Entretiens aux Filles de la Charité (page 81)
Il faut encore, en second lieu, vous donner à Dieu pour ne laisser point entrer d’homme en vos chambres, non pas même des prêtres quand ce serait moi-même, parce que cela est contre la volonté dé Dieu, de sorte que, si vous le souffrez, vous offensez Dieu, et moi je l’offense aussi.
Voici le 29e article de vos règles : "Et d’autant que le supérieur ni la supérieure ne peuvent remédier aux désordres qui arrivent dans la communauté, sans les savoir, ni les savoir sans qu’on leur donne avis, et que faute de leur donner cette connaissance, la Compagnie serait en danger de périr avec le temps, chacune sera soigneuse d’avertir humblement la supérieure ou le supérieur des fautes notables qu’elle aura remarquées en ses sœurs."
Mes sœurs, ceci parle de soi-même. Vous entendez
1). A la nuit tombante.
2). Alphabet pour apprendre à lire, ainsi nommé parce que le titre est ordinairement orné d’une croix.
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bien cela. Il ne se peut pas que, dans les Compagnies qui s’assemblent pour servir Dieu, il ne se fasse des fautes notables. Notre infirmité et le diable, qui rôde continuellement autour de nous, sont cause que nous faisons des choses que nous ne devrions pas faire. Puisqu’en la compagnie de Notre-Seigneur il s’en est fait il n’y a point de Compagnie pour sainte et parfaite qu’elle paraisse, où il ne se fasse des fautes Ainsi il ne faut pas s’attendre qu’on n’en fasse point dans la nôtre Or, si ce mal demeurait caché, on n’y apporterait point de remède et il perdrait, avec le temps, la Compagnie. Par exemple, voilà une personne qui a un chancre à la mamelle. Elle n’en dit mot, et personne ne le sait. Ce mal viendra avec le temps à une telle extrémité qu’il faudra qu’elle en meure, parce qu’on n’a pas donné les remèdes nécessaires. Ainsi, mes sœurs, lorsqu’il y a dans une Compagnie des personnes qui couvrent des chancres dans leurs âmes, il faut que celles qui le savent le découvrent, ou bien il faut que la Compagnie périsse. Les personnes qui ont ce mal et sont agitées de grandes tentations ne le diront pas le plus souvent, ou, si elles le disent, ce sera à quelque confidente de pareil sentiment.
Mes sœurs, je dis que cela arrive rarement qu’une personne dise d’elle-même ses fautes, si elle n’est vertueuse ; car il y a des âmes et j’en connais, qui ne sauraient souffrir quoi que ce soit dans leur esprit sans le dire à leurs supérieurs, mais ce sont des âmes qui ne participent point à cette masse corrompue de la chair et du sang et qui aiment leur perfection. N’ayez pas peur qu’elles cèlent rien à leur supérieure, si elles sont de votre sexe ; ou à leur supérieur, si elles sont du nôtre. Parce qu’il y en a peu comme cela, il fallait une règle qui obligeât d’avertir des fautes notables remarquées en ses sœurs. Or, quand ce sont des filles qui veulent être
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estimées, elles ne disent pas leurs fautes ; et si on n’en sait rien, le supérieur et la supérieure n’en disent mot, incontinent les autres en feront de même et diront : "Voilà une fille qui fait telle chose, et on ne la reprend pas. Assurément il faut que cela ne soit pas mal, puisqu’on ne lui défend pas de le faire."
