Entretiens aux Filles de la Charité (page 74)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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si grand qu’il pensait que c’était un faux prophète Et tombant d’un péché dans un autre, il médisait de la parole de Notre Seigneur, faisait des actions indignes de sa vocation, murmurait des actions les plus saintes, comme il fit de celle de la Madeleine. Ce méchant homme, voyant ce qu’elle avait fait à l’endroit de Notre-Seigneur, commença à dire : "Vraiment, voilà qui est bien inutile. Eh quoi ! cet homme qui passe pour Fils de Dieu, qui loue la pauvreté souffre cela ! Ne vaudrait-il pas mieux vendre cet onguent et en donner l’argent aux pauvres ?" Ce qu’il ne disait pas pour le désir qu’il avait qu’on le donnât aux pauvres, mais parce qu’il était frustré de son attente ; car il prétendait en mettre une partie à son profit. Ce qui le fit murmurer et entrer en indignation contre son maître. Mais il n’en demeura pas là. Il s’en va trouver les princes des prêtres, qu’il savait en vouloir à Notre-Seigneur, et leur en dit tant de mal qu’ils le prirent pour un de ses ennemis. Ce qui leur donna courage de le tenter de vendre son maître, comme il fit, convenant du prix avec eux dès la même heure. Et quand il vit qu’on le menait au supplice, il commence à connaître sa faute et à s’en repentir, s’en va aux princes des prêtres et leur dit, rempli de douleur et d’affliction : "J’ai fait une méchante action pour de l’argent ; j’ai vendu le sang du juste" (1) Et il leur jeta l’argent. Cela fait, il alla se pendre. Ah ! Sauveur de mon âme ! quelle fin misérable ! Ce malheureux reconnaît sa faute, mais il est trop tard.

Voyez donc mes chères sœurs, le danger qu’il y a de manier de l’argent. Je dis ceci pour toutes sortes de personnes sans exception, hommes et femmes. Une fille qui manie de l’argent est en très grand danger de perdre sa vocation, si elle n’est exacte jusqu’à ce point qu’un

1) saint Matthieu XXVII, 4.

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double ne lui demeure pas entre les mains pour se l’approprier ; car, aussitôt qu’elle retiendra un sol, dites qu’elle va perdre sa vocation Il lui viendra en pensée, comme à Judas : "Que sais-je moi si cette Compagnie se maintiendra ; il faut que je me réserve quelque chose." Après cela, il lui viendra des pensées contre sa vocation. Le diable lui dira : "Que veux-tu faire ici ? Ne feras-tu pas aussi bien ton salut ailleurs ?" Au commencement. elle les repoussera, mais à la fin elle s’y accordera. De là vient, mes chères sœurs, qu’une des choses que j’ai le plus appréhendé, c’est le maniement de l’argent ; car c’est la perdition de la Compagnie, si l’on n’est bien fidèle. Et je prie les sœurs qui ont soin des nouvelles venues de leur donner bien de l’appréhension de cela. Je vous le dis encore : celle qui est si malheureuse que de s’approprier quelque chose de la maison, ou de retenir pour soi le bien des pauvres, ah ! mes sœurs, que pensez-vous qu’elle fait ? Premièrement, elle fait une action qui s’appelle larcin. Et si vingt sols dérobés par une servante ou autre personne du monde sont suffisants pour faire un péché mortel, que sera-ce à une Fille de la Charité !

De plus, vous péchez contre le vœu ou la promesse que vous avez faite de garder la pauvreté ; car on vous reçoit à condition que vous serez fidèles à ménager ce qu’on vous donnera en maniement ; et si vous ne le promettiez, on ne vous recevrait pas. Vous l’avez donc promis en entrant, attendant le vœu que vous en devez faire, ou que vous avez fait au bout de quatre ou cinq ans.

