Entretiens aux Filles de la Charité (page 70)
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Je vous dirai, mes chères sœurs, que j’ai souvent de la consolation de voir la modestie avec laquelle vous marchez par les rues et autres lieux où vous allez après. J’ai entendu que vous ne souffrez pas qu’on vous tienne des discours indignes des épouses de Notre-Seigneur. Oh ! que Dieu vous bénisse, mes filles, vous qui êtes dans cette pratique ! Car une Fille de la Charité ne peut jamais rien écouter de ce qui la peut détourner de l’amour qu’elle doit à son époux. Continuez, mes sœurs, je vous prie, coupez court, surtout avec les hommes.
Pour le goût, vous savez comme il le faut mortifier, vivant selon la pauvreté, vous contentant du peu que vous avez, sans en désirer davantage. Hélas ! mes sœurs, encore en avez-vous plus que Notre-Seigneur lorsqu’il était sur la terre, duquel il est dit qu’il se repaissait de pain, pour vous faire voir que l’on peut vivre sans tant de délicatesse. Il y a des prélats qui vivent si sobrement que cela est admirable. J’en connais un qui ne mange qu’une fois le jour du pain et de l’eau ; un autre encore, qui vit de pain seulement avec des herbes depuis plusieurs années (1). Voyez, mes sœurs, ce que nous devons faire, voyant des personnes de notre temps dans une telle abstinence. Et sainte Geneviève, de quoi vivait-elle, mes sœurs ? De fèves, qu’elle faisait cuire deux fois la semaine, et elle n’a pas laissé de vivre quatre-vingts ans.
Il ferait beau voir, après cela, une Fille de la Charité dire : "Je ne saurais manger de telle chose, pource qu’elle n’est pas bonne pour l’estomac." Elle s’imaginera que, si elle le prend, elle en sera incommodée ; et ainsi on s’accoutume à la délicatesse. C’est en quoi il faut mortifier son goût et manger ce qui nous est présenté, encore qu’on y sente de la répugnance. J’excepte pourtant les choses qui incommodent notablement la
1). Alain de Solminihac, évêque de Cahors.
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santé. Mais, quand il n’y va que d’un peu de dégoût ou d’aversion, oh ! il faut passer par-dessus. Mes sœurs, il faut que vous sachiez qu’il y a une certaine suavité que Dieu répand dans les choses rudes et désagréables d’elles-mêmes, quand elles sont prises pour son amour, qui ne se peut expliquer. Car l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. Or, ceux qui vivent délicieusement ne sont pas capables de concevoir cela ; il n’y a que ceux qui se mortifient comme il faut.
Monsieur, vous me dites bien des choses. Quoi ! je ne pourrais me relâcher, même une heure, dans la pratique de la mortification ? - — Oui, ma sœur, je vous le dis. — Mais je l’ai fait le mieux qu’il m’a été possible l’année passée. — Vous l’avez fait ; mais il le faut encore faire. Allez-y sans discontinuer, si vous ne voulez reculer autant ou plus que vous n’avez avancé.
Il faut encore mortifier les passions de l’âme. L’amour, qui est la première nous porte au souvenir de ce que nous avons laissé, à l’amour déréglé vers les parents, désir qu’on nous laisse dans un lieu où l’on s’aime, pource que l’on y trouve de quoi se satisfaire. Il faut mortifier l’amour de ces choses-là, O mes sœurs, que je vous désire dans la pratique de quelques-uns des nôtres, lesquels, sentant avoir de l’amour pour le lieu où ils sont, le font savoir aussitôt et me mandent : "Monsieur, je me plais fort dans ce lieu, et je crains que, si j’y suis longtemps, je n’aie peine à le quitter quand il le faudra. Je crois être obligé de vous en avertir." Voilà, mes sœurs, ce qui se pratique entre nous et ce que je souhaite que vous fassiez.
Or, non seulement il faut que vous soyez bien aises qu’on vous retire d’une paroisse où vous vous aimez, mais il faut encore mortifier le désir de sortir de celle où l’on ne se plaît pas. C’est une
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passion qui porte à cela. Pource qu’il y a quelque autre lieu pour lequel on a de l’affection, on cherche le moyen d’y parvenir.
