Entretiens aux Filles de la Charité (page 73)
3). élisabeth-Marie Brocard et Marie-Marthe Trumeau.
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au service des malades. Oui, il les regarde avec plaisir ; il voit celles qui observent leurs règles et prend plaisir à cela. Vous étonnez-vous de ce qu’on loue nos sœurs de l’observance des règles, vu que les anges mêmes s’en réjouissent ? N’est-ce pas là, mes chères sœurs, un grand motif pour bien observer notre règle et particulièrement celle-ci ?
Voici un autre motif qui nous oblige à bien observer notre règle : c’est qu’en y manquant on va contre la loi naturelle, qui défend de se servir des choses d’autrui contre sa volonté, la première loi que Dieu a mise dans l’esprit de l’homme ; je dis : "que Dieu a mise", car ce ne fut ni un prêtre, ni un prophète, ce fut Dieu même qui imprima cela dans l’homme, qui est de ne pas faire à autrui ce qu’on ne veut pas être fait à soi-même. Voilà une sœur, par exemple, qui a son chapelet et quelque image, qu’elle met à son lit ; voilà son mouchoir de col, ses souliers et autres choses. C’est son fait, parce que cela lui est donné pour s’en servir. Or, selon la loi naturelle et la règle que nous avons lue, pas une sœur ne doit toucher à ce qui appartient à cette autre, si la supérieure ne le dit. Lorsqu’il est expédient par exemple, d’envoyer une sœur en quelque lieu, il se trouve qu’elle n’a point de chapelet ; la supérieure lui dira : "Ma sœur, prenez celui-là." Alors la sœur ne fait point contre la loi, parce que la supérieure, à qui il appartient de disposer de toutes les choses qui regardent le bien des sœurs, l’a ainsi ordonné ; et cette sœur qui a pris le chapelet de sa sœur, de l’autorité de la supérieure, a fait la volonté de Dieu, de sorte que, l’autre revenant et ne trouvant pas son chapelet, ne doit pas trouver mauvais ce procédé, ni s’en plaindre à personne. Que si elle a à le dire, il faut aller à la supérieure, car tout ce que vous avez n’est pas à vous, mais à la communauté
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et les supérieurs ont droit d’en disposer comme ils le jugent plus expédient. Voilà pourquoi cette sœur doit être contente, après l’avoir dit à la supérieure, sans aller se plaindre ni à Jeanne, ni à Marie, ni à aucune sœur.
La troisième raison, c’est qu’une partie d’entre vous ont fait vœu de pauvreté, et les autres ont fait résolution de le faire. Quand vous êtes entrées dans la Compagnie, vous étiez toutes résolues d’embrasser la pauvreté, autrement on ne vous aurait pas reçues. Quand une fille se présente, on lui dit : "Vous savez que nous ne pouvons avoir rien en notre particulier. Si vous voulez être Fille de la Charité il faut vous résoudre à cela." Si elle ne l’accepte, on ne la recevra pas. Il faut qu’elle dise si elle a la volonté d’imiter Notre-Seigneur en sa pauvreté. Si elle dit : "Non, je ne puis me résoudre à me dépouiller de toutes choses sans avoir la liberté de garder quelque chose en mon particulier," il la faut renvoyer, car il n’en faut jamais recevoir qui n’aient cette résolution de suivre l’exemple de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, qui n’avaient rien en propre. C’est donc à cette condition qu’on reçoit une fille. Si elle est résolue de garder la pauvreté, elle s’y oblige. Si elle n’est pas dans cette résolution et que néanmoins, pour être reçue, elle feigne de l’avoir, oh ! elle pèche mortellement.
Pour celles qui ont fait le vœu de pauvreté, elles doivent se contenter de ce qu’elles ont par l’ordre de leurs supérieurs, et souffrir de bon cœur qu’ils en disposent en la manière qu’ils trouveront bon. La veut dire qu’on n’a la disposition de quoi que ce soit et qu’on ne désire rien posséder en son particulier car, dès lors que nous voulons disposer de quelque chose selon notre volonté oh ! nous ne sommes plus pauvres, et cela s’appelle larcin dans le monde. Or, dans les communautés, on dit que c’est faute contre
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la pauvreté de vouloir disposer de quelque chose contre la volonté des supérieurs. Nous parlerons de ceci une autre fois et le plus tôt que nous pourrons ; car nous avons à traiter de choses très importantes pour la Compagnie. Je dirai seulement qu’une fille qui se sert de l’argent des pauvres pour l’employer à des images ou autres choses de dévotion, dérobe cela, d’autant qu’on ne le lui baille que pour l’entretien des pauvres. Mais, pour ce qui vous regarde, une sœur qui se sert sans permission de ce qui appartient à sa sœur contrevient à cette règle.
