Entretiens aux Filles de la Charité (page 80)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

d’entreprendre un voyage exprès pour se divertir. O mes sœurs, ô mon Sauveur ! si l’amour pour une chétive créature a fait cela, en quel danger ne sommes-nous pas ! Mes sœurs prenons garde à mortifier cette passion ; et dès que nous connaissons que nous avons affection à quelque chose, tout aussitôt il faut mortifier cela. Si vous le faites, cet amour que vous avez pour cette sœur ou pour ce lieu reviendra à vous, et, ne portant plus d’affection à ces choses, vous ne penserez plus qu’à Dieu, qu’à acquérir l’amour de Dieu et qu’à porter votre amour à Dieu, car, voyez-vous, l’amour de Dieu est incompatible avec celui des créatures, quand il est désordonné. Vous vous amusez à aimer une personne, elle vous revient toujours à l’esprit, soit qu’elle soit absente ou présente, vous portez votre affection à cette créature et laissez là votre créateur. Mes sœurs, dès que vous sentirez de l’affection pour quoi que ce soit, il faut tout aussitôt chercher les moyens de mortifier cela. Dites-le au supérieur, allez à Mademoiselle et dites-lui : "Je crois devoir vous dire que je me sens prise d’affection pour telle chose ; conseillez-moi ce que je dois faire pour cela."

Il y a la passion de la haine, qui porte à haïr ce lieu, certaines sœurs ou un emploi qui ne revient pas. Aussitôt que nous nous sentons atteints de cette passion, il faut encore mortifier cela ; car souffrir cette disposition en nous, c’est souffrir le démon, qui ira tourmentant sans cesse notre esprit. Voilà, par exemple une fille qui s’amuse à penser en son esprit : "On m’envoie en ce lieu-ci, mais je ferais mieux en un autre où les dames ont un grand support pour les sœurs ; on me fait faire telle chose, et je serais plus propre à une autre." Ainsi elle se déplaît en ce lieu et en cet emploi, parce qu’il n’est pas de son goût. Ah ! mes sœurs, je ne sache point un plus déplorable état que

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celui de désirer des emplois plus grands que ceux qu’on a. S’il y en a quelqu’une parmi vous qui aspire à de plus hauts emplois, par exemple, de supérieure, je vous déclare que cette fille est en état de perdition, parce que c’est l’esprit d’orgueil qui lui fait désirer d’être élevée, c’est le diable qui la porte à cela ; car jamais on ne désire l’honneur, qu’on n’y soit poussé par le diable. Au contraire, l’esprit de Notre-Seigneur cherche toujours à s’abaisser. Retenez donc, mes sœurs, que le propre du diable est de porter à s’élever, et le propre du Fils de Dieu est de porter à s’humilier. Voilà pourquoi quiconque sent en soi les dispositions de ne point souhaiter des charges ni des emplois qui donnent quelque sujet d’estime, est porté à cela par l’esprit de Jésus-Christ, et quiconque sent le contraire doit craindre l’esprit du diable. Il peut être, mes sœurs, que quelqu’une d’entre vous ait été tourmentée de cet esprit du démon. Si cela est tremblez et priez Dieu qu’il vous donne l’esprit de Notre-Seigneur dont le propre est de nous faire désirer d’être toujours les derniers ; et le propre du diable est de faire chercher à être le premier.

Il faut aussi mortifier le désespoir, qui fait qu’on n’ose espérer de venir à bout de se mortifier en quelque chef, ni de se vaincre, à cause de l’expérience qu’on a de sa faiblesse.

Il faut aussi mortifier l’espérance, lorsqu’elle nous fait espérer quelques avantages des créatures. Ah ! Sauveur ! l’espérance aux créatures ! Mes sœurs, il faut avoir grande confiance en Dieu, mais il faut se défier des espérances qui sont appuyées sur les créatures.

Voilà pour ce qui regarde les passions ; voyons comme il faut mortifier les sens extérieurs.

