Entretiens aux Filles de la Charité (page 72)
La seconde raison que nous avons de ne rien demander ni refuser, c’est que, se comportant de la sorte, on n’a plus de volonté, car, soit qu’on soit en un lieu ou en un autre, on est satisfait. Or, ces personnes-là encore qu’elles soient sur la terre, vivant comme n’y étant pas, elles commencent déjà à jouir des délices du paradis et à participer à la félicité des bienheureux. En quoi pensez-vous que consiste le bonheur des saints dans le ciel ? En ce qu’ils n’ont plus d’autre volonté que celle de Dieu ; ils ne désirent jamais autre chose que ce que Dieu veut. C’est en cela que consiste leur bonheur. Et ainsi, quand une âme est conforme à la volonté de Dieu, quand elle n’a aucune fâcherie de l’état où elle est, en vérité, mes sœurs, c’est commencer le paradis en terre, et je ne crois pas qu’il y ait contentement pareil au monde. N’est-il pas vrai, mes sœurs qui êtes dans cette pratique, que vous éprouvez par vous-mêmes ce que je dis ? Trouvez-vous qu’il y ait plaisir plus grand que de conformer sa volonté à celle de Dieu ? Je crois que vous êtes toutes, qui plus, qui moins, dans cette pratique. Mais celles à qui Dieu fait la grâce d’y mieux entrer comprennent bien quel bonheur c’est de pouvoir arriver en un si haut état.
Mais Monsieur, dira quelqu’une, croyez-vous que je puisse parvenir là, moi qui ne suis qu’une pauvre fille de village ? Oui, ma sœur ; et celles qui servent les
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pauvres sans affectionner ni ce lieu-ci, ni cet autre, qui ne cherchent qu’à contenter Dieu, qui ne demandent et ne refusent rien, qu’on les envoie ailleurs, qu’on les laisse, elles sont toujours les mêmes, je vous dis que je ne connais point de personnes plus heureuses, et ne sache point de plus parfait état que celui-là. O mes sœurs, quand vous venez à penser en vous-mêmes : qu’est-ce que je veux ? et que vous reconnaissez ne vouloir que ce que Dieu veut, n’est-il pas vrai que vous ressentez une joie, une paix intérieure et un certain contentement qui ne se peuvent exprimer ?
Voilà deux raisons, entre plusieurs autres, que j’avais à vous dire sur ce sujet.
Mais Monsieur, me direz-vous encore, comment Notre-Seigneur en a-t-il usé ? N’a-t-il pas suivi sa volonté ? O mes sœurs, il n’a jamais fait sa propre volonté ; au contraire, il a toujours accompli celle de Dieu son Père, qui était son directeur. Si nous sommes enfants de Dieu nous devons lui ressembler ; et si vous êtes vraies Filles de la Charité, qui n’est autre chose que filles de Notre-Seigneur, n’est-il pas vrai que vous devez suivre son exemple ? Tous les saints ont été dans cette pratique, mais entr’autres saint Paul. Quand Dieu l’eut terrassé de son cheval, lors de sa conversion, quel langage tint-il à Notre-Seigneur ? "Me voilà, dit-il, (4) par terre ; que voulez-vous que je fasse ?". Il ne demande rien que la volonté de Dieu ; le voilà dans l’indifférence ; il ne fait plus ce qu’il veut et ne peut dire autre chose sinon : "Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Me voilà prêt à vous obéir." Notre-Seigneur lui ordonna d’aller trouver Ananias pour se faire instruire ; ce qu’il fit. O Sauveur de mon âme ! qui nous donnera un peu de désir d’entrer dans de semblables sentiments ?
4) Actes des apôtres IX, 6.
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O mes sœurs, qu’une personne qui est arrivée là est bien avant dans les bonnes grâces de Dieu, puisque c’était la pratique de Notre-Seigneur, celle de saint Paul et encore celle de M. de Genève (5) ! Ah ! qu’il l’avait en un degré éminent ! Il disait : "Si j’étais religieux, je ne voudrais jamais rien demander, ni rien refuser. Je ne puis pas cela, étant évêque ; car je suis obligé d’ordonner selon ma charge." En un autre lieu, il dit plus : "Je suis tellement indifférent, disait-il, que, si Dieu ne me disait : venez à moi, je ne m’avancerais pas d’y aller." Enfin ce bienheureux a tant aimé cette sainte pratique qu’il a donné une règle toute particulière aux filles de Sainte-Marie, qui les oblige à ne rien demander, ni rien refuser.
