Entretiens aux Filles de la Charité (page 75)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà donc ce qui arrivera : on commencera par le peu, et du peu on viendra à autre chose. La joie qu’on aura de se voir ensemble fera qu’on dira : "Puisque ma sœur est venue nous voir, il faut avoir quelque chose de plus ; il faut aller chez le pâtissier ; réjouissons-nous un peu." Et puis quand on en sera venu là, on y ajoutera le vin. Avec cela le sang s’échauffera. On s’entretiendra des uns et des autres ; on oubliera ses pauvres, ne pensant qu’à s’en donner à cœur joie. De sorte que, dans peu de temps, la chambre des Filles de la Charité ressemblera à des auberges et deviendra un cabaret où la nappe est toujours mise. Voyez-vous, c’est une chose si véritable que vous le verrez, si vous ne tenez ferme à cette règle. Je ne vous donne pas dix ans, je n’en donne pas seulement six, parce que vous voyez ce que je dis, que, si on vient à ouvrir la porte à cela, il n’en faut qu’une pour donner l’exemple aux autres. Voyez, mes sœurs, le mal qui arrivera si on contrevient à cette règle, quel scandale cela donnera au prochain. Ces dames, qui sont si édifiées quand elles entendent parler de votre manière de vie, changeront de langage

- 323 -

et se diront : "Les Filles de la Charité qu’on a vues vivre si frugalement, ont bien changé de face elles ont toujours la nappe mise."

De plus, tandis que vous êtes là, l’esprit malin vous incite à vous entretenir de celle-ci, de celui-là ; et souvent on se laisse aller aux murmures et à la détraction. Après tout, le temps des Filles de la Charité n’est pas à elles ; elles le doivent aux pauvres et à la pratique de leurs règles. C’est donc encore un autre mal, d’autant que vous perdrez le temps. Et vous savez toutes, ou le devez entendre, ce qui est dit dans la sainte écriture : "Opérez votre salut tandis que vous avez le temps (3). C’est pourquoi les personnes spirituelles s’accusent d’avoir perdu le temps, quand cela leur est arrivé, et disent : "Je m’accuse d’avoir perdu un quart d’heure de plus qu’il n’était nécessaire, dans une compagnie de laquelle je pouvais me dégager."

J’ajoute à ce temps que vous perdez là l’incommodité des pauvres. Si c’est la maîtresse d’école, les écolières s’en retourneront trop tard, si c’est celle qui a soin de porter la portion aux malades, ils demeureront à servir, ou ne le seront pas à l’heure qu’il faut. Ainsi, si vous perdez le temps, pour peu que ce soit, les pauvres s’en sentiront ; et si vous écoutez quelque mauvaise coutume que quelques-unes ont pu prendre, si, ne faisant pas attention à ces avis, vous vous laissez aller à suivre leur exemple et que la supérieure souffre cela, vous devez être assurées, mes sœurs, qu’en peu de temps vous vous trouverez là et qu’elle en rendra compte devant Dieu aussi bien que M. Portail, s’ils n’y mettent ordre.

Savez-vous ce qui se faisait au commencement d’une Compagnie de prêtres qui est très fameuse, c’est qu’ils faisaient mettre la nappe à tous ceux qui allaient là dedans ;

3) épître aux Galates VI, 10.

- 324 -

ils recevaient des écoliers, qui buvaient et mangeaient. Et comme ils venaient à diverses heures, vous eussiez dit, à voir cette maison que c’était une gargoterie. Ce qui a fait un si grand désordre que les supérieurs ont résolu qu’on n’y ferait plus manger personne ; ce qu’ils observent exactement ; car on ne mange jamais chez eux, si ce n’est quelque docteur de leur Compagnie, et aux heures réglées.

Vous voyez bien, mes chères sœurs, par cet exemple, où cela va et combien il importe de se donner à Dieu pour bien observer cette règle, puisque, si vous ne le faites, vous désobéissez aux supérieurs et aux règles, vous dérobez aux pauvres, ou plutôt à Dieu, ce que vous donnez, vous perdez le temps et finalement vous causeriez dans la Compagnie de grands désordres, qui la pourraient perdre à la fin.

