Entretiens aux Filles de la Charité (page 77)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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De même, mes chères sœurs, ce sont ces Filles de la Charité qui font bien le contenu de leurs règles, qui seront saintes, et il ne faut que cela pour le devenir. C’est pourquoi donnez-vous à Dieu pour bien faire tout ce qui est de vos règles, et rien davantage, pour éviter toute singularité, selon ce qu’elles nous recommandent.

Or, la singularité n’est autre chose que s’approprier quelque chose, ou vouloir faire quelque chose que les autres ne font pas. Elles s’imaginent être meilleures que les autres et pensent pouvoir prendre plus de liberté, elles veulent être estimées meilleures. Tout cela est contraire à l’esprit d’humilité, qui ne permet jamais de singularité, mais qui nous fait toujours tenir au rang des autres ; être meilleure et plus vertueuse que les autres, cela est bon mais ne vouloir pas être tenue pour telle, au contraire, s’estimer la pire de toutes, croyant que vous ne faites rien qui vaille, et surtout s’accommoder à la communauté. Oh ! que vous avez une grande obligation mes sœurs de céans, d’être dans cette pratique, c’est-à-dire de faire tout ce que vous entendez que les supérieurs ordonnent, de profiter de l’exemple que vous donnent les autres et de vous soumettre à toutes, principalement aux officières ! Et toutes généralement doivent se conformer, pour la conduite tant spirituelle que corporelle, aux maximes qu’on tient dans la maison. Par exemple, on a ici pour maxime de s’humilier en tout ce qu’on peut, d’aimer son abjection d’être bien aise qu’on nous méprise, de croire qu’on est la plus misérable de toutes. Voilà la pratique de céans, à laquelle il faut se conformer, tant celles des paroisses que celles qui sont aux champs, et c’est pour cela qu’on revient à la maison, afin de reprendre votre esprit ; car on se relâche étant éloignées, il faut venir se renouveler et si le feu de la dévotion s’éteint aux autres lieux, il faut venir le rallumer ici.

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Une autre maxime et la deuxième vertu qui compose votre esprit c’est la simplicité et candeur à l’égard des supérieurs, qui fait qu’on n’use point de finesse, ni de parole à double entente, point de menterie enfin qu’on ne dise jamais les choses autrement qu’on les pense car cela est contraire à la simplicité, comme le feu l’est à l’eau, et il n’y a pas plus de différence de l’un à l’autre qu’il y en a entre la finesse et la simplicité.

La charité fait aller à Dieu, c’est elle qui fait qu’on l’aime de toute l’étendue de ses affections, qu’on souhaite qu’il soit aimé et servi de tout le monde, qu’on connaisse et qu’on aime cette éternelle vérité, cette immensité, cette pureté, cette bonté, cette sagesse, cette providence divine, cette éternité dans laquelle il communique sa gloire aux bienheureux et qui fait offrir continuellement des prières à Dieu pour tout le monde. Voilà, mes chères sœurs, les effets de la charité à l’égard de Dieu ; et les filles qui vivent comme cela vivent selon l’esprit de Dieu et non pas selon l’esprit de la chair. Oui, se comporter de la sorte, mes chères sœurs, c’est vivre dans l’esprit que Dieu a donné à votre Compagnie ; mais vivre selon la chair, c’est chercher à nous satisfaire et ne se soucier plus de Dieu, ni du prochain.

Voilà les maximes qu’on pratique ici, à savoir l’humilité, qui fait qu’on veut être estimée la moindre ; la simplicité, qui fait qu’on ne dit jamais rien de contraire à la vérité, et c’est là notre esprit ; mais surtout la charité envers Dieu et le prochain. C’est donc à ces maximes-là qu’il faut vous tenir, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence.

Il ferait beau voir des Filles de la Charité prendre les maximes des Carmélites, qui ont un esprit fort austère et le vôtre est un esprit de charité, qui vous

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oblige à vous consumer pour le service du prochain. Il ferait beau voir un évêque entrer en chartre, c’est-à-dire être chartreux ; il ne ferait pas ce que Dieu demande de lui, mais des autres. Leurs pratiques sont bonnes pour eux et non pas pour nous.