Ah ! Sauveur ! sitôt qu’on sent cet amour déréglé, il le faut mortifier, car celle qui veut changer d’un lieu en un autre, qui veut aller ici ou là, est bien éloignée de travailler à sa perfection, si elle suit son inclination. C’est se gouverner comme des bêtes que de ne pouvoir durer où l’on est ; car les bêtes font ainsi ; elles ne sauraient demeurer longtemps en une même place ; elles ne demandent qu’à aller. Et une personne qui n’a point de fermeté et qui ne demande qu’à changer comme cela agit en bête. Voyez, mes chères sœurs, combien il importe de mortifier cette passion et surtout d’avoir le courage de le dire, lorsqu’on se sent avoir trop d’affection pour le lieu où l’on est.
Mais, Monsieur que me dites-vous là ? Vous voulez donc que je me fasse l’ennemie de moi-même, quoique je ne cesse de me mortifier, de faire ce à quoi je ne me sens point portée. Vous voulez donc que je me détruise moi-même ? — Oui, ma sœur, et si vous ne le faites, vous reculez au chemin de la vertu.
Mais, Monsieur, c’est une chose bien fâcheuse de toujours se mortifier. — Mais, ma sœur, il n’y a pas de moyen de s’en exempter. Voyez-vous, vous avez à choisir, ou de vivre comme les bêtes, ou en personnes raisonnables. Si vous voulez vivre en bête vous n’avez qu’à suivre vos passions, pource que vivre selon ses inclinations et affections déréglées, c’est vivre en bête. Mais, si vous voulez mener une vie de chrétienne et de bonne Fille de la Charité, il faut vous résoudre à travailler continuellement à vous mortifier, quand vous n’auriez plus qu’un jour à vivre.
La haine des lieux, des emplois, la haine de ce qui nous fait de la peine doit encore être mortifiée. On verra
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une sœur qu’on croit être plus estimée que nous, ou mieux venue auprès des supérieurs, tout aussitôt on se sent portée de haine contre cette sœur. L’ambition m’excite à lui parler rudement, à faire tout ce qu’elle me dit avec colère. Voilà l’exercice de cette passion. Je suis prompte et suis avec une sœur qui est lente. Je hais cette humeur-là et ai de la peine à la supporter. Dieu veut que je me mortifie en tout cela et que je lui demande la grâce de me surmonter.
Pour l’espérance, oh ! il la faut aussi mortifier. Sitôt qu’on commence à espérer quelque chose, soit présente ou future, pour satisfaire la nature, il faut aller contre et renoncer à tout ce qu’on pourrait espérer de mauvais, ne s’amusant point à cela. Car, lorsqu’on a travaillé quelque temps à se surmonter et à acquérir quelque vertu et qu’on voit qu’on n’y avance rien, on entre en désespoir d’aller plus avant ; et le malin esprit, se mêlant là-dedans, dira : "Ah ! jamais tu ne feras rien qui vaille ; il est impossible que tu puisses faire comme cela." Voilà ce que fait le démon pour faire perdre courage au chemin de la vertu. Or, il faut mortifier cette passion par l’espérance en Dieu et dire : "Encore que je sache que de moi-même je ne saurais me vaincre, ni persévérer en ma vocation, j’espère que Dieu me fera la grâce dont j’ai besoin pour cet effet."
Reste maintenant à voir comme il faut mortifier les trois facultés de l’âme. La mémoire des choses passées, comme des plaisirs et satisfactions qu’on avait en ce lieu-ci, la mémoire des parents, de leurs biens, état ou condition, ou autres choses qu’on a laissées il faut mortifier le souvenir de tout cela.
A cette heure, il faut mortifier l’entendement, qui nous porte à raisonner sur tout ce qui se fait, sur la conduite de la supérieure, sur celle des officières. Il faut empêcher ces raisonnements et ne point permettre à
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notre entendement de trouver jamais à redire à quoi que ce soit que les supérieurs ordonnent.
Pour la volonté, il la faut aussi mortifier, lorsqu’elle veut quelque chose contre ce que Dieu demande de nous. Pour les choses mauvaises, on sait bien qu’il ne les faut jamais aimer, ni donner lieu en notre cœur à rien de ce qui pourrait paraître nous porter au péché. il se faut même mortifier dans les choses bonnes. Par exemple, une sœur aura affection de communier plus souvent que les autres ; il faut qu’elle suive la communauté et qu’elle se mortifie. Encore que la communion d’elle-même soit bonne, il se faut mortifier en cela.
Voilà, mes chères sœurs, ce qu’il faut faire pour travailler à notre avancement : nous mortifier en toutes choses. Voilà la pierre de touche, et sans cela nous ne pouvons rien faire.