Il faut donc avertir telle sœur des fautes que vous voyez en elle : premièrement, parce que la personne qui manque pourra mieux faire au moyen de l’avertissement qu’elle recevra ; secondement, parce que la Compagnie reçoit du scandale quand les fautes ne sont pas corrigées. Une supérieure ne peut pas voir tout ce qui se passe en chaque lieu. Ainsi, s’il y a du mal, quel remède à cela ? Le remède, mes sœurs, est que vous avertissiez la supérieure ou le supérieur, je ne dis pas de certaines choses qui ne sont rien, mais des fautes considérables. Par exemple, une fille sera tentée de tout quitter, elle aura peine de la conduite de la Compagnie et en parlera souvent avec une autre. Celles qui le savent doivent avertir les supérieurs et dire : "Monsieur (ou Mademoiselle), il paraît quelques particularités en telles sœurs ; elles se parlent souvent", ou bien : "Je pense qu’une telle sœur vacille un peu en sa vocation." Et s’il arrivait, par malheur, que quelqu’une prît de l’argent, oh ! il en faudrait avertir. Si cela arrive, assurez-vous que c’est un filet pour perdre la Compagnie. Si cela paraît, incontinent les Filles de la Charité passeront pour des filles qui feront leur bourse de l’argent des pauvres malades. Il faut veiller sur celles qui pourraient être faites de la sorte ; car, dès qu’une aura fait cela, toute la Compagnie participera à sa faute par le scandale qu’elle en recevra. Or, pour empêcher que ce malheur n’arrive, que faut-il faire ? Mes sœurs, dès que vous savez que quelques filles font des fautes notables contre les règles, en même temps vous devez venir trouver
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la supérieure et dire ce qui se passe, surtout si quelqu’une prenait de l’argent, pour peu que ce soit. Car, dès lors qu’on souffrira ce vice parmi vous, la Compagnie viendra bientôt à rien ; et vous ne serez pas plus tôt convaincues en une paroisse, qu’incontinent vous passerez pour des personnes de néant qui s’approprient l’argent des pauvres. On dira que, si on avait su cela dès le commencement, on y aurait vraiment remédié. C’est, mes sœurs, ce que le monde dira.
Mais il y a encore d’autres fautes desquelles il faut avertir promptement. Voilà une fille qui contrevient à la règle, faisant entrer des hommes dans sa chambre. Une autre qui le sait fera de même, si on n’en dit rien. Elle dira : "Une telle sœur a fait cela, et il n’en est point encore arrivé de mal, pourquoi ne le ferais-je pas ?" Voilà, mes sœurs, le scandale dans la Compagnie. Et si la supérieure le savait, elle y remédierait. Mais, comme elle ne le sait pas, elle n’en dit mot. Ainsi la sœur continue. D’autres de même diront : "Voilà une telle qui fait cela depuis longtemps ; que lui en est-il arrivé ?" Ainsi le mal ira en augmentant. Et vous qui le savez, vous en rendrez compte devant Dieu, parce que vous vous rendez coupable devant Dieu de son mal n’en donnant pas avis. Eh quoi ! vous voyez une personne qui offense Dieu, et vous êtes muette ! Ah ! mutus ! Un muet, un muet ! C’est le terme des théologiens qui disent qu’une personne qui fait le muet souffrant les maux sans y mettre empêchement, se rend coupable elle-même du mal que les autres font, n’en donnant pas avis à ceux qui doivent y remédier.
Il faut donc, mes sœurs, aller au supérieur ou à la supérieure sans en rien dire à la sœur qui fait la faute. Car, si vous le dites à elle-même elle ne s’en souciera pas peut-être. Si vous faites ce que je vous dis dans l’esprit de charité, vous mériterez, faisant une œuvre
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très utile pour toute la Compagnie ; si vous ne le faites pas, vous tuerez l’âme de cette personne-là. Car, voyez-vous, mes sœurs, comme l’on tue les personnes en deux manières, l’une en leur donnant le coup de la mort, et l’autre en leur soustrayant les choses nécessaires à la conservation de leur vie, ainsi en est-il de la vie spirituelle, qu’on ravit aussi à l’âme en deux manières : premièrement, en couvrant le mal ; secondement, en soustrayant ce qui lui est nécessaire pour vivre, c’est-à-dire lui ôtant le remède que vos règles vous ordonnent de lui procurer par les avertissements que les supérieurs lui donneraient, s’ils savaient son besoin, et les prières qu’ils feraient afin de lui obtenir la grâce de se corriger. Voilà pourquoi il importe, mes chères sœurs, que vous vous donniez à Dieu pour bien garder cette règle. Et soyez assurées que, tant que vous y serez exactes, vous pourrez espérer que le mal ne continuera pas longtemps, parce qu’on y apportera remède ; et qu’au contraire, Si vous ne le faites pas, la Compagnie périra à la fin, faute d’y avoir porté remède convenable.