Mais, Monsieur, je suis de la campagne, et voilà mon frère qui vient me voir ; il ne sait rien de nos obligations, il me prie de lui donner le couvert ; il est nuit ; qu’est-ce que je lui dirai ? Si je le renvoie, il aura peine que je ne le loge pas, et me tiendra pour une ingrate. J’aurai peine de cela. — Ma sœur, tenez ferme, faites vos excuses ; car, voyez-vous, si vous le recevez une fois, le cousin viendra bientôt, qui demandera la même chose. Mais bien davantage car un péché attire l’autre, quand on l’aura reçu, on dira : "Nous n’avons point de lit, mais voilà une petite couche, ou bien je coucherai avec ma sœur et vous laisserai mon lit." En bonne foi, mes sœurs, cela n’est-il point déjà arrivé ? Je vous en appelle en témoin devant Dieu. Si cela est arrivé, comme je le crains fort, en vérité vous vous êtes exposées à la tentation contre la pureté. Quoi ! une sœur verra un homme couché dans sa chambre et peut-être dans son propre lit ! Cela devrait faire horreur. Après cela, le scandale des voisins ne peut manquer, et vous vous

- 325 -

êtes exposées à leur calomnie, car ils diront : "Si ces filles étaient si sages qu’on tient, feraient-elles coucher un homme chez elles, quoique ce soit un frère ? Cela n’est pas honnête." Voilà ce qu’ils auront sujet de dire

Je veux croire que ce désordre n’est pas encore arrivé ; mais il arrivera tôt ou tard, si vous ne vous tenez sur vos gardes Et si vous recevez ce frère vous ne le traiterez pas comme vous, il faudra avoir du vin, après il dira : "Ma sœur, il faut que vous en buviez aussi avec moi." Et si elle s’excuse sur ce que cela ne lui est pas permis il dira : "Je n’en boirai point si vous n’en buvez." Et enfin elle se laissera gagner. Voilà ce qui arrivera, mes sœurs, n’en doutez pas car cela vaut fait, et j’ai sujet de le craindre ; ce que je ne veux pourtant pas croire.

Pour toutes ces raisons, mes chères sœurs, donnez-vous à Dieu et, à ce moment, élevez vos cœurs au ciel pour demander à sa bonté qu’elle ait agréable la résolution que vous faites pour bien observer cette règle, car, dès lors qu’elle ne s’observera plus, on ne pourra conserver la Compagnie dans la pureté et c’est de cette maison qu’on doit prendre l’exemple de tout ce qu’il faut faire dans les autres. Si cela ne se faisait pas, comment voulez-vous que les filles qui sont envoyées dans des établissements nouveaux sachent ce qu’elles sont obligées de faire, si elles n’en ont vu la pratique ?

Par exemple, voilà M. le chancelier qui en demande pour envoyer à 150 lieues ; celles qui iront à Cahors, à Arles et à Angers, ne faut-il pas qu’elles soient instruites et bien informées de toutes les règles et bonnes coutumes de la maison de la supérieure pour les introduire dans ces lieux-là. Voyez-vous, il est très important que vous vous donniez à Dieu pour être fidèles à cela en quelque lieu que vous soyez. Or, encore que ce que nous avons

- 326 -

dit ne soit pas arrivé, il faut prévoir les accidents qui peuvent arriver, pour y remédier, et il n’y en peut arriver de plus dangereux pour la pureté, qui vous est si nécessaire.