Jésus ! Monsieur, que nous dites-vous là ? C’est nous faire une continuelle guerre. — Mes sœurs, pour un peu de temps il y aura de la peine. Une sœur qui se veut résoudre à se priver de toutes ses satisfactions et à agréer ce qui répugne à la nature trouvera cela rude au commencement ; mais, Si elle continue, elle s’habituera à ces pratiques, et dans peu de temps elle n’aura plus de peine ; au contraire, elle y trouvera de la consolation et pourra dire comme un bon novice d’un Ordre où l’on se mortifie comme il faut me dit un jour : "Monsieur, je disais à mes compagnons : que faisons-nous, mes frères ? Nous sommes venus ici pour nous mortifier, et nous faisons tout le contraire ; car il se trouve que les mêmes choses qui nous devraient faire peine nous tournent à consolation." Voilà la première chose qu’il faut faire pour mieux travailler cette année que la précédente.
La deuxième, nous demander souvent : "Pourquoi as-tu quitté ton pays ? N’est-ce pas pour servir Dieu ? Ne t’es-tu pas propose de quitter tes propres satisfactions ?"
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Voilà ce qu’il faut se demander, et surtout quand l’on se sent tentée. Pourquoi es-tu venue ici ? Est-ce pour t’humilier ? Est-ce pour obéir ? Est-ce pour faire tes règles ? C’est ce que saint Bernard se demandait : "Bernard, Bernard, pourquoi es-tu venu en religion ?"
La troisième chose qu’il faut que nous prenions pour pratique et vous et moi est que nous devons estimer que nous n’avons encore rien fait et que nous n’avons peut-être plus que cette année-ci pour travailler à notre perfection. Pour moi, cela va sans d*e, ayant soixante et seize ans, je ne puis pas vivre encore longtemps. Vous devez vous souvenir de ce qu’une sainte dit : que les vieilles gens ne sauraient guère vivre, mais que les jeunes peuvent bientôt mourir, comme nous l’avons vu en plusieurs de nos sœurs qui sont mortes jeunes. Et posé le cas que nous ayons encore quelque temps à vivre, c’est ce qui nous est incertain, et partant il ne faut pas laisser de travailler tout de même comme si nous étions assurés de n’avoir plus que cette année.
Voyons maintenant ce qui nous peut empêcher de mieux travailler à notre perfection que nous n’avons fait ci-devant. La première chose, c’est si l’on voulait vivre dans l’esprit de libertinage, sans se soucier de prendre peine de se mortifier ni d’observer ses règles. Si quelqu’une était dans cet esprit et qu’elle dît : "Je veux bien garder les commandements de Dieu, je veux bien ne point faire de péché mortel ; mais, quant à ce que vous venez de dire, je ne saurais m’y assujettir. A quoi bon tant de façons de faire ? Je n’ai que faire de tant me mortifier pour me sauver, je n’ai qu’à bien garder les commandements de Dieu, et cela suffit."
Ah ! que c’est un grand empêchement quand une fille en est là : ne se pas soucier d’avancer au chemin de la vertu et ne tenir compte des moyens propres à cela ! Voyez-vous, mes chères filles, une personne qui est dans
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cet esprit est en grand danger de ne pas garder les commandements de Dieu. Et si l’esprit malin vous a dit que c’est assez de garder les commandements de Dieu pour être sauvée, je vous dis que non, pource que vous ne sauriez garder les commandements de Dieu, si vous ne faites ce que je viens de dire. Vous le pouvez, dites-vous. Eh ! comment garderiez-vous ce qui est plus difficile, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est si facile ! Y a-t-il rien de plus aisé que de pratiquer la vertu pourvu qu’on le veuille !
Notre-Seigneur disait à ses disciples : "Il a été dit aux anciens ; vous ne connaîtrez point la femme d’autrui ; et moi je vous dis de ne pas regarder une femme pour la convoiter, pource que, si vous le faites, vous avez déjà commis l’adultère en votre cœur."
Je vous dis de même, mes sœurs : je ne vous dis pas seulement de garder les commandements, mais je vous dis de ne regarder pas un homme en face. Mortifiez votre vue, gardez toujours la modestie, et, par ce moyen, vous observerez les commandements. Mais, tant que vous serez dans cet esprit de libertinage et que vous ne travaillerez point à la mortification, vous vous mettrez en grand danger de tomber dans le péché ; et tôt ou tard une fille qui en est là tombera dans quelque malheur. C’est pourquoi, mes sœurs, si vous en savez quelques-unes qui tiennent ce discours, avertissez-en les supérieurs, pour qu’ils l’aident à sortir de cet état, car elle ne saurait faire son salut tant qu’elle tiendra ces discours. Si vous en savez quelqu’une qui ait déjà été avertie et ne laisse pas de continuer, il en faut avoir compassion, faire ce qu’on pourra pour l’aider à sortir de cet état et prier Dieu pour elle.
