Entretiens aux Filles de la Charité (page 8)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Au nom de Dieu, mes filles, prenez bien garde à l’obligation que vous avez de vous rendre vertueuses, si vous voulez que Dieu vous fasse la grâce d’être vraies Filles de la Charité. Si vous saviez l’obligation que vous avez de vous perfectionner et quel malheur c’est de se rendre indigne d’une si sainte vocation, oh ! mes sœurs, vous pleureriez des larmes de sang. Oui, mes filles, je vous le dis encore : être appelées de Dieu pour un œuvre si saint, et ne pas reconnaître cette grâce par la pratique de ses obligations, cela mériterait d’être pleuré avec des larmes de sang. C’est une pensée que j’ai eue aujourd’hui, mes sœurs, moi misérable, en me voyant tel que je suis, en un état qui me devrait rendre si parfait ; oh ! mes sœurs ayons ensemble grande crainte. Vous devez avoir souvent cette pensée et dire : "Quoi ! mon Dieu, vous m’avez choisie, moi pauvre chétive créature, pour me mettre en un état que vous seul connaissez (oui, mes filles, Dieu seul sait la perfection de votre état) ; et je serais assez lâche pour ne pas travailler à avoir les conditions requises !" Oh ! quel malheur ce vous serait si, par votre faute, vous perdiez votre vocation, ou si, par votre lâcheté, vous ne preniez pas la peine d’acquérir la perfection que Dieu veut en celles qui le serviront en cet

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état ! Pensez-y, mes filles, pensez-y souvent, mais sérieusement, et comme à une chose de très grande importance. "Quoi ! j’ai été élue et choisie pour une vocation si sainte, et j’en fais si peu d’état !" Si vous saviez ce que c’est que cette infidélité, vous en auriez horreur. Pour cela mes filles, prenez tout de nouveau de bonnes et fortes résolutions d’estimer plus que jamais votre vocation et d’essayer de travailler avec plus de fidélité à la perfection que Dieu vous demande.

Toutes les sœurs ont témoigné être dans ces dispositions.

Dieu soit béni ! Dieu soit béni, mes sœurs ! Sachez mes filles, que, si jamais je vous ai dit chose d’importance et véritable, c’est ce que vous venez d’entendre : que vous vous devez exercer à vous maintenir dans l’esprit des vraies et bonnes filles des champs. Vous à qui Dieu, par sa grâce, l’a donné naturellement, remerciez-l’en ; et vous qui ne l’avez pas, travaillez à acquérir la perfection que je viens de remarquer dans les vraies filles des villages. S’il s’en présente chez vous de familles plus relevées, avec le désir d’entrer en votre Compagnie, ô mes sœurs, il faut que ce soit pour vivre, selon le corps et l’esprit, comme les filles qui véritablement ont les vertus des filles de village, ainsi que les a eues notre grande sainte Geneviève maintenant si honorée pour sa simplicité, humilité, sobriété, modestie et obéissance et toutes les autres vertus que nous avons remarquées ès bonnes filles des villages. Oh ! Dieu soit béni ! Mais que dis-je, mes filles ? Il y a plus : c’était la pratique du Fils de Dieu sur terre et de sa sainte Mère, dont vous devez honorer particulièrement la vie en vos actions.

Que le Saint-Esprit verse dans vos cœurs les lumières dont vous avez besoin, pour les échauffer d’une grande

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ferveur et vous rendre fidèles et affectionnées à la pratique de toutes ces vertus, à ce que pour la gloire de Dieu, vous estimiez votre vocation ce qu’elle vaut et l’affectionniez de telle sorte que vous puissiez y persévérer le reste de votre vie, servant les pauvres avec esprit d’humilité, d’obéissance de souffrance et de charité, et que vous soyez bénies. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

14. — CONFéRENCE DU 26 AVRIL 1643

SUR L’UNION ENTRE LES MEMBRES DE LA COMMUNAUTé

Le vingt-sixième jour d’avril, M. Vincent, notre très honoré Père nous fit la charité d’une conférence sur le danger de la désunion en la Compagnie des Filles de la Charité, et sa charité nous dit :

Mes filles, le sujet que nous avons aujourd’hui est de très grande importance, puisqu’il ne regarde rien moins que la continuation ou l’entière dissolution de votre Compagnie. C’est pourquoi, mes sœurs il nous faut, chacun en particulier, élever nos esprits à Dieu, nous mettre en sa présence et supplier sa bonté de nous donner les pensées dont nous avons besoin là-dessus. Dans les conférences précédentes, j’ai remarqué que vous aviez besoin d’être aidées pour trouver les motifs ou raisons des choses qui vous étaient proposées. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il valait mieux changer de méthode, pour vous donner plus de facilité à comprendre les choses qui vous seront enseignées ; et cela vous servira beaucoup à faire oraison. Je vous parlerai par interrogations, comme on ferait au catéchisme.