Hélas ! entendrez-vous sans une grande joie ce que je vais vous dire ? C’est une lettre qu’un des nôtres m’a écrite du siège de Varsovie, par laquelle il me mande : "La reine a envoyé quérir les Filles de la Charité et moi pour traiter les pauvres soldats blessés." Ah ! mes sœurs, quelle consolation j’ai reçue à ces nouvelles ! Des filles avoir le courage d’aller dans les armées ! Quoi ! des Filles de la Charité de Paris, vis-à-vis Saint-Lazare, aller visiter les pauvres blessés non seulement dans la France, mais jusque dans la Pologne Ah ! mes sœurs, y a-t-il rien de pareil à cela ? Avez-vous jamais ouï dire qu’il se soit fait chose pareille ? Mais avez-vous entendu, quelque part que vous ayez été, que des filles aient été dans des armées pour pareil sujet ? Pour moi, je n’ai jamais vu cela et ne sache point qu’il se soit trouvé compagnie qui ait fait les œuvres que Dieu fait par la vôtre. Ah ! mes filles, cela vous oblige à vous donner de grand cœur et de toutes vos affections pour le servir dans votre vocation. Car, voyez-vous, Dieu a de grands desseins sur vous, qu’il accomplira pourvu que vous croyiez ce qu’on vous dit et que vous soyez fidèles à la pratique de vos règles. Ah ! Sauveur ! cela n’est-il pas admirable de voir de pauvres filles entrer dans un siège ? Et pourquoi faire ? Pour y réparer ce que les méchants y détruisent. Les hommes y vont pour détruire, les hommes y vont pour tuer, et elles pour y redonner la vie par le moyen de leurs soins. Ils les envoient en enfer, car il ne se peut faire que, parmi ce carnage, il n’y ait de pauvres âmes en état de péché mortel ; et voilà que de pauvres filles font ce qu’elles peuvent pour les faire aller au ciel.

- 327 -

Mes sœurs, ne vous semble-t-il pas que Dieu veut se servir de vous ? Je vous prie, parlons un peu cordialement ; il faut que je vous entretienne là-dessus. Avez-vous jamais entendu que des filles aient fait ce que nos sœurs font 7 Non, cela ne se voit point. Et pourquoi ? Je pense qu’il n’est jamais entré dans l’esprit humain que des filles vierges allassent dans les armées réparer le mal que les méchants y font. Cela n’est-il pas tout à fait extraordinaire ? Ne faut-il pas vous donner à Dieu pour être fidèles à garder vos règles ? Mes sœurs, je ne doute pas que vous ne soyez toutes dans cette résolution mais j’ai voulu vous dire ceci pour votre consolation et la mienne. Surtout il faut être fidèle à ce que nous avons dit, et pour vous y aider, il faut que, dès demain, vous fassiez votre oraison là-dessus et pensiez devant Dieu au grand mal qui arrivera si l’on met la nappe sans nécessité. Pensez à quelle suite de maux on s’engage si, par une fausse cordialité, on rompt cette règle. Quoi ! pour l’appétit peut-être d’un œuf, d’une poire, ou autre chose semblable, rompre l’obéissance et se mettre en danger d’offenser Dieu ! O mes chères sœurs quelle bassesse de cœur ! Voilà comme il faut faire et, après avoir considéré ce que je viens de dire, prendre résolution d’être fidèles à cela et dire à Dieu : "Mon Dieu, je vous remercie de m’avoir fait avertir du péril où je me mettrais si, par une fausse cordialité, je contrevenais à cette règle. Je me donne à vous pour ne faire manger personne sans nécessité ; et si mes sœurs m’en prient, je leur demanderai si elles en ont besoin."

Oui, mes sœurs, il n’y a point de danger, quand une sœur vous demande quelque chose, de lui dire : "Ma sœur, en avez-vous besoin ? Si cela est, très volontiers." Voilà le premier moyen, et je pense qu’il serait bon de faire oraison tous les mois sur ce que nous avons dit, afin de se bien établir en cette pratique.

- 328 -

En second lieu, et c’est le second moyen que je mets en avant, celles qui sauront que quelques-unes de leurs sœurs, tentées par l’esprit malin, auront rompu cette règle, doivent en donner avis aux supérieurs. Si elles ne le font, elles seront cause que le mal continuera, et elle en répondront à Dieu. Vous êtes donc obligées, mes sœurs, tant que vous êtes, d’avertir dès que vous savez qu’on manque à cela, et de dire : "Mademoiselle (ou Monsieur) je me sens obligée devant Dieu de vous avertir qu’il se passe telle chose en tel lieu. J’en décharge mon âme en vous le disant. Vous y apporterez le remède que vous jugerez à propos."