Premièrement, il faut mortifier la vue, ne regardant point les choses qui peuvent porter à offenser Dieu. Et lorsqu’on voudrait voir quelque chose, même licite et

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non nécessaire, il faut dire à ses yeux : "Ne regardez pas cela." Je rends grâces à Dieu. Prions la sainte Vierge de le remercier de ce qu’il a mis en vos yeux une grande modestie. Continuez, mes sœurs, dans cette pratique. Je vous représenterai le mal, mais je dirai aussi le bien. Celles que j’ai rencontrées par la ville, je les ai toujours vues modestes, qui plus, qui moins. Je n’en sais que deux qui m’ont malédifié. Voyez-vous, je vous dirai le bien, mais je vous représenterai vos fautes, car je le dois.

Voilà ce qu’il faut faire. Surtout formez-vous sur celles qui excellent le plus en mortification. Il y a, à cette heure, la mortification des oreilles, du flair, du goût, du tact, la mortification de l’entendement, se gardant de la curiosité de savoir comme quoi la supérieure et les officières se comportent au gouvernement de la maison. Vouloir juger du jugement des supérieurs, il faut mortifier cela. Je vous en dis dernièrement quelque chose, et je vous le dis encore. Il ne faut jamais juger de ce que les supérieurs ordonnent. Quand les inférieurs s’amusent à éplucher les ordres de leurs supérieurs c’est un grand défaut, et je n’en sache point de plus préjudiciable. Avant tout, il faut obéir de l’entendement, se soumettant à ce qui est ordonné, comme bien ordonné, et surtout obéir comme la chose est ordonnée et proposée. Quand la sœur servante a dit quelque chose, il la faut faire comme elle l’a dite ; quand la supérieure a donné quelque ordre, croire qu’elle a bien ordonné et l’exécuter en la manière qu’elle l’entend. Voilà comment il faut se soumettre aux ordres des supérieurs. Quand c’est une sœur officière, la sœur doit faire ce qu’elle lui dit ; si c’est la supérieure, toute la communauté doit se soumettre à son jugement. Et s’il se trouvait quelque pauvre fille si dépourvue de jugement qu’elle voulût voir si la supérieure

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a raison d’ordonner telle chose, mes sœurs, ce serait là une grande folie que de croire pouvoir mieux ordonner que ceux qui sont appelés de Dieu pour cela, et surtout dans une Compagnie de Filles de la Charité, qui doit être une Compagnie d’obéissance et d’humilité. Donnons-nous donc bien à Dieu, mes sœurs, pour entrer en cette pratique. La nature pourra gronder. Mais, quand vous aurez envie de trouver à redire à quelques ordres de vos supérieurs, étouffez cela promptement.

Il faut encore mortifier la volonté, je ne dis pas seulement en ce qu’elle porte au mal, mais encore dans les bonnes choses et de dévotion, par exemple, si on a attache à dire cet office ou cette autre prière. Il faut que les Filles de la Charité soient prêtes à se mortifier en toutes ces choses. Il ne faut avoir des yeux que pour s’en servir aux choses nécessaires

Mortifier la langue, ah ! c ; est là une des principales choses qu’il faut mortifier. Il y a un saint, je pense que c’est saint Jacques, qui dit qu’une personne qui ne refrène pas sa langue, n’a point de religion (6). Vous voyez ce que la règle dit : "Elles se persuaderont que les mortifications extérieures servent peu, si elles ne sont accompagnées de l’intérieure, qui consiste à refuser à ses sens les satisfactions qu’ils demandent et surtout à refréner sa langue." Ainsi une Fille de la Charité qui ne mortifie point sa langue, n’est point Fille de la Charité.

Voilà, mes sœurs, ce que cette règle vous enseigne. Cela fera d’abord peur, principalement aux âmes qui sont un peu tendres sur elles-mêmes. Quoi ! dira-t-on, toujours se mortifier ! Mais souvenez-vous que l’exercice n’en est pas si pénible qu’il semble et qu’il y a plus

6) épître de saint Jacques I, 26.

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de consolation que de peine pour ceux qui s’exercent à cela. Oui, un des plus grands plaisirs que puissent avoir ces âmes-là, c’est lorsqu’elles se sont bien mortifiées. Elles jouissent alors d’une consolation incroyable. Mes sœurs, essayez-en ; gustate et videte, disait David (7) ; goûtez-en, et vous verrez combien il est doux de se mortifier quand on pense que, par ce moyen, on plaît à Dieu.