C’est une belle chose de lire ce qui est rapporté de la belle-mère de saint Pierre dans l’évangile. Cette bonne femme, étant malade d’une fâcheuse fièvre, entendait dire que Notre-Seigneur était en Capharnaüm, qu’il faisait de grands miracles, guérissant les malades, chassant les diables des possédés, et autres merveilles. Elle savait que son gendre était avec le Fils de Dieu et pouvait dire à saint Pierre : "Mon fils votre maître est puissant et a le pouvoir de me délivrer de cette maladie." Quelque temps après, voilà que Notre-Seigneur vint dans sa maison, où elle ne témoigne point d’impatience pour son mal ; elle ne se plaint point, elle ne prie point son gendre, non pas même Notre-Seigneur, car elle lui pouvait dire : "Je sais que vous avez la puissance de guérir toutes sortes de maladies, Seigneur ; ayez compassion de moi." Pourtant elle ne dit rien de tout cela, et Notre-Seigneur, voyant son indifférence, commanda à la fièvre de la quitter ; et au même instant elle fut guérie.
5). Saint François de Sales (21 août 1567-28 décembre 1622).
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Mes chères sœurs, dans toutes les choses fâcheuses qui nous arrivent, ne nous mettons point en peine, même pour les maladies et infirmités ; ne désirons point en être délivrés ; abandonnons tout cela à la Providence et qu’il nous suffise que Notre-Seigneur nous voit et sait ce que nous endurons pour son amour et pour imiter les beaux exemples qu’il nous a donnés, particulièrement au jardin des Olives, lorsqu’il accepta le calice, pour nous exciter à l’indifférence ; car, bien qu’il demandât qu’il passât, si faire se pouvait, sans qu’il le bût, il ajouta aussitôt que la volonté de son Père soit faite, témoignant être dans une parfaite indifférence pour la vie et pour la mort. C’est, mes chères sœurs, ce qui vous oblige d’être toujours soumises à tout ce qu’il plaira à Dieu de vous envoyer, et de vous accoutumer si bien à l’indifférence que nulle chose humaine ne soit capable de vous apporter aucun trouble ni mécontentement. O Sauveur de mon âme, faites nous la grâce d’entrer dans cet esprit. Voyez-vous, mes chères sœurs, cela semble dur à la chair ; mais une âme qui aime Dieu, une âme qui veut se sauver, oh ! elle n’y trouve pas tant de difficulté qu’il semble.
Pour le second point, qui est en quoi consiste la pratique de ne rien demander ni rien refuser pour les choses temporelles, mes chères sœurs, je n’ai rien à dire là-dessus, parce que la chose parle d’elle-même et n’a pas besoin, ce me semble, d’autre explication.
Quant au troisième point, touchant les moyens de bien pratiquer cette règle, le premier moyen est de bien considérer les avantages qui en reviennent aux âmes qui s’y appliquent, et faire oraison là-dessus, en parler lorsque deux ou plusieurs sœurs se trouvent ensemble, s’entretenir de ce qui a été dit ici et non pas de bagatelles ou choses mauvaises.
Le second moyen pour obtenir cette vertu est de considérer
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le désavantage qu’il y a de faire le contraire de cette pratique.
Le troisième est de considérer que par cette vertu vous deviendrez parfaites Filles de la Charité. Vous demandez le moyen de surmonter vos passions, on est en peine comme il faut faire pour devenir vraies Filles de la Charité, mes sœurs, observez cette règle, pratiquez les vertus qui composent votre esprit, qui consiste en l’humilité, la simplicité et la charité ; c’est le moyen de vous rendre bien vertueuses.