Monsieur, dira quelqu’une, si ma sœur me dit de me servir de ce qu’elle a, sera-ce contre la règle de le faire ? — Pour lors vous le pouvez, mais avec modération. Voilà une sœur qui dit à sa sœur de se servir librement de tout ce qu’elle a ; c’est avoir une grande bonté d’en user de la sorte ; mais il ne s’ensuit pas qu’il faille que l’autre sœur abuse de la bonté de sa sœur, lui retenant ce qu’elle lui a prêté, ou s’en servant trop de temps ; car ce serait une grande malice si elle se l’approprie, en sorte qu’elle ne voulût pas le rendre. Quoi ! parce que ma sœur est bonne, je veux être mauvaise ! Oh ! ce serait contre le vœu de pauvreté d’en user de la sorte, et donner sujet à sa sœur de se fâcher.
Enfin, la quatrième raison est que, dans les communautés où l’on contrevient à cette règle, où l’on prend la liberté de se servir de ce qui appartient aux autres, ou de se le cacher, ce n’est que discorde ; et cela passe en désunion et dissension, en murmure, même en haine et aversion les unes contre les autres ; vous ne voyez que désordre et confusion ; et pour moi, je ne saurais vous dire le mal qui en arrive. Vous ne le voyez pas, vous autres ; mais c’est une chose pitoyable de voir le trouble que cela apporte dans une maison. L’une dit :
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"On m’a pris cela" l’autre dit : "Voyez une telle, qui se sert de telle chose qui m’appartient ; la supérieure me l’avait donnée ; une autre m’a caché cela." Enfin, mes sœurs, il ne saurait y avoir de charité ni de cordialité entre vous autres, si vous n’observez cette règle. Je ne sais pas si ces désordres sont dans cette maison. Mais s’il était arrivé à quelqu’une d’entre vous d’être cause de quelque chose semblable, elle ferait bien d’en faire pénitence et de demander à Dieu miséricorde. Or, jugez, de tout ce que nous venons de dire, s’il n’est pas bien raisonnable de faire résolution de ne prendre jamais ce qui est destiné à l’usage de nos sœurs, puisque c’est contre la loi que Dieu a mise en l’homme, contre le vœu de pauvreté, et la cause de très grands désordres dans les communautés.
Voilà pour le premier point. De vous expliquer maintenant le second point, qui traite des fautes que nous pouvons commettre contre cette règle, c’est chose inutile, parce que je vous ai dit les premier et second points tout ensemble ; mais j’ajoute que celle qui se plaint au tiers et au quart fait une grande faute. Une fille à qui on a pris quelque chose sans la permission de la supérieure et qui s’en va dire à une autre : "Que diriez-vous d’une telle qui m’a pris ou un livre ou une image ou quelque autre chose ? Cela est-il raisonnable ?" Elle le dira ensuite à une autre. Or, quoique ce qu’elle dit soit vrai, elle fait mal de le dire, parce que la règle défend de se plaindre, si ce n’est aux supérieurs. O mes sœurs, résolvez-vous de ne jamais vous laisser aller à ce défaut. Votre sœur est mauvaise de se licencier de la sorte ; eh bien ! soyez bonnes et endurez cela pour l’amour de Dieu ; et au lieu de vous fâcher contre elle, soyez bien aises de ce qu’elle vous donne occasion de pratiquer la vertu, dont un seul acte vaut mieux que tous les biens du monde. Oui, mes chères sœurs,
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les vertus sont d’une telle valeur que l’or, l’argent et les pierres précieuses ne sont rien au prix.
Vous ferez donc deux choses lorsque vous observerez cette règle : la première est que vous pratiquerez la pauvreté, dont vous avez fait vœu ; secondement, vous ferez un acte de mortification, disant à Dieu : "Mon Dieu, j’aurais sujet de me plaindre de ma sœur ; mais, pour l’amour de vous, je ne le ferai pas." Ah ! que cette belle vertu sera agréable à sa divine Majesté !
