Entretiens aux Filles de la Charité (page 71)
Or, mes sœurs, la première raison qui fait que vous devez vous donner à Dieu pour choisir des officières en la place de celles qui l’ont été jusques à présent, que je prie Dieu qu’il bénisse et leur soit la récompense des
Entretien 80. — Cahier écrit de la main de sœur Mathurine Guérin. (Arch. des Filles de la Charité.)
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services qu’elles ont rendus à la Compagnie, c’est, voyez-vous, mes filles, qu’il se peut dire que tout le bien et tout le mal de la maison dépend de la supérieure et des officières. Si la supérieure et les officières font bien leur devoir, il y a sujet d’espérer que la Compagnie se conservera et ira en augmentant de vertu en vertu ; mais, si au contraire, elle déchoit, au lieu de se perfectionner. Quand les membres d’un corps et la tête même sont malades, ce corps-là ne se peut pas bien porter. Si les bras et les jambes sont perdus, s’il est sourd et muet, ce corps a des membres, mais c’est comme s’il n’en avait point. Ainsi en est-il des communautés. La Compagnie de la Charité est un corps, et les officières sont les membres de ce corps. Si elles font bien, le corps se portera bien, mais, si elles ne font pas bien leur devoir, tout le corps s’en ressentira. De sorte qu’il se peut dire qu’un des plus grands biens qui puisse arriver à la Compagnie est d’avoir une bonne supérieure et de bonnes officières, qui veillent à ce que les choses qui vont bien aillent mieux, et qui essayent de remédier à celles qui sont mal, en avertissant les supérieurs.
Je vous dirai, mes sœurs, qu’il en est des Ordres les plus saints de l’église comme de nos corps, lesquels, si nous les voulons conserver en santé, il faut purger de temps en temps. Et avec cela et autres remèdes on répare les forces qu’on avait perdues. Mais ce n’est que pour quelque temps. De sorte qu’il faut recommencer tôt après. Voilà quelle est l’infirmité humaine. De même, ces jours-ci, nous avons été pleins de ferveur et de dévotion. Cela passé, nous nous trouverons, tout au contraire, indévots, négligents et sans affection au service de Dieu. La nature corrompue nous assujettit à cette misère. Nous sommes à cette heure dans un état, et tantôt nous serons dans un autre. Voilà une Fille de la Charité qui paraîtra de bon esprit, fort discrète et affectionnée à
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tout ce qui dépend de ses règles ; et puis après, un sujet de mécontentement, une correction, voire une petite vétille sera suffisante pour la faire changer, de façon que, à la voir, ce ne sera plus celle qui était en la présence de M. Portail, ni de Mademoiselle Le Gras. N’est-ce pas vrai, mes sœurs, ce que je dis ? N’expérimentez-vous pas cela ? Je m’assure que oui.
Voyez-vous, mes chères sœurs il faut que vous sachiez que ce que nous sentons en nous-mêmes, cela se fait pareillement dans le corps de la Compagnie. Oui, les mêmes altérations et changements que nous expérimentons en notre particulier arrivent au corps des communautés. Or, qui doit mettre ordre à cela ? Ce sont les supérieurs qui doivent avoir des yeux pour veiller aux besoins de tout le corps de la Compagnie et de chacune en particulier.
Représentez-vous un navire sur la mer ; si le pilote ne le sait pas bien conduire, il périra. Or, voyez-vous, une Compagnie est comme un vaisseau, sur la mer, qui nous doit mener au port, et les supérieurs sont comme les pilotes qui le doivent conduire. Et tout ainsi que, lorsque les vents se lèvent et qu’il semble que les ondes doivent renverser le navire, le navire chavirerait si ceux qui le doivent conduire ne prenaient pas la rame en main ; de même, si ceux qui doivent conduire la Compagnie ne sont soigneux de tenir la rame et de faire en sorte que les règles soient bien observées, elle périra. Si la supérieure et les officières ne veillent sur la Compagnie, que deviendront les pauvres Filles de la Charité ? On n’entendra parler que de désordres. Tantôt l’on dira qu’en une telle ville elles auront fait telle chose, puis en une autre. Et ainsi peu à peu on désistera de les employer. De sorte qu’il importe autant de bien choisir de bonnes officières que d’avoir un bon pilote pour conduire un navire au port désiré.
