Entretiens aux Filles de la Charité (page 78)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il pourra se faire qu’il viendra une fille dans la maison qui dira : "On fait cela dans une telle communauté ; pourquoi ne le fait-on point ici ?" Ah ! pauvre créature ! qu’est-ce que tu dis ? Dieu veut te conduire d’une manière la plus pauvre qui ait jamais été au monde ; et tu veux contrevenir à ses desseins, prenant une autre conduite que celle qu’il veut que tu suives. — Mais cela est bon, quel mal y a-t-il de faire comme elles ? — Oh ! ce n’est pas pour vous. Quelque pratique qu’on vous enseigne, pour parfaite qu’elle soit, si elle est contraire aux vôtres, laissez-la pour ceux à qui Dieu l’a donnée. Il ne faut pas blâmer les autres. Au contraire, vous devez les estimer toutes bonnes, mais il faut vous tenir aux vôtres.

Mais, mon Dieu ! nous sommes si chétivement habillées, nourries si pauvrement ! Il n’y en a point de si mal accommodées que nous. Dans les autres communautés, on n’est pas nourri comme cela. — Laissez ce qui regarde les autres ; ce n’est pas votre esprit ; c’est l’esprit de Notre-Seigneur humilié, inconnu et méprisé de tout le monde. N’êtes-vous pas bienheureuses que Notre-Seigneur pense à vous et vous ait choisies entre tant d’autres pour l’imiter en une manière de vie si basse et si humble qu’est la vôtre, par laquelle il veut que vous le suiviez en la chose la plus difficile qui soit au monde,

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qui est de s’humilier ! Car il n’y a rien de si difficile que cela, ni à quoi nous ayons tant de peine. O mes sœurs, ne cherchez point de meilleure vie que celle dans laquelle Notre-Seigneur vous a mises ; vous n’en trouverez point qui soit si propre que celle-là. N’avez-vous jamais vu une mère toute chassieuse, avec un visage laid, tenir son enfant entre ses bras ? Si la reine veut le prendre, il n’ira pas. Il se tient au sein de sa mère, toute laide qu’elle est. On a beau lui dire : "Mon enfant, que fais-tu ? La reine te veut avoir et tu n’en fais pas d’état !" Voyez-vous, Dieu et la nature lui enseignent qu’il a plus d’obligation à sa mère qu’à toutes les reines du monde, parce qu’il tient sa vie d’elle. Voilà pourquoi il ne trouve rien de si beau ; et il a raison, puisqu’elle est sa mère et sa bienfaitrice.

Mes sœurs, il y a des maisons bien autres que la vôtre, qui, à la vérité, sont en grande estime. Oui, il y a dans l’église quantité d’Ordres grandement respectés, auxquels la Compagnie de la Charité étant comparée, elle est comme cette pauvre mère chassieuse. C’est pourquoi quelqu’une, considérant ces grands Ordres, pourra dire : "Ah ! mon Dieu ! que les religieuses sont heureuses ! Je voudrais bien être Carmélite, ou bien je voudrais faire comme elles font. Vous ne vous êtes pas mises dans la Charité pour faire comme les Carmélites ; mais vous êtes appelées à vous humilier, à servir Dieu et les pauvres et à faire votre possible pour contenter les dames, afin d’avoir plus de moyens d’assister le prochain. C’est là ce que votre mère vous enseigne. Elle est chassieuse ; mais vous la devez aimer si vous voulez être humiliées, comme a été le Fils de Dieu. Si vous êtes mal nourries, réjouissez-vous-en, souffrez cela pour un temps. Encore êtes-vous mieux que n’était Notre-Seigneur. Aimez toujours votre mère, quoique chassieuse, et vous trouverez bon tout ce qu’elle vous donne.

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Ne vous empressez point à désirer cet Ordre saint, ni les habits de celle-ci, ni la façon d’agir de celle-là. Cela est bon pour elles, mais n’est pas bon pour vous.

