Entretiens aux Filles de la Charité (page 76)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De tout ce qui regarde ce chef, c’est-à-dire de la manière dont il faut vous comporter envers les dames de la Charité et autres personnes qui vous emploient pour le service des pauvres, comme aussi à l’endroit des malades, on a fait un petit abrégé, que vous verrez, Dieu aidant.

Passons à la treizième règle. "Et d’autant que la charité mal ordonnée, surtout si elle est faite sans obéissance, est extrêmement désagréable à Dieu et préjudiciable à l’âme de ceux qui la font ainsi, elles n’entreprendront jamais de nourrir, ni de médicamenter aucun malade contre la volonté des personnes dont elles dépendent, ni contre l’ordre qui leur a été donné, etc."

Cela veut dire, mes sœurs, qu’on ne fait rien qui vaille de donner quelque chose aux pauvres sans obéissance. Voyez-vous, sitôt que la désobéissance s’y trouve, elle porte avec soi une difformité qui ôte toute la beauté de l’action, quoique bonne. Au contraire, l’obéissance donne le lustre et la beauté à tout ce que nous faisons ; elle rend les actions indifférentes bonnes et méritoires, et aux bonnes elle donne un accroissement de mérite, un rehaussement de perfection qui les rend bien plus agréables à Dieu.

- 339 -

Cette règle veut donc dire qu’il ne faut jamais entreprendre de recevoir un malade contre l’ordre des dames de la Charité ou du médecin. S’il se trouve une sœur en quelque paroisse qui veuille s’en faire accroire et recevoir les malades selon son caprice, oh ! mes sœurs, elle ne doit pas le faire ; et celles qui pourraient le savoir ne doivent pas la suivre en cela. Et pourquoi recevoir un malade contre l’ordre ? De quelle autorité ? La charité, pour être bien faite, doit toujours être accompagnée de l’obéissance ; autrement, ce n’est pas charité ; car on ne peut avoir de charité contre l’obéissance. Si vous assistez un pauvre malade, quoique cela semble charité en apparence, si c’est sans le consentement des personnes à qui il appartient de vous faire faire cela, ce n’est point charité.

Monsieur, voilà un malade qu’on n’a pas voulu recevoir, et il croit que c’est moi qui en suis cause ; il crie après moi autant de fois qu’il me voit. Que faut-il faire ? — Mes sœurs, cela peut arriver, mais il faut souffrir et baisser les épaules.

Mais, Monsieur, si je passe dix fois par là, j’entendrai toujours ce reproche. — N’importe, il ne faut rien faire que se plaindre au bon Dieu, qui sait bien avec quelle intention vous le faites.

Ce n’a pas été l’intention de la Charité qu’on y reçût ni les hydropiques, ni les pulmoniques, ni les épileptiques. Que ferait-on si l’on se chargeait de ces sortes de malades ? Mais faut-il les laisser mourir sans assistance ? Voyez-vous, mes sœurs, je n’ai jamais ouï dire que ces gens-là aient péri faute d’être assistés. Il se trouve toujours quelqu’un qui en a soin, et dans Paris Dieu les a pourvus d’un hôpital, qui est pour les incurables. Que si vous pouvez les recommander à quelque bonne personne pour leur faire donner quelque chose, oh bien ! pour cela, in nomine Domini ! Mais de les

- 340 -

recevoir, pour toutes les plaintes qu’ils pourraient faire, vous ne le devez jamais. Il ne faut donc point faire de charité contre l’obéissance.

"Elles auront un grand soin des sœurs malades, particulièrement hors de la maison, les regardant comme servantes de Jésus-Christ en ce qu’elles sont servantes des pauvres, qui sont ses membres, et comme leurs propres sœurs, en tant qu’elles sont toutes et d’une manière particulière filles d’un même père, qui est Dieu, etc."