Je crois vous avoir dit ce que me disait une fois un religieux d’un Ordre fort austère. "Je disais, dit-il, à mes frères : nous sommes venus pour nous mortifier, et tant s’en faut que cela nous fasse peine au contraire, nous prenons plaisir aux mortifications." Et comment cela se peut-il faire ? Ah ! mes sœurs, cette mortification ou privation que vous faites n’est pas seule ; elle est accompagnée du désir de plaire à Dieu ; et cet acte étant fait pour l’amour de Dieu, il attire ses caresses et les remplit d’une consolation bien plus grande que celles dont elles se sont privées. Et ainsi les mortifications ne leur sont pas pénibles. Quelles consolations plus grandes croyez-vous qu’on puisse avoir que lorsqu’on pense qu’on fait une action qui plaît à Dieu ! On ressent alors une joie et consolation si grande qu’il n’y en a point de semblable ; n’est-il pas vrai, mes sœurs ? Celles qui sont en cette pratique peuvent rendre témoignage de ce que je dis ; celles qui n’y sont pas encore doivent s’y mettre, puis elles l’éprouveront.

Voici la vingt et cinquième règle ; voyons ce qu’elle dit : "Elles n’écriront ni ne recevront point de lettres sans la permission de la supérieure, entre les mains de laquelle elles mettront celles qu’elles auront écrites, pour les envoyer ou retenir, comme elle le trouvera bon."

7) Psaume XXXIII, 9.

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Ceci veut dire, mes sœurs, que les Filles de la Charité ne peuvent et ne doivent ni écrire ni recevoir des lettres de qui que ce soit sans les montrer à la supérieure. C’est là l’usage qui est chez nous. Il y en a qui gardent les lettres deux ou trois jours, sans les lire, pour me les faire voir. Aussi nul n’écrit sans permission et sans montrer ce qu’il a écrit. Cela n’est pas seulement chez nous, mais c’est la pratique de toutes les autres communautés et religions, parce que, pour bien conduire une maison, il est nécessaire qu’un supérieur sache tout. Cela sel fait partout : aux Chartreux, aux Jésuites à Sainte-Marie et dans tous les Ordres religieux. Voilà pourquoi il est juste de garder cette règle.

Si vous voulez donc écrire, mes sœurs, demandez premièrement permission à la supérieure, car il ne faut jamais le faire sans la lui avoir demandée.

Cela n’empêche pas à cette heure qu’on puisse écrire aux supérieurs sans faire voir ses lettres. Par exemple ceux qui veulent m’écrire de nos autres maisons le peuvent, sans être obligés de montrer leurs lettres aux supérieurs du lieu où ils sont, lesquels sont obligés de m’envoyer toutes celles qu’on leur baille pour me faire tenir, sans les lire, quand même elles ne seraient pas fermées. N’est-il pas juste, mes sœurs, que ceux qui sont sous la direction des supérieurs puissent avoir permission de leur écrire avec toute liberté, étant ceux de qui ils pensent recevoir consolation et qui peuvent les aider par leurs avis ? De là vient que tous ceux qui veulent écrire non seulement aux supérieurs de leur Ordre, mais même au Pape, le peuvent faire sans montrer leurs lettres au supérieur général de leur Ordre et sans demander permission à personne.

Vingt et sixième règle. "Et parce que la sobriété et le bon ordre qu’on garde à prendre la réfection contribue beaucoup à la santé tant de l’âme que du corps,

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elles feront leur possible pour s’ajuster en cela au règlement qui s’observe en la maison de la supérieure, etc."

C’est-à-dire, mes sœurs, qu’il faut tâcher de vous nourrir de la même manière qu’on se nourrit céans. C’est une nourriture semblable à celle des pauvres. Et pour cela vous devez vous estimer bienheureuses de ce que vous avez des règles qui vous obligent non seulement à servir les pauvres, mais encore à leur ressembler en votre nourriture. Il faut donc vous conformer pour le boire et le manger, à l’usage de céans, tant pour la quantité et qualité, que pour les heures et lieux destinés pour prendre vos repas ; et cela pour obvier à plusieurs abus et inconvénients qui en arriveraient si on faisait autrement. On ne saurait dire, mes sœurs les afflictions qui suivraient l’intempérance au boire et au manger, surtout dans les personnes qui ne se tiendraient pas aux vœux qu’elles ont faits. J’ai tort de parler et de porter exemple de la Compagnie ; mais je vous dirai qu’on n’use point d’autre viande chez nous, pour l’ordinaire, que de bœuf et de mouton.