On fait donc deux fautes en ménageant mal ou s’attribuant quelque chose du bien des pauvres. La première s’appelle larcin, qui de soi est péché mortel, d’autant qu’il est contre le commandement de Dieu. La seconde est contre le vœu et est encore plus que péché mortel,

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parce que vous avez fait vœu de pauvreté ; et rompre son vœu, c’est faire un sacrilège. Oui, mes sœurs, ce qui n’était que péché mortel devient sacrilège lorsque le vœu s’y rencontre

Il y a plus, mes chères sœurs, à qui prenez-vous cela ? Si c’est à un homme ou à une femme, c’est toujours péché mortel. Mais à qui prenez-vous quand vous retenez quelque chose de ce qui vous est mis entre les mains ? C’est aux pauvres. Ah ! Sauveur ! aux pauvres ! Vous le dérobez à Dieu même. Quoi ! prendre ce qui est destiné à de pauvres gens qui n’ont que ce qu’on leur donne, vous qui devez être leurs mères et leurs pourvoyeuses ! Voilà une chose plus que péché mortel, et au delà du commandement et du vœu : Ainsi c’est un sacrilège, car ce bien appartient au bon Dieu, et c’est lui qui a inspiré à ces personnes de le donner aux pauvres. On se fie à vous pour le leur distribuer, et vous êtes si malheureuses de vous l’approprier ! Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce cela ? Ah ! quel malheur ! ah ! la misérable qui fera cela ! Mes sœurs, ne vous étonnez plus si vous voyez des filles qui ont été affectionnées à leur vocation au commencement et encore longtemps après, lesquelles peu à peu se sont relâchées et ont perdu l’affection qu’elles avaient à leurs règles, ne se soucient plus de pratiquer les bonnes œuvres, ni de s’occuper selon l’esprit de Dieu, et enfin se sont tout à fait détraquées de leur vocation. C’est qu’elles n’ont peut-être pas observé cette règle. D’autant que, pour l’ordinaire, la perte de la vocation vient de ce que l’on retient le bien des pauvres, quand ce ne serait que cinq sols.

Mais, Monsieur, c’est bien peu de chose pour faire perdre la vocation. — O mes chères sœurs, ce n’est pas tant la quantité qu’il faut regarder, c’est la qualité du péché. Vous avez fait vœu à Dieu ; vous lui avez promis de garder la pauvreté, et vous faites contre le vœu.

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Car non seulement le vœu vous ôte la liberté de disposer de ce qui n’est pas à vous, mais même de ce qui vous pourrait appartenir. Et si une fille était si mal apprise de retenir de l’argent, ou quelque autre chose, lorsqu’elle entre dans la Compagnie, elle ferait très mal ; car elle doit, si elle a quelque chose, la bailler à la supérieure, laquelle fait écrire sur le livre par la trésorière ce qu’on lui remet en main, afin que, si la nouvelle venue était si malheureuse que le diable l’arrachât de sa vocation, on le lui pût rendre. Voilà comme il faut faire. Et dès qu’une fille a fait ses vœux, elle n’a plus la disposition de son bien.

Monsieur, dira quelqu’une, j’ai quelque chose, à la vérité, mais ma mère me l’a donnée, ou bien, elle m’est échue en partage. — N’importe. Le vœu que vous avez fait ne vous permet point de rien réserver, ni de disposer de quelque chose sans permission, quand vous auriez quantité de biens. Si j’en avais, moi, qui suis un misérable, en vertu du vœu que j’ai fait, je serais obligé de le remettre à la communauté, sans me réserver aucune chose.

Mais, Monsieur, voilà un de mes parents qui vient à Paris pour plaider ; il est en grande nécessité ; ne pourrais-je point lui donner quelque petite chose pour l’aider ? — Non, vous ne pouvez lui rien donner, pas seulement un double, sans offenser Dieu. — Sera-ce un péché mortel de donner un double ? — Dieu le sait. Je sais bien que rompre son vœu est péché mortel ; mais Dieu sait si donner un double est un péché mortel. Il voit le cœur avec lequel on le fait. Vous savez que les Capucins ne peuvent toucher de l’argent ; et s’ils en touchent, ils pèchent mortellement, encore qu’ils ne fassent que le toucher, parce qu’ils ont fait vœu de se donner à Dieu pour vivre de la sorte, entièrement abandonnés à la Providence ; et ils observent cela très exactement.

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Or,vous avez bien plus d’obligation de ne pas toucher au bien des pauvres et de bien user de ce qui vous est donné pour leur départir. Le diable ne manquera pas de tâcher de vous surprendre. Si vous l’écoutez, il vous dira : "Ah ! ma sœur, qu’il fait bon d’avoir quelque chose ! Que savez-vous ce qui arrivera ?" Voilà ce que le diable vous dira, car c’est ce qu’il dit à Judas. Mais dites-lui, lorsque ces pensées vous viendront : "Je suis assurée que, pourvu que je sois fidèle à Dieu et que je me confie en sa Providence, rien ne me manquera."