Il peut arriver néanmoins des cas particuliers où l’on pourra dire à la supérieure ses difficultés, comme, par exemple, voilà une sœur à qui on change sa robe, ou quelque autre chose ; on lui avait baillé cette robe de plus grosse étoffe pour son besoin, ou bien elle était doublée pour la préserver du froid en hiver, à cause de son infirmité si on lui en donne une plus légère, elle en sera incommodée. Tout de même d’une chemisette ; elle trouve que, si elle ne met rien au devant elle aura l’estomac gelé et enfin ne pourra résister sans tomber malade Pour lors la simplicité veut qu’elle dise à la supérieure : "j’avais telle chose qui a été baillée à ma sœur ; mais j’en reçois telle incommodité ; il me semble que j’aurais besoin de cela, mais je ferai ce qu’il vous plaira." Voilà ce que la simplicité permet de faire. Après quoi, la sœur doit s’en tenir à ce que la supérieure ordonnera, soit qu’elle accorde, ou qu’elle refuse. Jusqu’ici il n’y a point de mal ; mais le dire à une sœur et aller se plaindre de celle à qui on a baillé ce qui vous servait, oh ! c’est contre la règle ; car vous diffamez cette pauvre sœur, qui ne peut mais de votre peine. Elle a fait ce qu’on lui a dit, et vous la déshonorez, la faisant passer pour une fille indiscrète, qui prend et se sert de ce qu’elle trouve. Voilà ce que pensera la sœur à qui vous vous plaignez, ne sachant pas qu’elle avait permission.
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Je pense qu’on peut encore mettre au rang des fautes qu’on peut faire contre cette règle, quand la sœur qui a soin de pourvoir au besoin des autres donne une robe rapiécée ou un collet mal séché ; si celle à qui cela est baillé en a de la peine et qu’elle la témoigne par ses murmures, c’est une faute contre la pauvreté. Eh quoi ! vous vous plaignez contre la Providence, qui a fait que cette robe et ce collet vous ont été donnés, et vous vous en prenez à cette sœur ! Il y a bien plus, mes sœurs ; si elle disait : "Je ne veux point de cela ; donnez-m’en un autre, si vous voulez ; autrement, je n’en mettrai pas", oh ! la faute serait plus grande. Mais ce serait encore pis si elle va le dire à une autre et si, ne se contentant pas du refus qu’elle a fait, elle dit à sa compagne, ou à la première venue : "Vraiment, ma sœur, une telle a bonne grâce ! Elle a voulu me bailler une vieille robe toute crasseuse et rapiécée, avec un méchant toquois, qui ne vaut presque rien. Ah ! vraiment je l’ai bien renvoyée avec son toquois ! A d’autres à d’autres, lui ai-je dit, ce n’est pas à moi qu’il faut faire cela !" Ah ! Sauveur ! quel péché est ce qu’une telle sœur fait ! Ah ! Sauveur de mon âme ! Dieu vous préserve toutes de tel malheur ! Quoi ! la pauvreté nous oblige à nous contenter de ce qu’on nous donne et une fille vivrait dans cet esprit, couverte de l’habit de servante des pauvres ! Je veux croire qu’il n’y en a point parmi vous, mes chères sœurs. Mais soyez assurées que les vraies Filles de la Charité, au lieu de se plaindre quand quelque chose de rude et grossier leur sera donné s’en réjouiront et seront bien aises que leurs sœurs aient le meilleur elles auront même de la peine si elles se voient mieux accommodées que les autres. Voilà la marque pour reconnaître si vous êtes de ce nombre, c’est-à-dire si vous choisissez toujours le pire pour vous, en dépit
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de la nature, qui cherche à se satisfaire partout, si nous ne nous tenons sur nos gardes.
