Entretiens aux Filles de la Charité (page 79)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mes sœurs, voyez à qui vous voulez ressembler. Si vous vous sentez l’esprit fait de cette sorte, trouver à redire aux ordres des supérieurs et dire : "Ils ne l’entendent pas ; si M. Vincent ou Mademoiselle Le Gras entendaient bien ceci, ils ne l’ordonneraient pas de la sorte", ô mes filles, prenez garde de quel esprit vous agissez. Le vrai obéissant croit toujours le commandement bien fait. C’est donc à vous à choisir quel parti vous voulez suivre.

Voyez-vous, mes sœurs, je vous parlerai ici familièrement. Quand il plut à Dieu m’appeler chez madame

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la générale des galères, je regardais M. le général comme Dieu et madame la générale comme la sainte Vierge. S’ils m’ordonnaient quelque chose, je leur obéissais comme à Dieu et à la sainte Vierge ; et je ne me souviens point d’avoir reçu leurs ordres que comme venant de Dieu, quand c’était M. le général des galères qui me commandait ; et de la sainte Vierge quand c’était madame la générale, et je ne sache point, par la grâce le Dieu, avoir fait aucune chose contre cela. J’ose encore dire que s’il a plu à Dieu donner quelque bénédiction à la Compagnie de la Mission, j’ose dire que ç’a été en vertu de l’obéissance que j’ai rendue à monsieur le général et à madame la générale, et de l’esprit de soumission avec lequel je suis entré en leur maison. La gloire en soit à Dieu, et à moi la confusion !

Je vois bien, Monsieur, qu’il faut regarder Dieu en la supérieure et les officières, et leur obéir ; mais faut-il, me dira quelqu’une, que j’obéisse à la sœur servante qui me sera donnée dans une paroisse ? N’est-ce pas assez d’obéir aux supérieurs, aux confesseurs et officières de cette maison ? — Mes sœurs, ce n’est pas assez d’obéir à deux ou trois personnes ; il faut obéir à tous ceux qui ont quelque supériorité sur vous. Vous devez obéir à Mademoiselle Le Gras comme à Dieu, et à toutes les officières qui sont élues pour vous instruire, et encore à toutes les personnes qui sont au-dessus de vous.

Monsieur, entendez-vous que j’obéisse au curé de la paroisse où je sers les pauvres ? — Oui, ma sœur, comme à Dieu, en tout ce qui regarde les pauvres.

Quoi, Monsieur ! entendez-vous que j’obéisse à cette fille qui n’est dans la Compagnie que depuis trois ou quatre ans ? — Oui, cela s’entend ainsi. — Mais elle n’a point d’esprit ! — Ah ! ma fille, ce n’est pas à elle que vous obéissez, c’est à Dieu, qui vous l’a donnée pour vous faire connaître sa volonté.

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Et au médecin, faut-il lui obéir ? — Oui, il faut faire exactement ses ordonnances. — Mais, Monsieur, il m’ordonne de saigner une personne qui s’en va mourir. — Ma sœur, il faut lui obéir. Et dans ce cas, si vous voyez qu’il est arrivé du changement à la maladie du malade depuis que le médecin a ordonné cette saignée ou ce remède, vous devez faire en sorte de l’en avertir ; car, à moins de cela, il faut faire, mes sœurs, ce que le médecin a ordonné, n’était qu’il fût arrivé, comme j’ai dit, quelque grand accident, comme lorsque le malade tombe en syncope alors on peut faire dire au médecin ce qu’il faut faire. Mais, hors ce ; a, il ne faut jamais faire autrement que le médecin a ordonné.

Vous devez aussi obéir aux dames en tout ce qui les regarde pour le service des pauvres. — Mais elles m’ordonnent tant de choses ! Elles voudraient que nous fussions en même temps en quatre différents lieux, et qu’après avoir porté la marmite, nous allions faire ce qu’elles veulent ! — Mes sœurs, je ne dis pas qu’il faille faire l’impossible, mais il faut tâcher de les contenter. Je dis ceci, afin que, s’il y en avait quelqu’une qui s’en fît accroire dans les paroisses, qui voulût trancher de la dame et suivre sa fantaisie, sans se soucier de suivre l’ordre des dames, mes sœurs, si cela était, ce serait un grand mal ; que celle-là donc qui serait faite de la sorte prenne garde à elle. Je ne veux pas croire que cela soit, mais c’est arrivé quelquefois. Oh ! mes sœurs, que cela ne soit plus, car c’est la ruine de la Charité. Comment voulez-vous que les dames continuent à faire du bien aux pauvres, si vous les contristez et si vous ne les encouragez pas par l’aide que vous leur devez ! Il faut donc, mes sœurs, obéir à toutes ; mais cela s’entend en ce qui regarde leur office : au curé comme au curé, au médecin comme au médecin, aux dames comme aux dames aux supérieurs comme aux supérieurs. Faisant