Ceci veut dire, mes sœurs, qu’il faut avoir grand soin des sœurs malades surtout hors de la maison de la supérieure. La sœur servante doit veiller à cela, parce que vous êtes sœurs plus intimes que ne sont les enfants d’un même père naturel, étant toutes filles de Notre-Seigneur, qui est votre père. Il faut donc en avoir soin et leur rendre service avec autant de dévotion qu’aux pauvres. Mais, pour la manière de se traiter, les Filles de la Charité seront vraiment telles qu’elles ne démentent pas leur nom. Elles s’accoutumeront à faire comme l’on fait ici dans la maladie. Quand une Fille de la Charité est vraie Fille de la Charité en santé, elle sera la même dans la maladie. Ainsi elle sera bien aise d’être servie comme les pauvres malades. On cesse d’être Fille de la Charité si, étant malade, on veut être traité délicatement. Que donnez-vous aux pauvres que vous servez ? Des œufs et des bouillons. Quand on vous traite de la sorte, vous êtes égales à vos maîtres, et c’est tout ce qui se peut accorder. Quand ils se portent mieux, vous leur donnez de la viande et du pain ; et une Fille de la Charité voudrait être traitée de perdrix, de bécasses et autres viandes délicates ! Ce n’est pas là votre condition, cela est bon pour les dames. Mais, quant aux Filles de la Charité, elles doivent être traitées sur le petit pied,

- 341 -

votre Compagnie étant pauvre comme elle est. En vérité, mes sœurs, si nous étions chez nous, serions-nous traités comme cela ? Aurions-nous ces douceurs ? Je vous en prends à témoin et m’assure que vous le savez. Cependant, pour être Fille de la Charité, il arrive quelquefois que les dames veulent en traiter quelqu’une comme une dame ; elles s’empressent autant pour trouver du soulagement pour une Fille de la Charité qui sera malade en leur paroisse, que si c’était une dame. Mais celles qui souffrent cela s’éloignent fort de leur devoir ; elles doivent dire : "Madame, cela n’appartient pas à de pauvres filles comme nous ; permettez que nous suivions nos petites coutumes."

Il est dit dans Daniel qu’un roi prit quatre enfants pour les faire élever fort délicatement, et commanda qu’on les nourrît des viandes de sa table. Ces enfants qui n’avaient pas accoutumé d’être traités de la sorte, dirent à celui qui avait charge d’eux : "Nous sommes bien obligés au roi de la faveur qu’il nous fait ; mais ces viandes-là ne nous feront pas mieux porter. Donnez-nous de la nourriture que nous avons accoutumé de prendre, et vous verrez que nous nous en porterons mieux." — "Oh ! leur dit-il, je n’oserais, car il y va de ma tête. Le roi entend que vous soyez nourris des mets de sa table." — "Monsieur, essayez la chose, nous avions accoutumé de manger des racines des légumes et autres viandes plus grossières ; donnez-nous-en huit ou dix jours seulement ; si nous nous portons bien, le roi sera satisfait ; et si nous amaigrissons, vous ferez ce qu’il vous plaira."

Il leur accorda ce qu’ils demandaient, et ils se portaient parfaitement bien. Ils avaient le visage frais et une santé tout autre que lorsqu’ils étaient si bien traités. Enfin il n’y avait rien à dire. De plus, ils dirent à celui qui les gouvernait : "Pour vous confirmer que

- 342 -

nous nous portons mieux, étant nourris comme nous avons accoutumé faites venir les autres enfants qui mangent des viandes plus délicates, pour voir s’ils se portent mieux que nous." Ce qui fut fait. L’eunuque commanda qu’on emmenât ces enfants, et il se trouva qu’il y avait beaucoup à dire qu’ils n’eussent autant d’embonpoint que ceux-ci.

Voilà ce que l’histoire sainte rapporte de ces quatre enfants ; mais elle ne dit pas ce qui fut ordonné. Mes sœurs, nous venons de pauvres gens, vous et moi. Je suis fils de laboureur, j’ai été nourri rustiquement et pour être présentement supérieur de la Mission, je voudrais m’en faire accroire et être traité comme un monsieur ! O mes sœurs, ressouvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu.