Ainsi vous voyez que tout ce que je viens de dire tend à garder le vœu de pauvreté. Mais voici encore une chose qui lui est contraire qui est de ne pas se contenter de la manière qu’on fait les habits à la maison et de les façonner à sa mode, ou, qui plus est, si une sœur à qui on aura donné une robe comme on vous les donne, disait : "Voilà une belle robe ! Vraiment voilà qui n’est pas bien fait !" et qu’elle envoyât quérir un tailleur pour la faire autrement, ah ! Sauveur ! la grande faute que cette fille ferait ! — Mais, si elle-même la faisait plus gentille ? — Quoi ! une Fille de la Charité pourrait-elle se laisser aller à cette vanité ! Il y a différence, mes sœurs, entre accommoder ses habits par nécessité, comme pour se garantir du froid, et le faire pour se mieux parer, ou sous prétexte de mieux faire. O Sauveur ! quelles paroles ! mieux faire, se mieux parer ! Oh ! s’il y en avait qui eussent ces vues-là, qui achetassent, étant aux lieux éloignés, de l’étoffe plus fine que celle dont on se sert, des collets de plus belle toile, des souliers mieux faits, un chapelet plus mignon, ou quelque livre, ah ! Sauveur ! ce serait alors qu’on pourrait justement craindre la ruine de la Compagnie, si on n’y apportait promptement remède. Voilà pourquoi vous devez toujours vous tenir fermes à ce qu’on fait ici. Je ne puis, mes chères sœurs, que je ne vous dise à ce sujet qu’une des marques de la Providence sur vous, que vous devez estimer et que j’admire souvent, c’est qu’on vous donne tout de la maison. Ainsi c’est le moyen de ne pas tomber dans les défauts que je viens de dire.
Pour celles qui sont éloignées, auxquelles on ne peut pas fournir les habits, comme l’on fait à celles de Paris et des environs, c’est à faire au visiteur, à qui on
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donne charge de prendre garde à cela lorsqu’il est envoyé à Nantes, à Angers et autres lieux.
Saint François, allant visiter une maison de son Ordre, trouva qu’on avait fait une église plus belle qu’il n’avait ordonné, ou qu’elle était faite autrement que les autres. Ce bon saint fut si touché de voir que les religieux avaient outrepassé la pauvreté, qu’il commença à s’écrier : "Quoi ! de mon temps cela se fait ! Quoi ! du vivant de François le pécheur, ses propres enfants ont osé faire cette faute ! Ah ! mon Dieu, qu’on me la mette à bas !" — "Mon Père, voilà bien de la dépense faite ; nous n’aurons pas de quoi en rebâtir une autre." — "N’importe ! je ne boirai ni ne mangerai qu’elle ne soit défaite." Et ainsi il la fit renverser de fond en comble, parce qu’elle était trop belle.
O mes sœurs, quand les visiteurs qu’on envoie de temps en temps trouvent que les Filles de la Charité sont habillées d’étoffe plus belle ont des collets de toile plus fine, ils doivent remédier à ce désordre en en donnant avis aux supérieurs. Et malheur à vous s’ils ne le font pas et s’ils n’écrivent pas contre cela !
J’ajoute à ce que nous avons dit, que c’est un acte de religion qui se pratique parmi vous ; car il n’est pas possible à une personne de communauté d’acheter quelque chose pour son contentement particulier. Pensez-vous qu’une religieuse ait la liberté de disposer de quelque chose et de faire son habit à sa fantaisie ? Oh ! non, c’est la religion qui le lui fait faire et qui lui fournit tout ce dont elle a besoin. Ainsi, mes chères sœurs, vous avez cela de commun avec les religieuses, puisqu’une sœur ne doit jamais acheter quoi que ce soit pour se l’approprier, si ce n’est avec permission ; et encore faut-il que ce soit chose conforme aux autres et qui puisse servir à la communauté. Ainsi j’admire la conduite de la Providence, qui a mis cette sainte coutume
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entre vous que vous n’achetiez point vos habits, et n’en ayez de différents les unes des autres ; car vous ne sauriez croire l’envie que cela fait quand on voit une sœur autrement habillée que les autres. Si un habit a quelque chose de plus propre, soit pour la façon, soit pour la longueur, celles qui le remarquent s’entre-disent : "Pourquoi une telle sœur a-t-elle de plus belle étoffe que les autres ? Est-ce qu’elle est plus que nous ? Voyez comme elle est ajustée !" Les autres diront : "Vous en étonnez-vous ? C’est une fille vaine qui ne se met pas en peine, pourvu qu’elle soit bien propre." De là voyez la nécessité qu’il y a de se conformer en toutes choses aux autres puisque, si on ne le faisait, ce serait toujours envie ou jalousie. C’est pourquoi vous devez rendre grâces à Dieu comme à l’auteur de toutes vos règles, et de celle-ci particulièrement, qui vous oblige à n’avoir aucune chose pour votre usage, que la supérieure, ou celle qui a soin de pourvoir à la pauvreté, ne vous le baille.