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ainsi, mes chères sœurs, qu’arrivera-t-il ? C’est que vous ajouterez à votre action une belle pierre précieuse. Oui, une action faite par les Filles de la Charité par obéissance porte un rayon qui va jusqu’au ciel.

Je dis de plus que la moindre action faite de cette sorte mérite plus de récompense que tout ce qu’on peut faire sans obéissance. Quoi que vous fassiez en obéissant, vous ajoutez à cet œuvre un rayon qui va donner jusqu’à Dieu, qui fait voir cela aux bienheureux, comme s’il disait : "Voyez comme cette fille me sert et comme elle ne cherche qu’à me plaire en tout ce qu’elle fait." Ah ! mes sœurs, que vous serez heureuses si vous agissez de la sorte ! Qu’arrivera-t-il ? C’est que votre Compagnie sera un paradis quand vous serez unies à vos supérieurs et aux officières. Dieu n’a pas plus de plaisir dans le paradis, s’il est capable d’en recevoir hors de lui-même, que de voir une Compagnie dans cet état, parce que le plaisir de Dieu, c’est l’union ; et quand le Fils a été fait homme, ç’a été pour obéir au Père, de sorte que, si vous obéissez comme il faut, vous conserverez l’union, et Dieu vous regardera avec plaisir. Mais, si vous voulez vous en faire accroire, vous donnerez bien de la peine aux autres et vous vous en ferez beaucoup à vous-mêmes.

Voyez donc, mes sœurs qui vous trouvez atteintes de l’esprit de vanité, qui ne cherchez qu’à commander, en quel état vous êtes. Humiliez-vous devant Dieu. Vous êtes dans un malheureux état. Priez-le qu’il vous en fasse sortir ; car vous êtes mortes à sa grâce et en l’état du démon, qui ne veut jamais obéir. Voulez-vous ressembler au diable ? Dieu vous en garde, mes sœurs ! Mais pourtant c’est à vous de choisir à qui vous voulez ressembler.

Cette obéissance qu’on exige de vous doit être dans l’entendement c’est-à-dire qu’il faut qu’on soumette le

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jugement à ce qui est ordonné et qu’on croie que ce que cette supérieure, cette officière ou cette sœur a ordonné est bien ordonné.

Mais, Monsieur, ne se peut-elle pas tromper ? — Quand vous obéirez, vous ferez toujours la volonté de Dieu. Les supérieurs peuvent se tromper, mais jamais vous autres. Voyez si vous n’avez pas sujet de louer Dieu de vous avoir donné une règle dont le propre est de vous faire obéir de la manière la plus parfaite, qui est de soumettre le jugement. Il ne faut donc jamais regarder si ceux qui vous commandent ont raison de le faire. Une autre chose, c’est que, quand il arriverait qu’ils se trompassent en ce qu’ils vous ordonnent, vous auriez le mérite de l’obéissance, comme si cela avait été ordonné de Dieu. Ne portez donc jamais de jugement sur les choses qui vous sont ordonnées.

Il y en a qui obéissent bien quant à la volonté mais ne soumettent pas le jugement. "Eh bien ! disent-ils, vous voulez que je fasse cela je le ferai ; mais je crois qu’il serait mieux autrement." Hélas ! mes sœurs, les malheureuses façons d’obéir ! C’est une obéissance de démon ; car il obéit, mais c’est nécessairement ; et quand vous obéissez de la sorte, vous obéissez à la manière de l’enfer, qui est soumis à Dieu par force. Ce n’est donc pas assez d’obéir, mais il faut obéir de la bonne sorte et recevoir ce qui est ordonné, de bonne grâce, dire avec gaieté de cœur : "Oui, Monsieur (ou Mademoiselle), je le ferai."

Pour être véritablement obéissante, il faut faire la chose comme elle est marquée, à l’heure qu’elle est ordonnée, sans retardement, obéir toute sa vie et en toutes choses. Ah ! c’est la perfection de l’obéissance car il ne faut pas dire : "Je veux bien faire telle chose, mais non pas cette autre." Cela ne doit jamais se dire, pourvu que la chose dont on se défend ne soit pas mauvaise.