L’évangile d’aujourd’hui le dit : "Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné" (2). Mes chères sœurs, voilà ce que vous faites. Une vraie Fille de la Charité qui n’a pas autre désir que de se conserver en la grâce de Dieu, cherche le royaume de Dieu. De plus, vous cherchez sa gloire en servant vos malades, et tant que vous ferez cela, n’ayez pas peur que rien vous manque ; il est impossible que Dieu n’ait soin de ces âmes-là. Etablissez-vous là dedans et dites dès ce moment : "Je crois tellement ce que cet homme vient de nous dire de votre part, que dès maintenant je veux m’abandonner entièrement à votre divine Providence." Affermissez-vous là dedans, mes sœurs, et soyez assurées que les promesses de Dieu ne manquent jamais. Dites donc à ce moment : "Je me confie à mon Dieu, assurée que je suis que, pourvu que je garde ma règle, je ne manquerai jamais de rien. Que si quelque parent ou quelque sœur pervertie veulent me persuader le contraire, je ne les croirai jamais."

Voilà, ce qu’il faut faire, si vous voulez être vraies Filles de la Charité. Mais si vous ne le faites pas, savez-vous Ce qu’on dira ? Dès qu’on saura qu’en une paroisse une sœur aura gardé cinq sols, vous devez être

2) saint Matthieu VI, 33.

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assurées qu’on dira que les Filles de la Charité sont de petites larronnesses qui dérobent le bien des pauvres. Après cela, on changera de manière d’agir. Les personnes qui entendent cela diront : "Jusqu’à cette heure nous nous sommes fiées à ces filles ; mais il ne faut plus s’y fier." Voilà ce qui arrivera. On fera passer toutes les Filles de la Charité pour de petites larronnesses ; et si l’on continue à se servir de vous, l’on vous donnera un procureur ; on vous dira qu’il faut prendre chez l’épicier ce qu’il faut ; mais de vous confier aucune chose, on ne le fera plus ; car, voyez-vous, du jour où la Compagnie est dans cette réputation, adieu les Filles de la Charité. Ce n’est pas encore tout. Les filles qui entendront dire cela, qui auraient envie de se mettre parmi vous, n’y entreront pas ; et quand elles le voudraient faire, on les détournera, leur disant : "Où voulez-vous aller ? Quoi ! vous mettre avec ces filles-là ! Eh ! ce sont de petites larronnesses. On leur a trouvé telle et telle chose du bien des pauvres. Mais vraiment on y a bien remédié ; car on leur a ôté le maniement de l’argent pour le bailler à un procureur."

Voilà, mes sœurs, ce qui arrivera, si vous ne gardez cette règle, et ce sera une chose pitoyable de voir la Compagnie dans cet état. Plaise à Dieu m’ôter plutôt la vie que de voir cela ! Quoi ! une Compagnie qui est si utile, à laquelle Dieu a fait tant de grâces, deviendra un sujet de scandale ! Ah ! oui, mes sœurs. Dieu m’ôte plutôt la vie que de permettre que je voie ce malheur ! Mais vous le verrez infailliblement Si vous contrevenez à ce que je vous dis, non pas seulement à cause que c’est moi qui vous le dis, mais parce que c’est la vérité et que l’expérience nous l’apprend. Pour l’éviter, résolvez-vous à ne jamais rien retenir du bien des pauvres ni du vôtre et à bien ménager celui dont vous aurez la disposition, et souvenez-vous que c’est le nœud de votre Compagnie

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et ce qui la tiendra dans sa forme, comme vous le voyez par ce que nous avons dit.

Voici la suite de l’article : "Et pour empêcher les abus qui s’y pourraient glisser en l’usage qu’elles feront, etc."

Une des grandes tentations que le diable pourrait vous livrer, mes chères sœurs, pour vous perdre, ce serait de dérober pour se faire brave (*) On a su le mal qui s’est fait dans un Ordre religieux, dont on me parlait aujourd’hui, par l’abus des choses qu’on y avait et par la singularité. C’était un Ordre saint dans l’église et qui n’est plus. Sa ruine n’est venue que de là. Chacun avait sa robe à sa mode. Ainsi ils se sont perdus.