Or, quand vous pensez devant Dieu être obligées à avertir des défauts des sœurs, il faut prendre garde de le faire charitablement n’exagérant point. Et comment cela ? Mes sœurs, vous n’avez rien à craindre. Voici comme il faudra y procéder. Premièrement, demander conseil à Dieu sur ce qu’on a à dire, et le prier ainsi : "Mon Dieu faites-moi la grâce de connaître si je dois avertir d’un tel défaut." Après cela, si vous croyez que ce mal peut porter préjudice à la Compagne, en avertir au plus tôt les supérieurs, comme porte la règle. Pour ce qui est des vétilles, il n’est pas nécessaire d’aller toujours avertir ; mais il faut considérer devant Dieu : "Si je ne dis rien de cela, ne sera-ce point au préjudice de ma sœur ?" Et si après y avoir pensé, vous jugez que ce mal doive être découvert, vous devez vous dire :
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"Je dois avertir ma supérieure de telle faute et le faire au plus tôt."
Il sera bon de voir s’il n’y a point quelque jalousie qui fasse paraître le mal plus grand qu’il n’est ; et si vous sentez qu’il y a quelque antipathie, parce qu’elle n’est pas de votre humeur et que cela vous empêche de bien juger de la chose, en ce cas-là, mes sœurs, il faut suspendre l’avertissement et attendre qu’on soit libre de passion car il ne faut pas donner d’avertissement par aversion. A cette heure si vous avez peine à avertir, quoique vous connaissiez des choses qui méritent d’être sues, il faut vous demander à vous-mêmes : "D’où vient cela ? Pourquoi ai-je de la peine d’avertir de ce mal ? Ne peut-il pas porter préjudice ? N’est-ce point que j’ai trop d’affection pour ma sœur ?" Si on trouve que cela soit ainsi, il faut prier Dieu de vous faire connaître ce qu’il veut que vous fassiez, et le lendemain voir à quoi vous vous sentez plus inclinées. "Dois-je parler de cela ? Il me semble que oui ; mais aussi il me semble que non." Car quelquefois ces pensées peuvent venir à même temps. Si cette disposition continue, deux jours après il faudra vous demander à vous-mêmes : "Que voudrais-tu avoir fait à l’heure de la mort ?" Mes sœurs il n’y a point de doute qu’à l’heure de la mort on voudrait avoir averti une personne qui serait en danger de son salut. Or, ce qu’on voudrait avoir fait à cette heure-là, il faut le faire à présent. Il faut donc avertir et passer par-dessus la peine qu’on a ; car, voyez-vous, mes sœurs, c’est une affaire de grande importance pour la conservation de la Compagnie et pour faire que chaque particulière se tienne à son devoir ; ce qui ne se peut qu’au moyen des avertissements.
Voilà un conseiller de la cour qui vient de sortir de chez nous comme je venais ici ; il m’a dit : "Monsieur, j’ai vu deux de vos filles, dont l’une portait un panier
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et l’autre le pot de ses malades. J’en ai observé une qui avait une modestie si grande qu’elle n’a pas levé les yeux."
Voyez comme la modestie de cette fille a édifié cet homme. S’il avait vu le contraire, il aurait été scandalisé. Mes sœurs, rendez grâces à Dieu de ce qu’il y a parmi vous des filles qui sont à édification, et soyez assurées que, s’il y a quelque chose d’important, c’est d’avertir lorsqu’il y a sujet de craindre ou le scandale du prochain ou quelque autre mal. Si vous le faites, vous mériterez que Dieu continue ses bénédictions sur vous et sur toute la Compagnie, et vous accomplirez le conseil de l’évangile, qui ordonne d’avoir soin le, uns des autres. Soyez donc fidèles à cela, et Dieu vous bénira.
"Chacune sera soigneuse d’avertir humblement et charitablement." Oh ! j’oubliais celui-là. C’est, mes sœurs, que, quand vous vous sentez obligées d’avertir les supérieurs ou Mlle Le Gras des défauts de vos sœurs, il faut le faire humblement, dans la pensée que vous faites de plus grandes fautes. Hélas ! voilà une faute qui paraît extérieurement en ma sœur ; mais j’en fais bien d’autres en mon intérieur, etc. Et avec cet esprit d’humilité dites : "Monsieur (ou Mademoiselle), j’ai grande confusion de vous dire telle chose", comme vous le savez. Ne pas augmenter le mal et ne le pas excuser, mais dire la vérité comme vous voudriez qu’on la dise, si c’était vous qui eussiez fait la faute.
