous ne murmurerons. O Seigneur, c’est de tout notre cœur que nous nous donnons à vous pour ne jamais murmurer contre nos supérieurs, ni contre les officières, ni contre les sœurs anciennes, et pour ne trouver à redire à ce que les autres font. Voilà, mes sœurs, ce qu’il faut que nous fassions : ne trouver rien de mal, si ce n’est de nous, et ne jamais trouver personne plus méchant que nous.

C’était mon entretien d’aujourd’hui et ce que je me demandais à moi-même : "Y a-t-il homme au monde plus méchant que toi ? Voire y a-t-il démon en enfer pire que moi ?" C’est ce que je pensais aujourd’hui, et en effet j’ai trouvé de quoi me convaincre. Voilà le sentiment qu’il nous faut avoir : croire qu’il n’y a personne qui ne fasse mieux que nous, qu’il n’y a point de condition qui ne serve Dieu mieux que nous. Il y a tant de filles dans Paris qui, si elles étaient dans la Compagnie, feraient beaucoup mieux que vous ; et si elles avaient trouvé la perle de l’évangile, elles la feraient bien profiter.

C’est là, mes chères sœurs, ce qu’il faut faire pour gagner le jubilé : n’avoir aucune attache au péché, n’aimer que Dieu. Hélas ! mes chères sœurs, quel bonheur a une âme qui en est là ! J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’un de nos frères, qui m’a touché, et je suis contraint de vous le dire. Il me mande : "Monsieur, je sens un si grand amour de Dieu dans mon cœur que je désire que tout le monde le connaisse, que tout le monde l’aime, que tout le monde expérimente combien il est bon et digne d’être servi. o Voilà ce que ce pauvre garçon m’écrit.

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Si nous faisons comme je vous viens de dire et que nous nous donnions à Dieu pour cela, assurez-vous que nous serons dans les dispositions qu’il demande de nous pour nous faire la grâce de bien gagner le jubilé. Ayons confiance en Notre-Seigneur, mes chères sœurs. Si nous nous efforçons de nous mettre en état de lui plaire, il nous accordera ce que nous lui demanderons.

Sauveur de nos âmes, il s’agit de gagner un jubilé au moyen duquel nous serons quittes de tout péché ; il s’agit d’obtenir de votre bonté la sanctification de la sainte église, la conservation de notre Saint-Père et ensuite la grâce que tous les chrétiens dorénavant vous servent fidèlement, que toutes les communautés vivent dans la perfection que vous demandez d’elles. Mais surtout, ô Seigneur, faites la grâce à cette petite Compagnie d’obtenir de votre bonté que vos châtiments ne tombent point sur ceux qui sont menacés du fléau de la peste et autres misères, et que ceux qui en sont oppressés soient délivrés. Faites-nous cette grâce, ô Sauveur. Et pource que le péché, même véniel, vous déplaît, nous y renonçons pour n’en jamais commettre. S’il nous arrive, par infirmité, de retourner à nos fautes passées, nous nous relèverons et retournerons à vous plaire. O sainte Vierge, qui êtes la mère de cette Compagnie, obtenez cette grâce de votre Fils et la paix dans son église.

Benedictio Dei Patris…

79. — CONFéRENCE DU 6 JANVIER 1657

SUR L’OBLIGATION DE TRAVAILLER A SA PERFECTION

Mes sœurs, le sujet de l’entretien d’aujourd’hui est

Entretien 79. — Cahier écrit de la main de sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)

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de travailler mieux que devant à notre propre perfection. Le premier point est des raisons que nous avons de mieux travailler à notre propre perfection que nous n’avons fait par le passé ; le deuxième, des pratiques que nous devons et voulons prendre cette année pour bien travailler à notre propre perfection ; le troisième point, des choses qui nous peuvent empêcher de travailler à notre propre perfection et des moyens de s’en faire quitte.

Mes chères sœurs, cet entretien est fort important. C’est au sujet de cette nouvelle année et des raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour travailler cette année à notre propre perfection mieux que nous n’avons fait par le passé ; car chacun de nous doit estimer qu’il n’a encore rien fait de bien.

La première raison qui nous oblige à travailler toujours de plus en plus à notre perfection, c’est pource que Notre-Seigneur, dès l’instant de sa naissance, a incessamment travaillé ou pâti pour se rendre agréable à Dieu son Père et utile à son église. A peine s’est-il écoulé huit jours depuis sa naissance qu’il se fait circoncire, pour, dès lors, commencer à pâtir ; et incontinent après il est contraint de s’enfuir en égypte. Bref, l’on peut dire que toute sa vie a été un continuel travail pour se rendre de plus en plus agréable à son Père.

Il est dit de lui qu’il allait croissant et se perfectionnant en vertu devant Dieu et les hommes. Ah ! mes chères sœurs, le Fils de Dieu, un Dieu, qui, dès l’instant de son incarnation, était rempli de grâces, même en tant qu’homme, ne s’est pas contenté de cela, mais il a travaillé toute sa vie pour se perfectionner davantage.

Or, mes chères sœurs, comme il est l’exemple de votre Compagnie, vous devez travailler continuellement, à son imitation, pour vous perfectionner. Aussitôt qu’il a commencé à croître, on le voyait avancer en vertu, en sorte

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qu’aujourd’hui on voyait en lui plus de perfection qu’au jour précédent. Nous en devons user de la sorte : aller toujours de vertu en vertu et travailler de mieux en mieux à notre perfection et ne dire jamais : c’est assez.