Or, pour vous faire éviter ce malheur qui lui est arrivé, Dieu a inspiré un bon moyen, qui est de ne vous point habiller vous-mêmes mais de recevoir de la supérieure vos habits tout faits. C’est une pensée de Dieu, qui a, voyez-vous, été inspirée du ciel à cette petite Compagnie. Car c’est un grand bien d’en user de la sorte, de n’avoir soin que de prendre les habits, linge ou autre chose, lorsque la supérieure les fait donner. N’est-ce pas là un bon moyen de se donner entièrement au service de Dieu ? Vous n’avez que faire de vous occuper à penser à faire cet habit, ni ce collet ; vous n’avez qu’à observer vos règles et servir vos pauvres. Oh ! quel bonheur, mes chères sœurs ! Celles qui sont dans la maison doivent observer cette pratique. On leur baillera ce dont elles auront besoin, leur demandant de temps en temps si quelque chose leur manque. Pour celles qui sont à la campagne, elles ont droit de le demander par lettre, ou autrement, à la supérieure, car on ne peut pas aller sur les lieux pour savoir si quelque chose leur manque. Ainsi il faut qu’elles en écrivent à Mademoiselle et ne pas se l’acheter, si ce n’est que la chose soit de peu de conséquence, ou que la supérieure mande à la sœur de le faire autrement. Voyez-vous une fille qui s’achète quelque chose,

*). Bien vêtue, belle…

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il est certain qu’elle pèche, quand elle se donne la liberté de rompre la règle qui s’observe à la maison ; car, pour l’ordinaire, celles qui font cela ne s’arrêtent pas à prendre les choses si conformes à celles dont on se sert ici, ou fort rarement. Pensez-vous qu’une fille qui ne garde pas sa règle en ce point se tienne à la commune manière de faire de la maison de la supérieure ? Point du tout. Ah ! mes sœurs si vous saviez ce qu’on a de peine à empêcher la singularité aux filles !

J’ai reçu une lettre aujourd’hui, par laquelle on me mande qu’une de vos sœurs s’est acheté une cape sans permission et va avec cela. Pensez-vous qu’il fait beau voir cette fille avec sa sœur : l’une avec sa coiffure ordinaire et l’autre avec cette cape ! Si l’on n’y tenait la main, vous les verriez tantôt avec un habit fait d’une façon, tantôt d’une autre, du linge plus fin, la coiffure un peu plus propre, puis on tirerait les cheveux. Enfin, si l’on n’y prenait garde, on ne verrait plus d’uniformité, et ce serait la perte de la communauté. Mais, tant que vous vous tiendrez à cette sainte coutume, Dieu vous conservera. O mes sœurs, que vous êtes heureuses ! Je ne sache point, et je le dis en présence de Dieu, je ne vois point de communauté qui soit plus agréable à Dieu que la vôtre. Mais retenez bien ceci, de ne jamais acheter vous-mêmes vos habits ; car, dès lors qu’une en a un d’une façon, l’autre d’une autre, cela cause un grand désordre. Pourquoi les Capucins ont-ils toujours une même robe, si ce n’est pour éviter le désordre qui en arriverait ? Comment était habillé le Père de Joyeuse ? N’avait-il pas un habit comme les autres ? Oui, parce qu’il savait bien l’importance qu’il y a d’être uniforme en cela. Voilà pourquoi saint François et tous les autres saints fondateurs tendaient toujours là lorsqu’ils faisaient leurs communautés, et voulaient que tous eussent même habit, fait d’une même sorte et de même étoffe.

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Il est dit encore dans l’article qu’elles apporteront à la supérieure le reste de leur argent, leur nourriture prise, et cela pour le payement des habits qu’elle leur fournit. Que veut dire cela, mes sœurs ? C’est que celles des paroisses ou autres lieux, excepté celles des hôpitaux, ne disposeront de l’argent qui leur est baillé, pour leur nourriture et entretien d’habit et de linge, que selon l’ordre qui leur en sera donné, de sorte que, avant que de vous en aller en une paroisse, vous devez prendre l’ordre de la supérieure et savoir comment vous disposerez de votre argent. Si vous le faites, vous aurez le mérite de l’obéissance ; mais, si vous ne le faites pas, vous vous mettrez en danger de tomber dans le vice de la sensualité et de vous traiter mieux que les autres qui sont à la maison, sous prétexte de santé, d’avoir des forces pour mieux travailler ; car la nature se couvre de cela.