Vingt et septième règle : "Elles ne sortiront point de la maison sans en avoir eu permission de la supérieure, à laquelle elles diront où elles vont. et pourquoi."

Mes sœurs, vous entendez bien, par cette règle, qu’il ne faut pas sortir de la maison, celles qui y sont, sans la permission de la supérieure ; et pour celles de dehors, que jamais aucune sœur ne sorte sans dire à la sœur servante : "Auriez-vous agréable que j’aille là ?" ou bien : "Ma sœur, vous plaît-il que j’aille porter cela aux pauvres ?" Et la sœur servante, pour bien faire, doit, avant de sortir, dire cordialement à sa compagne : "Ma sœur, je m’en vais en tel lieu." Et tant les unes que les autres, quand vous reviendrez rendez-vous compte de ce que vous aurez fait. Le Fils de Dieu disait

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à ses disciples : "Si quelqu’un d’entre vous veut être le premier, il faut qu’il soit le moindre" (8). Voilà ce qu’il faut faire, tant pour les sœurs servantes que pour leurs compagnes. Et parce que cela est assez intelligible de soi, nous en demeurerons

Voilà vos règles, mes filles ; voilà ce que Notre-Seigneur demande de vous et de toute la Compagnie des Filles de la Charité. Si vous faites cela, ô Sauveur ! quelle Compagnie verrez-vous ! Verrons-nous quelque chose de mieux fait que la Compagnie de la Charité ? Oh ! que celles qui, se mettront dans cette pratique feront des fruits par leurs instructions ou par leurs exemples ! Quoi ! une fille qui fait tout ce qu’elle peut faire pour mettre son cœur en état d’être uni à celui de Notre-Seigneur, et qui souhaite de faire toutes les choses requises pour vivre en vraie Fille de la Charité, ah ! mes sœurs, quelle bénédiction ne doit-elle pas espérer de Dieu ! En quel emploi pensez-vous qu’il se servira de la Compagnie, si tant est que vous gardiez vos règles ? Mais que ne devez-vous pas craindre si vous vous relâchez ! O Sauveur ! comme celui-là est plus coupable qui, étant informé de ce que Dieu demande de lui, vient à s’y comporter mal et à y manquer ! Quel sujet de craindre si on ne persévère pas !

Mes sœurs, s’il y a quelque chose que Dieu prenne plaisir à regarder, c’est l’observance des règles ; car elles sont composées par son esprit, dans lequel les supérieurs les ont puisées ; ce qui fait que quoique vous fassiez la volonté de Dieu, qui regarde cela avec plaisir et vous fait de nouvelles grâces, vous pouvez bien croire que tout le bien qui vient à la Compagnie vous vient et rejaillit de l’observance de vos règles. Voyez-vous, mes sœurs, il y a des âmes qui estiment

8) Saint Matthieu XX, 27.

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que, si Dieu pouvait recevoir quelqu’autre honneur et plaisir que celui qu’il reçoit de lui-même, ce serait de voir des âmes qui prennent plaisir de vivre dans l’observance des règles. Oh ! il n’y a rien qui lui soit si agréable, parce qu’il prend son plaisir dans les âmes qui se sont données à lui pour le servir. Et cela se voit dans l’évangile car, si le ciel se réjouit d’un pécheur qui fait pénitence, combien plus avons-nous sujet de croire que Dieu se réjouit lorsqu’il voit ses filles et ses épouses s’occuper à lui plaire par l’observance de leurs règles ! Ce qui augmenterait la gloire qu’il a, si elle pouvait être plus grande. Mais il a des plaisirs infinis en lui-même et on ne peut rien ajouter à la gloire et au bonheur qu’il a et qu’il prend de lui-même. Ainsi celui qu’il prend de nous, c’est pour avoir sujet de nous faire du bien.

Mes sœurs, que les Filles de la Charité se donnent à Dieu pour observer leurs règles, puisque c’est le plus grand plaisir qu’elles puissent faire à sa bonté. Non seulement Dieu prend plaisir à regarder le service que vous lui rendez, mais il le fait voir aux anges et aux bienheureux. O Sauveur de nos âmes, quelle consolation de savoir que Dieu prend plaisir à ce que vous faites ! Quel sujet d’aimer votre vocation, de savoir que les œuvres que vous faites sont agréables à Dieu !