Le bienheureux évêque de Genève (2) me disait un jour : "Monsieur, je dis à nos sœurs qu’elles estiment toutes les autres religions plus que la leur, qu’elles estiment que les Carmélites sont plus parfaites qu’elles ; mais je désire, encore qu’elles estiment les autres au-dessus d’elles, qu’elles aiment leurs règles plus que toutes les autres." Il me disait encore : "Je veux même qu’elles croient que leur règle est meilleure et plus parfaite pour elles. Je veux qu’elles estiment les filles de Saint-Dominique, mêmes toutes les filles du monde plus parfaites qu’elles, et leur manière de vie meilleure que la leur ; mais pourtant je veux qu’elles aiment mieux la leur. Et il me donna cette comparaison : "Voyez-vous, Monsieur, comme un enfant trouve sa mère plus agréable et son lait meilleur que celui de pas une autre, quoiqu’elle soit difforme, contrefaite et fort laide, néanmoins il l’aime mieux, parce que c’est sa mère, que si c’était une reine. Ainsi faut-il que nos sœurs aiment leur mère, qui est leur religion, plus que tout autre."

Voici ce qu’il voulait dire : comme les enfants ont plus d’affection pour leur mère que pour la plus grande dame du monde, ainsi les filles de Sainte-Marie doivent avoir plus d’amour pour leur religion, qui est leur mère, que pour toutes les autres, quoiqu’elles paraissent plus relevées.

Je vous dis de même, mes chères sœurs : estimez les règles et pratiques de toutes les autres meilleures

2). Saint François de Sales (21 août 1567-28 décembre 1622),

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et plus parfaites que les vôtres pour eux, mais non pas pour vous. Tenez-vous aux vôtres et cela fera l’uniformité. Que si on vous propose quelque chose qui soit contraire à vos règles, soit confesseur, soit autre, estimez que cela est bon pour ceux qui le peuvent faire ; mais que, pour vous, vous avez vos règles qui ne vous permettent pas de faire d’autres exercices, quoique bons. Il ferait beau voir une fille de la Visitation vouloir suivre les maximes des filles de Saint-Thomas ; elle ne ferait pas ce que Dieu demande d’elle. Il ferait beau voir, comme je vous ai dit, un évêque vivre en Chartreux et vouloir être en solitude comme eux. Il ferait beau voir une Fille de la Charité vouloir être semblable à une religieuse et faire des exercices incompatibles au devoir de sa vocation. Tenez-vous donc aux maximes qui vous sont enseignées par vos supérieurs, et dès que quelqu’un vous parle de changement, dites qu’on veut se séparer, criez intérieurement au voleur, car c’est votre esprit qu’on veut vous ravir ; criez au meurtre et dites : "Voilà des personnes qui veulent m’ôter la vie en voulant me persuader de prendre des maximes qui sont contraires à l’esprit que Dieu a donné à notre Compagnie."

Il y a sujet de louer Dieu jusqu’à présent ; mais on doit craindre la menace que le diable fit un jour à saint François, comme il se réjouissait du bon ordre qui était parmi ses religieux ; il le menaça de mettre dans son Ordre des personnes de condition, par le moyen desquelles il le renverserait. C’est ce qui est arrivé, car il a fallu le réformer deux ou trois fois. Ainsi, il est à craindre que, sous prétexte d’avoir de quoi accommoder la maison, on vienne à prendre des filles de condition et, par ce moyen, apporter du changement en la Compagnie. Ne pensez pas que je parle de ceci sans sujet ; car ce que nous disons ici a été dit :

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"Ah ! il faudrait des demoiselles qui apportassent du bien, pour avoir moyen d’accommoder la maison." Oh ! Sauveur de mon âme ! Dieu vous garde de vous servir de tel moyen pour maintenir la Compagnie ! Mes sœurs, qui est-ce qui a eu soin de vous jusqu’à présent ? N’est-ce pas la Providence ? Ne doutez pas que Dieu vous abandonne tant que vous serez bonnes servantes de Notre-Seigneur et des pauvres. Que vous a-t-il manqué jusqu’à cette heure ? Dieu ne vous a-t-il pas nourries et pourvues, comme une nourrice son petit enfant ? Confiez-vous donc en sa bonté et n’écoutez jamais ceux qui vous parleront de cela. Dites-leur que vos règles ne permettent pas telle chose. Si Dieu en appelle quelqu’une de cette sorte à la bonne heure ! Mais il ne faut pas la recevoir pour cette considération, non plus que croire qu’il est besoin de se servir de tels moyens pour faire subsister la Compagnie. Oh ! non, tous ces moyens sont de la chair et du sang et contraires à la confiance que vous devez avoir en Dieu. Oui, mes chères sœurs, tout ce qui tend à vous faire changer vos maximes vient de la chair et du diable. Et pour cela ne changez jamais.