De plus, mes chères sœurs, n’est-il pas juste d’apporter à notre maison de quoi aider à vous entretenir d’habits ? Et quand il y en aurait plus qu’il ne faut pour cela, il y a bien d’autres dépenses à faire pour les voyages, pour vos sœurs malades et autres. Mais, si vous n’en usiez pas ainsi, il y a grand danger de tomber dans l’avarice. Car, voyez-vous, mes sœurs, dès lors, qu’on a commencé à amasser quelque chose, on a bien de la peine à s’en défaire. Au commencement, ce ne sera que deux ou trois écus ; puis ces deux ou trois donneront envie d’en avoir davantage, n’en doutez pas ; car cela est tellement impossible de se réserver de l’argent sans s’y attacher, que, si vous n’observez cette règle, vous commencerez à agir par l’esprit que nous venons de dire. S’il y a quelque chose de reste, c’est pour nourrir vos sœurs. Ah ! mes chères sœurs, c’est ce qui vous fait les mères nourrices des filles qui viennent. Quel bonheur de contribuer à soutenir votre maison !

Les religieux de saint Augustin faisaient ainsi au

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commencement. Ils apportaient à leur maison principale ce qu’ils avaient de reste, et l’abbé l’attribuait aux autres maisons de leur Ordre selon la nécessité. S’il vous reste donc quelque chose, il faut le mettre entre les mains de la supérieure ; car il ne s’agit pas seulement de la dépense qu’il faut faire pour la nourriture ; mais cela sert aux voyages des sœurs. Ce n’est pas qu’il faille épargner sur ce qui vous est nécessaire ; oh ! non il faut que vous preniez ce qui est requis à vos nécessités. Mais ceci s’entend de ce qui vous reste. Pour celles qui sont aux champs, si elles ont besoin de quelque chose, elles peuvent en écrire un petit mot, ou pour demander permission de l’acheter elles-mêmes, ou pour prier de la leur envoyer. Voilà la manière avec laquelle cela doit se faire.

Pour ce qui est de celles qui ont le maniement du bien des pauvres oh ! il faut s’en acquitter fidèlement, faire toutes choses au poids de l’or, et, sous quelque prétexte que ce soit, ne dire jamais qu’une drogue coûte plus cher qu’elle n’a coûté, rendre compte à la trésorière le plus souvent que vous pourrez, la solliciter même à entendre vos comptes. En ce faisant, vous la consolerez et ferez voir que vous êtes filles de bon compte ; et cela soulagera les dames officières.

Quand vous êtes malades, les dames veulent qu’on se serve des drogues des pauvres. Mais, hors de là, il n’y faut jamais toucher, mes chères sœurs. Ces bonnes dames se mettent tant en peine de vous lorsqu’elles vous voient malades ! Il n’est pas croyable la charité qu’elles ont. Ainsi vous devez tâcher de vous comporter de telle sorte que vous les contentiez.

J’ai une chose de grande importance à vous dire : c’est du respect que vous leur devez ; mais ce sera pour une autre fois, parce qu’il se fait tard. Cependant, mes filles, vous voulez bien que nous nous donnions à Dieu

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pour bien dispenser le bien des pauvres. L’on rapporta dernièrement en la grande assemblée des dames, entre autres choses, le profit que nos sœurs de l’Hôtel-Dieu faisaient pour les pauvres par quelque ménage qu’elles font, vendant de la gelée ; ces dames, bénissant Dieu, joignaient les mains et se disaient : "Madame, cela n’est-il pas beau ? Ces pauvres filles, après avoir bien eu de la peine à servir leurs pauvres, gagnent encore par leur industrie de quoi les assister."

Ceci soit dit pour votre consolation et pour vous faire voir combien peuvent les Filles de la Charité, si elles sont fidèles à leurs règles ! Mais, voyez-vous, mes chères sœurs, je vous le dis encore, une des grâces que vous devez le plus demander à Dieu, c’est celle de faire paraître au ciel et à la terre que les Filles de la Charité craignent de s’approprier aucune chose du bien des pauvres. C’est ce que vous devez demander pour l’ordinaire dans vos oraisons, qu’il plaise à la divine bonté faire la grâce à la Compagnie de bien dispenser le bien des pauvres. Voulez-vous donc bien que demain, à l’oraison, et encore après-demain nous lui demandions cette grâce ? Voulez-vous pas vous donner à Notre-Seigneur dès ce moment, avec résolution d’être à jamais fidèles à cela et d’avoir plus de soin de conserver le bien des pauvres que si c’était le vôtre propre, puisque c’est le sien, en tant qu’il appartient à ses membres ?

— Oui, mon Père, répondirent quelques-unes.