Après cela, que voulez-vous que je vous dise ? De quoi pensez-vous qu’on nourrisse les rois quand ils sont malades ? D’œufs et de bouillons. C’est ce qu’on leur donne. Dieu me fit la grâce d’assister à la mort du roi dernier défunt (4). Voilà ce qu’il refusa étant proche de mourir, et il le refusa, parce qu’il y avait de la répugnance et voyait la mort s’approcher à grands pas. Après cela, il me fit l’honneur de me faire appeler et me dit : "M. Vincent, le médecin me presse de prendre de la nourriture, et je l’ai refusée, car aussi bien faut-il que je meure. Que me conseillez-vous de faire ?" Je lui dis : "Sire, les médecins vous ont conseillé de prendre de la nourriture, parce qu’ils ont entre eux cette maxime d’en faire toujours prendre aux malades. Tandis qu’il leur reste quelque soupir de vie, ils espèrent pouvoir trouver toujours quelque moment auquel ils peuvent recouvrer la santé. Voilà pourquoi, s’il plaît

4) Louis XIII.

- 343 -

à Votre Majesté, vous ferez mieux de prendre ce que le médecin vous a ordonné." Ce bon roi de sa grâce appela le médecin, c’était M. Bouvard, et se fit apporter un bouillon.

De sorte, donc mes sœurs, que, si vous avez des œufs et des bouillons, vous êtes traitées de la même façon que les plus grands de la terre. Voyez-vous, la mortification a cela qu’elle se contente de ce qui lui est présenté ; et si nous désirons davantage, nous ne suivons pas l’exemple du Fils de Dieu. Hélas ! comment était-il nourri ? De pain. Quand il arrivait en quelque maison, que demandait-il ? Du pain. "Donnez-moi du pain." Et toute sa vie sur la terre a été une continuelle mortification et pratique de pauvreté.

Mes sœurs, vivons toujours conformes à nos conditions et ne souffrez jamais qu’on vous traite autrement que comme de pauvres filles. Je recommande à nos sœurs servantes d’avoir grand soin d’assister leurs sœurs malades et de leur administrer les choses qui sont permises de la manière qu’on fait dans cette maison. Et ainsi faisant, vous serez vraies Filles de la Charité, vous pratiquerez votre règle, qui n’a d’autre but que de vous tenir toujours dans le souvenir de nos naissances, pour n’en sortir point, ce qui est un grand point pour entretenir l’humilité.

La suite de cette règle dit : "Encore que les dames voulussent par excès de charité, les traiter plus largement et délicatement, etc.

Il n’est pas pourtant défendu de recevoir quelque petite douceur quand il en est grand besoin ; quand on a le cœur affadi et dégoûté au dernier point, il est juste de lui donner quelque douceur, mais il faut que ce soit dans un véritable besoin

Le 15e article de vos règles est du devoir des sœurs malades. Il dit qu’elles ne doivent pas s’impatienter ni

- 344 -

murmurer quand elles ne sont pas toujours traitées à leur goût, se représentant qu’elles ne savent pas si bien ce qu’il leur faut que le médecin et les infirmières etc.

Hélas ! mes sœurs, être traitées à leur goût ! Qu’est-ce qu’il faut au goût d’une personne malade ? C’est un effet de la maladie de mettre dans le dégoût. Tout ce qui peut se dire là-dessus est qu’elles doivent obéir au médecin en ce qui regarde leur office. Voilà par où l’on connaît la vertu d’une personne c’est si elle obéit bien au médecin étant malade, et la marque d’une vraie Fille de la Charité, ou d’un vrai religieux, est quand il se laisse faire tout ce que les médecins et les infirmiers veulent. Voilà mes sœurs, ce que vous devez faire dans vos maladies, pour en faire bon usage : être bien aises d’avoir quelque chose à souffrir pour l’amour de Dieu, qui se plaît à exercer ses bons serviteurs et servantes par les souffrances.

Voici la 16e règle : "Et d’autant que la trop grande tendresse sur soi-même peut souvent porter les sœurs, particulièrement celles des paroisses, à dire leurs petits maux au médecin des pauvres lequel les met aux remèdes presque autant de fois qu’elles se plaignent à lui du moindre mal qu’elles sentent, ce qui fait que plusieurs d’entre elles minent leur santé en pensant la procurer, elles n’useront d’aucuns médicaments ni de saignées pour leurs personnes, ni ne consulteront le médecin pour le même effet, sans la permission de la supérieure, savoir pour celles qui sont auprès d’elle, ou dans les paroisses de la ville où elle réside ; car, pour celles qui en sont éloignées il faudra demander cette permission à la sœur servante, laquelle ne le permettra pas, si elle n’y voit de nécessité, et tâchera elle-même de donner exemple aux autres en la pratique de cette règle."