Entretien 14. — Arch. des Filles de la Charité ; l’original est de l’écriture de Louise de Marillac.

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Cette conférence a trois points. Le premier est des raisons de désirer qu’il n’arrive jamais de désunion en votre Compagnie. O mes filles, comme il est juste de désirer cela ! S’il en est qui ne puissent pas répondre, je les prie de ne pas se mettre en peine ; car celles qui savent peu dire font parfois mieux, et celles qui comprennent et disent facilement les choses qu’on leur propose font quelquefois moins bien, quoiqu’il y en ait qui disent et fassent bien. Il faut, mes filles que celles qui disent bien s’humilient beaucoup (c’est une grâce dont il convient qu’elles témoignent leur reconnaissance à Dieu), et que celles qui ne peuvent comprendre ce que l’on leur propose, ni dire ce qu’elles pensent, se confient en Dieu et prennent de nouvelles résolutions de bien faire.

Or sus, ma sœur, dites-moi quelles raisons nous avons de désirer qu’il n’arrive jamais de désunion en la Compagnie, soit en particulier en quelques-unes des sœurs, soit en général, comme si toute la Compagnie était divisée, les unes voulant une chose et les autres une autre. Premièrement, que vous semble-t-il que signifie le mot de désunion ? C’est une chose qui doit être entière et qui se sépare. Par exemple voilà mon corps : tous mes membres ensemble ne font qu’un corps ils sont en union tant qu’ils sont unis au corps, mais, si ma main venait a être coupée, ne voyez-vous pas qu’il y aurait désunion ? Or, ce qui fait l’union en un corps de communauté, c’est l’uniformité : l’observance des mêmes règles, un même habillement, un même accord. L’union ne serait pas si les sœurs avaient des désirs contraires et faisaient entendre des murmures. Ce que Dieu détourne de votre Compagnie !

Dites donc, ma sœur.

— J’ai eu bien de la peine à comprendre ce que signifiait

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ce mot d’union. J’ai pensé, Monsieur, que c’était une vertu que votre charité nous a bien des fois enseignée, et que nous la devons avoir ensemble pour accomplir la volonté de Dieu.

— Et vous, ma sœur, pour quelle raison devons-nous souhaiter qu’il n’arrive jamais de désunion en la Compagnie ?

— Monsieur, c’est que où est l’union et l’accord, est l’amour de Dieu et du prochain ; et où est la désunion, nous trouvons la haine de Dieu et du prochain.

— Et vous, ma sœur ?

— Il me semble que l’union cause la paix et la tranquillité, et que la désunion cause la guerre et l’inquiétude.

— Vous dites vrai, ma sœur. Voyez-vous, mes sœurs, toutes les guerres et les misères que vous voyez viennent de la désunion, qui cause toujours trouble et inquiétude.

Une autre sœur dit : l’union conserve les personnes en leur vocation, et la désunion la fait perdre souvent.

— Cela arrive pour l’ordinaire, mes sœurs. Or sus, continuons ; j’espère que cette manière de conférence servira plus que les autres. Ne vous semble-t-il pas, mes sœurs ?

Toutes témoignèrent que c’était leur sentiment.

— Oh ! Dieu soit béni, mes sœurs ! Je sens mon cœur tout consolé et aussi édifié que j’avais de confusion en la dernière, non pas à votre égard, oh ! non, mes sœurs, mais au mien pour mes misères.

Et vous, ma sœur, quelle raison avons-nous pour désirer que l’union soit toujours en la Compagnie ?

— Monsieur, il me semble que la désunion est semblable à un bâtiment qui s’abat.