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Il faut, en tout ce qui vous regarde, cette belle harmonie qui est dans votre Compagnie, composée à la vérité, de pauvres filles, mais harmonie qui est admirée de tous ceux qui en ont connaissance et qui va jusqu’au ciel. Voyez-vous, mes chères sœurs, que vous en semble ? Et le cœur ne vous dit-il pas que c’est un paradis qu’une Compagnie où l’obéissance est bien gardée, et qu’au contraire, c’est un enfer lorsqu’elle ne s’y trouve pas ? Prions Dieu qu’il vous fasse la grâce de bien obéir à vos supérieurs, et moi aux miens, car j’ai mes supérieurs, aussi bien que vous les vôtres, et aux inspirations que nous recevons de sa bonté pour cela.

Mais, Monsieur, il y a plaisir à obéir à une personne qui a de l’esprit à une fille qui a bonne grâce et qui sait bien ce qu’elle fait. Mais à une qui n’a rien de tout cela, à mon inférieure, qui n’a point d’expérience et qui est d’humeur si fâcheuse ! N’était cela, je lui obéirais de bon cœur. — Mes sœurs, il ne faut point regarder ce qu’elle est, mais Dieu en elle. Qu’il vous suffise qu’elle vous est donnée de Dieu pour supérieure.

Voyons le vingt et unième article de vos règles. "Elles rendront pareillement honneur et obéissance, en ce qui regarde le service des pauvres, à messieurs les administrateurs des hôpitaux où elles seront établies, aux dames de la charité des paroisses, particulièrement aux officières et même à messieurs les médecins, accomplissant ponctuellement et fidèlement leurs ordonnances. Les sœurs malades doivent aussi obéir à l’infirmière, au médecin, en tout ce qui regarde leur office."

Les Pères jésuites ont ceci parmi eux, qui est que, quand ils voient quelqu’un qui n’obéit pas au médecin, ils estiment que c’est une humeur fâcheuse ; et, quoiqu’il soit estimé fort vertueux, ils en rabattent beaucoup. Voilà qui s’entend assez.

Voilà la vingt et deuxième règle : "étant envoyées

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en quelque paroisse pour y demeurer au service des pauvres malades, elles iront prendre la bénédiction de messieurs les curés, laquelle elles recevront à genoux." Mes sœurs, faites-vous cela ?

Mademoiselle répondit que la première fois qu’on allait servir les pauvres d, ans une paroisse, on n’y manquait pas ; mais, comme on change souvent les sœurs, celles qui étaient envoyées de nouveau n’étaient pas si exactes à cela. Quelques sœurs firent à peu près la même réponse.

Mes sœurs, reprit M. Vincent, mettez-vous dans cette pratique et leur portez grand respect. Quand ils vous diront : "Ma sœur, voilà un malade en tel lieu, qu’il faut aller visiter n, dites : "Monsieur, je m’en vais le voir."

La vingt et troisième règle dit : Elles porteront aussi un grand respect à tous les autres ecclésiastiques, quels qu’ils soient, mais particulièrement à ceux qui leur sont donnés pour les diriger et confesser les pauvres, les regardant tous en tout temps et en tout lieu avec presque la même vénération que lorsqu’ils sont au saint autel et se soumettant à leur ordre et avis en tout ce qui n’est pas péché ni contraire au règlement et pratiques ordinaires de leur Compagnie, ni contre l’intention de leurs supérieurs."

Voilà qui est beau, mes sœurs ; il ne faut pas regarder les prêtres comme des hommes, mais comme des sacrificateurs et médiateurs entre Dieu et nous. Si vous les regardez comme cela, n’ayez pas peur qu’il en arrive du mal. Voyez bien et remarquez que votre règle dit : leur obéir en tout ce qui n’est pas péché, ni contre nos règles. Saint Paul disait que, quand un ange dirait de faire quelque chose qui soit péché, il ne faudrait pas le faire. De même, si quelqu’un vous dit d’aller contre vos règles, ne le croyez pas, qui que ce soit, confesseur ou autre.