Voyez-vous, mes sœurs il ne faut point d’autre

- 345 -

explication. La règle parle d’elle-même. Néanmoins voici ce qu’elle signifie : qu’il ne faut pas qu’elles se fassent ordonner les remèdes, cela s’entend des Filles de la Charité, sans le demander à Mademoiselle Le Gras. Pourquoi cela ? C’est parce que l’expérience a fait voir qu’une chose qui gâte le plus la santé est la quantité des remèdes, particulièrement aux jeunes gens ou d’âge médiocre. Et puis c’est que rarement direz-vous aux médecins que vous vous trouvez mal, qu’ils ne vous disent : "Il faut faire telle chose", parce qu’il leur semble qu’on ne leur dit ses incommodités que pour cela. Et ils m’ont dit ici même qu’ils sont quelquefois empêchés quel remède ils doivent ordonner, de crainte qu’il ne soit plutôt contraire à la santé que profitable. Par là, mes sœurs, apprenez à observer cette règle. Peut-être que quelques unes d’entre vous ont pu apprendre par expérience combien cela est nécessaire.

Je vous dirai encore que j’ai eu des plaintes d’une communauté de filles de ce que la supérieure faisait faire trop de remèdes à ses filles, lesquelles elle faisait aller à l’infirmerie à la moindre incommodité. Parce qu’elle les aimait, elle traitait les autres comme elle-même. A la vérité, elle en avait besoin, mais non pas les autres. Elles me dirent : "Monsieur, depuis que notre Mère est en charge, nous trouvons notre communauté diminuée de moitié."

Il n’est pas permis aux Jésuites de consulter le médecin sans permission. Or comme l’on a connu que quelques-unes des Filles de la Charité se laissaient aller facilement à prendre des remèdes, pour éviter l’abus qui pourrait s’y glisser, il a été jugé à propos de vous ordonner que pas une ne dît son mal qu’avec permission.

Oh ! quand il est besoin de remèdes, il faut les faire,

- 346 -

me dira-t-on, quoique les choses nécessaires manquent.

— Malheur aux Filles de la Charité si cela arrivait ! Mais il faut que ce soit avec ordre des supérieurs.

Voilà, mes chères sœurs, les avis que j’avais à vous donner. Si vous les suivez, vous serez vraies Filles de la Charité, et saines et malades ; si vous ne le faites pas, vous serez des personnes infirmes qui aurez plus de besoin d’être assistées que vous n’aurez de santé pour assister les autres. Ce sont les règles que Dieu vous présente. Si vous les observez en cela, vous témoignerez l’amour que vous avez pour lui.

Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse la grâce de vous tenir à vos règles, qui semblent petites en apparence, mais qui sont grandes en effet. O Sauveur de nos âmes, qui êtes le vrai médecin, soyez-le de nos corps aussi bien que de nos âmes. Vous avez enseigné aux animaux les remèdes nécessaires à leurs maux. Seigneur, enseignez-nous comme il faut nous comporter là-dessus, et comme les gens de bien ne vont jamais à l’excès, enseignez-nous comme il faut user des remèdes non seulement pour nous, mais encore à l’égard de nos pauvres.

Une sœur, voyant que M. Vincent était prêt à donner sa bénédiction, lui demanda pardon et à toute la Compagnie, à laquelle il dit :

Dieu vous bénisse, ma fille, des sentiments de pénitence que vous témoignez ! Cela suppose, ma chère sœur, que vous êtes dans la disposition de faire mieux dorénavant et de travailler à la pratique de ce que nous venons de dire. C’est la grâce que je demande à Dieu pour vous et pour toutes nos sœurs. Que le ciel donc se réjouisse au sujet de ce que vous venez de faire ; car il est dit qu’il y a une joie particulière entre les anges, lorsqu’un pécheur fait pénitence.

Plaise à la bonté de Dieu nous bénir et nous

- 347 -

donner la grâce de nous tenir toujours à nos règles, qui sont si saintes ! C’est la prière que je fais à Notre-Seigneur, et, de sa part, je prononcerai les paroles de bénédiction.