— Vous dites vrai, ma sœur. Vous voyez une maison

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bien bâtie et qui paraît fort bonne ; si elle se relâchait, par exemple, si une poutre manquait, non seulement la poutre tomberait, mais la planche aussi, et ainsi, au lieu d’union, la maison serait en confusion. C’est pourquoi chaque particulier doit veiller à éviter la discorde, car infailliblement, s’il n’y était remédié, tout le corps s’en sentirait.

Vous, ma sœur, qui venez après, dites-nous quelque raison.

— Monsieur, une forte raison c’est que l’union réjouit ou contente Dieu, qui est toujours où la paix est. Au contraire, la désunion réjouit le diable ; le cœur désuni est semblable à l’enfer ; il est toujours dans l’inquiétude, le trouble ; et la discorde, qui naît de la désunion, le met en continuel désordre.

— O ma fille, que vous dites vrai !

Une autre sœur dit :

L’union est l’image de la très Sainte Trinité, qui se compose de trois personnes, unies par amour. Si nous sommes bien unies ensemble, nous ne serons toutes qu’une même volonté et d’un bon accord ; la désunion, au contraire, nous représenterait l’image de l’enfer, où les démons sont en perpétuelle discorde et haine.

— Voyez donc, mes filles, combien vous êtes obligées de vous maintenir en l’union, si agréable à Dieu si déplaisante au diable et si utile à vous-mêmes ! Oh ! soyez bien reconnaissantes à Dieu de la grâce qu’il vous fait de connaître cette vérité !

Et vous, ma sœur quelle raison avez-vous de désirer que la communauté des Filles dé la Charité soit toujours en une parfaite union ?

— Il me semble, Monsieur, que l’union doit réjouir Dieu, puisque où est la paix, là Dieu est ; et que, au contraire, la désunion fâche Dieu et réjouit le diable, qui

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ne cherche que la discorde et désunion pour nous perdre.

— Vous dites bien, ma sœur ; Dieu ne veut point habiter où il y a de la désunion, et c’est pour nous le marquer que, apparaissant à ses apôtres après sa résurrection, sa première parole est souvent : "La paix soit avec vous !"

Et vous, ma sœur ? —

L’union me paraît être l’image de la Sainte Trinité. Les trois personnes ne sont qu’un seul et même Dieu, étant de toute éternité unies par amour. Ainsi nous devons n’être qu’un même corps en plusieurs personnes, unies ensemble en vue d’un même dessein, pour l’amour de Dieu. Au contraire, la désunion me semble être l’image de l’enfer, où les diables et les damnés sont en perpétuelle discorde et haine.

— O mes sœurs, voyez-vous, cette sœur dit vrai. Dans le ciel il ne peut en aucune façon y avoir de désunion. Il y a en eu une fois savez-vous comment ? Lucifer et une partie des anges, voulant s’élever au-dessus de leur être, furent incontinent précipités en enfer et ceux qui demeurèrent unis dans leur obéissance et soumission à Dieu sont demeurés et demeureront éternellement dans le ciel. S’il y avait parmi vous de la désunion et qu’on n’y pût remédier, il faudrait nécessairement retrancher celles qui la causeraient.

Une autre sœur dit :

L’union est si excellente que Notre-Seigneur s’est voulu donner à nous sous ce beau nom de communion. C’est pourquoi nous devons grandement désirer que l’union demeure toujours parmi nous, puisque Dieu l’aime tant.

— Et vous, ma sœur, que vous semble ?

— Puisque l’union est cause de si grands biens, et que, au contraire, la désunion cause de si grands maux,

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il me semble, Monsieur que nous devons faire tout notre possible pour maintenir l’union parmi nous.

— Je supplie Dieu de tout mon cœur, mes filles qu’il vous fasse la grâce de penser toujours à cette nécessité de l’union, et vous conserve le souvenir de tous les maux que cause la désunion et que vous avez remarqués : elle chasse l’amour de Dieu et du prochain, engendre des guerres et l’inquiétude, fait perdre la vocation, contriste Dieu rend les âmes indignes de la sainte communion, vous sépare les unes des autres. Chez vous, mes filles, la désunion provoquerait tous ces désordres et quantité d’autres, tandis que l’union apporte beaucoup de biens dans les communautés et partout où elle se trouve.