Voilà, mes sœurs, ce que vous devez faire. Pour celles qui sont éloignées de Paris, si on envoie un visiteur, comme c’est une des meilleures pratiques que nous ayons, il faut l’en avertir. Par exemple un prêtre de la Compagnie va visiter nos maisons, si, par même moyen, il visite les vôtres, la première chose dont vous devez lui rendre compte, c’est de dire si vous avez été fidèles à garder cette règle, ou si vous savez que quelques-unes de vos sœurs y aient manqué sans un véritable besoin. Cela n’est-il pas facile, mes sœurs ? On ne demande pas que vous souffriez dans le besoin, comme vous voyez. êtes-vous incommodées, hélas ! proposez avec grande liberté votre besoin, et on y apportera le remède avec charité.

Le troisième moyen, c’est de demander instamment cette grâce à Dieu et de vous observer les unes les autres. Il est dit dans la sainte écriture que Dieu a donné charge de son prochain à chacun de nous : Unicuique mandavit de proximo suo (4). Par exemple, moi je suis obligé de veiller sur ceux avec lesquels Dieu m’a mis, et toutes personnes spirituelles sont obligées de veiller les

4) Ecclésiastique XVII, 12.

- 329 -

unes sur les autres, un voisin sur son voisin. Les Turcs mêmes, qui ne connaissent pas Dieu, y sont obligés, et quand je n’aurais autre enseignement qu’eux, la loi naturelle m’y oblige. Or, si Dieu dit cela à un chacun, il le dit bien plus expressément aux personnes de communauté, liées ensemble par la charité, et qui, par conséquent doivent observer cela plus exactement que les autres. Voilà pourquoi il importe extrêmement que vous preniez ce soin-là et que celles d’une paroisse veillent sur celles de l’autre, la sœur sur sa sœur. Et si vous apprenez que quelqu’une manque à son devoir, vous devez en donner avis aux supérieurs. En ce faisant, vous vous aiderez les unes les autres à être fidèles à vos règles, et vous déchargerez votre âme.

Quand le bienheureux évêque de Genève (5) institua son ordre il donna charge que cela s’observât, et instruisit Madame de Chantai comment il fallait que les religieuses d’une ville veillassent sur celles d’une autre ville. Et s’il se passait quelque chose qui ne fût pas selon l’ordre, il leur enjoignait de l’en avertir à Annecy. Et ainsi, mes chères sœurs, un moyen bien efficace que je vous présente, c’est que vous vous observiez les unes les autres, car, en veillant de la sorte, celles d’une paroisse sur celles d’une autre, cette règle sera bien observée

On pourra dire : Quoi ! il faut que j’observe des personnes qui font profession de servir Dieu ! quoi ! des filles qui devraient toujours avoir Dieu devant les yeux ! — Mes sœurs, la plupart n’auraient pas besoin de ce soin ; mais vous le prendrez, afin d’aider à conserver la Compagnie dans la pureté de son esprit ; car je ne puis m’imaginer que, si les Filles de la Charité ne gardent cette règle, elles puissent garder cette pureté.

5). Saint François de Sales (21 août 1567 - 28 décembre 1622)

- 330 -

C’est pourquoi, mes sœurs, donnez-vous à Dieu pour être fidèles à l’observance de vos règles et pour aller toujours en augmentant, comme, par la miséricorde de Dieu, vous avez fait jusqu’à présent, et surtout pour bien observer celle-ci.