Ah ! mais on fait ceci en tel lieu ; on fait de même en un autre ; un tel m’a parlé de telle chose. — Il faut croire que leurs maximes sont bonnes pour eux, mais non pas pour vous. Tenez-vous aux vôtres, comme je vous ai dit ; prisez les pratiques d’un chacun comme très bonnes pour leur avancement spirituel, sans vous laisser aller à changer quoi que ce soit des vôtres, tant pour le spirituel que pour le corporel, ni avoir plus que les autres car l’uniformité requiert cela, surtout pour les Filles de la Charité.

Quand on donna les règles aux filles de Sainte-Marie, le bienheureux évêque de Genève voulut qu’elles n’eussent dans leur chambre qu’une image et un livre.

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Voilà tout ce qu’il leur permit d’avoir parce que ce bienheureux Père expérimenté savait, par l’expérience des autres, que la vanité se met jusque dans les choses de dévotion Oui, avoir une belle image, ou un beau livre, cela fait plaisir, et ce plaisir engendre la vaine complaisance. C’est pour ce sujet que les saints ont toujours blâmé la superfluité en ces choses-là. Entre autres saint Bernard blâmait ceux qui, de son temps, mettaient tous leurs soins à orner les églises et les parer d’argenterie. Non, mes chères sœurs, ce grand saint n’approuvait pas cela, au contraire, il disait a Tandis que le temple vivant, qui est le pauvre, est par les rues qui endure la faim et le froid, vous employez vos biens à des dépenses superflues !" Allez premièrement aux pauvres et les assistez puis après, si vous pouvez faire le reste, à la bonne heure

Ceux qui à présent ornent les églises de la sorte ne font pas pourtant mal, d’autant qu’ayant beaucoup de biens, ils peuvent faire l’un et l’autre. Mais, pour vous autres vous devez aimer la pauvreté qui fait qu’on ne désire point de belles choses. Car, dès que quelqu’une aura quelque chose de beau qu’elle aura un bel oratoire bien accommodé, la sœur qui verra cela aura envie d’en avoir autant elle dira : "Voilà ma sœur d’un tel lieu qui a un bel oratoire, il y a telle et telle chose, oh ! que cela est dévot ! Il faut que j’en achète autant." Et où prendre l’argent pour cela ? Il faut qu’elle le dérobe aux pauvres, car vous n’avez rien à vous. Et si elle y en emploie de celui qui est donné pour la dépense, ce n’est pas plus permis que de le prendre aux pauvres. Vous n’en avez point d’ailleurs, de sorte qu’il faut que vous le preniez aux pauvres ou aux sœurs, puisque vous devez apporter à la maison le surplus de votre dépense. Il faut que je vous dise à ce sujet que j’admire souvent la conduite de la divine

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Providence, qui vous a donné la pensée de contribuer à l’entretien de la Compagnie. Tenez-vous-en là, mes sœurs car de cette sorte vous aidez à nourrir les sœurs qu’on instruit dans cette maison pour le service des pauvres.

Quand je vois un prêtre qui a retiré sa mère pour la nourrir chez lui, je lui dis : "Monsieur, que vous êtes heureux d’avoir moyen de rendre en quelque façon à votre mère ce qu’elle vous a donné par le soin que vous prenez d’elle !" Je vous dis de même, mes sœurs à l’égard de la maison ; c’est votre mère qui vous a élevées et s’est comme épuisée pour vous former ; car vous ne vous êtes pas faites vous-mêmes ; il a fallu vous instruire et donner l’esprit de la Compagnie. Or, en faisant cela, la maison fait comme une mère qui allaite ses enfants ; elle épuise sa propre substance pour les nourrir. Et faisant ce que vous faites, vous aidez à faire subsister la même mère nourrice qui vous a nourries. Quel bonheur, mes sœurs ! J’estime que c’est une grande bénédiction de Dieu et qu’il vous continuera ses grâces, tant que vous entretiendrez cette sainte coutume.

La suite de cet article dit qu’elles se garderont d’être nourries autrement ou mieux que les autres. Il faut donc être égales en tout ce qui regarde la nourriture, égales pour le pain, pour la quantité de la viande, égales en tout. Pour ce qui est du vin, vous ne vous en êtes point servies jusqu’à présent, et je pense qu’il faut conserver cette coutume, si ce n’est en cas de maladie, ou qu’il y en eût quelqu’une fort vieille, car alors les supérieurs peuvent, selon qu’ils le jugent nécessaire, les dispenser de cette règle. Mais, hors de là, il ne faut pas le faire ; car, croyez-moi, mes sœurs, c’est un grand avantage de ne boire jamais de vin.