Passons au troisième point de cet entretien, qui est des moyens qu’il faut prendre pour bien observer cette règle. Mes chères sœurs, le premier moyen, c’est de se mettre dans la pratique de la neuvième règle, de ne rien demander et de ne rien refuser. — Quoi ! Monsieur, je ne demanderai pas des pièces quand j’aurai la robe déchirée ? Non je n’en dirai rien ; on le voit bien ; c’est assez qu’on le sache. C’est pourquoi je ne m’en mettrai point en peine.
Hélas ! mes chères sœurs, je ne puis penser sans étonnement à ce que j’ai vu : c’est le Père de Gondi, prêtre de l’Oratoire. Je l’ai vu en courtisan et changer d’habits trois fois le jour, pendant qu’il était à la cour, et depuis je l’ai vu avec une méchante soutane déchirée et les coudes percés. J’ai vu cela de mes yeux. N’est-ce pas là un grand sujet d’admiration de voir un tel
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changement ! Or, le premier esprit de cet homme était du monde ; mais le second venait de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui lui enseignait à mépriser toutes ces vanités et à embrasser la pauvreté.
Voulez-vous savoir duquel des deux esprits vous êtes ? Voici à quoi vous le reconnaîtrez. Celles d’entre vous qui aiment la pauvreté sont bien aises de ce que je dis ; mais, si quelqu’une a l’esprit du monde, elle dit en elle-même : "O mon Dieu ! que dit cet homme-là ! Le moyen de faire ce qu’il enseigne ! Quoi ! je ne pourrai acheter aucune chose, et celle qui le fait a l’esprit du monde !" La voilà dans le trouble et l’inquiétude. Et pourquoi ? C’est parce qu’elle a l’esprit du monde. Mes sœurs, mettons-nous en la présence de Notre-Seigneur, et voyons si nous sommes bien aises de suivre Notre-Seigneur et la sainte Vierge dans leur pauvreté, de ne rien avoir qui ne nous soit donné. Si vous trouvez que cela soit, Dieu en soit béni ! Mais, si nous sentons quelque répugnance pour cette règle, c’est signe que nous avons l’esprit du monde. Oui, si nous avons peine qu’on nous baille des habits, du linge ou autres choses rapiécées, c’est l’esprit d’orgueil et du monde qui est en nous ; et une fille qui se trouve dans cet état ne doit pas avoir de repos qu’elle n’ait obtenu, par prières et autres moyens, le moyen d’en sortir ; et dans ses oraisons, elle doit toujours tendre à incliner sa volonté de ce côté-là, jusqu’à ce qu’elle se sente portée à aimer la pauvreté et cette pratique de ne rien demander ni refuser.
Je pense quelquefois au bien que cela apporte, Dieu nous ayant fait la grâce d’avoir cette pratique à Saint-Lazare, il y a déjà plusieurs années. On n’y entend personne se plaindre de ce qu’on lui baille ni dire : "J’ai besoin de telle chose, et on ne me la donne pas." N’ayez pas peur qu’on y entende rien de tout cela.
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Je le demandais encore dernièrement, et on me dit : "Monsieur, par la grâce de Dieu, on observe assez bien cet article." Et qui a donc le soin d’y pourvoir ? Entre les frères, c’est un frère qui pourvoit aux besoins des frères entre les clercs, un clerc et entre les prêtres, c’est un prêtre. Par exemple, un frère demandera à un autre frère : "Mon frère, avez-vous besoin de quelque chose ?" L’autre répondra : "Non, je pense que cela passera encore." Ou, s’il en a besoin, on le lui baille. Voilà comme on en use, mes sœurs. Si vous entrez dans cette pratique, vous aurez trouvé un trésor sur la terre. Vous savez que les religieux de saint François font vœu de pauvreté et que c’est leur esprit principal. Ils vivent pourtant mieux, n’ayant que la Providence, que s’ils avaient beaucoup de choses en possession. Ils se sont abandonnés au soin de la Providence ; et de là vient que rien ne leur manque, ou, si quelque chose manque, Dieu y pourvoit bientôt.