— Oh ! je vois bien, mes filles, que vous êtes toutes en cette disposition. C’est la prière que je fais à Notre-Seigneur, qu’il fasse la grâce à cette Compagnie d’être fidèle à garder cette règle en tout ce que nous avons dit, suppliant sa bonté qu’à même temps que je prononcerai les paroles de bénédiction, elle répande une infusion de lumières dans l’entendement, qui vous fasse voir le

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bien qu’il y a dans l’amour et la pratique de la pauvreté, et qu’il répande des ardeurs d’amour et de charité dans la volonté pour l’embrasser. C’est la prière que je fais de tout mon cœur.

84. — CONFéRENCE DU 8 SEPTEMBRE 1657

N’INVITER AUCUN EXTERNE A MANGER SANS PERMISSION

(Règles Communes, art. II)

Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est sur votre onzième règle. Voici ce qu’elle contient : "Pendant qu’elles sont dans la maison de la supérieure, elles se garderont bien d’y faire manger personne sans sa permission. Celles aussi des paroisses et des autres maisons éloignées en useront de même à l’égard de la sœur servante laquelle ne le permettra pas sans grande nécessité et une permission particulière ou générale de la même supérieure et cela à l’égard seulement des personnes de leur sexe, quand bien ii n’y aurait aucun mal en cela, sinon que ce serait donner un bien qui ne leur appartient pas, elles n’en ayant que l’usage pour la nécessité de leurs personnes et celles des pauvres."

Voilà votre règle, mes chères sœurs, qui consiste à ne faire manger personne sans permission. Nous en parlerons en trois points à notre ordinaire : au premier, nous expliquerons la règle ; au second, nous verrons les raisons que nous avons de la bien observer ; et au troisième, ce qu’il faut faire pour cela.

Or, cette règle semble d’abord être de peu d’importance, et néanmoins elle l’est si bien que l’observance d’icelle fera marcher la Compagnie en bon ordre et l’inobservance de cette règle fera de grands désordres,

Entretien 84. — Ms. SV 3, p. 174 et suiv.

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lorsqu’on n’y sera pas fidèle. Elle dit donc qu’il ne faut pas que les sœurs fassent manger personne de dehors dans la maison sans permission. Et pour le regard de celles qui sont hors de la maison de la supérieure et qui sont aux paroisses, aux forçats, aux hôpitaux et autres lieux où la Providence vous appelle, il ne faut jamais y faire manger personne sans permission de la sœur servante et les sœurs qui tiennent lieu de servantes ne doivent pas donner cette permission à pas une, si ce n’est après avoir eu celle de Mademoiselle Le Gras, la supérieure. Et quand on doit faire manger des personnes chez vous, cela s’entend des personnes de votre sexe et entre celles-là il faut que ce soit des personnes de votre Compagnie ; car, pour les externes, il ne faut pas les y faire manger. Elles pourront donc les y faire manger ; mais il faut que ce soit par nécessité, et non par compliment, ni sous prétexte de cordialité. Voilà une fille qui s’en va en ville ; elle se sent incommodée ; oh ! pour lors elle peut prendre quelque chose. Mais, voyez-vous, retenez bien ceci, il faut qu’il y ait nécessité vraie pour faire manger une Fille de la Charité en ce cas, la servante, ayant permission, peut la faire manger ; hors de là, il ne le faut jamais. Mais il arrive rarement que d’une paroisse à une autre on ait besoin de prendre de la nourriture ; et ainsi cela ne se doit faire que peu souvent, si ce n’est des filles de cette maison qui vont en divers lieux par la ville ; pour celles-là, il peut y avoir nécessité ; mais, pour les personnes du monde, il ne faut pas leur donner cette liberté. — Mais c’est ma mère qui vient me voir ; c’est ma sœur ou mon frère. — Oui, mais, si vous le faites, vous faites mal. — Mais, Monsieur, quel mal y a-t-il en cela ? N’est-ce pas bien fait de faire plaisir à sa mère et de rendre service, en ce qu’on peut, à ses parents ? — Mes sœurs, pour répondre à cette question, il faut trancher le mot ; il n’y aurait pas

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de mal en cela, n’était le vœu de pauvreté que vous avez fait, qui fait que le bien que vous possédez n’est pas à vous, et vous n’en pouvez user que pour la nécessité de vos personnes.