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Je dis plus, mes sœurs, tout le bien et tout le mal dépend de là. Je le dis souvent chez nous, tout le mal qui se fait à la Mission, dites que c’est M. Vincent qui le fait. S’il s’y fait du bien, imputez-le à Dieu ; mais, pour le mal, imputez-le aux supérieurs, car, si je veillais sur vous, cela ne serait pas. Si je vous avertissais de ce que vous devez faire, si je m’élevais à Dieu pour obtenir les lumières dont j’ai besoin pour bien conduire la Compagnie, assurément tout irait bien.
Voilà la première raison pour se donner à Dieu afin de bien choisir les officières, car que fera la supérieure si ses officières n’ont les qualités requises ? Elle aura beau être suffisante, si elle n’est secondée par les officières, à quoi lui servira d’ordonner, si les officières n’ont pas soin de faire exécuter non seulement ce qu’elle dit de parole, mais ce que l’on sait être son intention ? Car les vrais obéissants ne se contentent pas de suivre ce que les supérieurs ordonnent, mais ils vont au delà, faisant ce qu’ils pensent être selon leur intention. Il faut donc que les officières aient grand soin de faire exécuter l’ordre que la supérieure donne et d’avertir des défauts qu’elles remarquent pource que, si elles ne voient pas le mal qui se fait, la supérieure n’y apportera pas le remède ; et ainsi les officières seront coupables du même mal.
Une personne disait à un misérable pécheur comme moi : "Quand je me trouve en quelque peine et que je ne sais ce que je dois faire, je considère en moi-même quelle serait l’intention de mes supérieurs et puis je fais selon cela. Après, je suis en repos." Les officières doivent avoir les yeux toujours attentifs sur la volonté de Dieu et sur les ordres de leurs supérieurs, pour que tous leurs déportements soient de vifs exemples sur lesquels toutes les autres puissent se former selon ce que dit le psalmiste au psaume 122 : Ad te levavi oculos meos qui
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habitas in cælis. O Seigneur, comme la servante a les yeux sur sa dame pour exécuter ce qu’elle lui commande, ainsi avons-nous les yeux attentifs sur vous.
Une troisième raison pour bien choisir vos officières est ce qu’il me souvient vous avoir dit lorsque je vous parlai de l’uniformité, qui est une de vos règles, qu’une âme qui est uniforme en toutes choses à la communauté est bien agréable à Dieu ; et je vous fis une objection, que je répète en ce sujet : "A qui me dois-je faire semblable ?" Vous nous dîtes qu’il faut se conformer à la maison de la supérieure. Mais sur qui faut-il que je jette les yeux ? Sur ma sœur telle, sur ma sœur Françoise, Jeanne et Marie ? Je vous répondis lors qu’il se fallait bien rendre semblable à sa sœur, quand elle fait bien. Mais pour se former comme une bonne Fille de la Charité doit être, oh ! il faut que vous le preniez de vos règles, des conférences que l’on vous fait et des exemples que vous voyez ici. Mais, si cette maison qui doit servir de règle aux autres n’était composée de personnes exactes à leurs règles, si l’on n’y voyait que désordres entr’elles que serait-ce des autres qui ne s’y tiennent pas ? Et comme ce sont les officières qui sont obligées de faire observer les règles et de donner l’exemple aux autres, étant toujours à la maison, il est très important qu’elles soient bien choisies, pour veiller à ce que l’intention des supérieurs soit suivie, que les nouvelles que l’on reçoit soient bien formées, bref que tout aille en sorte que celles qui reviennent des champs ou de la ville puissent en être édifiées, que, lorsque l’on verra ce qui se fait ici, on se puisse porter à faire le même au lieu où l’on est. Car il faut cela, mes sœurs. Quand une sœur dit : "L’on fait telle chose à notre maison ; on se comporte de la sorte", oh ! il faut le faire. Et ce n’est pas pour autre sujet que l’on vous dit qu’il faut jeter les yeux sur ce qui s’y fait.