Hélas ! mes sœurs, ce que je vous dis, croyez que je ne le dis pas de moi ; je l’ai appris d’un grand maître, c’est le bienheureux évêque de Genève qui me l’a dit à moi-même. Il me disait : "Voyez-vous, je dis à mes filles qu’elles estiment toutes les autres maisons pardessus la leur, mais qu’elles aiment la leur préférablement à toutes les autres. " Je vous en dis de même, mes chères sœurs : estimez toutes les autres plus parfaites que vous, mais aimez votre Compagnie plus que toutes les autres, parce que c’est votre mère qui vous a allaitées et nourries jusques ici, et le fera tant que vous vous tiendrez sous sa conduite. Vous avez promesse de Dieu pour cela que, tant que vous vous tiendrez entre les bras de Notre-Seigneur, ii ne vous manquera pas.

Il faut pour cela se conformer non seulement à la conduite spirituelle, mais encore à ! a temporelle, selon que votre règle porte. Voyez-vous, mes filles, je vous disais dernièrement, et vous le dis encore à cette heure, comme vous devez vous comporter en vos maladies c’est-à-dire qu’il faut éviter la trop grande tendresse et se contenter du traitement qu’on fait aux pauvres. Mais je vous dis que, si quel. qu’une, à cause de ses infirmités ou de l’âge ou trop grande faiblesse de corps, a besoin de quelque chose de plus, la Charité qui conduit bien toutes choses, doit avoir égard à cela. Voilà, par exemple, une personne infirme dans la Compagnie, qui n’a point de force, de qui la santé est aussi frêle qu’un verre et qui est morte il y a vingt ans. Quoi ! aller traiter cette personne de même sorte que les autres qui se portent bien ou qui ne sont pas d’une complexion si délicate ! Cela ne serait pas à propos. La Compagnie est une bonne mère qui traite les infirmes comme infirmes.

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Et tout ainsi qu’une mère se comporte avec beaucoup plus de tendresse et de compassion auprès de son enfant malade, qu’envers ceux qui se portent bien, ainsi Charité doit avoir égard aux personnes qui sont impuissantes pour suivre le commun.

Vous voyez que, pour moi qui suis obligé de donner l’exemple aux autres, la Compagnie, ayant égard à mon incommodité de jambes, m’a donné un carrosse pour me porter. Je l’ai refusé quelque temps, mais, après, je l’ai accepté, voyant la nécessité que j’en avais. De plus, il y a un an et demi qu’on m’a donné une chambre à feu et un tour de lit. Or, je souffre cela à cause de mes incommodités ; car je n’en avais pas auparavant, non plus que les autres.

Ainsi les personnes infirmes ont besoin de quelque soulagement particulier ; sans cela, ce serait une boucherie. Comment traiter une personne infirme et âgée comme les autres, sans exception ni considération ! O mes sœurs, il faut les assister quand l’âge ou les infirmités les ont réduites en cet état, autrement, ce serait une grande injustice. Ainsi, mes chères sœurs, consolez-vous, ne vous affligez pas, vous qui êtes âgées et infirmes, si vous ne pouvez pas suivre les autres en tout. La Compagnie est une mère qui sait bien faire distinction entre ses enfants malades et ceux qui se portent bien.

J’excepte une chose, qui est d’introduire dans la Compagnie une manière d’habits qui ne soit pas conforme aux autres. Par exemple une fille qu’on reçoit dans la Compagnie voudra porter une coiffe. Il ne faut pas souffrir cela. Si elle ne peut s’accommoder à faire comme les autres, c’est une marque que Dieu ne l’y appelle pas. De là vient que l’on tient qu’une personne que Dieu appelle en une communauté reçoit de lui toutes les grâces dont elle a besoin pour se conformer à tout ce qui s’y pratique. C’est pourquoi, quand il s’en présentera