Pour quatrième moyen, il faut se représenter, comme nous avons déjà dit, que la chose n’est pas si difficile qu’on le pense, quoique, au commencement, cela soit un peu rude. Si vous y étiez accoutumées, vous le feriez, avec l’aide de Dieu, sans peine ; mais il lui en faut demander la grâce.
Un autre moyen, c’est de se mortifier dans les occasions où vous y trouvez de la peine. Vous êtes assurées, mes chères sœurs, que, si vous vous mortifiez bien, comme nous avons dit, vous entrerez dans l’indifférence, et par conséquent dans la vraie liberté des enfants de Dieu. Oh ! quel bonheur d’en venir là !
Nous avions un de nos frères qui, parlant de l’oraison, disait : "Voyez-vous, Monsieur, quand il plaît à Dieu que je me mortifie en quelque chose, au boire, au manger, au parler ou à voir, oh ! pour lors j’ai de bonnes pensées à l’oraison, elles viennent en foule, de sorte que j’ai plutôt besoin de choisir celles qui me sont, plus propres, qu’autre chose."
C’est d’un frère ignorant que je vous parle, mes sœurs, et Dieu lui a fait cette grâce de pouvoir dire : "Elles me viennent en foule." Il faut que je vous avoue que cela me toucha. Quoi ! un pauvre frère est arrivé à un tel point d’oraison ! Nous apprenons par là que la mortification est le moyen de faire oraison.
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Vous savez ce que je vous ai dit, dans un entretien de la mortification, comme elle doit s’étendre sur tous les sens, empêchant les oreilles d’entendre ce qui ne vous est pas nécessaire, les yeux de voir, le goût de se délecter à manger hors la nécessité, par exemple : si je suis dans les paroisses ou dans les hôpitaux, je mangerai ce qu’il m’est permis de manger a la maison, y observant le même ordre, et pour la quantité aussi bien que pour la qualité ; on n’use point de vin, je n’en boirai pas ; il y a abondance de fruits, je n’en prendrai pas plus qu’à l’ordinaire. Pour être éloignée de la maison, je ne ferai jamais rien qui ne soit conforme à l’ordre qu’on y garde : par exemple, j’aurais grand plaisir d’aller dans une telle paroisse avec une telle sœur ; c’est un sujet de se mortifier en le disant à la supérieure ou à M. Portail ; vous le devez faire et dire : "Monsieur ou Mademoiselle, je crois vous devoir avertir que je me plais beaucoup en tel lieu avec une telle sœur, où vous me voulez envoyer, afin que vous voyiez si cela est à propos." Voilà, mes chères sœurs, comment en usent les serviteurs de Dieu et comme vous devez en user.
C’est encore un sujet de mortification quand on veut vous envoyer en un lieu où l’on a répugnance d’aller ; une sœur qui sent cela fait-elle une faute de le dire, ou non ? Il n’y a pas grand mal à le dire, se contentant d’offrir la peine à Notre-Seigneur, et de lui demander la grâce de se surmonter, mais le mieux est de n’en rien dire.
Il y a des mortifications intérieures, c’est-à-dire qu’il faut mortifier son entendement, l’empêchant de se remplir de vaines curiosités. La mémoire voudrait se souvenir du passé, de la jeunesse, des plaisirs et passe-temps, des personnes qui nous ont aidés à cela, pour en recevoir de la joie, comme, au contraire, se souvenir
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de ceux qui nous ont fait quelque peine, pour en concevoir de l’indignation. Mes sœurs, il faut mortifier le souvenir de toutes ces choses et n’en point parler, mais s’entretenir de bonnes choses, des vertus de nos sœurs ; et lorsque nous sentons de l’affection pour quelque chose de la terre, se souvenir du mépris qu’elles en ont fait, et là-dessus s’élever à Dieu et dire : "Ah ! mon Dieu, que je serais heureuse si je pouvais entrer en ces pratiques ! Ah ! que de vertus j’aurais ensuite !"