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Oh bien ! Monsieur, me direz-vous, nous voyons assez la nécessité qu’il y a de bien choisir les officières, puisque tel est le maître, tels sont les serviteurs ; tels sont le père et la mère, tels seront les enfants et par conséquent telles sont les officières de la Charité, telles seront pareillement les autres. C’est pourquoi nous nous donnons à Dieu de bon cœur pour obtenir cette grâce de sa bonté. Mais à quoi les connaîtrons-nous ?
Mes sœurs, je vais vous donner les marques qui vous les feront connaître à peu près. Vous savez qu’il y a trois officières. La première se nomme assistante ; son office est de recevoir les ordres de la supérieure et d’avoir soin de les faire observer. La deuxième officière est trésorière ; elle a soin de garder l’argent. L’assistante sert de conseil à la supérieure, et la trésorière aussi. La troisième, c’est la dépensière ; elle doit pareillement contribuer de ses avis, quand on les lui demande.
Voilà pour ce qui regarde la charge de chaque officière. Quant à la manière de s’en acquitter, la trésorière rend compte de temps en temps à la supérieure, et la dépensière reçoit l’argent pour la dépense ordinaire de la trésorière, à laquelle elle rend aussi compte. A Sainte-Marie cela se fait ainsi : la dépensière rend compte tous les jours et la supérieure tous les ans au supérieur. La visite se fait tous les ans, et le visiteur se fait rendre compte et arrête les comptes de la dépense et de la recette. Le même se fait ici à peu près.
Voyons les marques pour connaître celles qui ont les qualités requises pour être élevées officières. La première, c’est qu’il serait à souhaiter qu’elles se portassent bien, qu’elles eussent un corps bien sain, pource qu’elles doivent être les premières partout. Mais, parce qu’il ne plaît pas à Dieu que toutes se portent bien et qu’il y en a beaucoup d’infirmes qui ne manquent pas de grande capacité pour ces offices, l’on ne les rejette pas pour être
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infirmes. Ainsi, si une infirme qui est officière ne se porte pas assez bien pour se trouver à tous les exercices, in nomine Domini !
La deuxième marque pour connaître une bonne officière, c’est quand elle a l’esprit bien fait : une fille sage, patiente, douce, judicieuse, une fille raisonnable qui ne s’emporte pas de passion. Il y a certaines personnes dont l’esprit ne s’emporte pas de passion et néanmoins dont l’esprit est si variable que jamais la raison ne s’y trouve, ou fort rarement. Or, il ne faudrait pas choisir ces personnes-là.
En troisième lieu, il importe que celles que vous élirez soient bonnes chrétiennes, qu’elles aient la crainte de Dieu, qu’elles soient exactes à faire toutes les choses que Dieu ordonne, car elles ne peuvent pas être bonnes officières sans cela.
Une quatrième marque, mes sœurs, pour connaître les filles propres à être officières, c’est celles qui auront été bonnes filles sans aucune ambition, dans lesquelles on aura remarqué un esprit de simplicité, un grand zèle pour le service du prochain et surtout pour le salut des pauvres, nos seigneurs et nos maîtres, car nous sommes serviteurs des pauvres, quoiqu’indignes de cet honneur. Il faut regarder que ce soient des filles vertueuses qui soient modestes en la coiffure, en la manière d’aller par les rues, qui n’aient point d’affecterie en leurs habits, ni rien qui ressente la particularité, enfin qui aient été bonnes Filles de la Charité dans tous les emplois qui leur ont été donnés. Voilà une bonne marque.
De plus, une fille qui aime l’exactitude des règles, qui s’afflige des fautes de ses sœurs et qui essaye de les aider à se corriger, qui est zélée pour l’obéissance et qui ne manque à aucune observance, oh ! celle-là a les qualités d’une bonne officière.