Une autre sœur dit :

Il me semble qu’une des plus fortes raisons que nous ayons pour empêcher que la désunion soit parmi nous, est que, si nous étions en discorde, nous déplairions à Dieu, qui aime tant l’union, nous seulement dans les créatures raisonnables, mais même en toutes les choses créées par sa toute-puissance, qu’il les a pourvues, en leur nature de moyens d’union, même en des choses contraires. Et puisque le dessein de Dieu, en la création de nos âmes, a été de nous unir à lui, et que, pour nous y aider, il a envoyé son Fils sur terre, nous serions bien misérables de ne pas aimer l’union, et de nous mettre en danger, par la désunion et discorde, de perdre ce que Dieu nous a donné par son amour. Ce serait s’opposer directement à la très sainte volonté de Dieu.

Une autre raison de nous tenir toujours en une parfaite union est que la désunion en la Compagnie serait un empêchement à la réception des grâces de Dieu, dont elle a grand besoin pour durer, d’où il pourrait arriver qu’elle défaudrait, ou, ce qui serait pire, qu’elle serait

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à scandale au monde et que Dieu ne serait pas glorifié par les services que sa bonté veut qu’elle rende au prochain pour son amour.

— Mes filles, s’il arrivait désunion entre vous, il se pourrait faire que Dieu irrité détruisît votre Compagnie. Ce ne serait pas grand dommage pour celles qui l’auraient ainsi offensé car elles le mériteraient bien ; mais quel malheur si l’on regarde le bien que l’on fait et celui, plus grand encore, que l’on pourrait faire ! Y aurait-il enfer assez rigoureux pour punir celles qui auraient fait un tel mal ! O mes filles, prenez-y garde. Béni soit Dieu d’avoir inspiré le sujet de cette conférence ! J’espère qu’il en résultera un grand bien ; j’en suis tout consolé. Et vous, mes filles, ne vous semblait-il pas nécessaire de conférer en cette matière ?

Toutes les sœurs témoignèrent joie de cet entretien.

— Oh ! Dieu soit béni, mes filles ! C’est sa bonté qui vous a inspiré à toutes de dire ce que vous avez dit ; mais efforcez-vous d’en faire votre profit ; car ce vous doit être une notable instruction, voire aussi utile qu’un sermon. Mais que dis-je ? Sans aucun doute ce que Dieu vous fait dire vous doit être un bon sermon. Courage, mes sœurs ! Et regardant toujours celle à laquelle il parlait, il lui dit :

Dites-nous quelque raison, ma sœur.

— Nous devons grandement appréhender la désunion, parce que, si deux sœurs visitent les malades et ont ensemble quelque discorde, il est bien difficile qu’elle ne paraisse ; et comme cela, le prochain en serait scandalisé.

— Voyez-vous, mes sœurs, ce que cette bonne sœur dit est véritable, car la désunion fait que, si l’une veut une chose, l’autre en voudra une autre ; le monde qui

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s’en aperçoit en est malédifié, et les pauvres auront sujet de ne pas recevoir en bonne part les conseils qu’elles leur donnent pour leur bien ; ils diront : "Voyez-vous ces Filles de la Charité ; elles ne s’accordent pas." O mes sœurs, que la désunion, même entre particuliers, achemine facilement une communauté vers sa ruine ! Mon corps est un en tous ses membres ; que l’on fasse seulement sur ma main une incision qui sépare les chairs, il s’en ressentira tout entier. Ainsi en est-il des communautés : quand une partie est en discorde, tout le reste pâtit, car ceux qui s’en aperçoivent et s’en scandalisent ne disent pas seulement : ce sont Jeanne et Marguerite qui se conduisent de telle manière ; mais ce sont les Filles de la Charité. Pour deux seulement qui sont en désunion le corps tout entier des Filles de la Charité pâtit et souffre scandale, mais sont-elles toutes unies, oh ! elles édifient le prochain, et Dieu en est honoré.

Une autre sœur dit :

Monsieur, la désunion est une très mauvaise chose, parce qu’elle chasse Dieu de notre âme, et même nous ne devons pas aller à la sainte communion quand nous sommes en discorde.