Mais, Monsieur, me direz-vous, se mortifier durant toute la vie cela est bien rude ! — Oui, mes sœurs, il faut se résoudre à mortifier toutes nos volontés, lorsqu’elles ne sont pas conformes à celle de Dieu. Mais nous n’aurons pas plutôt commencé cette pratique qu’elle nous deviendra facile. Il y aura d’abord de la difficulté ; mais vous ne vous y serez pas exercées huit ou dix jours, ou tout au plus un mois, que vous n’aurez affection pour aucune chose, et vous vous trouverez dans un état où vous ne saurez quasi ce que vous voulez ou ne voulez pas. Oh ! quel bonheur ! Ne dites pas qu’il est impossible d’en venir là ; car je connais des âmes dans le monde qui sont tellement indifférentes qu’elles ne voudraient pas avoir fait aucune chose par leur choix. J’en ai vu et j’en vois qui me reviennent dans l’esprit, qui me disaient : "Quoi ! que je refuse de faire ce qui m’est ordonné, ou que je fasse quelque chose selon ma volonté ! Si cela était, je n’aurais jamais de repos."
Une certaine dame, que j’ai connue, ne pouvait faire la moindre chose si elle ne lui était ordonnée. Or, si les personnes qui vivent dans le monde peuvent prétendre à cette perfection et y arriver, à plus forte raison sommes-nous obligés de nous donner à Dieu pour entrer en cette sainte pratique, puisqu’il demande cela de nous par notre règle, qui nous oblige à une telle
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soumission aux ordres de la divine Providence, que nous les acceptions tous de bon cœur, sans rien refuser, ni souhaiter autre chose. C’est le plus grand bonheur qui puisse arriver à une âme sur la terre. Mais, au contraire, une fille qui a une volonté propre et se fait une peine de ce qui lui est ordonné, ou se fâche lorsqu’on lui refuse quelque chose, ô Sauveur, qu’elle est dans un pauvre état ! O mon Dieu ! pauvre Compagnie de la Charité, quand tu seras dans ce déplorable état, tu verras bientôt ta fin ! O mes sœurs, quand vous en verrez qui diront : "Je veux faire telle chose, mais non pas celle-là", oh ! quel sujet d’affliction pour lors !
"Mais, Monsieur, dira quelqu’une, je viens d’entrer, et ainsi je ne suis pas assez forte." Si vous n’êtes pas assez forte, demandez à Dieu la grâce de le devenir.
"Mais encore, dira une autre, je ne puis gagner cela sur moi ; je le désirerais de tout mon cœur ; mais, quand je suis dans l’occasion, je manque à la pratique. J’ai un esprit si arrêté que je ne puis le plier à faire ce qui m’est ordonné. Je sens de la répugnance à tout ce qu’on veut que je fasse." O mes sœurs, s’il y en avait quelqu’une faite de la sorte, ayez compassion de vous-mêmes car la désolation est proche. Demandez à Notre-Seigneur qu’il vous donne la souplesse de son esprit, et travaillez pour l’acquérir. Efforcez-vous tant que vous pourrez de vaincre votre humeur et espérez que Dieu vous fortifiera de sa grâce.
"Mais, Monsieur, je suis ancienne ; ne me sera-t-il pas permis d’avoir plus de liberté que les jeunes ? Quoi ! toujours être dans l’assujettissement comme si je ne faisais que de venir !" O ma sœur, quel scandale donneriez-vous aux autres, si vous faisiez cette faute ! Vous êtes ancienne dans la Compagnie, dites-vous,
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et c’est pour cela que vous devez être la première devant Dieu pour la pratique des vertus d’une vraie Fille de la Charité. Les sœurs anciennes sont obligées à une plus grande vertu que celles qui sont après elles. Non seulement Dieu demande plus de perfection d’une ancienne que d’une nouvelle ; mais, à mesure que nous avançons en âge, nous sommes obligés à travailler à nous perfectionner. Et moi qui, comme vous savez, suis âgé de soixante et dix et sept ans, je dois avoir plus de perfection qu’un autre qui n’a que soixante ans- et plus j’avance en âge, plus je suis obligé d’y approcher, par l’imitation de celui qui n’a jamais fait sa propre volonté, mais a toujours été prêt à obéir à sa sainte Mère et à saint Joseph pendant son enfance et sa vie cachée, et aux juges, quoique méchants, au temps de sa passion. Ainsi, mes chères sœurs, je ne vois point d’excuse qui puisse vous dispenser de cette sainte pratique, ni dans la santé, ni dans la maladie, puisque, en quelque état que vous soyez, vous pouvez avoir cette conformité à la volonté de Dieu.