O Sauveur de mon âme, qui savez le grand mal qu’a fait un morceau de pomme mangé par nos premiers parents, contre votre commandement, faites-nous la grâce de ne jamais contrevenir à l’ordre que vous avez donné. O Seigneur, qui savez comme ce fut un grand malheur à Esaü de vendre son droit d’aînesse pour avoir la satisfaction de manger une écuellée de lentilles, ne permettez pas que nous perdions, pour une petite satisfaction, le bonheur que vous donnerez aux âmes qui auront suivi vos volontés. Vous qui savez les grands maux qui se font dans les banquets, où saint Jean, votre précurseur, perdit la tête, vous, Seigneur, qui savez les grands maux qui peuvent arriver à cette Compagnie, si elle n’observe pas cette règle, faites qu’elle vous ait toujours présent, afin que l’ennemi ne la puisse jamais faire tomber dans ces malheurs ; inspirez aux Filles de la Charité d’être fidèles à cela. Oui, Seigneur, nous vous en supplions par les bénédictions qu’il vous a plu répandre sur cette Compagnie, lesquelles vous avez fait connaître par les emplois que vous lui avez donnés. Faites-lui la grâce de bien conserver la pureté et de regarder cette règle comme un grand moyen que vous lui avez donné pour l’aider à cela. Ah ! Seigneur ! c’est la supplication pressante que nous vous faisons ; vous nous l’accorderez, s’il vous plaît, par l’intercession de la sainte Vierge.

- 331 -

85. — CONFéRENCE DU 11 NOVEMBRE 1657

SUR LE SERVICE DES MALADES ET LE SOIN DE SA PROPRE SANTé

(Règles Communes, art. 12-16)

Mes chères sœurs, la conférence que nous allons commencer sera aucunement différente des précédentes. Nous avons accoutumé de prendre pour sujet quelque vertu et de vous interroger. Par la grâce de Dieu, cela s’est fait avec bénédiction. L’autre manière dont nous avons usé, c’est que nous nous arrêtions sur une seule règle, qui servait pour tout l’entretien. Or aujourd’hui ce sera d’une autre manière. Nous lirons les règles qui suivent, donnant seulement quelque instruction sur chacune. Jusqu’à cette heure, nous en avons usé comme je viens de dire, parce qu’il a été expédient ; c’était des règles fondamentales et de très grande importance ; et ainsi il fallait une plus grande explication. Mais celles-ci, quoiqu’elles soient nécessaires, n’ont pas besoin d’une si ample explication, parce qu’elles parlent d’elles-mêmes.

Nous en sommes à la 12e règle. Voyons ce qu’elle dit : "Leur principal soin sera de servir les pauvres malades, les traitant avec compassion, douceur, cordialité, respect et dévotion, etc."

Voilà ce que dit la 12e règle, parlant des Filles de la Charité, c’est-à-dire que votre principal soin, après l’amour de Dieu et le désir de vous rendre agréables à sa divine Majesté, doit être de servir les pauvres malades avec grande douceur et cordialité, compatissant à leur mal et écoutant leurs petites plaintes, comme une bonne mère doit faire ; car ils vous regardent comme leurs mères nourrices et comme des

Entretien 85. — SV 3, p. 182 et suiv.

- 332 -

personnes envoyées de Dieu pour les assister. Ainsi vous êtes destinées pour représenter la bonté de Dieu à l’endroit de ces pauvres malades. Or, comme cette bonté se comporte avec les affligés d’une manière douce et charitable, il faut aussi traiter les pauvres malades comme cette même bonté vous enseigne, c’est-à-dire avec douceur, compassion et amour ; car ce sont vos maîtres et les miens aussi. Il y a une certaine Compagnie, je ne me souviens pas du nom, qui appelle les pauvres nos seigneurs et nos maîtres, et ils ont raison. Oh ! que ce sont de grands seigneurs au ciel ! Ce sera à eux d’en ouvrir la porte, comme il est dit dans l’évangile.