Les Turcs n’en boivent jamais, quoiqu’ils soient dans un pays fort chaud, et s’en portent bien mieux qu’on

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ne fait ici d’en boire ce qui fait voir que le vin n’est pas si nécessaire à la vie qu’on croit. Hélas ! s’il n’était pas si commun, on ne verrait pas tant de désordres. N’est-ce pas une grande pitié que les Turcs et tous ceux de Turquie, laquelle contient dix milles, qui font 150 de nos lieues vivent sans cela et que les chrétiens en usent avec tant d’excès ! De là vient qu’ils sont si bien composés pour les mœurs, qu’ils ne peuvent pas souffrir qu’une personne parle haut parmi eux. Nous avons vu un homme, ces jours passés, qui vient de pêcher des baleines en ce pays ; et comme je lui demandais la manière dont ils vivent il dit qu’on n’a jamais vu de vin dans ce grand pays et que ces personnes ne font point de maladies, que ce sont des corps bien faits et que leur nourriture est de morue trempée dans du lait.

Comprenez donc bien, mes chères sœurs, ce que la règle dit, que si quelqu’une pense avoir besoin de quelque particularité à raison de son indisposition, elle le pourra proposer tout simplement. Oh ! que vos règles sont raisonnables et qu’on y a pensé de fois avant que de vous les donner ! Voilà, mes chères sœurs, comme il faut faire quand on croit en conscience avoir quelque besoin ; il faut dire : "Mon Dieu, je pense avoir nécessité de telle chose ; je le demanderai ; et si c’est votre bon plaisir qu’on me l’accorde, à la bonne heure ; sinon, votre volonté soit faite !"

Souvenez-vous surtout de vous conformer à ce qu’on fait céans et d’y venir pour l’apprendre, afin de vous ressembler toutes. O mes chères sœurs, que cela est beau d’être uniformes en toutes choses !

Vous me direz : "Monsieur, dans la maison il y en a de nouvelles qui ne font que d’arriver ; faut-il prendre exemple sur elles ?" Non quand je dis de venir à la maison, je n’entends pas que vous vous conformiez aux

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nouvelles, mais aux anciennes, surtout à celles qui observent bien leurs règles et aux officières. Faites cela et vous conserverez la charité et l’uniformité. Si vous êtes fidèles à ce que nous venons de dire, vous contribuerez à la conservation du bon ordre dans la communauté et à tout le bien qui s’y fera. Quel bonheur, mes filles, d’avoir des règles qui n’ont point d’autre fin que de vous perfectionner ! Quel bonheur de savoir que Dieu vous a inspiré une vie si conforme à celle de son Fils ! Oh ! que vous serez heureuses, mes chères sœurs, si, comme servantes de la Charité vous vous comportez en la manière que ce beau nom vous oblige de faire ! On vous appelle servantes, et celles qui en effet se servent de ce beau nom pour s’humilier et servir les pauvres et leurs sœurs, sont bienheureuses. Mais, dès lors que vous ferez la suffisante, que vous voudrez que les autres plient sous vous, que vous ferez la hautaine, adieu l’esprit d’humilité ! Il n’y aura plus que l’apparence, d’autant que vous vous transformerez de l’état de servante en celui d’indépendante. Or, pour éviter ce malheur, il faut que celles qui sont appelées à l’office de servantes soient toujours les premières à s’humilier et à donner aux autres l’exemple de ce qu’elles sont obligées de faire. Si une sœur qui doit avoir soin de la Compagnie souffre qu’une autre fasse des fautes contre ses règles et n’en donne pas avis aux supérieurs, oh ! la mauvaise servante ! Elle est cause, par son silence, du mal que sa sœur fait, car elle doit premièrement l’avertir charitablement ; et si, après qu’elle a fait ce qu’elle a cru devoir faire, la sœur continue, elle est obligée d’avertir la supérieure, afin qu’elle y apporte le remède nécessaire. Si elle manque à cela, elle fait faute, et il pourrait se faire qu’avec le temps, elle conniverait avec sa sœur et ainsi consentirait au mal qu’elle a fait. O mes sœurs, quel sujet

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de remercier Dieu de vous trouver dans une Compagnie qui a pour maxime l’uniformité !

O uniformité, tu es en perfection dans la sainte Trinité : le Père le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas plus l’un que l’autre. L’uniformité était aussi parmi les apôtres.