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quelqu’une faite comme nous venons de dire, il y a sujet de craindre et pour moi, j’estime qu’on lui doit dire que, si elle veut demeurer, elle doit se résoudre à être tout comme les autres et, si elle pense ne le pouvoir, qu’elle ne passe pas plus avant. si elle a besoin de quelque chose pour couvrir sa tête, elle peut en user dans la maison avec permission. Mais prenez garde que, sous ombre que la règle permet de traiter les infirmes en infirmes, on ne s’en fasse point accroire, car, voyez-vous, mes sœurs, la nature tâche toujours de nous attirer de son côté elle pense facilement qu’elle a des infirmités, et bien souvent les fait plus grandes qu’elles ne sont. Voilà pourquoi, quand vous pensez avoir besoin de quelque chose, recommandez cela à Dieu et priez-le que, si c’est un véritable besoin, il vous le fasse connaître. Et après l’avoir bien recommandé à Dieu, si la volonté continue d’en parler, alors on peut le proposer avec indifférence à la supérieure. Retenez bien cela, qui est de le proposer avec indifférence et nécessité et demandez à Dieu qu’il vous fasse connaître si c’est sa volonté jusqu’à ce que vous vous sentiez dans l’indifférence ou de l’avoir ou d’être refusée. Et quand on sait qu’on est en cet état, qui est l’état de perfection qui nous approche le plus de Dieu, on peut dire tout simplement son besoin et suivre ce qui nous est enjoint sur ce sujet.

Voyons la 18e règle. "Elles feront toutes leur possible pour conserver parfaitement la chasteté du corps et du cœur. A cet effet, elles chasseront promptement toutes sortes de pensées contraires à cette vertu et fuiront soigneusement toutes les occasions qui la pourraient tant soit peu léser, etc."

O mes sœurs, la chasteté ! O mes sœurs, cela mériterait bien un plus grand entretien, si le temps le permettait. Vous remarquerez seulement avec moi que le désir de paraître agréable est tout à fait contraire à cette

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vertu. Oh ! combien misérable devant Dieu celle qui veut paraître agréable aux autres ! Mais agréable à qui ? Aux sœurs, par certaine gentillesse d’esprit ; aux dames, pour en tirer de la louange. Mais encore plus malheureuse celle qui cherche à agréer aux hommes, surtout aux confesseurs ! C’est encore pis que tout le reste. Mes sœurs, prenez-vous bien garde à cela ? Défiez-vous des confesseurs plus que de tout autre ; car il se contracte une telle liaison entre le confesseur et sa pénitente en suite de ce qu’il lui a dit, que souvent ce qui avait commencé par un motif de charité se change en une certaine amitié fondée toute sur la chair et le sang.

Mais ce confesseur dit de si belles choses quand il vient à la maison ! — Il ne faut lui donner entrée sinon en cas de nécessité ou de maladie ; car si, après cela, il faut aller à un autre, on n’y trouve point de satisfaction, et, si on vient à le quitter, on pense qu’il n’y en a point de semblable au monde. Mes sœurs, soyez assurées que, quand vous avez peine à changer de confesseur, vous y avez de l’attache, et dites : "Me voilà prise ; sans doute que le diable me tend quelque piège pour me perdre."

Mais c’est un confesseur qui ne dit que de bonnes choses. — Voyez-vous, l’expérience fait voir qu’il n’y a rien de si dangereux que l’attache aux confesseurs ; et dès que vous voyez que vous avez plaisir d’aller à un et peine à venir à un autre, dites : "J’en tiens." Et dès lors que vous sentez cela, allez à un autre ; dites à la supérieure : "Je sens avoir de l’attache à mon confesseur ; assurément le diable me tend là quelque piège. " N’est-il pas vrai que l’attache fait cela ? On dit : "Celui-là est si bon, et cet autre nous déplaît. Mes sœurs, quoiqu’il vous semble moins spirituel et moins charmant que l’autre, il vous est néanmoins plus propre. C’est Lia la chassieuse. Mais ce fut elle qui reçut le bien de

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fécondité. Le diable fait cela pour vous faire regarder l’autre et vous faire perdre le fruit de ce que celui-ci vous dit.

Lorsque vous voyez une fille qui se vante, qui veut paraître, qui raconte ce qu’elle a fait : "J’ai, dit-elle, été employée à ceci ; j’ai fait cela", elle a de l’orgueil, qui est incompatible avec la chasteté ; et sachez que, quand vous seriez des anges, si vous avez de la vanité vous tomberez dans l’impureté, parce que c’est le châtiment de ce vice, Dieu permettant que les personnes orgueilleuses tombent dans cet horrible péché, pour les humilier ; et quiconque aura de l’orgueil peut bien s’attendre à être tenté des plus horribles tentations, parce que le démon de la vanité est le démon qui tente à l’impureté.