Mais une qui n’a pas l’humilité, qui n’est pas amie
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des mépris et ennemie de l’honneur, qui, au contraire, ne demande que les applaudissements, les louanges et à faire parler d’elle, cela, mes chères sœurs, est très mal en une fille ; celles qui sont de cet esprit ne sont nullement propres à être officières. Or sus, il y aurait bien d’autres marques à vous dire. Mais celles-là suffiront pour le présent.
Passons au troisième point, qui est de la manière dont il faut agir en cette élection. Comment faut-il faire pour faire une bonne élection ? Mes filles, il faut que chacune se donne à Dieu dès ce moment pour voir celles qui sont propres, et donner sa voix à celles en qui Dieu vous aura fait voir les qualités requises. Mais, avant toute chose, il faut se résoudre à ne donner sa voix qu’à celles que vous jugerez les plus propres.
Et pource qu’il y a deux choses qui font que l’on ne procède pas bien aux élections, il faut les éviter.
Premièrement, c’est que, pour l’ordinaire, on a des inclinations pour une, que l’on n’a pas pour une autre ; et ainsi on la juge plus propre que celle pour laquelle on n’a pas d’affection particulière peut-être à cause qu’elle est de son humeur et qu’elle se rend complaisante à ce que nous désirons ; comme, au contraire, il y en a d’autres qui ne nous reviennent pas, contre lesquelles nous avons quelque aversion naturelle, pour la différence que nous trouvons entre leur esprit et le nôtre, ce qui nous fait penser que celles-là ne sont pas propres. Or, voyez-vous, il ne faut pas regarder en ceci nos inclinations, ni laisser de donner sa voix à celles qui ne sont pas selon notre humeur, parce que ce serait mal fait ; non plus qu’il ne faut pas donner sa voix à une sœur parce que nous y trouvons quelque chose qui nous agrée. Il faut donc mettre à part nos inclinations et aller droit à Dieu regarder devant lui celles qui ont le plus de bonnes qualités et leur donner sa voix.
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En second lieu, ce serait mal faire si on s’entretenait par ensemble de cela, si l’on disait : "Une telle serait bonne pour être en cet office cette autre n’y serait pas propre." Oh ! il ne faut jamais tenir tels propos, ni parler de ce qui s’est fait avant ni après. Il faut que le silence tienne cela secret.
Nous avons pensé que nous ne pouvions pas mieux procéder en cette élection qu’en la faisant en la manière que firent les apôtres lorsque, après l’Ascension de Notre-Seigneur et la descente du Saint-Esprit, ils conclurent de mettre quelqu’un en la place de Judas. Que firent-ils ? Ils assemblèrent les disciples et leur dirent : "Vous avez tous su comme le malheureux Judas a perdu l’apostolat en vendant son bon Maître et le nôtre et comme il s’est désespéré. Il faut quelqu’un en sa place." Et pour y procéder selon que le Saint-Esprit le leur inspirait, ils choisirent deux des disciples qui avaient suivi Notre-Seigneur jusques à la mort, pour en faire un apôtre à la place de Judas. Or, nous avons pensé devant Dieu qu’il fallait nous comporter ainsi ; et suivant cet exemple des apôtres nous en avons nommé deux pour être assistantes, deux pour être trésorières et deux pour être dépensières. Nous vous appellerons les unes après les autres, et vous donnerez votre voix à celle que vous penserez la meilleure. Et pource que la sainte coutume des communautés est que les novices, ni celles qui n’ont pas demeuré plus de quatre ans dans la communauté n’ont point de voix pour les élections, celles qui ne sont pas ici depuis quatre ans passés se retireront d’un côté et celles qui sont au-dessus de quatre ans se mettront de l’autre. Et lorsque nous vous appellerons, vous me direz tout bas celle à qui vous donnez votre voix, et n’en parlerez à personne, passé cela.