"Mais, Monsieur, quand je serai malade, que j’aurai une grosse fièvre, avec un mal de tête presque insupportable, ne me sera-t-il pas loisible de demander un verre d’eau ?" En ce cas, je ne veux pas dire qu’il ne soit permis, spécialement dans ces fièvres ardentes où il semble qu’un verre d’eau doit redonner la vie, ni je ne voudrais pas blâmer d’imperfection une sœur qui, dans ce besoin, demanderait quelque rafraîchissement ; mais aussi j’avoue que, si elle s’en prive et supporte cela pour l’amour de Dieu, elle fera un acte de vertu si agréable à sa divine Majesté qu’elle méritera de recevoir une onction dans l’âme, qui surpassera infiniment le soulagement dont elle s’est privée en se refusant ou ne demandant pas ce dont elle avait un si grand besoin.
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L’homme ne vit pas de pain seul, mais de la parole de Dieu, de sorte que les personnes qui usent moins des aliments qui semblent être tant nécessaires à la vie, ressentent plus les consolations que Notre-Seigneur a accoutumé de donner à ceux qui s’en privent volontairement pour son amour.
Saint Bernard disait à ceux qui s’étonnaient de l’austérité de ses religieux : "Le monde voit bien nos travaux et mortifications ; c’est pourquoi il nous plaint et a compassion de nous. Mais il ne voit pas les douceurs et consolations intérieures que nous ressentons- il ne voit pas qu’un acte de mortification nous donne plus de satisfaction que nous n’avons eu de peine à le faire. C’est pourquoi il s’étonne et nous porte compassion."
Ah ! mes sœurs, si nous étions dans cette pratique, une foule de consolations nous accueilleraient. Voyez ce que je vous ai dit de ce frère qui recevait tant de grâces après s’être mortifié. Si nous acceptions les mortifications comme venant de Dieu, de quelle part qu’elles nous arrivent, particulièrement nos ennuis et peines intérieures, ce serait un paradis en terre que la Compagnie des Filles de la Charité. Retenez bien qu’une sœur qui s’étudie à se mortifier acquerra des vertus en foule. Je vous ai dit autrefois qu’un bon religieux d’un Ordre fort austère me disait qu’il s’était tellement accoutumé à se mortifier qu’il n’avait peine à rien et disait à ses frères : "Que faisons-nous ici ? Nous sommes venus pour obéir, et il arrive tout le contraire, car toutes choses nous obéissent."
Voyez-vous, mes sœurs, si nous voulons être en liberté, mortifions nos passions ; car le propre de la mortification est de donner le repos à l’âme, de sorte qu’elle est toujours contente de ce qui lui arrive et ne demande ni ne refuse rien.