86. — CONFéRENCE DU 15 NOVEMBRE 1657

SUR L’UNIFORMITé

(Règles Communes, art. 17)

Mes sœurs, nous voici arrivés à la dix et septième de vos règles, qui sera l’entretien d’aujourd’hui. Voici ce que dit ce 17e article : "Elles garderont, autant qu’il se pourra, l’uniformité en toutes choses, comme celle qui entretient l’union et le bon ordre dans les communautés, et fuiront toute singularité, comme la cause des divisions et désordres d’une Compagnie ; et suivant cela, elles s’accommoderont en tout à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure, se conformant toutes aux maximes et pratiques qu’on y enseigne pour la conduite tant spirituelle que temporelle, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence. Et quant à ce qui regarde les nécessités du corps, elles se garderont bien d’être meublées autrement ou mieux que les autres. Si néanmoins quelqu’une croit en conscience avoir besoin de quelque particularité, à raison de son indisposition, elle pourra le proposer tout simplement et avec indifférence à la même supérieure, laquelle avisera devant Dieu avec le supérieur ce qui sera le plus expédient là-dessus."

Cet article, mes sœurs, recommande à votre communauté de garder l’uniformité en toutes choses.

Entretien 86. — Ms SV 4, p. 191 et suiv.

- 348 -

Qu’est-ce à dire uniformité ? Mes chères sœurs, être uniformes, c’est agir toutes d’une même manière, être unanimes en tout ce que vous faites, être toutes semblables, avoir toutes une même forme en quelque lieu que vous soyez, dans Paris aux champs, en un mot, c’est être toutes semblables.

C’est la leçon que Notre-Seigneur vous fait aujourd’hui, par le Saint-Esprit et par l’explication de vos règles, d’être toutes uniformes. Ce n’est pas à dire qu’il faille pour cela se conformer à chaque sœur, ni vouloir suivre les esprits de celle-ci ou de celle-là. Mais, pour être bien semblables, il faut se conformer aux pratiques de la maison de la supérieure, aux enseignements qui y sont donnés et à l’ordre qui s’y garde, et non pas se mouler sur Françoise, ni sur Catherine, pour être dans l’uniformité que Dieu demande de vous. Ce n’est donc pas assez de dire : je suis semblable à ma sœur telle, mais il faut faire ce qui se pratique dans votre principale maison et le faire de même, car c’est elle qui doit donner l’esprit aux autres. Et pour cela, la maison de céans est obligée à une haute vertu, puisqu’elle doit donner à toutes les sœurs l’exemple de ce qu’elles sont obligées de faire. C’est pourquoi, mes sœurs qui avez le bonheur de demeurer ici, vous êtes obligées à vivre dans une grande perfection. S’il y avait de la désunion et que toutes ne se portassent pas unanimement à la pratique des règles et de ce que les supérieurs ordonnent, celles de dehors qui viennent pour être instruites, voyant cela, se laisseraient aller aux mêmes défauts, elles pourraient dire, si on les reprenait : "On fait bien telle chose chez vous, pourquoi ne le ferions-nous pas ?" Oh ! que Notre-Seigneur demande une haute perfection de celles qui résident ici ! Car telles elles sont, telles seront les autres, et comme la maison doit exceller en perfection et les sœurs avoir

- 349 -

grand soin de marcher de vertu en vertu, selon cela vous devez être bien aises et même souhaiter de venir voir le bon ordre qui s’y garde, pour apprendre ce qui s’y fait, et, y étant, s’animer à la pratique des vertus qu’on remarque en nos sœurs, apprendre de l’une le silence, d’une autre l’honnêteté, la modestie, la récollection, et ainsi des autres. Voilà comme il faut faire lorsque vous revenez dans la maison, à laquelle Notre-Seigneur a tant fait de grâces que de lui avoir donné son esprit, pour qu’elle le communique à tous les membres de la communauté, et que Dieu aime si tendrement et conserve avec tant de soin. Or, comme vous voyez que le saint Sacrement est gardé soigneusement dans les églises, parce que l’esprit de Dieu y réside, ainsi dans tous les Ordres religieux on a toujours eu grand soin d’y conserver le premier esprit que Dieu a donné ; et c’est ce que la maison de céans doit faire. C’est elle qui doit avoir et garder soigneusement l’esprit que Notre-Seigneur lui a donné dès son commencement.