Mais, direz-vous, c’est ma sœur. — Il n’importe. Vous n’avez point permission pour cela. — Mais quel mal y aurait-il ? — Il n’y en aurait point si vous n’étiez pas Filles de la Charité et si ce que vous avez était à vous. Mais, dès lors qu’une fille a fait le vœu de pauvreté, il ne lui est pas permis de disposer d’un liard seulement, ni du bien des pauvres, ni de celui qu’elle a pour son usage, si ce n’est avec permission ; et si elle le fait, elle viole son vœu et pèche par conséquent. Si elle n’a pas encore fait le vœu, elle doit pourtant garder cette règle ; car on l’a reçue dans la Compagnie à condition qu’elle y gardera les règles ; de sorte que toutes sont obligées à cela, aussi bien celles qui n’ont pas fait vœu, que celles qui l’ont fait.

Quelqu’une dira : "Monsieur, voilà qui semble bien rude. Encore faut-il avoir quelque sorte d’humanité et de charité. Voilà une mère qui me vient voir ; si je ne lui présente à souper, elle pensera que je n’ai point de charité d’en user ainsi." Parce que vous déroberiez aux pauvres ou à la communauté, vous devez ne pas lui présenter à manger. Il ne vous est point permis de donner le bien des pauvres, car ce serait contre la justice d’ôter à une personne ce qui lui appartient, pour le donner à une autre. A Paris, on ne manque pas d’hôtellerie pour prendre son repas. Il faut dire que vous n’êtes pas maîtresses de l’argent que vous avez entre les mains et que vous n’en pouvez pas disposer, que, si vous ôtez un liard du bien des pauvres, vous péchez.

Mais c’est un père, c’est un frère. — Il n’y a point d’exception ; non, il n’y en a point. — Offenserai-je Dieu, si je le fais ? — Oui, vous l’offenserez. — Monsieur,

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cela semble bien rude à la nature. Oui, au commencement, mais par la pratique toutes choses deviennent faciles.

De plus, toutes les communautés ont cette coutume de n’inviter personne à manger, hors quelques-unes, qui ne s’en trouvent pas bien. Qu’on aille aux Carmes, aux Capucins et autres voir s’ils donnent la collation aux personnes qui les vont voir ! Point du tout. Pourquoi ? C’est que le bien qui est dans ces maisons appartient à la communauté, et ils ne peuvent en détourner aucune chose sans faire tort à toute la communauté.

Mais il y a plus de mal pour vous autres, car vous ne faites pas seulement tort à la communauté quand vous donnez quelque chose mais encore vous l’ôtez aux pauvres. Quelqu’une dira : "Monsieur y a-t-il si grand mal à rompre cette règle ?" Oui, mes sœurs ; Dieu a inspiré de la faire ; et contrevenir à une règle, c’est toujours offenser Dieu, parce que c’est faire une chose contre la défense qui vous en a été faite. Secondement, vous faites une désobéissance, contrevenant à l’esprit de la règle et à la pratique de la communauté.

La seconde raison que je mets en avant, c’est que ce que l’une fera, toutes les autres le feront bientôt. L’exemple d’une seule maison suffira pour que les autres fassent comme elle. Dès que St-Germain (1) aura fait cela, Saint-André (2) n’en est pas bien loin ; ainsi des autres.

Voilà donc pour remédier aux désordres qui pourraient arriver si l’on transgressait cette règle. Mais, si quelqu’une passe par-dessus tout ce que je viens de dire arrivera, n’en doutez pas. Disons tout. Si vous commencez à ne donner que le pain à une sœur une

1). Paroisse de Paris.

2). Autre paroisse de Paris.

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autre dira qu’il faut y ajouter le fruit ; quelqu’autre, pour faire plus de chère à sa sœur, dira : "Le pâtissier n’est pas loin, il faut avoir des petits pâtés." Si c’est un parent, on dira : "Monsieur, nous avons telle chose pour notre ordinaire ; mais vous avez chez vous plus que cela il faut avoir du vin." Après, il faudra lui tenir compagnie, de sorte qu’au moment qu’on laissera entrer cette liberté en un lieu, imperceptiblement cela se fera aux autres et la raison est que traiter son corps est une chose qu’on aime beaucoup. On se laisse aller facilement à ce qu’on aime. Et ainsi vous verrez une coutume de cela. Si une sœur va voir sa compagne, qui ne la convie à prendre quelque chose, elle s’en offensera, sachant qu’elle ne traite pas les autres de la sorte.

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