Mes chères sœurs, cela ne vous semble-t-il pas beau
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d’être pourvues d’une vertu qui fait que nous ne voulons autre chose que la volonté de Dieu ? Posez le cas que nous soyons maintenant en liberté, ou de suivre nos inclinations avec le désavantage qu’il y a, ou de nous mettre en l’état des bienheureux qui sont au ciel, en nous conformant en toutes choses à la volonté de Dieu. Cela étant ainsi à notre choix ne voulez-vous pas que, dès ce moment, nous nous donnions à Dieu pour entrer dans cette sainte pratique ? Mes chères sœurs, je ne doute point que vous ne soyez toutes dans cette disposition. Mais, d’autant qu’il ne suffit pas d’avoir la volonté, si elle n’est suivie des effets, il faut demander à Dieu la grâce d’entrer dans cette pratique et commencer à s’y exerce}, agréant tout ce qui nous est donné quoiqu’il y ait quelque chose qui répugne à nos sentiments, et que jamais plus on n’entende dans cette maison : "Pourquoi me donner ce collet ? A quoi bon ce changement ? Pourquoi me donner cette robe ? Je ne veux point de cela." Ah ! mes sœurs, je veux croire que ce défaut n’est plus parmi vous, s’il y a été autrefois. Donnez-vous à Dieu pour acquérir cette vertu, qui empêchera de trouver à redire à la conduite des supérieurs, que nous devons toujours regarder comme celle de Dieu, et non pas s’imaginer que tout est en désordre, que la maison est changée et que ce n’est plus ce que c’était. O mes sœurs, prenez garde d’où procèdent ces sentiments et ne vous trompez pas. Ce n’est pas la maison qui est changée, mais c’est vous-mêmes qui êtes changées. Quand vous êtes allées hors d’ici, vous étiez récolligées et aimiez la pratique de vos règles ; mais vous vous êtes dissipées et avez négligé tout cela pendant votre absence ; et revenant à la maison, il vous semble qu’elle est changée, y voyant des pratiques que vous n’observez pas. O Sauveur de mon âme, faites-nous la grâce de nous corriger de
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tous ces manquements et d’entrer dans cette sainte pratique, Sauveur, qui êtes la charité même et le père des Filles de la Charité, qui n’avez jamais fait votre volonté, mais toujours celle de votre Père, et qui avez voulu être soumis à votre sainte mère et à votre père putatif saint Joseph, faites-moi la grâce de ne vouloir jamais autre chose que ce que votre Père céleste veut ; qui est la vraie félicité. Faites-nous la grâce, ô Seigneur, de commencer, dès cette heure, cette vie bienheureuse que les saints possèdent au ciel, qui consiste à avoir un même vouloir et non-vouloir avec Dieu. O Sauveur, si vous faites cette grâce aux Filles de la Charité de ne rien demander ni rien refuser elles commenceront leur paradis dès cette vie et jouiront en quelque façon de la vie bienheureuse que vous possédez et que vous nous avez méritée. C’est, mes chères sœurs, la prière que je fais à Notre-Seigneur.
Mais je n’ai pas répondu à quelque objection qui se peut faire ; par exemple : "Il pourra arriver que l’on ne s’apercevra pas que quelque chose nécessaire me manquera ; que dois-je faire pour lors ?" Mes sœurs, voici ce qu’on fait à Saint-Lazare : il y a un frère pourvoyeur de la pauvreté, qui a soin de demander à chacun ce qui lui manque ; et il y donne ordre. Je crois, Mademoiselle, que vous ferez bien d’en user de la sorte pour les sœurs
— Vous plaît-il, mon Père, dit Mademoiselle, que je vous représente les difficultés qu’il pourrait y avoir en cela, à cause des différents endroits d’où les sœurs viennent et en divers jours ? Cela fait que nous en avons usé de cette sorte : lorsque la sœur qui a soin des habits, ou moi, nous apercevons de quelque besoin, on y pourvoit quelquefois de soi-même, d’autres fois les sœurs même le demandent ; et quand on le juge
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nécessaire, on représente doucement les raisons qu’on a de refuser. — Il sera peut-être à propos d’en user ainsi pour le dehors, dit M. Vincent, mais je pense que vous ferez bien d’introduire cette pratique pour ce qui regarde le dedans de la maison.
82. — CONFéRENCE DU 5 AOûT 1657
USAGE DES BIENS MIS A LA DISPOSITION DES SŒURS
(Règles Communes, art. 9).
Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est la neuvième règle, qui dit qu’il ne faut pas se servir de ce qui est à l’usage d’une autre sœur, sans permission de la supérieure, ni se plaindre de ce qu’une autre sœur se sert avec la même permission de ce qui est à notre usage.
Premier point, les raisons que nous avons de bien observer cette règle ; deuxième point, les fautes qu’on peut faire contre ; troisième point, les moyens de bien entrer dans la pratique de cette règle.
Après la lecture de l’article où elle est contenue, M. Vincent en commença l’explication à peu près comme il suit. Voilà, mes chères sœurs, la neuvième règle, que Notre-Seigneur vous a donnée, qui dit qu’il ne faut pas que les sœurs de la Charité se servent sans permission de ce qui est destiné à l’usage de leurs compagnes, ni se plaignent quand on donne à une autre sœur ce qui est à leur usage.