Voilà donc ce qui vous oblige à les servir avec respect, comme vos maîtres, et avec dévotion, parce qu’ils vous représentent la personne de Notre-Seigneur, qui a dit : "Ce que vous faites au plus petit des miens, je le tiendrai fait à moi-même." (1) De sorte donc, mes sœurs, que Notre-Seigneur est, en effet, avec ce malade qui reçoit le service que vous lui rendez. Et selon cela, il faut non seulement prendre garde à éloigner de soi la rudesse et l’impatience, mais de plus s’étudier à les servir avec cordialité et grande douceur, même les plus fâcheux et difficiles n’oubliant pas de leur dire quelque bon mot, comme, par exemple, celui-ci : "Eh bien ! mon frère, comment pensez-vous faire le voyage de l’autre monde ? Puis à un autre : "Eh bien ! mon enfant, ne voulez-vous pas bien vous unir à Dieu ? Ne voulez-vous pas faire une bonne confession générale pour vous disposer à bien mourir ? Ne voulez-vous pas bien aller voir Notre-Seigneur ?" Ainsi il faut toujours leur dire quelque chose pour les porter à Dieu. Il n’en faut pas dire beaucoup à la fois mais peu à peu leur donner

1) Saint Matthieu XXV, 44.

- 333 -

l’instruction qui leur est nécessaire, comme à ces petits enfants qui sont à la mamelle, vous voyez qu’on ne leur donne à boire que peu à la fois. Or, vos malades sont des enfants en la dévotion, encore que ce soient de grandes personnes. Un bon mot qui part du cœur et dit dans l’esprit qu’il faut, leur suffira pour les porter à Dieu. Pourvu qu’il soit animé, il opère ce à quoi il porte. C’est pourquoi on appelle ces oraisons jaculatoires, qui sont comme autant de dards décochés qui blessent le cœur de Notre-Seigneur surtout quand cela est fait par une bonne âme. Ainsi une bonne Fille de la Charité qui dit quelque bon mot à un malade, ah ! c’est un dard qui porte son cœur à l’amour de Dieu. Je vous tiens toutes bonnes, mais une bonne âme, qui aime bien Notre-Seigneur et la sainte Vierge, qui ne regarde autre chose, en ce qu’elle fait, que de plaire à Jésus-Christ, c’est une flamme d’amour qui entre dans le cœur de ceux à qui elle parle. Or, ce bon mot que vous devez leur dire doit tendre à les exciter à la patience, ou à faire une confession générale, ou à bien mourir, ou à bien vivre, s’ils reviennent en santé, et à leur enseigner les choses nécessaires à salut. Car, voyez-vous, mes chères sœurs, c’est bien quelque chose que d’assister les pauvres quant à leur corps, mais, en vérité, ce n’a jamais été le dessein de Notre-Seigneur en faisant votre Compagnie, que vous ayez soin du corps seulement, car il ne manquera pas de personnes pour ce sujet mais l’intention de Notre-Seigneur est que vous assistiez l’âme des pauvres malades ; et pour cela il faut faire réflexion sur vous-mêmes : "Comment est-ce que je me comporte en ma paroisse ? Comment est-ce que je sers mes malades ? Est-ce quant au corps seulement, ou des deux ensemble ? Car, si je n’ai intention que d’assister le corps, hélas ! c’est peu de chose ; il n’y a personne, quelle

- 334 -

qu’elle soit, qui n’en fît autant." Un Turc, un idolâtre peuvent assister le corps. Voilà pourquoi Notre-Seigneur n’aurait eu que faire d’instituer une Compagnie pour cette seule considération, la nature obligeant assez à cela. Mais, pour l’âme, il n’en est pas ainsi. Tous ne les peuvent pas aider en cela, et Dieu vous a choisies principalement afin de leur donner les instructions nécessaires pour leur salut. Faites réflexion sur vous-mêmes et dites : "N’ai-je regardé qu’à assister le corps en tout le service que j’ai rendu aux pauvres ? Si je n’ai regardé jusqu’à maintenant qu’à donner la nourriture, des remèdes et autres choses qui regardent le corps, je ne me suis pas acquittée de mon obligation. Pardon, mon Seigneur, pour le passé !"