Bienheureuses êtes-vous, mes chères filles, de ce que vous avez une règle qui est de Dieu et qui vous oblige à imiter la sainte égalité et uniformité qui est entre les trois personnes divines ! Tenez-vous à vos règles sans jamais y apporter de changement, et assurez-vous, mes chères sœurs, que si vous observez bien celle-ci, Dieu fera de grandes choses en la Compagnie. Qu’est-ce qu’il y fera ? Oh ! il fera qu’elle fleurira en vertus et qu’on verra toujours une même manière de vie et l’uniformité entre vous. C’est la prière que je fais à Notre-Seigneur. Je le prie qu’il vous remplisse toutes du désir de l’observance de cette règle, afin que l’uniformité soit entre vous pour honorer celle qui est entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit et ainsi vous serez semblables aux apôtres et observerez les mêmes règles que Notre-Seigneur leur a données. Plaise à la divine bonté de vous remplir toutes de cet esprit d’uniformité et que vous y fassiez progrès de jour en jour, en sorte que chacune aime mieux mourir que s’en départir ! C’est la grâce que je lui demande par l’amour qu’il porte à la sainte vertu d’uniformité.

87. — CONFéRENCE DU 18 NOVEMBRE 1657

SUR L’UNIFORMITé, LA CHASTETé ET LA MODESTIE

(Règles Communes, art. 17, 18 et 19.)

Mes très chères sœurs, nous continuerons aujourd’hui

Entretien 87. — Ms. SV 4, p. 200 et suiv.

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à vous faire lecture de vos règles et à noter sur chaque article ce qui vous regarde particulièrement, parce que vos règles doivent être considérées comme les canaux par lesquels Notre-Seigneur fait couler ses grâces sur ses épouses pour, après cette vie, les faire régner là-haut au ciel, de sorte que vous devez attendre toutes sortes de grâces par le moyen de vos règles. Dieu se comporte en ceci comme à l’égard de son église ; et comme il ne donne point de grâces à son église qu’en vertu des sacrements, aussi ne donne-t-il ses grâces à une âme que par le moyen de l’observance de ses règles. Non seulement cela, mais toutes les grâces des communautés ne leur sont communiquées qu’en vertu de la fidélité à la pratique de leurs règles ; et plus elles y sont exactes, d’autant plus les grâces de Dieu y sont abondantes ; mais, au contraire, plus elles s’éloignent de l’observance des règles, d’autant plus elles s’éloignent des grâces de Dieu.

Toutes nos opérations procèdent du chef par la contiguïté et union de la tête avec les membres, c’est de là que se répandent les esprits animaux et vitaux dans tous les autres membres. Or, comme le corps qui est bien uni à son chef, et un membre à un autre membre, participent à toutes les influences qui en procèdent, comme, au contraire, un membre pourri ne peut ni être uni au chef, ni recevoir aucune participation à la bénignité de ses effets, ainsi une maison de communauté ne peut recevoir les grâces qui lui sont nécessaires à la conservation de sa vie spirituelle, si elle n’est unie à son chef. Ainsi donc mes chères sœurs, donnez-moi une fille de qui on puisse dire : "Elle garde bien ses règles", je puis aussi dire qu’elle parviendra à une haute vertu et union avec Dieu, qui n’a point de plus grand plaisir ici-bas en terre que de savoir qu’une personne garde bien ses règles. Il se plaît à voir cela. Et tout ainsi

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qu’une épouse est l’objet des plaisirs et contentements de son époux, ainsi Notre-Seigneur a un plaisir extrême lorsqu’il a une âme qui se complaît à suivre toutes ses volontés par la pratique de ses règles. C’est ce qui lui fait jeter les yeux de sa bonté sur elle pour l’embellir de plus en plus par la continuation de ses grâces. De sorte que, comme un père qui n’a point de plus grand plaisir que d’avoir un enfant pourvu de belles qualités et de bon naturel, c’est là toute sa consolation, ainsi mes chères sœurs, il est certain que Dieu prend un plaisir non pareil à voir une communauté qui observe bien ses règles. Ah ! il n’y a point de comparaison du plaisir que Dieu reçoit de cette fidélité à celui qu’a un époux de regarder son épouse, ni à celui qu’un enfant donne à son père. Voyez-vous, je le redis encore, d’autant qu’il importe que vous soyez bien persuadées de cela : l’objet du bon plaisir de Dieu est une Fille de la Charité qui garde bien ses règles, c’est une bonne religieuse qui garde bien sa religion. De là vient que le Pape Clément huitième, que j’ai eu l’honneur de voir et qui est un saint, disait : "Menez-moi une personne qui ait vécu dans l’observance ponctuelle de ses règles, je la canoniserai sans d’autres miracles ; je ne demande point d’autre preuve de sa sainteté que de savoir qu’elle a gardé ses règles."