Et comme les Chartreux ont une maison en laquelle leur premier esprit se conserve et est toujours en sa vigueur, aussi tous les supérieurs des maisons de cet Ordre sont obligés à y aller tous les ans pour voir si l’on y garde toujours leur ancienne austérité et s’il n’y a point quelque nouvelle pratique, pour, après cela, l’introduire dans leur maison. De même, mes chères sœurs, vous devez venir de temps en temps pour apprendre ce qu’on y fait et si l’on n’y a point augmenté quelque chose, et, lorsque vous êtes en quelque lieu, observer ce que vous y avez vu pratiquer. C’est assez de savoir qu’on fait cela dans notre maison pour vous porter à le faire, car elle doit être esprit et vie pour animer toutes les autres ; de sorte que, tant celles qui sont à la ville qu’aux champs, il faut qu’elles

-350 -

apprennent de cette maison la règle et le modèle de tout ce qu’elles font, et c’est pour cela que les sœurs de céans doivent avoir une haute perfection ; il faudrait s’il était possible, qu’elles fussent des anges, puisqu’elles sont obligées de conduire et donner exemple à celles qui ne jouissent pas de ce bonheur.

Cette uniformité que votre règle vous recommande est de grande importance pour toutes les Filles de la Charité. Mais que fait-elle entre vous, ô mes sœurs ? Elle entretient la charité ; et tant que vous serez uniformes, la charité se conservera. Mais, quand il y aura de la différence en vos habits, que l’une voudra être coiffée à sa façon une autre avoir les souliers autrement faits que les autres, et qu’il s’en trouvera qui, à la campagne, feront des exercices qu’un père ou un confesseur leur aura enseignés, cela blessera la charité qui doit être entre vous, et votre sœur qui aime ses règles, voyant que vous suivez une autre conduite, s’en fâchera, et elle n’aura pas tant de confiance ni d’affection pour vous qu’elle aurait, d’autant qu’elle verra qu’il n’y a point la ressemblance, qui engendre l’amour : laquelle ne se trouvant plus parmi vous, il n’y faut plus chercher de charité, ni cette amitié qui se voit entre vous. Car l’uniformité fait cela : elle entretient l’union. Et autant que vous conserverez l’uniformité, autant, mes chères sœurs, la charité sera parmi vous. Mais dès qu’il s’en trouvera qui diront : "Quoi ! être toujours ainsi faites ! Oh ! il faudra prendre un voile, cela serait bien plus modeste", ne les écoutez pas, mais fuyez-les comme des personnes qui veulent vous perdre. Et quand vous en verrez qui diront : "Il faudrait prendre des filles de condition qui apportassent du bien, pour aider à accommoder la maison" dites que c’est un démon, qui veut changer l’ordre que Dieu a tenu pour vous assembler. Pauvres créatures, qui ne

- 351 -

savent pas que Dieu veut conserver les choses comme il les a faites ! Et comme les premières qui ont été appelées dans cette Compagnie étaient de pauvres filles de village, il est à croire que le dessein de Dieu est qu’elle soit composée de pauvres et simples filles ; ce qui ne se rencontre pas dans les personnes de qualité pour l’ordinaire ; de sorte qu’il faut bien se garder d’en venir là. Si Notre-Seigneur a mené parmi vous quelque fille de condition, il faut espérer de sa bonté qu’il lui fera la grâce de lui donner les qualités requises, et qu’elle fera bien, comme nous le voyons en celles qui y sont. Mais de le désirer et d’en chercher les occasions par autre voie que celle-là, c’est ce qu’il ne faut pas faire ; car, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez craindre tout ce qui tend à vous faire changer vos premières coutumes, et s’il s’en trouvait qui voulussent porter des couvertures sur la tête, oh ! il ne le faudrait pas faire.

Nos chères sœurs qui sont allées à Arras ont trouvé que la coutume de ce pays est de porter certaine façon de cape pour se couvrir. Elles m’ont écrit pour savoir si elles s’accommoderaient à la façon de ce lieu, parce qu’elles semblaient si étranges qu’on les regardait comme des personnes venues de l’autre monde, bref qu’on les montrait au doigt. On leur a fait réponse (1) qu’il faut bien se garder de cela, parce que ce serait un sujet de division entre elles et celles-ci, et que, quand le monde sera accoutumé à les voir, tout ce que l’on peut dire ou penser de la façon de leurs habits cessera.