Vous entendez assez cet article en général ; mais venons au particulier. Je dis donc qu’il ne faut jamais qu’une sœur se serve de ce qui est à sa sœur, soit livres,
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images, chapelets, mouchoirs, etc., si ce n’est avec permission. Mais, quand la supérieure a donné la permission, la sœur ne doit pas se plaindre de ce que sa sœur use de ce qui lui appartient. Pourquoi trouvez-vous mauvais ce que votre sœur fait par ordre de la supérieure ? Personne ne doit y trouver à redire. Si l’on a quelque raison à alléguer, il faut que ce soit à la supérieure, et jamais à d’autres, si ce n’est à la sœur servante, quand vous n’êtes pas dans la maison (1). Or, pour traiter de tout ceci, il faut que nous voyions les raisons qui nous obligent à garder cette règle.
La première raison est la générale, qui consiste en la consolation qu’a une sœur qui garde ses règles. Quand elle vient à penser dans son cœur : suis-je fidèle à observer mes règles ? et qu’elle trouve que cela est, quelle satisfaction ne reçoit-elle pas ! On ne la saurait exprimer. Nous avons chez nous des prêtres et des frères qui sont si exacts à garder leurs règles que, quoi qu’il arrive, il faut qu’ils les observent. Je ne doute pas qu’il n’y en ait aussi plusieurs parmi vous qui ne voudraient manquer à aucune de vos règles, puisqu’elles tendent toutes à vous rendre saintes.
Monsieur, que dites-vous ? De quelle autorité avancez-vous cela ? — Je le dis de l’autorité du défunt pape Innocent huitième (2), lequel disait : "Donnez-moi une personne qui ait bien gardé les règles de sa religion, ou de la communauté où elle a été, je la déclare sainte sans autre miracle ; il ne faut que cela pour la canoniser." De sorte donc, mes chères sœurs, qu’il ne faut point aller en Jérusalem, ni prendre tant d’austérités sur soi, comme font plusieurs, pour acquérir la sainteté ; il ne faut que garder ses règles. Une fille qui est
1). la maison-mère.
2). Partout ailleurs saint Vincent attribue cette parole à Clément VIII.
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fidèle à l’observance de ses règles, fait plus que si elle faisait les plus grandes œuvres du monde. Donnez-moi la plus grande ouvrière qui soit dans la Charité, qui serve aux pauvres forçats, aux insensés et qui fasse merveille partout où elle va, si elle n’observe ses règles en toutes choses, tout cela n’est rien au prix d’une âme qui y est exacte. Quand vous seriez dans les armées, comme une de vos sœurs y est à présent, si vous ne gardiez vos règles, tout ce que vous feriez serait peu de chose
Je recommande à vos prières notre chère sœur dont je viens de parler ; c’est Jeanne-Christine Prévost, qui était à Sedan. La reine l’a fait aller assister les pauvres soldats blessés. Qui croirait cela, mes sœurs, que les Filles de la Charité soient choisies de Dieu pour aller à l’armée ! Les hommes y vont pour tuer, et vous y allez pour donner la vie ! O Sauveur, soyez béni de la grâce que vous faites à cette Compagnie.
Je vous recommande aussi nos sœurs Marie et Marthe (3), qui sont à La Fère. Elles sont à édification à toute la ville, qui m’en écrit avec une très grande estime non seulement à moi, mais même à toute la cour, qui est étonnée du bien qu’elles font. Entre autres choses qu’on me mande d’elles, on me dit qu’elles sont fort exactes à leurs règles. Ah ! mes sœurs, qu’une fille qui est vraie Fille de la Charité vaut beaucoup ! Oh ! qu’elle fera parler d’elle ! Ce n’est pas qu’il faille bien faire à ce dessein ; mais cela arrivera sans qu’elle le veuille ; car il est impossible que la vertu ne paraisse où elle est. Je vous laisse à penser comme on en parle au ciel et comme Dieu regarde avec joie ces âmes qui n’ont d’autre soin que de lui plaire, qui emploient tout leur temps, leurs forces, leur santé et leur vie même