Mes sœurs, ce n’est pas assez. Il faut faire résolution de joindre au service que vous rendrez au corps l’assistance des âmes pour l’avenir : "Oui, mon Sauveur, dorénavant je me veux appliquer à rendre à mes malades tout le service spirituel qu’il me sera possible, aussi bien que le corporel."

Quelqu’une me dira : "Monsieur, nous avons trente malades à servir, le moyen de donner la portion à tous et de les instruire ?" O mes chères sœurs, je réponds à celle-là qu’elle leur dise seulement un mot en passant, quelque parole de Notre-Seigneur, qu’elle tâche de s’élever à Dieu pour prendre dans le cœur de Notre-Seigneur quelque parole de consolation, pour dire à ce pauvre malade, par exemple : "O mon enfant, que vous serez heureux si vous souffrez votre mal patiemment ! O mon frère, vous avez bien du mal, mais le bon Dieu mérite bien que nous souffrions davantage pour l’amour de lui. Mon enfant, vous souffrez beaucoup ; mais que le mérite que vous aurez pour cela sera grand ! Eh bien ! mon frère, eh bien ! ma sœur, aimons-nous bien le bon Dieu ? Ne voulez-vous pas faire

- 335 -

une bonne confession générale ?" Ainsi dire un mot selon le besoin qu’on voit. Et pour faire qu’il soit utile, il faut vous remplir de l’esprit de Notre-Seigneur, en sorte qu’on voie que vous l’aimez et que vous cherchez à le faire aimer. Celle qui sera ainsi remplie de l’esprit de Notre-Seigneur ne peut que faire beaucoup de fruit. Mais, s’il y en avait entre vous qui ne fussent de la Charité que de nom et qui n’en eussent que la robe seulement, celles-là ne leur diront rien du tout ; ou, si elles leur disent quelque chose, ce sera si froidement que cela ne les touchera point du tout. Et pourquoi ? C’est que cette fille qui n’a point de charité dans le cœur, ne parle que du bout des lèvres ce qu’elle dit n’a point de force, parce que ce n’est que de la langue et point du cœur. Mais celles qui sont pleines de Dieu parlent avec affection, parce qu’elles portent Dieu dans leur cœur, et ce qui sort de ce cœur est un petit feu qui entre dans celui du malade ; c’est un baume qui remplit tout de sa bonne odeur.

Vous souvenez-vous de nos chères sœurs qui sont allées à Dieu ? Ah ! de quelle sorte parlaient-elles à leurs malades et même à leurs sœurs ! Il n’y en a eu aucune qui n’ait pratiqué cela. On les a vues servir les malades avec charité, leur parler avec douceur et humilité. Mes sœurs, souvenez-vous de cela. C’est la leçon de Notre-Seigneur : "Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur" (2) ; car, vous ne profiterez de rien, si vous agissez autrement. Mais avez-vous à donner quelque avis à vos sœurs, ou quelque instruction aux pauvres, que ce soit toujours avec humilité et douceur. C’est une semence qui porte son fruit. Mais avec rudesse et d’un esprit passionné vous ne ferez rien du tout. O mes sœurs, donnons-nous à Dieu pour

2) Saint Matthieu XI, 29.

- 336 -

en user de la sorte et prions nos sœurs qui sont là-haut bienheureuses de le prier qu’il nous en donne la grâce. Demandons-lui qu’il nous l’accorde pour l’amour d’elles. Mon Dieu vous avez donné cette grâce à nos sœurs de toucher les cœurs lorsqu’elles parlaient à leurs sœurs et aux malades, donnez-nous-la aussi. Vous les avez tant aimées que vous faisiez la grâce à ceux qu’elles assistaient d’estimer ce qu’elles leur disaient et d’en profiter. Seigneur, donnez-nous cette grâce de toucher les cœurs et de les porter à vous aimer, surtout d’enseigner les choses nécessaires au salut car les docteurs tiennent qu’on ne peut être sauvé si on ne sait les principaux mystères de la foi. Voilà pourquoi vous devez sur toutes choses tâcher d’enseigner à vos pauvres qu’il y a un Dieu en trois personnes.