Mes chères sœurs, pour toutes ces considérations résolvez-vous à servir vos malades avec toute la perfection possible. Quel bonheur de ne rechercher qu’à plaire à Dieu, de mépriser toutes les commodités qu’on pourrait avoir et d’estimer comme rien tout ce qui ressent le monde, comme font les Filles de la Charité ! Continuez donc, mes sœurs, et faites en sorte que votre Compagnie aille toujours s’accroissant et perfectionnant de plus en plus en la grâce de Dieu et rende de plus grands services à Notre-Seigneur par l’observance des

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règles. Je prie sa divine bonté qu’elle ait agréable le service que vous rendez aux pauvres, qu’il lui plaise le recevoir comme fait à lui-même, et rends grâces à Dieu de toute l’étendue de mes affections de ce qu’il donne tant de bénédictions au service que vous rendez tant au corps qu’aux âmes de vos pauvres malades. O Seigneur, bénissez-les toujours en tout ce qu’elles feront. C’est le souhait que je fais, mes sœurs et je le prie qu’il éclaire vos esprits, pour vous faire voir l’importance qu’il y a que les Filles de la Charité soient exactes à l’observance de leurs règles. Voyez-vous, si vous le faites, il ne faut point autre chose pour devenir saintes. Je vous l’ai dit d’autres fois, le Pape Clément VIII ne demandait que cela pour canoniser une personne.

Sauveur de nos âmes, qui vous êtes prescrit des règles dans toute l’éternité, le Père engendrant le Fils, et le Fils produisant le Saint-Esprit, c’est là leur règle. Mes chères sœurs, je prie Notre-Seigneur qu’il augmente l’estime que vous avez de vos règles, pour vivre dans l’observance d’icelles. Je le prie qu’il vous fasse la grâce de bien garder vos saintes règles et de n’y jamais manquer. Si vous le faites, il vous dira, comme à Moïse : "Je vous bénirai au sortir ; je vous bénirai au retour ; bref, je vous bénirai en tout." Je vous dis de même : si vous gardez vos règles, vous recevrez bénédiction de Dieu sur vos âmes sur vos corps, bénédiction continuelle pendant cette vie et enfin en l’autre, le paradis.

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90. — CONFéRENCE DU 23 DéCEMBRE 1657

SUR LES VISITES ET LE DEVOIR D’AVERTIR LES SUPéRIEURS

(Règles Communes, art. 28 et 29)

Mes sœurs, nous allons lire les 28e et 29e règles de 43 que vous avez. Voyons ce qu’elles disent. "Elles ne feront aucune visite, non pas même chez les sœurs d’une autre paroisse, sans la permission de la supérieure, si ce n’est en cas de nécessité, comme serait pour celles qui sont malades."

Mes chères sœurs, cela regarde la visite active et passive. Les visites passives sont celles qu’on reçoit, et les actives sont celles qu’on fait aux autres. Or, les visites sont reconnues par les personnes qui vivent dans le monde pour des choses qu’on doit supprimer, et l’expérience fait voir que les visites ne sont, pour l’ordinaire, que perte de temps. C’est ce qui fait que les gens du monde qui sont accoutumés à voir beaucoup de personnes consument la meilleure partie de leur temps en visites. De sorte que, dès qu’une dame ou un homme veulent commencer une vie plus parfaite, le premier avis ou la première règle qu’un directeur leur donne, c’est de modérer leurs visites. Pourquoi ? Parce qu’on y parle de tant de choses qu’il est fort difficile qu’on n’y offense Dieu et le prochain. Comme c’est l’ordre des personnes qui veulent vivre dans le monde, c’est aussi celui des Filles de la Charité qui veulent vivre selon la perfection qu’elles sont obligées d’avoir. Pour cela, il est fort important qu’elles soient réglées dans leurs visites. C’est un grand moyen d’avoir l’esprit recueilli dans la méditation. Elles ne rechercheront donc point les visites, ni elles n’en feront point. Elles demeureront chez

Entretien 90. — Ms. SV 4, p. 229 et suiv.

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elles recueillies et ne converseront point avec le monde, si ce n’est lorsque Notre-Seigneur les y obligera. Hors de là, elles s’en abstiendront.