Or sus, Sauveur de nos âmes, qui êtes celui qui avez choisi de toute éternité les sœurs qui doivent être vos
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officières, faites-nous la grâce de les connaître. Elles ont été officières dans votre idée éternellement. Ayez agréable de vous ressouvenir que ce sont vos officières que vous vous êtes choisies pour le bien de cette petite Compagnie. Vous ne vous êtes pas contenté d’avoir formé cette Compagnie pour vous élever des épouses ; vous avez inspiré de plus de donner des officières qui, avec votre grâce, coopèrent à leur sanctification. Béni soyez-vous de ce que vous en usez de la sorte ! Ayez donc agréable, ô Seigneur, que nous nous adressions à vous en la manière de saint Pierre, au sujet du choix qu’il voulait faire d’une personne pour être apôtre, qui vous suppliait de lui faire connaître votre volonté en cette sorte : "O Seigneur, montrez-nous celui que vous avez choisi pour ce ministère" (1)
Mes sœurs, élevez-vous à Dieu avec moi pour lui demander la même grâce ; donnez-vous toutes à lui pour ne regarder en cette action que sa très sainte volonté et pour donner votre voix à celles auxquelles vous la voudriez avoir donnée à l’heure de la mort ; car il faut que vous sachiez qu’il y aurait péché de la donner à une que vous croiriez n’être pas propre. C’est le concile de Trente qui le dit : "Il y a péché mortel de choisir le pire entre celles qui nous sont proposées et grand mérite de donner sa voix à une bonne."
Il y en a d’autres que celles sur qui nous avons jeté les yeux qui seraient propres, mais elles sont nécessaires ailleurs, et j’ose dire, par la miséricorde de Dieu, qui peut-être auraient les qualités requises aux officières en aussi haut degré que celles qu’on a regardées pour cela. Mais, pour ne pas manquer aux personnes qui en demandent depuis longtemps, on ne vous les a pas nommées.
1) Actes des Apôtres I, 24.
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Ici notre très honoré Père dit les sœurs qui étaient proposées pour être élues, et ensuite sa charité commença le Veni Creator Spiritus ; et puis il appela les sœurs, qui donnèrent leur voix tout bas et à la suite.
Mes sœurs, dit notre très honoré Père, la pluralité des voix va à ma sœur Jeanne de la Croix pour assistante, à ma sœur Geneviève Poisson pour trésorière, à ma sœur Madeleine Ménage pour dépensière. Plaise à la bonté de Dieu avoir agréable cette élection et leur faire la grâce de bien s’acquitter de leurs obligations pour sa gloire et l’utilité du prochain !
Une des officières sortant de charge se mit à genoux et demanda pardon des fautes qu’elle avait commises pendant qu’elle avait été officière, et du mauvais exemple qu’elle avait donné à la communauté. Notre très honoré Père lui dit :
Dieu vous bénisse, ma fille ! Mademoiselle Le Gras me vient encore de donner de très bons témoignages de vous et de votre conduite, comme aussi des autres ; dont la gloire soit à Dieu ! Mais vous avez raison de demander pardon à nos sœurs des mauvais exemples que vous pouvez leur avoir donnés pendant l’administration de votre charge ; car il est fort difficile de si bien faire qu’il ne se trouve toujours quelque chose à redire. C’est la pratique des filles de Sainte-Marie d’en user de la sorte, celles qui sortent de charge. Et même on leur ordonne quelque pénitence. C’est pourquoi je pense qu’il est à propos de faire de même. Dieu a donné la pensée à ma sœur de faire cet acte pour nous faire souvenir de cela ; à quoi je ne pensais pas. Dieu vous bénisse, ma sœur !
Les deux autres officières ayant fait la même chose, Monsieur notre très honoré Père leur enjoignit à toutes pour pénitence et pour obtenir de Dieu la grâce dont avaient besoin les sœurs nouvellement élues pour bien commencer leur charge, de dire les litanies du Saint
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Nom de Jésus et d’entendre la sainte messe le lendemain à ces mêmes intentions. Et ainsi la conférence finit.