— O mes filles, voilà une bonne remarque, car Dieu défend d’approcher du saint autel à ceux qui sont en désunion avec le prochain, et il l’a dit en ces termes : "Si tu vas offrir sacrifice et t’aperçois que tu as quelque chose contre ton prochain, quitte ton chemin et te vas réconcilier avec ton prochain" (1). Quoi ! mes filles, aller à la sainte communion avec la désunion au cœur, alors qu’on est en discorde contre le prochain, oh ! qu’il s’en faut bien garder ! Ce serait dépasser en cruauté ce juge qui, pour faire mourir misérablement un homme, ordonna qu’il serait lié avec un cadavre bouche à bouche,

1. Saint Matthieu V, 23-24)

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estomac à estomac, afin que, à mesure que ce corps se corromprait, la puanteur infectât le vivant, et le conduisît petit à petit à la mort. Ce serait faire pis et une chose plus indigne de loger Dieu, lui qui est la vie même et l’auteur de vie, en un cœur infecté de la désunion. N’est-ce pas vouloir mettre Jésus-Christ avec les diables ? Voyez donc, mes filles, si nous n’avons pas raison d’empêcher la désunion entre vous, puisqu’elle vous est si dommageable ! Dieu soit béni de la connaissance qu’il vous en donne ! Il vous en faut bien servir.

Une sœur dit :

La désunion entre nous serait un grand mal, parce que Dieu ne pourrait avoir agréable le service que nous lui rendrions ; il serait offensé par celles qui devraient le glorifier. Elle engendrerait parmi nous des aversions et murmures, et les malades ne seraient pas servi avec charité. C’est pourquoi nous devons éviter avec soin qu’il n’arrive de désunion parmi nous, tant en général qu’en particulier.

— Pour mon particulier, dit une autre sœur, j’ai pensé que, si j’étais en désunion, il ne me pourrait arriver rien de pire, et mon âme serait dans de grandes inquiétudes.

— Cela est vrai, ma sœur. Et vous, ma sœur ?

— J’ai pensé, Monsieur, que nous devons désirer être toujours en union ensemble, parce que la désunion est contraire à la charité que nous devons avoir les unes pour les autres, et que Dieu, pour nous punir de ces fautes, nous retirerait ses grâces.

— Et moi j’ai pensé que, s’il y avait désunion entre nous, Dieu ne se servirait plus de nous pour coopérer aux grâces qu’il veut faire aux pauvres que nous devons servir.

— Et vous, ma sœur ?

— Il me semble que nous devons empêcher tant que

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nous pourrons que la désunion se mette en notre Compagnie, parce que non seulement nous serions désunies du corps, mais, qui pis est, nous serions désunies d’avec Dieu et ne pourrions pas arriver à la perfection qu’il nous demande.

Une autre sœur a remarqué qu’il nous serait difficile d’avoir union et charité avec des étrangers, si nous nous habituions à être désunies ensemble.

— Il me semble, a dit une autre, que nous devons avoir grand soin de garder toujours l’union parmi nous, pour être l’exemple de celles qui viendront après nous et afin de nous rendre agréables à Dieu ; si nous étions désunies, nous ressemblerions aux vierges folles, qui n’avaient point d’huile en leur lampe, car nous serions sans charité.

Une autre sœur dit qu’il fallait bien désirer l’union entre nous pour l’amour de Dieu, que nous devons bien aimer.

— Et moi j’ai pensé, ajoute encore une autre, qu’il nous fallait beaucoup aimer l’union, puisque la désunion a fait damner Lucifer.

— C’est bien dit, ma sœur, Lucifer était uni à Dieu parfaitement, comme les autres anges ; la désunion se mit entre les anges, et ceux qui la causèrent furent chassés du paradis et envoyés en enfer pour l’éternité. O mes filles, qu’il est dangereux d’être sans union ! Vous êtes heureuses que Dieu vous fasse la grâce de ne pas connaître ce danger.

— Une marque que Dieu nous veut toujours unies ensemble, a remarqué une autre sœur, c’est que, dans les choses mêmes de la nature, les contraires ont les moyens de s’unir. Nous devons croire que sa fin, en notre création, est l’union de nos âmes avec lui, ce qui suppose l’union avec le prochain, car, autrement, nous

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serions sans la charité, qui est nécessaire pour l’union avec Dieu.