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Mais c’est un religieux. — Quand ce serait un religieux, vous ne devez jamais rien faire contre vos règles, ni contre l’intention de vos supérieurs. Ce religieux qui ne vous connaît pas, comment jugera-t-il ce qui sera propre à une Fille de la Charité, puisqu’il n’est pas appelé de Dieu pour cela ! Il peut bien vous dire de bonnes choses, mais non pas utiles ; et les avis qu’il vous donnera seront selon son sens et non pas selon celui de Dieu. Y a-t-il quelques membres qui reçoivent esprit et vie s’ils ne sont attachés au corps ? Or, comme un membre ne reçoit sa vie que de son chef, ainsi, mes chères sœurs, une personne de communauté ne peut prendre ni esprit ni vie si ce n’est de ses supérieurs.

Oh ! Dieu soit loué ! Il se fait tard. Voilà pourquoi nous n’en dirons pas davantage. Cependant, mes sœurs, rendez grâces à Dieu et regardez cette leçon comme donnée de Notre-Seigneur par notre bouche ou plutôt de la sienne. Observez-la, puisqu’il vous en a donné l’exemple. Vous qui sentez cette disposition d’obéir comme il a été dit remerciez-en Dieu, comme d’une grâce très signalée, et celles qui ne peuvent obéir et ne trouvent bien fait que ce qu’elles font de leur tête, qu’elles s’affligent devant Dieu et se disent : "A quoi mon esprit est-il donc semblable ? A celui d’un démon, qui ne saurait obéir." Ah ! Sauveur ! quel sujet de gémir et de s’affliger ! Demandez à Dieu la grâce d’entrer dans l’esprit d’obéissance, d’avoir toujours vos règles pour les observer ; demandez cet esprit à Dieu, mes filles, travaillez-y ; et ainsi vous ferez de cette Compagnie un portrait de la sainte Trinité. Ce sera, mes chères sœurs, en vous conformant aux volontés de vos supérieurs ; et, de notre part, nous ferons ce que nous pourrons pour condescendre aux inférieurs. Ce qu’une sœur doit aussi faire à l’égard d’une autre sœur.

Saint Paul, parlant des égaux aux inférieurs, veut

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que nous les considérions et regardions comme des supérieurs. "Respectez, dit-il encore, vos supérieurs." (2). Vivant de la sorte, vous vivrez de l’esprit de Notre-Seigneur. Si vous vivez autrement, vous vivrez comme un démon, et ce ne sera que division parmi vous, que dérèglement et discorde parce que, comme il est dit dans l’évangile : "Tout royaume divisé en soi sera divisé et désolé." (3). Regardez vos anciennes, qui vous ont donné de si beaux exemples de la pratique de ces vertus. Et ainsi cette Compagnie, qui est déjà en si bonne odeur, ira toujours augmentant de vertu en vertu.

Enfin, mes filles, ce que je puis vous dire de l’estime qu’on en a, c’est que rarement se passe-t-il de semaine qu’on ne nous demande de pauvres Filles de la Charité. On en a demandé depuis peu pour deux endroits, où l’on propose beaucoup de bien à faire. Ce sont Mgr l’archevêque de Toulouse et l’autre, je ne sais si ce n’est point Monseigneur de Bayonne. Qui fait tout cela ? Je n’en sais point d’autre cause que l’obéissance qui a paru dans la Compagnie jusqu’à présent.

Sauveur de nos âmes, qui aimez si fort la sainte obéissance, que vous avez mieux aimé perdre la vie que manquer à la pratiquer, vous vous êtes formé une Compagnie pour continuer votre obéissance, faites lui cette grâce, Seigneur, puisque vous voulez qu’elle ait du rapport à vous. Vous savez que, quand une fille aurait les plus grands avantages qui soient dans la nature, un esprit le mieux fait et le plus propre à tout faire, qui vienne le mieux à bout de ce qu’elle entreprend, si l’obéissance lui manque, hélas ! ce n’est pas une Fille de la Charité, c’est une superbe, et Dieu veuille qu’elle ne perde pas sa vocation à la fin avec tout son bel esprit !

2) épître aux Hébreux XIII, 17.

3) Saint Luc XI, 17.

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O sainte Vierge, qui déclarez, par votre cantique, que c’est à cause de votre humilité que Dieu a fait de grandes choses en vous, obtenez pour cette Compagnie la grâce de vous imiter, car obéir, c’est pratiquer l’humilité, laquelle est, mon Seigneur et mon Dieu, la grâce que je vous demande de toutes les tendresses de mon affection. Sainte Vierge, aidez-nous à obtenir cette grâce de votre Fils. Nous espérons, par votre moyen, que nos sœurs, aidées par leurs bons anges, travailleront à la pratique de ce que nous venons de dire. De tout ceci, mes sœurs, nous pouvons conclure que bienheureux sont ceux qui ont été obéissants et que malheureux sont les superbes qui ne veulent point obéir. Mais bienheureux sont ceux aussi qui n’ont pas été obéissants et qui ont désir de le devenir !