Ah ! mes sœurs, pensez-vous que, pour avoir embrassé l’état de Notre-Seigneur, vous manquiez des choses nécessaires à la vie ? Oh ! non, c’est un trésor, et je vous le dis encore, je rends grâces à Dieu, de toutes les entrailles de mon cœur, de la grâce qu’il a faite à la Compagnie, que les sœurs n’achètent rien. Mais quel bonheur, mes sœurs, d’être, par ce moyen, semblables aux religieuses et aux Capucins, si vous voulez ! Car les Capucins n’ont rien à eux et n’achètent rien ; et vous avez ce rapport avec eux. Mais réjouissez-vous de ce qu’on vous donne tout, car vous êtes en l’état de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge.
Un autre moyen pour entrer dans la pratique de cette règle, c’est de considérer : si je ne garde cela, je fais contre ma règle et contre la loi naturelle, je fais une division, je suis cause qu’on n’entendra que murmurer. A cette heure, mes sœurs, vous êtes encore dans
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le berceau, de sorte que, si vous ne gardez vos règles, la Compagnie ne subsistera pas. Quoi ! faut-il que je sois si malheureuse d’avoir l’esprit du monde et d’être de celles qui ne gardent pas leurs règles ! Et si les autres font comme moi, on n’aura que faire de règles. Voilà mes sœurs, des considérations qui peuvent servir de second moyen.
Le troisième est que vous qui avez du zèle avertissiez la supérieure M. Portail ou moi, lorsque vous voyez qu’on y manque, et disiez. "Monsieur (ou Mademoiselle), il me semble que nous ne gardons pas bien cette règle." Si la sœur qui a soin de pourvoir aux besoins ne le fait pas comme il faut, vous pouvez dire à Mademoiselle Le Gras ou à celles qui sont officières : "Il me semble que cette sœur abuse un peu trop de sa charge."
Le quatrième et dernier moyen est de penser à la syndérèse qu’a une âme qui n’observe pas les règles. Elle sait que Dieu veut qu’elle le fasse ; et comme elle ne fait pas sa volonté, elle craint avec sujet de n’être pas en sa grâce, ou, pour le moins, de n’en être pas regardée de bon œil. Voilà ce qui s’appelle syndérèse, laquelle suit toujours le péché ; de sorte que cette fille n’a point de repos lorsqu’elle se souvient qu’elle a pris telle chose à sa sœur, ou bien qu’elle se l’est achetée et faite elle-même. Oh ! une fille qui ressent ces remords n’a ni paix ni repos. Quoi ! quand on pense : "Je suis à scandale à la Compagnie ; non seulement je manque, mais je suis cause que les autres font de même, ou bien elles sont malédifiées de moi", en vérité, mes sœurs, c’est une grande peine à cette personne.
Après cela, il arrive une autre chose plus à craindre que ce que nous venons de dire : Dieu leur ôte les grâces qu’il leur avait données. Comme elles ont endurci leur cœur, ne tenant compte des remords de
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conscience que sa bonté leur donnait pour qu’elles se corrigent, il leur ôte la grâce d’aimer la vocation et le plaisir qu’elles avaient à faire des actes de vertu. Elles n’ont plus d’affection au service de Dieu. Si elles regardent en haut, elles voient un nuage qui est entre Dieu et elles, qui leur fait dire avec peine : "Mon Dieu serait mon Dieu, mais mon infidélité m’ôte le plaisir d’en jouir." Pauvre fille qui en est venue là ! Elle n’en peut revenir, au moins quand il y a quelque temps qu’elle est en cet état. Au commencement, elle le pouvait ; mais, quand elle est avancée sur l’âge, elle n’a plus la force de se faire quitte de ses mauvaises habitudes, parce qu’elle s’est rendue indigne des grâces de Dieu. Et ainsi elle n’a que fort peu de foi ; elle n’a point de charité ni de confiance en Dieu. Pourquoi ? C’est parce qu’elle s’est endurcie dans l’inobservance de ses règles. L’heure de la mort vient ; mais de penser à s’y préparer, quand elle a vécu de la sorte, cela lui est bien difficile, parce qu’elle a méprisé ses règles ; elle n’a pas voulu les garder, principalement celle-ci, et la voilà dans l’impuissance de se servir de ses facultés. C’est une paralytique qui ne saurait rien faire.