Elles n’ont point fait de mal en nous proposant cela de la façon qu’elles l’ont fait ; car elles ont témoigné être prêtes à suivre l’avis qui leur serait donné,

1). Saint Vincent de Paul, Correspondance tome VI, p. 113, lettre 2160.

- 352 -

et c’est de cette sorte qu’il en faut user, et ne jamais rien changer en vos habits en quelque lieu que vous alliez. Nous voyons venir ici des personnes étrangères habillées à la façon de leur pays, eh bien ! elles ne se mettent pas en peine de prendre d’autres habits, quoiqu’on les regarde et qu’on s’étonne de les voir.

Voilà, par exemple, les Capucins. Avant qu’on fût accoutumé d’en voir, on les trouvait si étranges qu’on ne savait à qui les comparer. Ont-ils pour cela changé leur façon de se vêtir ? Point du tout. On a vu les Polonais venir à Paris quérir leur reine, équipés à leur mode et personne ne trouvait mauvais qu’ils ne fussent pas habillés comme les Français.

Ainsi donc, mes chères sœurs, ne vous étonnez pas si l’on vous recommande tant l’uniformité en vos habits et que vous n’y apportiez jamais de changement sous ombre de s’accommoder aux coutumes des lieux où vous pouvez être envoyées. S’il se trouvait une fille parmi vous qui voulût persuader le contraire, sous quelque prétexte que ce soit, sachez que c’est une tentation qui la pousse à cela pour perdre votre Compagnie, qui ne peut subsister que par le moyen de l’union et de la charité. Or, ce qui maintiendra l’amour entre vous, ce sera la ressemblance ; car on a de l’affection pour les choses qui ont quelque rapport à nous ; et la ressemblance engendre l’amitié, comme la singularité cause la division. Or, vouloir avoir ce que les autres n’ont pas, c’est se rendre dissemblable, faire quelque chose plus que les autres. Tout cela est contre votre règle.

Il y en a qui demandent à communier plus souvent que les autres, et cela ne se doit pas, d’autant que l’uniformité demande qu’on soit semblable en toutes choses ; et c’est ce qui nourrit l’humilité, de ne rien faire que les autres ne fassent. Au contraire, l’orgueil

- 353 -

s’engendre dans la singularité. Il faut donc prendre aujourd’hui cette résolution et se donner à Dieu pour ne point communier plus souvent que les règles le permettent Si vous faites autrement, vous donnerez lieu à l’envie, et les autres diront : "Pourquoi ma sœur communie-t-elle, puisque nous ne le faisons pas ? Quelle grâce a-t-elle reçue de Dieu, qui lui donne ce privilège ?" Voilà pourquoi je suis d’avis que vous ne le fassiez pas et que, lorsque vous aurez envie de communier hors les jours que la règle le permet, vous offriez à Dieu votre désir. Et ainsi vous aurez le mérite de la communion et celui de l’obéissance à votre règle. Car, voyez-vous, la perfection ne consiste pas en la multiplicité des choses qu’on fait, mais à les bien faire, dans l’esprit que Notre-Seigneur faisait toutes ses actions. Voilà en quoi consiste la vraie et solide sainteté ; à bien faire ce qu’on fait, conformément à sa vocation. Ainsi la sainteté d’un prêtre consiste à bien dire son office, bien faire ses lectures et s’acquitter des obligations de son caractère.

La sainteté d’une Fille de la Charité consiste à observer ses règles, mais je dis à les bien observer avec esprit, à bien servir les pauvres à point nommé, avec amour, douceur et compassion, à bien faire les ordonnances des médecins, à faire ses exercices, tant spirituels que corporels, dans la vue d’acquérir les vertus qui composent l’esprit que Dieu a donné à votre Compagnie, qui sont trois, que nous allons bientôt dire. Si une personne observe tous les points de ses règles, ne doutez pas qu’elle n’arrive à une haute sainteté. Et pour cela le Pape Clément VIII avait accoutumé de dire : "Amenez-moi un religieux de quel Ordre que vous voudrez et qui ait bien gardé ses règles, je le canoniserai." Il ne demandait point d’autre miracle pour preuve de sa sainteté, afin de le canoniser.

Tous les livres