La seconde raison pour travailler continuellement à notre avancement est qu’il est certain que, si nous ne sommes meilleurs aujourd’hui que nous n’étions hier, nous sommes pires, et nous pouvons dire : "Si cette année je ne fais mieux que l’année passée, je recule." Et pourquoi cela ? C’est saint Bernard qui le dit : "Dans les voies de Dieu, ne pas s’avancer et demeurer en même état, c’est reculer." La rivière, comme vous savez, mes sœurs, a son courant, et les bateaux qui suivent le fil de l’eau, encore que l’on ne travaille point, ne laissent pas d’avancer, parce que la rivière les emporte. Mais, s’il faut faire aller un bateau contre mont, comme, par exemple, si l’on veut mener un bateau d’ici à Charenton, il faut ou des chevaux ou des rames, pour aider à faire aller le vaisseau. Si l’un ou l’autre cesse, il retourne incontinent ; si l’on n’a continuellement la rame à la main, le bateau retourne d’où il était parti. Or, voyez-vous, il en est comme cela de la vie des personnes qui sont sorties de la masse corrompue du monde pour servir Dieu. C’est une vie qui n’est pas selon la nature, pource que la nature se porte à avoir de belles choses ; la nature demande à être estimée et louée. Suivre cela, c’est aller en bas. C’est pourquoi il n’y a pas grande peine, d’autant que c’est comme le courant de l’eau qui nous porte à ces choses-là. La religion catholique veut des choses toutes contraires à la nature ; elle porte aux choses du ciel, à la pratique de la vertu. La nature me dit de regarder les choses de la terre, de suivre mes passions, de prendre mes plaisirs ; mais la raison dit tout le contraire : "Tu veux donc m’attirer après toi et me porter à suivre tes appétits ; tu veux que je m’en donne à cœur joie. Oh ! il

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n’en ira pas ainsi. Il faut que tu te mortifies et que tu renonces à tes propres satisfactions." Par exemple, vous allez par les rues ; la nature vous porte à regarder cet homme ou cette femme, et la raison vous dit qu’il faut mortifier cette curiosité. Bref, la nature nous porte toujours en bas, et la religion catholique en haut. C’est-à-dire que si nous ne continuons continuellement à nous mortifier et à aller contre nos inclinations, si nous laissons la liberté à nos yeux de voir ce qui se présente, ne les retenant pas surtout de regarder un homme en face ; ce qui ne se doit jamais faire, si ce n’est par nécessité, tout aussitôt nous nous dissipons et allons en bas. Oui, mes chères sœurs, il est certain que, si nous ne travaillons incessamment à nous mortifier et à résister à nos passions, elles prennent le dessus ; et puis, après cela, nous vivons selon la nature. Vous le connaîtrez. Sitôt qu’une sœur cessera de porter sa vue basse, vous verrez qu’elle sera aussi peu mortifiée que quand elle est venue du monde, pource qu’elle est toute dissipée. Elle n’est plus ce qu’elle était auparavant, pource qu’elle n’a pas continué à travailler à sa perfection. Un capucin que je connais me disait un jour : "Voyez-vous, Monsieur, il faut incessamment travailler à nous mortifier. Quand nous aurions un pied en paradis, il ne faudrait pas laisser de travailler pour y mettre l’autre, pource que celui qui est dehors peut attirer celui qui est dedans et le perdre."

Pour ces raisons, mes chères sœurs, il faut travailler à se bien mortifier. Premièrement, parce que Notre-Seigneur a continuellement travaillé ou pâti pour se rendre agréable à Dieu son Père et pour se rendre utile à son église, pour nous donner exemple de travailler, comme lui, continuellement à notre perfection ; secondement parce que si nous ne travaillons incessamment à devenir meilleurs indubitablement nous allons de pis en pis,

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d’autant qu’il est impossible, en matière de vertu, de demeurer en même état.

Voilà pour le premier point. Passons au second, qui est des pratiques qu’il faut prendre pour travailler à notre perfection. Quelqu’une me pourra dire : "Monsieur, vous dites qu’il faut travailler à devenir meilleures sur quoi voulez-vous que nous travaillions particulièrement ?" Mes sœurs, je vous l’ai dit, il se faut mortifier. Que veut dire ce mot : il se faut mortifier ?

Il faut savoir que nous avons en nous les sens intérieurs et extérieurs lesquels il faut continuellement mortifier, si nous voulons vivre non seulement en Filles de la Charité, mais même en bonnes chrétiennes. Les sens extérieurs sont la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Les intérieurs sont les passions de l’âme. Il y en a onze, mais l’amour la haine, l’espérance et le désespoir sont les principales et celles qu’il faut mortifier. De plus, nous avons les trois facultés de l’âme : la mémoire, l’entendement et la volonté, qu’il faut encore mortifier. Je sais qu’il y en a parmi vous qui le savent bien faire et qui le font par la grâce de Dieu. Mais, pource qu’il y en a de nouvelles qui peut-être ne l’entendent pas encore, nous l’expliquerons maintenant.

Les yeux demandent à voir de belles choses, les oreilles à écouter ce qui plaît et à entendre des nouvelles, le flair désire avoir des senteurs et de bonnes odeurs, le goût se porte à manger des viandes délicates, à rechercher les bons morceaux et à s’en donner à cœur joie et, comme l’on dit, à faire son Dieu de son ventre.

Pour l’attouchement, il se faut empêcher de toucher rien sur soi ni sur autrui, sinon que nous le jugions nécessaire. Il faut donc se mortifier en toutes ces choses et empêcher ses sens extérieurs de faire leurs fonctions, lorsque nous le jugeons nécessaire pour la gloire de Dieu et le bien du prochain.

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