89. — CONFéRENCE DU 9 DéCEMBRE 1657

MORTIFICATION, CORRESPONDANCE, REPAS, SORTIES

(Règles Communes, art. 24, 25, 26 et 27.)

Mes sœurs, voici la vingt et quatrième règle que nous avons à vous expliquer aujourd’hui. Elle commence ainsi : "Et quoique les continuels travaux des Filles de la Charité ne leur permettent pas de faire beaucoup de pénitences et austérités corporelles, elles pourront néanmoins en faire parfois ; mais ce sera après en avoir eu permission de la supérieure aux choses ordinaires, et du directeur aux extraordinaires, etc."

Mes sœurs, la vingt et quatrième règle, que nous venons de lire, vous dit qu’encore bien que votre vie soit pénible et qu’il y ait bien à souffrir, tant du coté de la manière de vie que vous menez, que du côté des pauvres que vous avez à servir, néanmoins cela n’empêche

Entretien 89. — Ms. SV 4, p. 219 et suiv.

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pas que vous ne deviez parfois user de mortifications extérieures. Or, les mortifications extérieures, mes sœurs, consistent en autant de choses qu’il y en a qui sont pénibles au corps ; et ce sont autant de moyens de se mortifier, par exemple, coucher sur la dure, porter la haire, prendre la discipline et le reste de ce qui peut faire de la peine à notre corps, ce sont des choses que les chrétiens doivent faire, chacun selon son besoin.

Le bienheureux évêque de Genève était l’homme du monde le plus complaisant et le plus doux, car il recevait les avis de tous ceux qui lui en donnaient, et néanmoins il a ordonné aux filles de Sainte Marie de prendre ensemble la discipline tous les vendredis, et lui-même la prenait. On voit encore les disciplines dont il se servait toutes pleines de sang. Les rois qui craignent Dieu eux-mêmes ne croient pas être dispensés de la discipline, quoiqu’ils soient rois. L’empereur Charles, bisaïeul de notre reine, que Dieu conserve ! prenait la discipline ; et l’on voit encore une des haires dont il se servait, dans le trésor d’Espagne, qu’on garde comme une pièce rare. Cet empereur usait de ces mortifications, parce qu’il s’estimait pécheur et croyait que les péchés nous rendent redevables à la justice divine. Voilà pourquoi il se tenait obligé de se punir lui-même pour ne l’être pas dans l’autre monde.

Saint Paul dit à ce sujet : "Si nous faisons justice de nous-mêmes, Dieu ne la fera pas" (1) c’est-à-dire si nous nous châtions nous-mêmes, nous ne le serons pas de Dieu ; car il faut satisfaire à la justice divine ou en ce monde ou en l’autre.

Il est dit que le juste tombe sept fois le jour (2). Voilà

1) Première épître aux Corinthiens XI, 31.

2) Proverbes XXIV, 16

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pourquoi toutes les personnes vertueuses qui vivent encore sur la terre, doivent se donner à Dieu pour faire justice d’elles-mêmes. Si elles le font, la sainte écriture dit que Dieu ne punit jamais deux fois, si nous ne le faisons pas, Dieu le fera lui-même. Ah ! Sauveur ! de quelle rigueur ne seront pas punis ceux qui aiment mieux attendre de faire pénitence en l’autre monde que de la faire ici ! Car, voyez-vous, mes sœurs, il est certain, et les saintes écritures nous le font voir, que, si nous ne mortifions notre chair par jeûnes, oraisons ou autre pénitence qu’on ordonne, il est certain que nous mourrons. C’est saint Paul qui nous le dit : "Si vous ne punissez vos corps, si vous ne faites pénitence et si vous ne vous mortifiez, vous mourrez" (3). Il ne parle pas de la mort corporelle, mais de la mort éternelle.