Mais ce sont de pauvres gens qui n’ont point eu d’instruction c’est une personne qui n’a que seize ans. — N’importe, il n’y a point de salut sans cela. Saint Thomas et saint Augustin tiennent qu’il n’y a point de salut pour une âme qui ne sait pas qu’il y a un Dieu en trois personnes, que la seconde s’est incarnée, et le reste des principales choses qu’elle a faites pour notre salut. Ah ! mes sœurs, quel bonheur que Dieu vous ait donné un si saint emploi ! Qu’y a-t-il de plus beau et de plus aimable qu’une personne qui quitte tout pour se donner entièrement à Dieu pour le service des pauvres ! Oh ! que cela est beau ! Si nous pouvions voir une Fille de la Charité qui sert bien les malades, qui a soin de leur salut, qui travaille de tout son pouvoir à sa perfection, pour se rendre agréable à Dieu mes sœurs si nous pouvions voir l’état d’une fille en qui cela est, il n’y a rien de beau comme cette âme. Nous ne le voyons pas maintenant, mais nous le verrons au ciel. Quoi ! quitter tout ce qu’on a au monde, père, mère, frères, sœurs, parents, amis, les biens,

- 337 -

si on en a, et son pays même ! Pourquoi ? Pour servir les pauvres, pour les instruire et les aider à aller en paradis. Qu’y a-t-il de plus beau et de plus estimable ! Si nous voyions une fille ainsi faite, on verrait son âme reluire comme un soleil, comme parle Notre-Seigneur en la sainte écriture : "Le juste est comme un soleil." (3). Le juste est celui qui fait justice, rendant ce qu’il doit à Dieu, au prochain et à soi-même. Or, si Dieu fait justice à l’homme, pour s’être acquitté de ces trois sortes de justices, que fera-t-il à une Fille de la Charité qui ne se contente pas de faire les actes de justice seulement, mais qui donne toute sa vie au service de Dieu, qui vit selon ses règles ! Je vous dis qu’une fille ou un homme qui vit de la sorte, arrive à une haute perfection, car vos règles sont toutes saintes et tendent toutes à vous sanctifier.

Ah ! mes filles, si vous saviez quelle grâce c’est que servir les pauvres, être appelé de Dieu pour cela ! Nous n’avons pas les esprits assez clairvoyants pour voir l’excellence de cette grâce, au moins tous ; car Dieu donne quelquefois des lumières à de bonnes âmes pour connaître la beauté d’une âme prédestinée. Quand une bonne Fille de la Charité donne toute sa vie au service de Dieu, qu’elle a tout quitté, qu’il n’y a rien au monde pour elle, ni père, ni mère, ni biens, ni possessions, ni connaissances que Dieu ou pour Dieu, il y a grand sujet de croire que cette fille-là sera un jour bienheureuse. Mais peu de personnes ont ces connaissances. Ah ! qu’il fait beau voir une âme revêtue de la grâce de Dieu, entourée de la vertu de Dieu, qui porte Dieu dans son cœur, qui ne le perd point de vue ! Si on pouvait voir cela, on serait ravi d’admiration ; on ne pourrait pas envisager la beauté de cette âme sans

3) Saint Matthieu XIII, 43.

- 338 -

en être ébloui. Oui, les saints Pères ont dit que, si on pouvait voir la beauté de la vertu, on tomberait en syncope et qu’il serait impossible de s’empêcher de l’aimer, quand bien on ne le voudrait pas. Voyez-vous, mes sœurs, ce que c’est qu’une âme qui travaille à la pratique de la vertu, comme font toutes les vraies Filles de la Charité. Car, mes sœurs, qu’est-ce que vous faites par l’observance de vos règles, sinon une continuelle pratique de la vertu ? Donnez-vous à Dieu pour y être fidèles, et surtout à celle-ci, tant nécessaire pour le salut des pauvres que vous servez.

Tous les livres