Sancta Maria, succurre miseris…
81. — CONFéRENCE DU 17 JUIN 1657
SUR LA PRATIQUE DE NE RIEN DEMANDER ET DE NE RIEN REFUSER
(Règles Communes, art. 8.)
L’entretien d’aujourd’hui sera votre huitième règle. Voici, mes sœurs, ce qu’elle contient : "Elles feront leur possible pour se mettre dans la sainte pratique tant recommandée par les saints et si bien observée dans les communautés bien réglées, qui est de ne rien demander ni refuser pour ce qui est des choses de la terre. Si néanmoins elles ont grande nécessité de quelqu’une de ces choses, elles la pourront proposer tout bonnement et avec indifférence aux personnes à qui il appartient d’y pourvoir ; et puis elles demeureront en repos, soit qu’on la leur accorde, ou non."
Mes sœurs, je vous ai dit souventes fois que toutes vos règles tendent à vous rendre vraies Filles de la Charité, par conséquent vraies filles de Notre-Seigneur, et que vous devez les regarder comme des règles données de Dieu ; ce qui doit vous faire travailler pour les observer fidèlement ; et qu’ainsi faisant, elles vous conduiront sûrement sur la mer orageuse de ce monde et vous serviront de vaisseau pour arriver au port tant désiré du paradis.
Entre toutes les vertus, en voici une, mes chères sœurs, de fort grande importance, c’est de ne rien demander ni refuser, qui est pratiquée dans toutes, ou pour le
Entretien 81. — Ms. SV 3, p. 142 et suiv.
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moins dans la plupart des communautés. Cela est requis particulièrement dans la vôtre par la sainte règle de ne rien demander ni refuser. Or, pour vous entretenir utilement de cela, je suivrai l’ordre accoutumé, vous faisant voir, premièrement, les raisons qui obligent la Compagnie de la Charité en général et chaque fille en particulier de se donner à Dieu pour embrasser et observer avec amour cette règle, afin d’entrer dans le véritable et parfait esprit du christianisme ; au second point, nous dirons en quoi consiste cette vertu ; et au troisième point, les moyens de bien pratiquer cette règle de ne rien demander ni refuser.
Mes sœurs, quand nous disons qu’il ne faut rien demander ni refuser, quelqu’un pourra demander de quelle sorte il faut entendre cela. C’est pourquoi il faut éclaircir la question et savoir que ce sont les choses temporelles qu’il ne faut point demander ; car pour les spirituelles, oh ! il les faut demander instamment, et Notre-Seigneur le veut, puisqu’il a dit dans l’évangile : "Demandez et vous recevrez ; heurtez à la porte et on vous ouvrira" (1). Nous ne disons donc pas qu’il ne faut pas demander à Dieu les nécessités qui regardent l’âme, comme les vertus, la force pour surmonter les passions, et sa sainte grâce ; mais, quand nous disons qu’il ne faut rien demander, cela s’entend des choses qui regardent la terre et qui ne servent de rien pour le ciel, comme, par exemple, demander d’être dans une telle paroisse plutôt qu’en une autre, avec une telle sœur, d’avoir un tel emploi ou sortir d’un autre, demander une robe de telle façon et de telle étoffe plutôt que d’une autre, vouloir avoir sur soi quelque chose de singulier, qui n’est pas commun aux autres. Ce sont ces choses-là qui ne méritent pas d’être demandées ni recherchées par des personnes qui
1) saint Matthieu VII, 7.
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se sont données à Notre-Seigneur pour le servir, auxquelles il n’est plus loisible de donner lieu à aucune affection pour les créatures, si ce n’est pour son amour. Bref, il n’est pas permis à une âme d’aimer quelque chose que ce puisse être, par préférence à lui. Il est jaloux de l’amour de ses épouses et ne le veut pas à demi. Oh ! dès lors que nous aimons une chose plus qu’une autre, c’est signe que Dieu n’est pas le seul objet de notre amour. Vous voyez donc par là combien il importe que nous nous donnions à lui pour entrer dans cette pratique.