La curiosité de voir et de regarder le monde est encore une occasion qu’il faut fuir pour conserver la pureté. Il est vrai que jusqu’à cette heure je vous dois ce témoignage que j’ai vu une grande modestie en toutes vous autres, excepté une ou deux qui m’ont malédifié. Je ne veux pas me souvenir qui elles sont. Mais hors cela, j’ai toujours été édifié, quand je vous ai vues. Continuez, mes filles, et fuyez la conversation des hommes, hors de nécessité, car il y a un venin entre l’un et l’autre sexe, qui se communique imperceptiblement. Voilà pourquoi il est dit dans la sainte écriture : "Fuyez le péché comme vous le feriez à la face d’un serpent." Faites comme la sainte Vierge qui craignait de voir un ange en forme d’homme dans sa chambre. Que si vous sentez quelque pensée d’impureté, le plus prompt remède est de la chasser vite hors du cœur, de recourir au secours de Dieu aux saintes considérations, à la discipline et autres mortifications toutefois avec permission.

Il y a encore impureté des yeux et pureté des yeux,

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impureté des oreilles (cela s’entend assez), impureté de la langue, impureté en tous les sens, si nous n’y prenons garde. Mais une Fille de la Charité qui a Dieu pour témoin de toutes ses pensées et qui fait pour lui toutes ses actions sera retenue par là dans l’observance de ses règles. Qui la retiendrait si ce n’est Dieu ? Mais surtout je vous recommande de ne laisser point entrer dans vos chambres des personnes de l’autre sexe quand ce serait moi-même, qui suis votre supérieur, moi, indigne ; ne m’y laissez point entrer.

Dix et neuvième règle. "Et d’autant que la sainte modestie leur est non seulement nécessaire pour édifier le prochain, étant comme une prédication muette et continuelle, mais encore pour conserver la pureté, etc."

Mes chères sœurs, cet article nous apprend qu’il faut garder la modestie partout, même en nos récréations. Saint Paul disait aux chrétiens de son temps : "Réjouissez-vous, mais que votre modestie paraisse à tous" (2). Il y en a parmi vous que je ne vois jamais approcher sans être édifié. Non, je pense que je n’ai jamais vu une de ces filles qui sont véritablement modestes que je ne sente de la satisfaction et que je ne rende grâces à Dieu de ce qu’il lui plaît être présent en cette fille-là.

Saint François prit un jour un frère avec lui et lui dit : "Mon frère allons prêcher." Quand il eut été par la ville et qu’il fut de retour, ce frère lui dit : "Mon Père, vous disiez que vous alliez prêcher et pourtant vous n’avez point prêché." — "Eh quoi ! mon frère, n’est-ce pas avoir prêché que d’avoir été avec modestie par la ville ? C’est une prédication muette."

Combien pensez-vous que de personnes m’ont dit, et des hommes même qui vous voient aller par les rues :

2) épître aux Philippiens IV 5.

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"Monsieur, vous avez des filles qui m’édifient plus par leur modestie que ne ferait une prédication ; elles prêchent sans dire mot." Mes filles, continuez, ne perdez pas cette pratique ; augmentez-la plutôt comme très nécessaire pour la conservation de la pureté ; et pour cela vous n’avez pas moins besoin de cette vertu dans vos chambres et en vos récréations que dans les rues.

Il est bon de se récréer, mais modestement, se gardant des ris excessifs et gestes méséants. Saint Paul le conseille ainsi : "Réjouissez-vous, mais en sorte que la modestie soit gardée ; iterum dico vobis : gaudete etc." (3) Réjouissez-vous, vous gardant surtout de vous toucher l’une l’autre. O Sauveur ! prenez garde à cela, mes sœurs, car le diable a mis un piège là-dessous que vous ne voyez pas. Mais, si vous saviez ce qui est caché là-dessous, quoique entre personnes de même sexe, je n’oserais vous le dire, de peur d’apprendre à plusieurs d’entre vous ce qu’elles ne savent pas, si ce n’est quand la charité le requiert, comme d’embrasser celles qui sont nouvellement reçues, ou pour se réconcilier avec quelqu’une qu’on avait constristée. Ah ! que cela est bien ! Je vous le recommande, quand même vous vous sentiriez le cœur tout gonflé. Oh ! la sainte embrassade ! Alors, il est permis de se baiser à la joue, et non jamais à la bouche.