Une autre raison de la même sœur, c’est que la désunion en la Compagnie mettrait opposition aux grâces dont elle a besoin pour sa durée ; d’où viendrait peut-être qu’elle défaudrait, ou, ce qui serait pire, qu’elle serait à scandale au monde et que Dieu ne serait pas glorifié par les services que sa bonté veut en tirer.

— O mes filles, que Dieu soit béni ! que Dieu soit béni ! Je vous assure que cette manière de conférence m’édifie bien. Je ne vous saurais dire la consolation que j’en ressens, dans l’espérance que cela vous servira et parce que vous apprendrez par ce moyen à découvrir les raisons de faire ou dire les choses qui nous seront proposées. Je pense bien que celles qui n’ont pas parlé en trouveraient encore d’autres ; mais ce qui a été dit nous montre suffisamment que nous avons de très grandes raisons de rester toujours en une grande union les unes avec les autres ; car nous voyons que l’union est la cause de toutes sortes de biens, tant spirituels que temporels, et la désunion la cause de tous maux, comme d’ailleurs l’expérience le fait assez connaître.

Passons au second point, qui est de ce qu’il faudrait faire au cas qu’il y eût quelque désunion en la Compagnie, tant en général qu’en particulier, comme si Marie avait quelque discorde avec Françoise ou Barbe avec Jeanne, ou bien qu’il fût arrivé quelque différend dans lequel la Compagnie serait partie, c’est-à-dire, par exemple qu’une partie d’icelle dît : "Pour moi, je voudrais communier tous les jeudis", et que l’autre choisît un autre jour. Si les unes étaient d’une opinion et volonté, et les autres d’une autre, que faudrait-il faire ? Faudrait-il prendre parti, c’est-à-dire entrer dans l’opinion ou des unes ou des autres ?

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La plupart des sœurs dirent que non. Et notre très honoré Père reprit :

C’est bien ainsi, mes sœurs ; il faut toujours suspendre son jugement.

Vous, ma sœur, si vous appreniez que deux sœurs ont quelque division ensemble, que faudrait-il faire ?

— Il faudrait essayer de les accorder en les excusant l’une et l’autre.

— Vous dites bien, ma sœur. Dans ses écrits, M. de Genève dit que quelquefois deux personnes sont fâchées l’une contre l’autre sans y avoir donné sujet, comme seraient deux crocheteurs chargés qui viendraient l’un d’un côté, l’autre de l’autre, la tête basse, sans se voir, et s’entrechoqueraient. Il est vrai qu’ils se sont entrechoqués ; mais c’est sans le vouloir. Il en est quelquefois de même entre vous : sans y penser, l’on se dit ou fait quelque chose qui donne sujet, il est vrai, de se fâcher et si l’on avait la charité, qui nous porte toujours à l’union, l’on ne laisserait pas de se fâcher. Faites comme ces bons crocheteurs, qui ne se querellent pas, et ainsi passent leur chemin. Si quelqu’une vous disait son mécontentement, répondez que la sœur contre qui elle est fâchée n’y pensait pas. Mes filles, nous voyons quelquefois en nous du désaccord et de la désunion. N’y en a-t-il pas même en nos entrailles ? Vous avez pu entendre dire que quelquefois dans nos boyaux il y a de la discorde ; ils s’entortillent ensemble de telle sorte qu’il en arrive de grands maux, et tels que quelquefois on en meurt. Et vous savez bien que ce n’est pas mauvaise volonté de l’un contre l’autre ; ils n’en sont pas capables. De même, mes sœurs, il vous faut toujours vivre en si parfaite union que vous ne soyez pas capables, avec la grâce de Dieu de vous fâcher les unes contre les autres. Il faut aussi, si une sœur vient se

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plaindre à vous d’une autre, excuser cette dernière et dire : "Ma chère sœur, notre sœur ne pensait pas à vous fâcher".

Vous, ma chère sœur, que faudrait-il faire ?

— Il faudrait premièrement, pensant aux grands biens qui viennent de l’union, et aux grands maux que cause la désunion, par un esprit rempli de charité, demander à Dieu la grâce de pouvoir servir ses sœurs en cela.

— Et vous, ma sœur, que vous en semble ? Que faudrait-il faire si ce mal de la désunion arrivait ?

— Il faudrait, Monsieur, prier Dieu pour les sœurs qui seraient en cette peine.

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