Je dis donc, mes sœurs, que la première raison qui nous doit faire observer cette règle est parce que c’est une pratique qui nous mène à l’indifférence, laquelle fait qu’une âme qui en est venue là ne sait quasi ce qu’elle veut ou ne veut pas, ne s’attache qu’à Dieu et ne veut autre chose que ce qu’il veut et comme il le veut. Oh ! quel bonheur pour une personne qui est dans cet état ! Donnez-moi une sœur dans cette disposition, comme il y en a, par la grâce de Dieu, plusieurs parmi vous, laquelle, quand on lui dit : "Ma sœur, venez", elle vient ; "ma sœur, il faut aller là", elle y va. Quand vous voyez une sœur faire de la sorte, on peut dire qu’elle a son cœur dans l’indifférence qui est le plus grand contentement qu’on puisse avoir sur la terre. Quelle plus grande satisfaction voudriez-vous que de n’avoir aucun vouloir ou non vouloir que sur ce que les supérieurs veulent ou ne veulent pas ? Mes filles, voulez-vous être bien unies à Dieu et avoir un même cœur avec lui, il n’y a point de meilleur moyen que de ne vouloir autre chose que ce qu’il lui plaît que nous ayons, être prêtes à obéir en toutes choses, comme les serviteurs de ce centenier dont il est parlé dans l’évangile. Ce bon homme disait à Notre-Seigneur ! "J’ai des serviteurs ;
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quand je leur dis : allez, ils vont" (2) Tout de même, il y a des personnes qui, au moindre signe de la volonté des supérieurs, se portent tout aussitôt à l’exécuter ; dites-leur : "Il faut que cela soit ainsi", elles le font sans se mettre en peine s’il serait mieux autrement ou non. Mes chères sœurs, donnez-moi une fille qui soit comme je viens de dire, et je dis que cette fille n’a point d’entendement ni de volonté que celle de Dieu. Lorsqu’on est parvenu là, on peut dire : "Je vis, non pas moi, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi." C’est saint Paul qui dit cela (3). C’est-à-dire : je vis, quant à la vie du corps, d’une vie animale, mais ce n’est pas de cette vie-là que je vis ; c’est Jésus-Christ qui fait que je ne vis pas seulement de cette vie animale, parce que c’est lui qui vit en moi. Ainsi je vis comme Notre-Seigneur veut que je vive, me conformant à lui autant qu’il est possible, de sorte que qui me voit voit une image qui représente Jésus-Christ. O mes filles, que vous serez heureuses si vous entrez dans la pratique de cette règle ! O mes sœurs, si Dieu fait la grâce à la Compagnie de la Charité d’en venir là, qu’elle sera heureuse ! Ce sera pour lors que chacune de vous, contente de son état, n’aura plus sujet de souhaiter une condition plus relevée que celle-là. Quoi ! ne vouloir que ce que Dieu veut, n’avoir de contentement que dans l’accomplissement de sa volonté ! Oh ! il n’y a point de condition plus grande que celle qui nous unit à Dieu. Le moyen d’avoir cette union, c’est de ne rien demander ni refuser. Mais, si une désire aller en ce lieu, ou changer d’emploi, si, de plus, elle fait instance pour cela, demandant à Mademoiselle Le Gras de l’ôter, et à M. Portail de s’employer à cet effet, oh ! qu’elle est éloignée de ce que Dieu demande d’elle !
2) saint Matthieu VIII, 9.
3) épître aux Galates II, 20.
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Je crois qu’il n’y en a point parmi vous de cette sorte et que vous êtes toutes dans la volonté de ne rien demander ni refuser, ou, pour le moins, dans le désir de l’avoir, par la grâce de Dieu. Mais, s’il y en avait quelqu’une qui tînt ce langage, ô Sauveur, qu’elle se corrige et dise à Dieu : "Seigneur, je ne souhaite rien autre chose sinon que je me soumette à votre sainte volonté, qui m’est manifestée par mes supérieurs." Voilà donc la première raison.