Mais, quand c’est à l’égard des personnes de l’autre sexe, les Filles de la Charité ne doivent souffrir qu’on les baise ni touche en aucune façon. — Quoi ! un frère ?

— Non, pas même votre père. Voyez si vous n’avez pas sujet de louer Dieu de vous trouver dans une Compagnie qui assurément conduira une personne qui vit selon ses règles à une grande sainteté. Aimez vos règles et remerciez Dieu de vous avoir fait la grâce de les entendre

3) épître aux Philippiens IV, 4.

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expliquer. Et si vous trouvez être tombées en quelque faute, confessez-vous-en avec résolution de vous corriger. En ce faisant, mes chères sœurs, vous n’aurez pas sujet d’envier la condition des religieuses, et vous aurez lieu d’espérer que Notre-Seigneur vous tiendra sous sa protection.

Je prie Notre-Seigneur de vous faire cette grâce. O Sauveur, ô sainte Vierge, c’est de tout mon cœur que je vous demande la grâce d’animer nos sœurs de l’esprit qui leur est nécessaire, pour suivre les avis qui viennent de leur être donnés, et de se souvenir souvent de la sainteté de leurs règles. Sauveur de nos âmes, qui avez assemblé ces bonnes filles de divers pays pour les conduire par une manière de vie si parfaite qu’elle approche de bien près celle que vous avez menée sur la terre, imprimez, dans le cœur de nos sœurs, la sainteté des avis qu’elles viennent de recevoir. O sainte Vierge, qui avez été si chaste et si modeste, faites que nos sœurs pratiquent ces vertus. Faites, Seigneur, qu’au moment que, de votre part, je prononcerai les paroles de bénédiction, leur esprit soit éclairé des vérités que je viens de dire.

88. — CONFéRENCE DU 2 DéCEMBRE 1657

SUR L’OBéISSANCE

(Règles Communes, art. 20, 21, 22 et 23)

Mes sœurs, nous avons jusqu’à présent expliqué toutes vos règles jusqu’à la dix et neuvième, il faut maintenant voir la vingtième après toutefois que vous serez bien persuadées que, comme ceux qui veulent passer la mer ont besoin d’un vaisseau qui les porte au port où ils prétendent arriver, et ne s’exposent jamais sur la mer sans un pilote pour les conduire, ainsi, mes chères

Entretien 88. — Ms. SV 4, p. 211 et suiv.

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sœurs, les Filles de la Charité qui veulent passer la mer orageuse de ce monde et arriver au port du salut, doivent avoir un vaisseau, qui n’est autre que vos règles et la pratique des vertus nécessaires aux Filles de la Charité, surtout un grand soin de travailler à sa perfection.

Voilà, mes chères sœurs, le moyen de voguer heureusement, je dis heureusement, car, si vous voulez être heureuses en ce monde et en l’autre, résolvez-vous à observer vos règles et soyez assurées que le moyen le plus efficace pour vous sauver, c’est l’observance de vos règles. Mais aussi, mes sœurs, ne vouloir pas s’assujettir aux observances de la Communauté et ne pas garder ses règles, c’est vouloir passer la mer sans vaisseau. Imaginez-vous une personne qui veut se mettre sur mer de la sorte, le moyen de la passer sans faire naufrage ? Tout de même, le moyen de passer la mer de ce monde sans périr, c’est de garder vos règles, qui vous enseignent comme vous devez servir Dieu, vivre dans son amour, et vous vous rendrez agréables aux yeux de sa divine Majesté. Et après l’amour de Dieu suit l’amour du prochain ; je dis cet amour consolant, cet amour compatissant et courtois à tous pour l’amour de Dieu. Voilà ce que vos règles vous ordonnent. Faites cela et vous parviendrez à toutes les vertus nécessaires aux Filles de la Charité, car vos règles comprennent toutes les vertus qui sont contenues dans les commandements de Dieu et dans les conseils évangéliques. Or, la vertu, qui a pour fondement la parole de Dieu et qui s’établit là-dessus, ne défaudra jamais. Il faut donc poser ce fondement et vous bien persuader cette vérité : si je garde mes règles, je parviendrai à la perfection que Dieu demande de moi ; mais, si je ne les garde pas, je ressentirai beaucoup de peine en la pratique de la vertu ; j’aurai beau faire et dire, beau communier, prier et passer pour