Monsieur, que dites-vous ? Sera-t-on damné pour ne pas faire pénitence ? Mes sœurs, je vous dis tout court : si vous suivez les plaisirs de la chair, vous mourrez. En effet, si une personne s’adonne à ses plaisirs, à la recherche de l’honneur et de ses satisfactions, elle tombe de faute en faute et périt à la fin. Mes sœurs, baissons la tête devant Dieu et condamnons-nous, avouons que, si nous ne nous mortifions pas, nous mourrons. Cela ne s’entend pas de la mort naturelle, mais de la mort éternelle. Que chacun dise maintenant en lui-même : il faut que je me mortifie, et passons condamnation là-dessus et dévouons-nous à cela. Ne le voulez-vous pas bien, mes sœurs puisque saint Paul le dit et que le Fils de Dieu l’a fait ? Hélas ! il était continuellement dans les prières et mortifications, non pas quant à la volonté, car il était souverain et absolu sur toutes choses, mais quant à la mortification des sens, portant toujours sur lui les marques de pénitent ; ce qui faisait

3) épître aux Romains VIII, 13

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dire à saint Paul : "Je porte continuellement sur mon corps les marques de la mortification de Jésus-Christ" (4) Il faut, voyez-vous, ou faire pénitence, ou ramper toujours dans les imperfections et jamais ne ressembler en rien à Notre-Seigneur. Quand on est fait de la sorte, on donne lieu à de petites choses frivoles, à des pensées du pays. Voilà ce que fait l’immortification intérieure. Mes sœurs, regardez celles qui se mortifient comme il faut ; ah ! qu’elles sont bien éloignées de cela ! Elles n’ont de pensée que pour se donner à Notre-Seigneur ; elles ne pensent pas qu’il faille chanceler, car elles croient que, s’il y a de la peine, c’est un moyen de se tenir ferme à Notre-Seigneur par la pratique des actes de justice.

Quelqu’une me dira : "Monsieur, il faut monter des montées si hautes et être avec cela bien chargée !" Hélas ! mes sœurs, on rapporte que Madame la princesse (5), allant voir les malades, monta en un jour quatre-vingts degrés et que, étant revenue, sa robe était tellement crottée que ses gens en étaient étonnés. Que pensez-vous qui la portait à cela ? C’est qu’elle voyait qu’il fallait faire pénitence.

La vie du Fils de Dieu ne nous prêche autre chose. Tant qu’il a été sur la terre, il a continuellement pratiqué la pénitence au boire, au manger, en ses habits, au coucher et en toutes choses. Or, ce sont tout autant d’actes de pénitence qu’il faut faire si vous voulez être vraies Filles de la Charité et filles du père de pénitence, qui est Notre-Seigneur. Vous pouvez quelquefois dans vos grandes fatigues offrir vos peines à Notre-Seigneur en esprit de pénitence. Voilà, par exemple, la peine que vous avez à servir les malades dans le

4) Seconde épître aux Corinthiens IV, 10..

5) La mère du grand Condé.

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grand froid ou les grandes chaleurs, offrez cela pour satisfaire à Dieu pour vos péchés. C’est une bonne pénitence, mes sœurs.

Voilà qui regarde l’exercice de cette règle pour l’extérieur. Mais il y a pénitence ou mortification extérieure et intérieure. Nous venons de parler de la première. Reste à voir ce que c’est que la mortification intérieure. Mes sœurs, elle regarde les passions, les sens intérieurs et extérieurs aussi ; et ces mortifications sont les principales. Or, cette mortification intérieure doit commencer par l’amour, parce que c’est la première passion. Il y en a onze, mais l’amour tient le premier rang. Par exemple, on aimera tantôt une paroisse, certaines sœurs, certains exercices plus que d’autres. Quand vous sentez du penchant pour ces choses, c’est amour.

Et comment, dira quelqu’une, l’amour est-il toujours blâmable en tels sujets ? — Voyez-vous, il faut savoir que tout ce qui nous attache aux créatures sans l’amour de Dieu tient lieu du péché ; ainsi, si nous sommes attachées à cette robe, à ce lit, à cette paroisse ou à cette sœur, tout cela mérite mortification, quoique la chose semble petite ; et si nous ne travaillons à nous détacher, quand nous serions en la grâce de Dieu, nous sommes en danger de tomber en de grands péchés, parce que celui qui néglige les petites choses tombera facilement aux grandes.

J’ai connu une dame qui n’aimait qu’un chien, mais elle l’aimait passionnément. Il vint à mourir comme il faisait voyage avec elle. La voilà à hauts cris pour avoir perdu son chien. Elle disait : "Qui viendra me caresser quand Je reviendrai au logis, puisque mon chien, qui était mon divertissement, est mort !" Pauvre créature ! elle faisait des soupirs dans son carrosse ! Pourquoi ? Pour un chien. Elle était tellement affligée qu’elle pensa perdre l’esprit, et les médecins lui conseillèrent

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