Il faut donc être fidèle aux petites choses pour ne pas tomber aux grandes ; par exemple, ne point regarder un homme, et, si on l’a fait par curiosité, quand on s’en
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aperçoit, faire un acte de contrition. Si vous n’êtes pas fidèles à ces petites pratiques, à ne pas lever la vue pour regarder çà et là, à ne pas se donner la liberté de goûter au pot des malades et à ne se rien réserver, quand ce ne serait qu’une maille, mes sœurs, vous ne ferez jamais grand progrès au chemin de la vertu. Et cette infidélité est un dangereux état, parce que qui est fidèle en peu l’est en beaucoup. Donnez-moi une fille qui se donne la liberté de suivre ses passions et de ne fuir que les gros péchés, elle tombera infailliblement en quelque malheur.
Saint Augustin compare ces personnes-là qui ne tiennent compte des petits péchés à un navire dans lequel il se fait un petit trou par en bas. Et pource que cela ne se voit point, l’on n’y prend pas garde. Ainsi peu à peu l’eau entre dedans et fait aller le navire à fond. Si le trou avait été grand, on y aurait apporté remède ; mais, pource que ce n’est qu’un petit, on n’y prend pas garde, et cependant cela fait enfoncer le navire.
Ah ! mes sœurs, c’est là ce qui a fait faire naufrage à plusieurs de cette Compagnie. Pour n’avoir pas été fidèles à de petites choses, elles se sont laissées aller à de plus grandes, et enfin elles ont perdu leur vocation. C’est ce que dit le Saint-Esprit dans la sainte écriture : "Celui qui néglige de prendre garde à de petites choses tombera infailliblement dans les grandes" (1) On voit cela par expérience fort souvent en plusieurs personnes, et même des maisons tout entières se sont perdues par là.
J’ai vu de mon temps, moi qui vous parle, plus de quinze monastères abolis, sans qu’il en soit resté un seul ; et c’est pour n’avoir pas voulu s’assujettir aux petites observances. Ils ont cru que c’était assez de garder les commandements de Dieu et n’ont pas été fidèles pour
1) Ecclésiastique XIX, 1.
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s’empêcher de tomber aux moindres petits péchés. De là ils ont commencé à se donner un peu de liberté, et petit à petit ils se sont retirés de l’observance de leur Ordre. Après quoi, ils ont voulu vivre d’une vie toute contraire à leur profession, et le scandale les a fait retrancher. Pour vous faire voir combien il est dangereux d’en venir là, qu’arrive-t-il, mes chères sœurs, à ces personnes ? Elles tombent de mal en pis et mènent une vie misérable, de sorte qu’au lieu de ce qu’elles s’étaient promis, suivant ainsi leur caprice, elles n’ont pour l’ordinaire que de la peine. Ce que Dieu permet justement pour punir leur infidélité. Or, sachez que, si vous en avez vu sortir de la Compagnie, cela s’est fait de la sorte.
Mais, Monsieur, que devons-nous faire quand nous en verrons quelqu’une dans cet esprit ? Mes sœurs, je vous l’ai dit, il la faut aider à en sortir et prier Dieu pour elle. Si elle ne tient compte de ce que vous lui dites et qu’elle ne prenne point peine de se corriger, que faut-il faire ? Cela est fâcheux de voir une fille qui a déjà demeuré plusieurs années dans la maison sans que tout ce qu’on a pu faire ait servi de rien. Il y a peut-être dix ans qu’elle est de la Compagnie ; que devons-nous faire ?