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bonne Fille de la Charité, tout cela ne me servira de rien. Si je ne garde mes règles, je serai toute ma vie une tracassière, sans fermeté, qui tantôt aime sa vocation et, au moindre sujet de peine qu’elle rencontre, n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était hier. Et Dieu veuille qu’en l’autre monde vous ne trouviez le paradis fermé pour n’avoir pas voulu vous servir des moyens que Dieu vous avait donnés pour y aller !

Voilà, mes chères sœurs, ce qu’il faut vous persuader si vous voulez que Dieu continue ses grâces à la Compagnie et la maintienne, étant certain que, par toutes les maisons de religion et de communauté où les règles ne sont pas gardées, ce n’est que désordre et confusion.

Or, voyons la vingtième règle. "Elles rendront honneur et obéissance au supérieur général de la Mission comme étant supérieur et directeur général de leur Compagnie, et à ceux qu’il aura députés pour la diriger, à la supérieure, et, en son absence, à la sœur assistante et autres officières de la maison, en tout ce qui concerne leurs offices, etc."

Mes sœurs, voilà divers degrés d’obéissance. Mais, avant toutes choses, je dois vous dire ceci : à quelle fin pensez-vous que Notre-Seigneur vous ait donné à toutes une même règle ? C’est afin que vous ne fassiez toutes qu’un même cœur, même jugement, même volonté et que toutes tendent à une même fin. Ainsi votre Compagnie représente l’unité de la très sainte Trinité. Qu’est-ce qui garde et fait l’union entre le Père et le Fils ? C’est, mes chères sœurs, que ce que le Père veut, le Fils le veut ; et ils sont tellement conformes que jamais le Fils ne veut ce que le Père ne veut pas ; ce qui unit parfaitement ces deux personnes divines, qui produisent la troisième, qui est le Saint-Esprit. Et c’est ce qui fait le paradis. Il n’y aurait point de paradis sans cette divine union. Mais, comme dit le bienheureux évêque

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de Genève, si dans la Trinité il n’y avait de l’union, qu’y aurait-il d’aimable ? Qui fait donc cette union ? La sainte condescendance du Fils aux volontés de son Père, c’est ce qui fait cette union ; et l’amour réciproque qui est entre le Père et le Fils produit le Saint-Esprit, qui est égal au Père et au Fils. Et parce que les trois personnes de la sainte Trinité sont égales en toutes choses, il est facile de faire l’union. Mais, afin qu’il y ait union entre des personnes inégales, il faut que l’une s’abaisse et que l’autre se hausse, c’est-à-dire qu’il faut que l’une ait la puissance et qu’elle soit établie avec autorité, et que l’autre se soumette. C’est ce qui fait les supérieurs et les inférieurs. Or, comme il faut qu’ils s’unissent ensemble, il est de nécessité que l’une s’abaisse et que l’autre s’élève. Par exemple, un prêtre doit être soumis à son curé, le curé à l’évêque, l’évêque à l’archevêque, et tous au Pape. Sans cela, les affaires de l’église n’iront jamais bien. Pourquoi cela ? Parce qu’il n’y a pas d’union dans une communauté, si les sujets ne sont pas soumis aux supérieurs ; il n’y a point d’ordre. Or Dieu, qui veut unir ces deux extrémités, a ordonné que les supérieurs descendent autant qu’ils peuvent jusqu’à leurs inférieurs. Voilà pourquoi quiconque est souple et soumis à ses supérieurs contribue à entretenir cette union. O mes chères sœurs, que bienheureuses sont ces âmes-là ! Elles croîtront de jour en jour en vertu. Oui, les âmes qui sont en l’état de soumission, qui ne veulent rien faire de leur tête, mais font ce qu’elles font comme il a été ordonne par leurs supérieurs, je les appelle bienheureuses dès ce monde ; car elles n’ont point de volonté que celle de Dieu, qui leur est manifestée par leurs supérieurs. C’est pourquoi elles ne regardent pas ce qu’ils leur disent, comme ordonné des supérieurs, mais comme venu de Dieu, qui ordonne par leur bouche ce qu’ils nous ordonnent, comme vous