Revenons à la règle. "Elles ne feront point de visite, non pas même chez les sœurs des autres paroisses." Cela vous semblera rude. "Quoi ! direz-vous, je ne verrai pas mes sœurs ; nous sommes sœurs ; quel mal y a-t-il à se visiter l’une l’autre ?" Ne le faites jamais, mes sœurs, qu’au préalable vous n’ayez eu la permission de la supérieure. Et si une sœur suivait son inclination, ne tenant compte de cette règle, elle ferait mal, car elle perdrait le temps, au préjudice du service des pauvres. En second lieu, elle est cause que celle qu’elle visite fait la même faute, parce qu’il faut qu’elle fasse compagnie à sa sœur. C’est pourquoi Notre-Seigneur demande que vous ayez pour maxime de ne point faire des visites sans permission des supérieurs. — Monsieur, me direz-vous, fait-on cela aux autres communautés ? — Oui, mes sœurs, les filles de Sainte-Marie ont cette maxime que jamais une fille ne parle à une autre fille sans permission, si ce n’est quand on s’assemble. Hors de là, il n’est pas permis de se parler sans permission. Si une fille de Sainte-Marie avait parlé à une autre fille sans permission, elle ferait une faute qui ne demeurerait pas impunie. Pourquoi ? C’est parce que l’expérience a fait voir, depuis mille ans qu’on a commencé l’institution des communautés, que les filles pouvaient se nuire par leurs entretiens.

Mais, Monsieur, comment faut-il donc faire ? — Si vous avez à parler de quelque chose, soit aux personnes du dehors, soit à nos sœurs, il faut venir demander permission, ou bien écrire ; si c’est de votre intérieur, il faut venir ici. Mes filles, il est juste que des filles qui ont tout quitté pour suivre Notre-Seigneur, qui est un vrai époux, ne cherchent point d’autre divertissement

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qu’en son amour et au service des pauvres. Voilà pourquoi il est bon que vous en usiez de la sorte, si ce n’est en cas de nécessité. Voilà, par exemple, une fille qui se trouve mal en une paroisse ; sa sœur le sait ; elle fait bien d’y accourir, et voilà comme les règles sont ordonnées avec justice et jugement. Mais, hors la nécessité, in nomine Domini !

Elles ne chercheront non plus, par divertissement, que les autres les visitent ; c’est-à-dire, mes sœurs, que les Filles de la Charité ne doivent pas chercher que les sœurs les visitent, pour avoir sujet de les divertir et entretenir. Pour les malades, c’est autre chose, comme je viens de dire. Je recommande à nos sœurs que, quand il y en aura des malades, celles d’une autre maison les visitent, car je pense que c’est une grande consolation à une sœur malade de voir ses sœurs ; mais, hors de là, mes sœurs, point de visites, tenez-vous dans l’observance de la règle.

La vingt et huitième règle parle de ce qui regarde particulièrement les sœurs qui ne se tiennent pas auprès de la supérieure, lesquelles ne doivent pas souffrir que personne du dehors monte dans leurs chambres sans grande nécessité, particulièrement les hommes, non pas même les prêtres, ni leurs confesseurs, si ce n’est quand elles sont malades.

Voyez-vous, mes sœurs, ce que je viens de dire est de telle importance que je ne sache point que vous deviez avoir rien plus en recommandation, après l’amour de Dieu et du prochain, que l’observance de cette règle, qui est pour la conservation de la pureté. Or, il faut que vous sachiez que le plus grand risque que courent les Filles de la Charité, c’est de manquer contre la pureté. Et comment cela ? C’est que l’esprit malin, de rage qu’il a de se voir méprisé et du service que rendent à Dieu les filles qui gardent leur pureté, leur livre plusieurs tentations

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et rôde perpétuellement autour des personnes religieuses ou de communauté pour la leur faire perdre. Voilà pourquoi vous devez fuir la conversation avec les hommes, hors le cas de nécessité quand ils tiendraient des discours de piété. Car le malin esprit se servira de cela pour vous tenter. Quand il n’y a point d’objet, cela ne fait que passer ; mais là où est l’occasion de la tentation, ah ! elle est plus violente et de plus longue durée. C’est pour cela que la clôture est gardée dans les religions. Ce qui ne s’est pas toujours fait ; car, au commencement, les religieuses n’étaient point enfermées. Elles allaient, comme vous faites, parmi le monde. Mais elles souffraient d’horribles tentations contre la pureté. Ce qu’étant reconnu nos Saints-Pères les Papes, de peur d’inconvénient, ordonnèrent qu’elles seraient enfermées, à cause de la difficulté qu’il y a à garder la chasteté, si on est dans les occasions de la perdre.