Vous voyez par là que plus une fille est fidèle à ses règles, plus elle a de vertu, et que d’autant plus elle s’en éloigne, plus elle s’éloigne aussi de Dieu elle rentre dans ses premières habitudes, fuit les appétits de la chair et du sang et devient pire qu’elle n’était dans le monde. Pourquoi cela ? Dieu l’avait appelée dans la Compagnie pour en faire l’objet de ses plaisirs et y garder les règles qu’il lui a données, et il la voit négligente et n’en tenir compte. Oh ! il retire ses grâces d’elle et l’abandonne après toutes ses passions. Voilà la punition

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du mépris de ses règles. Dieu dit : "Cette fille à qui j’ai fait la grâce de l’appeler hors de la masse corrompue du monde, pour lui faire mener une vie toute contraire par la pratique des règles que je lui ai fait donner, fait tout le contraire. Je vois qu’elle vit comme si je ne lui avais point montré comme elle doit vivre. Je l’abandonne : va, fais ce que tu voudras." Cette pauvre créature, ainsi délaissée de Dieu, tombe dans un état déplorable, bien souvent pire que n’était celui d’où elle était sortie avant sa vocation. Vous voyez donc, mes chères sœurs, que votre bonheur ou votre perte dépendent de l’observance de vos règles. Or, pour les garder, il faut les bien entendre ; et c’est pour cela que je veux les lire. Il y en a quarante et trois, et nous sommes à la dix-septième, qui est sur l’uniformité qui doit être entre vous.

"Elles garderont, autant qu’il se pourra, l’uniformité en toutes choses, comme celle qui entretient l’union et le bon ordre dans les communautés, et fuiront toute singularité, comme la cause des divisions et désordres d’une Compagnie. Et selon cela, elles s’accommoderont à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure, se conformant à toutes les pratiques et maximes qu’on y enseigne pour la conduite tant spirituelle que temporelle."

Voilà l’article de l’uniformité. Il y en a peut-être parmi vous qui n’entendent pas ce que veut dire ce mot d’uniformité. être uniformes, mes chères sœurs, c’est être toutes semblables, par exemple avoir même coiffure, mêmes collets, mêmes habits, mêmes souliers et, s’il se pouvait, un même parler, c’est-à-dire qu’il est à désirer que vous parliez toutes d’une même façon, douce, cordiale et humble, une même manière de servir les pauvres, un même avis lorsqu’on est ensemble, même manière d’agir dans les paroisses, non pas qu’il

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faille aller voir comme on fait dans l’une pour faire de même dans l’autre, mais voir comme l’on fait ici, et ne pas faire autrement, car c’est de cette maison que vous devez prendre exemple, et vous y conformer par toutes les autres où vous allez, au Nom-de-Jésus aux Enfants et autres lieux, autant qu’il se peut ; c’est ce qu’on veut dire dans cet article. Après cela, il serait à souhaiter que vous eussiez toutes mêmes sentiments, que vous estimassiez tout ce que la supérieure estime, que les officières et les anciennes fussent toutes animées d’un même esprit et bien unies à leurs supérieures, et que les plus jeunes estimassent toutes leurs anciennes et fissent ce qu’elles leur disent, et que tant les unes que les autres suivissent les avis qui leur sont donnés.

Saint Paul disait au peuple nouvellement converti : "Je ne vous parle pas encore d’imiter Jésus-Christ, mais imitez-moi, qui suis son imitateur. Voyez comme je fais et faites tous comme moi" (1) Or, si saint Paul disait cela aux nouveaux chrétiens, c’est parce qu’il est facile de faire le bien que nous voyons faire. Il faut donc vous conformer toutes à ce qui se fait dans cette maison, et que nulle ne fasse à sa fantaisie, car ne pas suivre le sentiment des autres, c’est une espèce d’orgueil. Oui, être singulière, ne vouloir céder à personne, vouloir assujettir le sentiment des autres au sien, c’est être une fille d’orgueil. Si celle qui est faite de la sorte est encore capable de dire ou penser : "J’ai plus d’intelligence que celle-là ; que les autres fassent comme elles voudront, pour moi, je veux faire comme je l’entends" voyez-vous, cela c’est un acte d’orgueil. Cette fille est une fille de l’orgueil, que Dieu châtiera tôt ou tard. Cette fille, qui ne suit pas la commune manière des autres, tôt ou tard Dieu la châtiera, parce qu’elle a

1) Première épître aux Corinthiens IV, 16.