Mais, Monsieur, guérira-t-elle ? Mes sœurs, j’en doute fort, car c’est une cure bien difficile. Dès lors qu’elle en est venue là, il y a bien à craindre qu’elle n’en revienne point. La pauvre fille tire à la mort ; elle a la paralysie à la tête, à la langue, aux bras, aux jambes et partout. Le moyen qu’elle guérisse ! Elle a rejeté les remèdes, cette syndérèse qui lui a tant dit de fois : "Ma sœur, quitte cette attache que tu as à être plus propre que les autres ; quitte telle chose et fais comme les autres ; mortifie ce vice ou cette passion où tu t’emportes si souvent" ; cependant elle n’a pas fait d’effort pour s’en faire quitte, et, à cette heure, elle n’a pas la grâce pour le
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faire, de sorte que, si elle n’est pas tout à fait perdue, il y a grand sujet de craindre pour elle. Mes sœurs, ne vous semble-t-il pas que c’est un état bien étrange si une fille était si misérable qu’elle ne voulût pour chose quelconque se corriger et qu’elle dît : "Qu’on me dise tout ce qu’on voudra, je veux vivre de la sorte." Mes sœurs, Dieu nous préserve d’un tel malheur et nous fasse la grâce de vivre dans cette sainte pratique de la pauvreté ! Ah ! si l’on pouvait voir une âme qui aime la pauvreté, qui fuit tout ce qui a du rapport à l’esprit du monde, on verrait cette âme lumineuse comme un soleil ; car, comme elle méprise les choses de la terre, Dieu la rend riche en vertus ; il lui augmente la foi et la confiance, qui procède de la fidélité qu’elle a ; car, quand elle pense : "Je garde mes règles, par la grâce de Dieu", cela lui donne une certaine assurance, qui ne l’abandonnera pas
La charité s’accroît aussi. A mesure qu’une fille s’affectionne à la pauvreté, l’amour de Dieu s’accroît en elle. Elle a son cœur en Dieu et comme elle se prive des commodités du monde pour l’amour de Dieu, il lui fait la grâce de n’aimer que lui, mais de l’aimer de tout son cœur. Car, comme elle ne s’amuse plus à penser à elle-même ni à ses habits, à aimer cette robe, ce collet, ce corps piqué, ces souliers ni aucune chose de la terre, ah ! elle aime Dieu de tout son cœur, et son amour est tout pour lui. Et comment ne l’aimerait-elle pas, vu qu’elle n’aime plus ces choses-là ! Son cœur ne saurait vivre sans aimer A qui donc se donnera-t-il ? Point à d’autre qu’à Dieu
O mes filles, que vous serez heureuses si vous entrez dans cette pratique ! Vous serez une fille qui aimera la pauvreté et croîtra de jour en jour en la vertu. O mes sœurs, ne voulez-vous pas bien que nous nous donnions à Dieu pour entrer dans l’observance de cette règle ?
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Je le veux croire ainsi, car vos visages me disent que vous êtes toutes dans cette résolution. Les visages sont les signes de la disposition du cœur, qui, pour l’ordinaire, rendent témoignage de ce qu’il a au dedans, de sorte qu’il me semble, à vous voir, que vous me dites toutes : "Oui, Monsieur, je vous engage ma parole que je ne veux jamais souhaiter de robe particulière, ni autre chose qui ne soit conforme aux maximes de la maison" Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse cette grâce et l’en prierai demain à la sainte messe afin que nulle de vous ne se perde dans l’esprit de vanité. C’est la prière que je fais de tout mon cœur à Notre-Seigneur.
83. — CONFéRENCE DU 26 AOûT 1657
MéNAGER LE BIEN DES PAUVRES ET DE LA COMMUNAUTé
(Règles Communes, art. 10)
Mes sœurs, le sujet de cet entretien est la continuation de l’explication de vos règles. Nous parlerons de la dixième, qui consiste à aviser de bien ménager le bien des pauvres et le vôtre. Lisons l’article et voyons ce qu’il dit : "Elles feront conscience de mal ménager l’argent et autres choses qu’elles ont en maniement pour l’usage des sœurs, etc."
Mes sœurs, cela parle de soi-même et n’a quasi pas besoin d’explication ; néanmoins nous ne laisserons pas d’en dire quelque chose pour le faire mieux comprendre. Je dis donc que les sœurs qui sont ici ou autres lieux, comme aux hôpitaux ou aux paroisses, et qui ont le maniement de quelque chose, sont obligées de le bien ménager et d’en user fidèlement.