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venez d’entendre de ce Père, qui, par votre règle, dit aux supérieurs : "Qui vous écoute m’écoute et qui vous obéit m’obéit, mais qui vous méprise me méprise." (1). Mais, Seigneur, est-ce vous qui commandez par cette personne-là ? Oui, c’est moi et ce n’est pas ce supérieur ou cette supérieure que vous méprisez quand vous ne tenez compte de ce qu’ils vous disent, c’est moi-même que vous méprisez, vous n’offensez pas ceux à qui vous résistez, mais c’est moi qui reçois ce qui leur est fait par ce mépris.

Voyez-vous, mes chères sœurs, quel avantage a une personne d’être en l’état de soumission, de dire qu’elle n’obéira jamais aux supérieurs qu’elle n’obéisse à Dieu même. Et de plus, c’est qu’en obéissant vous ne faites jamais mal. Ceux qui vous commandent peuvent bien faillir, mais non jamais vous. Tout ce que vous faites par l’obéissance est un bien pour vous, et d’autant plus grand que la chose est bonne en elle-même. C’est de l’or ; mais vous ajoutez à cet or des pierres précieuses quand vous accompagnez une bonne action de la sainte obéissance. N’avez-vous jamais vu une belle robe de drap d’or ? Ah ! que cela est beau et éclatant ! Mais, si vous ajoutez à cette robe des pierres précieuses, des escarboucles, des émeraudes, des rubis, elle est d’un prix beaucoup plus estimable qu’elle n’était auparavant. Mes filles, vous ne faites jamais une action par l’obéissance, que vous n’y ajoutiez comme un diamant mis sur la robe dont nous venons de parler. Tout ce qui est fait, c’est de l’or, mais un or qui a pour rehaussement des pierres précieuses, qui lui donnent un éclat capable d’éblouir les yeux, si on pouvait le voir.

Ah ! Sauveur ! mes sœurs, que nous sommes heureux, et vous et moi, d’être dans un état qui fait que tout ce

1) Saint Luc X, 16.

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que nous faisons, c’est de l’or. Si nous voulons, il ne faut que se soumettre, et nous ajoutons aux actions déjà bonnes de soi un brillant et un rehaussement merveilleux aux yeux de Dieu, qui est ce que fait une personne soumise.

Il y en a, au contraire, d’autres qui ne peuvent rien faire par obéissance. Oui, vous en voyez qui sont si bouffies d’orgueil que, dès qu’on vient à faire quelque chose contre leur sens, les voilà dans les murmures. Mais aussi il y en a d’autres qui ne sont jamais plus contentes que lorsqu’elles obéissent, et qui ne savent rien faire sans ordre de leurs supérieurs. A qui comparerons-nous ces deux sœurs ~ me qui ne peut rien faire sans obéissance, et l’autre qui ne trouve rien de bien fait, si ce n’est ce qu’elle fait de sa tête ? La première, nous la comparerons à Notre-Seigneur, qui a rendu une obéissance continuelle a Dieu son Père jusqu’à la mort de la croix. Et l’autre, à qui la comparerons-nous ? Au diable. C’est que le diable ne fait jamais autrement qu’à sa tête. Non, mes sœurs, le diable ne veut se soumettre à qui que ce soit, ni à Dieu, ni aux hommes, non pas même à ses semblables. Et cette sœur, ainsi arrêtée à son propre jugement, ne saurait plier sous personne ; n’est-ce pas ressembler au démon ?

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