— Mes sœurs, à cela je dis qu’il est à souhaiter que ces filles-là qui ne servent que de scandale aux autres par leur vie lâche au service de Dieu, s’en aillent hors la Compagnie, et vous devez prier Dieu qu’il la purge de telles gens et que toutes les filles que Dieu appelle parmi vous soient bien fidèles à leur vocation, voire qu’elles soient toutes des saintes. Mais s’il y en a quelqu’une qui soit infidèle, après avoir pris peine de 1 aider à se corriger et l’avoir assistée de mes petits avis et averti mes supérieurs de ce que je remarque en elle, je dirai : "Béni soit Dieu ! Il faut que je ne vive pas comme elle." C’est le profit qu’il faut faire des défauts qu’on voit aux autres,
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et dire : "Il faut que je sois fidèle à la pratique de mes règles puisque l’infidélité à cela a été ce qui a fait perdre leur vocation à plusieurs. De plus, je me dois réjouir de ce que je suis dans une Compagnie qui ne peut pas souffrir une personne qui est de mauvais exemple." Mais, si vous étiez dans une Compagnie qui souffrît quelque fille qui ne voulût pas faire ses règles, ni vivre conformément à la communauté, vous auriez sujet de craindre et de dire : "Il ne fait pas bon ici. Quoi ! on laisse vivre ces personnes-là à leur fantaisie, on leur souffre tout ce qu’elles veulent, sans les séparer. Tout est perdu. On ne fait pas son salut en ce lieu."
A propos de cela, on rapporta un jour à Monseigneur l’archevêque qu’il y avait une Compagnie de filles d’où l’on ne renvoyait jamais personne. "Vraiment, dit-il, voilà une belle Compagnie, puisque toutes sortes de personnes y sont propres !" Qu’est-ce que cela ? Quel moyen de maintenir une maison dans l’ordre si l’on ne la purge ?
Ah ! mes sœurs, bénissez Dieu de ce que vous avez des personnes qui veillent pour votre bien et qui, voyant le mal, y apportent les remèdes nécessaires. Si cela n’était, il serait à craindre que les autres n’en reçussent du mal. Quand la gangrène est dans un membre, si l’on n’y remédie, il est à craindre qu’elle ne gagne tout le corps. Et Si les remèdes qu’on y apporte ne sont pas suffisants pour empêcher le mal de s’étendre sur les autres membres, que faut-il faire de cette personne-là ? Si vous demandez au chef de ce membre qui a la gangrène, il vous dira qu’il le faut couper, de crainte qu’il ne gâte les autres. Si vous demandez aux autres membres, ils vous en diront de même : "Coupez cela, car notre vie en dépend." Voilà ce que le chef et les membres de cette personne diraient, s’ils pouvaient parler.
Mes sœurs, quand la gangrène est venue à certaines personnes qui sont sorties de la Compagnie, l’on n’a rien
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omis pour guérir ce mal. Ah ! combien on en a souffert ! Que de mal elle a donné aux autres avant que d’en venir là ! Mais, quand l’on a fait tout ce que l’on a pu, il faut purger la Compagnie de telles personnes. Et quand les autres voient cela, elles doivent dire : "Soyez béni, mon Dieu, de ce que vous ôtez de la Compagnie ce qui vous est désagréable. Vous nous avez assemblées à votre service toutes vierges ou toutes veuves, et vous voulez que nous vivions toutes dans la pureté. O Seigneur, conservez toujours cette petite Compagnie dans la pureté ; ne permettez pas qu’il y demeure des personnes qui ne vous aiment pas. Nous voulons aimer ceux qui vous aiment, mais nous souffrons grande peine quand nous en voyons qui, pour n’avoir pas été fidèles à ce que vous demandez de nous, viennent à perdre leur vocation." Je vous puis assurer, mes sœurs, que ce m’est une grande peine quand je vois sortir une fille. Je voudrais avoir donné de mon sang pour l’en empêcher. Mais, quand l’on a fait tout ce que l’on a pu, Dieu soit béni de ce qu’il purge la Compagnie des personnes qui n’y sont pas propres !
O mes chères sœurs, ayez grande confiance que tant que vous serez fidèles à Dieu, il vous donnera la grâce de persévérer, car celles qui sortent n’en viennent là que pour ne s’être pas bien acquittées de leurs devoirs.
Quelle peine de voir des personnes que Dieu avait choisies pour son service dans sa Compagnie s’être rendues indignes des grâces qu’il répand sur cette Compagnie ! Mes sœurs, je n’ai point de plus grande affliction que lorsque je vois sortir quelque personne d’ici ou de chez nous. J’en suis tellement touché que j’en suis inconsolable. Mais, si elle n’y fait pas son salut, il est meilleur, pour elle et pour les autres, qu’elle sorte, que d’y demeurer. Vous devez prier Dieu qu’il vous donne toujours des supérieurs qui vous conduisent comme l’on a
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fait jusques à présent. Pour moi, mes chères sœurs, ne serais-je pas bien malheureux si, manque de prévoir ce qui peut faire mal à tout le corps de la Compagnie, je laissais quelque membre gâté et que, faute de cela, cette petite Compagnie, qui est en telle odeur entre toutes les personnes de piété, vînt à périr.