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l’orgueil, qui est le vice du diable, que Dieu chassa du paradis à cause de son orgueil. L’humilité se conserve dans la commune façon de faire des autres. Mais quand une sœur dit : "Ma sœur, faisons cela", et que l’autre lui répond : "Il me semble qu’il sera mieux autrement", "Pourquoi ? dira la première, je veux faire ainsi." — "Ah ! ma sœur, dira l’autre, on a coutume de faire cela à la maison." — "N’importe, je crois qu’il sera mieux d’une autre façon." Ah ! pensée du diable et d’orgueil ! Oui, parce qu’elle se rend singulière et qu’elle suit son propre jugement, c’est une pensée d’orgueil. Une sœur fait une chose de telle manière ; sa sœur le veut bien, mais en voilà une autre qui dit : "Et moi je veux faire comme il me semble mieux." Dites que c’est l’orgueil qui lui fait croire qu’elle fera mieux que les autres. Toute singularité est une niche à l’orgueil ; il est toujours caché dedans ; et toute personne qui ne se conforme pas à la supérieure et aux officières autant qu’il lui est possible cette personne-là est gouvernée par l’esprit d’orgueil, qui veut toujours faire son fait à part L’humilité, au contraire, suit toujours plutôt l’avis des autres que le sien propre. Voilà, par exemple, une fille qui s’accorde à tout ce qu’on veut. Si on lui dit : "Faites ainsi", elle le fait. Je dis que cette fille a l’humilité, car l’humilité est ennemie de la singularité, et autant qu’elle se conformera aux autres, autant avancera-t-elle dans l’humilité. Or, quand je dis qu’il faut faire comme les autres je n’entends pas cela des libertines, s’il y en a. Oh ! horrible imitation ! Une fille qui voit les officières, qui considère leur conduite et leur vertu et s’y conforme, qui, dans sa paroisse, s’efforce de contenter les dames et de suivre autant qu’elle peut ce qui lui est ordonné, c’est une marque d’humilité. Elle n’a point de singularité elle fait ce que les autres font. Ainsi, mes chères sœurs, l’humilité se conserve sous les

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cendres de l’imitation des autres, car, quand vous voyez une fille qui s’en fait accroire, qui blâme les autres, qui pense qu’on se trompe quand on la reprend, n’est-il pas vrai que cela vous déplaît ? Voyez-vous, une âme humble a toujours meilleure estime des autres que d’elle-même.

Il y avait avant-hier un seigneur de la cour qui me dit entre autres choses : "Quand j’ai quelque chose à faire, je prends avis de ma femme." Voyez un peu cette bonne âme, il avait tant d’estime qu’il la croyait plus vertueuse que lui et prenait ses avis. C’est humilité que cela : dire toujours du bien des autres et jamais de soi. Mes sœurs, quand vous entendez une sœur qui parle avec estime de sa sœur : "Voilà une fille vertueuse, vous n’avez que faire d’autre modèle, suivez-la." Mais, lorsque vous en voyez une qui ne loue que ce qu’elle fait, qui blâme tout ce que les autres font, ou, si elle l’entend louer, elle n’en dit mot, elle témoigne par son silence qu’elle n’approuve pas ce qu’on dit, dites : "Voilà une orgueilleuse" ; et assurez-vous que Dieu la perdra avec toutes celles qui sont orgueilleuses. Elles perdront les grâces de Dieu, qui ne sont données qu’aux humbles ; et après qu’elles auront méprisé ses inspirations et les avis qui leur ont été donnés, il leur dira : "Tu me quittes, misérable, pour de vaines satisfactions ; va, je t’abandonne et ne veux plus ouïr parler de toi." De sorte qu’elle ne prendra plus de plaisir en la vertu ; elle se rendra insupportable à ses sœurs et à elle-même ; et ainsi elle n’est plus Fille de la Charité qu’en apparence. Elle en porte l’habit, mais elle n’en a pas l’esprit. L’esprit des Filles de la Charité, c’est l’humilité, et elle est pleine d’orgueil ; ce qui est être semblable au diable et même pire que le diable. Hélas ! tant que nous sommes, si nous étions bien humbles, nous nous estimerions pires que le diable. Ce n’est pas défaut de jugement ; mais, en vérité, nous le devrions faire ; car, s’il