Mes sœurs, vous aurez donc les tentations qu’avaient les religieuses et qui en ont fait tomber quelquefois, non pas vous autres, par la miséricorde de Dieu, car nous n’en avons point vu qui aient succombé jusqu’à présent. S’il y a eu des tentations, on les a surmontées, par la miséricorde de Dieu. Mais, si vous avez été préservées par le passé, vous avez sujet de craindre pour l’avenir, vous et celles qui viendront après vous, si vous manquez à cette règle.

Mais, Monsieur, que faut-il donc faire à cela ? — Mes sœurs, il faut que les Filles de la Charité fassent leur cloître de leur chambre. S’il vient un parent pour vous parler, il faut descendre en bas et lui parler devant tout le monde. Encore faut-il couper court.

Monsieur, ne vous semble-t-il point qu’il y ait quelque chose de rude en cela ? N’y a-t-il point d’inhumanité ? — Non, ma sœur, car, si vous le permettez à un parent, ce sera une entrée pour les autres. Et ainsi vous ne devez

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pas souffrir que pas une de vous autres laisse entrer un homme dans vos chambres, non pas même les femmes, hors la nécessité.

Il n’est pas seulement défendu aux religieuses d’ouvrir la porte aux hommes, mais même aux femmes, qui n’y entrent jamais, ou bien rarement. Encore faut-il avoir permission de l’évêque, ou du général. Mais, pour les hommes, ils n’y entrent point, si ce n’est des prêtres ou des médecins en cas de maladie. Si vous avez à parler à vos confesseurs, vous leur pouvez parler à l’église, mais jamais dans vos chambres, quand ce serait M. Portail ou moi-même ; vous ne devez pas m’y souffrir.

Monsieur, voilà qui semble rude. — Mes sœurs, voilà qui semble juste. Lorsqu’il plaira à Dieu vous faire connaître le danger qu’il y a pour les Filles de la Charité en telles conversations, vous verrez qu’on a eu raison de vous donner cette règle. Plaise à Dieu vous faire cette grâce ! O mon Sauveur, accordez à ma prière qu’elles connaissent l’utilité de cette règle, vous qui avez votre mère si pure qu’elle se troubla de voir un ange dans sa chambre, parce qu’il avait la forme d’un homme. Plaise à la bonté de Dieu, ô Sauveur de nos âmes, faire connaître à nos sœurs l’importance qu’il y a que les hommes n’entrent point dans leurs chambres ! C’est la très humble prière que je vous fais, Seigneur, que, par l’amour que vous avez eu pour la pureté, voulant être conçu et naître d’une mère si pure, vous nous accordiez cette grâce. Mes sœurs, voici une fête de pureté. Demandons à Notre-Seigneur que, par sa sainte nativité, il nous donne la grâce de bien observer cette règle-ci. Donnons-nous à Dieu pour cela ; car voilà une règle d’aussi grande importance que pas une que vous ayez.

Il faut donc, quand vous aurez à parler à vos confesseurs que ce soit à l’église ou à la porte de la maison.

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Encore faut-il que ce ne soit pas à heure indue, quelques bonnes intentions et raisons que vous ayez. A heure indue, c’est-à-dire, mes sœurs, le soir entre chien et loup, et le matin tout de même. Il faut prendre garde quand vous parlerez à quelqu’un, que ce soit à une heure où l’on puisse voir clairement vos actions. Mes sœurs voilà ce que Dieu demande de vous par votre règle, que vous retiendrez, et vous y penserez souvent pour vous exciter à l’observer. Sachez que l’alphabet a b c autrement appelé la croix de par Dieu (2), tant pour les personnes qui veulent bien vivre dans le monde que pour les Filles de la Charité qui désirent vivre dans la pureté, n’est autre que de retrancher, en premier lieu les visites, n’en recevant et n’en faisant que dans les cas dont j’ai parlé.

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