Il faut que je vous le die pour votre consolation. Un officier de la reine, qui vint, de la part de Sa Majesté, pour demander de vous autres, me dit que la reine, voyant que la sœur de Monsieur le Cardinal, qui était malade, n’était pas servie à son gré, dit sur-le-champ : "Ah ! vraiment, Madame, telle n’est pas traitée comme il faut ; il faut avoir des Filles de la Charité." Et en effet vous y allâtes. Voyez, mes chères sœurs, l’état auquel est la Compagnie, par la grâce de Dieu. Quoi ! une reine jette les yeux sur vous pour assister une Si grande dame, vous préférant à tant de personnes qu’elle aurait pu trouver dans sa cour !
Je ne vous dis pas encore tout ce que ce bon Monsieur me dit de l’estime qu’il avait entendu faire à Sa Majesté de vous. Mais cela suffit pour vous faire voir l’obligation que vous avez à Dieu des grâces qu’il vous fait, et vous humilier d’autant plus que l’on vous estime. Quoi ! Dieu m’a appelée dans une Compagnie qui est en cette odeur ! Oh ! que je serais misérable si je trouvais à redire à la conduite des personnes qui la dirigent !
Mes filles, quand vous verrez sortir quelque personne de la Compagnie, dites : "Nous avons des supérieurs qui ne font rien que bien à propos." Soyez assurées que trouver à redire à cela, vouloir s’informer des raisons qu’on a d’agir de la sorte est un empêchement très grand de travailler à votre perfection. Ah ! mes chères sœurs, que vous serez heureuses si vous êtes fidèles à votre vocation ! Il me vient présentement en l’esprit quelque dessein que l’on a sur vous, que je ne vous dirai pas pour
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cette heure, le réservant pour une autre fois. Louez Dieu de ce que la divine Providence a tant de soin de conserver la Compagnie. C’est la prière que je fais à sa divine Majesté, que, comme il a eu agréable de vous assembler et choisir, pauvres filles pour la plupart, il lui plaise vous conserver toujours dans l’esprit qu’il a donné à votre Compagnie.
Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’il nous fasse la grâce de continuellement travailler à notre perfection et de nous demander souvent pourquoi nous sommes venus ici, afin que, si nous nous relâchons au chemin de la vertu, le souvenir de nos premières intentions nous fasse reprendre nos premières ferveurs.
O Seigneur ! plaise à votre bonté infinie nous faire à tous cette grâce et conserver cette petite Compagnie pour le bien des pauvres ! Mais, pource que vous demandez notre coopération, c’est ce que nous vous promettons, moyennant votre grâce.
Ah ! mes chères sœurs, joignez votre intention à la mienne, priant la bonté de Dieu de vous faire la grâce de travailler mieux que jamais à votre perfection. Je prie la sainte Vierge et vos bons anges de vous aider de leur intercession. Pour cela, entr’aidez-vous aussi les unes et les autres par l’exemple que vous vous donnerez. C’est ce que je prie Notre-Seigneur de vous octroyer. Et de sa part, quoiqu’indigne, je prononcerai les paroles de bénédiction. Benedictio Dei Patris…
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80. - — CONFéRENCE DU 22 MAI 1657
éLECTION DES OFFICIèRES
Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est la pratique d’une de vos règles, qui est de l’élection des officières. Il faut que cela se fasse tous les ans, le lendemain de la Pentecôte. Je ne sais pour quelle raison nous ne le fîmes pas l’année passée ; je pense que c’est moi qui en fus cause, comme aussi de ce que nous avons remis à aujourd’hui, au lieu d’hier, que se devait faire cette élection.
Or, à ce sujet, l’on vous a donné trois points à considérer. Le premier est des raisons que nous avons de nous donner à Dieu pour choisir des filles qui aient à peu près les qualités requises pour être officières ; le deuxième point est des marques pour connaître celles qui ont ces qualités ; le troisième, des moyens de bien procéder à l’élection des officières.
Voilà donc, mes sœurs, le premier point. Il est des raisons que nous avons, vous et moi et tous ceux qui sont ici, de nous bien donner à Dieu, à ce qu’il lui plaise nous faire la grâce de jeter les yeux sur celles qui ont les qualités requises pour être officières. Le deuxième point dira les marques qui font connaître qu’une telle sœur sera bonne, qu’elle a à peu près les qualités nécessaires. Au troisième point, nous expliquerons comme il faudra procéder pour donner votre voix lorsqu’on vous le dira.