Entretien 83. — Ms. SV 3, p. 165 et suiv.
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Premièrement, parce que c’est le bien du bon Dieu, en tant que c’est le bien des pauvres. C’est pourquoi vous devez en avoir grand soin, non seulement parce qu’il appartient à des pauvres qui en ont grand besoin, mais parce que c’est le bien de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voyez-vous, mes sœurs, une des choses que j’ai le plus craint, ou pour le moins autant qu’aucune autre, c’est qu’il y ait des personnes dans la Compagnie qui ne ménagent pas fidèlement le bien des pauvres. La raison en est parce qu’il est difficile de bien manier l’argent, que les plus sages ont peine de s’empêcher de ne pas s’approprier ce qui n’est pas à eux, quand ils seraient des saints, comme les apôtres. Cette qualité de manier l’argent porte avec soi un danger de se l’approprier, à moins de se tenir bien sur ses gardes.
Mais, Monsieur, avez-vous quelque exemple dans l’évangile, qui nous fasse croire cela ? — Oui, mes sœurs, nous en avons un en la personne de Judas, que Notre-Seigneur avait fait son apôtre, lequel l’avait suivi partout et même avait fait des miracles. Mais ce misérable déicide s’étant vu de l’argent entre les mains, car Notre-Seigneur l’avait choisi pour le dépensier de la Compagnie, il recevait et donnait sans compter ; ce qui lui donna envie de s’en approprier une partie ; et il était fâché qu’on l’employât à quelque chose qui regardât Notre-Seigneur, comme il fit bien paraître lorsqu’il murmura contre la Madeleine, laquelle avait répandu son onguent précieux sur le chef de son Maître ; de sorte que, par le maniement de l’argent, il devint d’apôtre du Fils de Dieu, le plus méchant homme du monde. Oui mes sœurs, il ne fut jamais un si méchant homme que Judas.
Mais, Monsieur, est-ce l’argent qui a fait que Judas est devenu si méchant ? — Oui, mes sœurs. — Quoi ! l’argent lui a fait commettre ce déicide, qui est le plus
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grand crime qui se puisse jamais faire ? — Oui, le maniement de l’argent a pu faire cela et a eu assez de force pour corrompre Judas qui avait été à l’école de Notre-Seigneur ; car les docteurs ne donnent point d’autre raison de sa perdition que celle-là. Si donc le maniement de l’argent a été cause que ce malheureux, d’apôtre qu’il était, est devenu un misérable larron, qui est-ce mes chères sœurs, qui ne doit craindre ? qui est-ce qui n’est pas en danger ? Chacune de vous peut se dire : suis-je mieux appelée que Judas ? Hélas ! non, puisque Notre-Seigneur l’a appelé lui-même. Suis-je plus en grâce de Dieu que Judas ? Hélas ! ce serait une grande témérité de le croire. Quoi ! une pauvre fille aurait plus de grâce que Judas, qui était appelé de l’auteur même de toutes les grâces et vivait en sa compagnie ! Une pauvre Fille de la Charité ne peut penser cela d’elle sans présomption ; de sorte, mes chères sœurs, que je ne saurais vous dire autre chose à ce sujet, sinon que vous qui maniez de l’argent, vous êtes en danger de devenir des Judas, si vous ne prenez bien garde à vous. Et comment tomba-t-il en un tel malheur ? Voici comme il commença. Il lui vint en l’esprit : "Je ne sais pas si cette compagnie durera ; il n’y a pas grande apparence. Ainsi il faut que je me réserve quelque chose. Au moins, si elle vient à faiblir, j’aurai de quoi subvenir à mes besoins."
Voilà, mes chères sœurs, par où le démon commença à le tenter : ce fut par l’avarice. Et peu à peu il amassa de l’argent. Ayant cet argent en sa possession, il tomba dans un dégoût si grand des choses saintes, qu’il ne pouvait plus souffrir d’entendre parler Notre-Seigneur. Après cela, il lui vint en l’esprit des pensées de blasphème et de doute si cet homme, qu’il avait reconnu pour créateur du ciel et de la terre et tenu pour le messie, ne serait point un trompeur ; ce qui le mit dans un aveuglement