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n’était point obstiné dans son péché et qu’il vînt à recevoir la moindre des grâces qui nous sont données, il en ferait meilleur usage que nous. Et pour moi, je crois, avec quelques saints, que, si la grâce de changer de résolution lui était donnée, il serait bien meilleur que nous. Mais elle ne lui est pas donnée. Il n’y a que les hommes pécheurs, les filles et les femmes pécheresses qui aient reçu de Dieu cette grâce de se relever de leurs péchés. C’est ce qu’il disait par la bouche des possédées de Loudun : "O misérables chrétiens que vous êtes de faire si mauvais usage des grâces de Dieu ! S’il nous était permis de nous convertir, comme à vous, nous ne demeurerions pas dans ce malheureux état où nous sommes et dont nous ne pouvons pas sortir. Mais vous, vous le pouvez ; ne faites pas comme nous ; ne demeurez pas obstinés dans vos péchés ; convertissez-vous à Dieu tandis que vous le pouvez."

Mes sœurs, retenez bien cela, que la singularité est la fille de l’orgueil et que vous devez la fuir comme la cause des divisions.

N’est-il pas vrai, quand vous voyez une fille qui s’habille proprement et qui aime à être jolie par-dessus les autres, que cela fait peine ? Une personne qui ne suit pas la Communauté, qui veut que les autres plient sous elle et qui fait la demi-supérieure, je ne saurais vous dire comme elle est insupportable. Toutes les divisions et désordres des communautés viennent de ne se pas conformer aux autres. C’est ce qui fait qu’étant dans une paroisse, elle ne veut point céder aux avis qui lui sont donnés, parce qu’elle s’en fait accroire. Et puis, étant accoutumée à suivre ses propres sentiments, la veut-on faire revenir, elle n’en veut pas sortir. Voilà les malheurs que cause la singularité. Elle nous ôte la soumission. Si elle n’en vient pas là, il y a d’autres maux fort dangereux qu’elle produit.

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"Elles s’accommoderont toutes à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure", c’est-à-dire que vous devez apprendre, dans cette maison, de la supérieure, des officières et autres sœurs anciennes qui y sont, tout ce qu’il faut que vous pratiquiez. O mes sœurs, vous qui êtes employées dans cette maison vous voyez bien à quelle vertu cela vous oblige. Estimez-vous bienheureuses que Dieu vous ait choisies pour un ouvrage si saint, pour être les pierres fondamentales de son édifice. Mais souvenez-vous de ce que dit le germe de la vie, parlant aux Filles de la Charité : "Vous en qui j’ai mis toutes les grâces nécessaires pour vous rendre dignes d’un si saint emploi, sachez que j’attends de vous que vous contribuiez, par paroles et par exemples, à la perfection de ces jeunes plantes qui sont parmi vous." Ah ! mes filles, quelles obligations vous avez de le faire ! Toutes les autres jettent les yeux sur vous qui êtes ici. Voilà pourquoi il faudrait que ce fussent des anges incarnés qui enseignassent dans cette maison, si cela se pouvait, pour vous dire qu’il faut que vous soyez bien parfaites ; car, comme c’est la tête de votre corps, si la tête se porte bien, tout le corps se portera bien ; mais, si elle est malade, les membres s’en sentiront. Or, comme celles de céans sont obligées à donner bon exemple par la pratique des règles, les autres aussi qui sont employées ailleurs doivent se conformer aux pratiques qu’on y enseigne, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence.

Mes sœurs, il se peut faire qu’il tombera dans l’esprit à quelque fille, par exemple, de faire l’oraison comme les Carmélites, qui se tiennent là devant Dieu, attendant ce qu’il lui plaira de leur donner. Si Dieu leur envoie quelque chose, elles le prennent ; s’il ne leur donne rien, elles se tiennent en repos. O mes sœurs, cela est bon pour les Carmélites, mais non pas pour vous.

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Voilà les Filles de la Croix. Elles sont habillées de noir, portent une coiffe quand elles vont par la ville. Il semble que, si vous étiez ainsi, vous seriez bien plus modestement habillées. Cela est bon pour les Filles de la Croix, mais non pas pour vous, qui avez été choisies pour honorer la pauvreté de Jésus-Christ en cette sorte d’habit. Et comme il a été le plus pauvre de tous les hommes, il a voulu que vous fussiez habillées de cette sorte comme les plus pauvres. Voilà pourquoi vous devez l’aimer plus que pas un autre.

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