Il faut surtout le faire à propos. O mes sœurs, quand il s’agit de donner un avertissement, il faut que ce soit en vue de Dieu, et penser aux fautes dont on veut parler : sont-ce des fautes notables ou de peu d’importance ? Sont-ce des fautes qui continuent, ou ne sont-elles que par intervalle ? Il faut donc prendre garde à la qualité de la faute : si c’est par infirmité, ou bien si
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ce sont des fautes de la qualité de celles dont nous venons de parler, comme s’approprier de l’argent, ou contrevenir à la règle qui défend de laisser entrer des hommes dans vos chambres. Si on sait que quelque fille est tentée de quelque tentation forte et s’entretient de cela avec les autres, celles qui le savent sont obligées de le dire à la supérieure, si ce n’est que cette sœur l’ait dit pour demander avis. Voilà, par exemple, une fille vertueuse à qui elle s’adresse ; elle lui dit, comme demandant conseil et par tendresse : "Ma sœur, je suis tentée contre ma vocation conseillez-moi, je vous prie, ce qu’il faut faire." Oh ! en ce cas, savoir si on en doit donner avis, cela mérite attention et qu’on prie Dieu.
Suite de la règle : "Elle sera contente que ses défauts soient pareillement découverts au même supérieur et à la supérieure, et recevra de bon cœur les avertissements qui lui seront faits tant en public qu’en particulier." Cela veut dire, mes sœurs, que vous devez vous donner à Dieu, et moi avec vous, pour profiter des fautes que nous faisons en recevant les avertissements que la supérieure ou le supérieur nous donnent. Il est bien difficile qu’on ne tombe parfois, même les plus vertueux ; mais l’important est que, lorsqu’une sœur a fait quelque faute, elle souffre d’en être reprise.
Une bonne âme dira : "Ah ! Mademoiselle, voilà les fruits d’une pauvre pécheresse comme je suis ; priez Dieu pour moi, je vous supplie, afin que sa bonté m’aide à me corriger." Voilà comme il faut se comporter, et demandez à Dieu cette grâce : "Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien recevoir les avertissements que vous me ferez donner. " Car, au fond, ce n’est pas une hyperbole de dire que Dieu parle par la bouche des supérieurs. C’est Notre-Seigneur qui le dit en ces termes : "Qui vous écoute m’écoute et qui vous méprise
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me méprise." (3). Or, c’est mépriser les supérieurs de ne pas bien prendre les avis qu’ils nous donnent. Voilà une fille qui dit quand on l’avertit de quelque chose : "Mademoiselle, je ne sais qui vous a dit cela, c’est quelqu’un qui m’en veut. Vous écoutez trop facilement les rapports qu’on vous fait." Mes sœurs, voilà comme font les imparfaites, car une âme humble ne s’excuse point. Lorsqu’on lui parle de ses fautes, elle les avoue ingénument.
Quelqu’une dira : "Mais, si cela n’est pas vrai, que faut-il faire ?" Mes filles si la chose est importante, la fille fera bien de recevoir la correction avec humilité sans s’excuser ; mais il sera bon de dire quelques jours après, non pas à l’heure même : "Mademoiselle, j’ai rendu honneur à l’humilité, mais je dois aussi le rendre à la vérité. Par la grâce de Dieu, je ne sache point être tombée dans la faute dont vous me fîtes la charité de m’avertir un tel jour."
Mes chères sœurs, voulez-vous acquérir la perfection, voilà un chemin pour y parvenir et pour vous faire des saintes, comme doivent être les vraies Filles de la Charité, il ne faut que l’observance de vos règles. Cherchez-vous les moyens d’être saintes (vous y aspirez toutes, comme je crois, cela est contenu en vos règles), gardez-les et vous le serez, selon le dire du Pape Clément VIII, dont je vous parlais la dernière fois : "Une personne qui garde ses règles, je la canoniserai sans autre chose pour preuve de sa sainteté." Le moyen donc de parvenir à la sainteté et vous et moi (oh ! moi, misérable, j’en suis bien éloigné), mais le vrai moyen, est l’observance de vos règles. C’est le vaisseau par le moyen duquel vous passerez heureusement de ce monde-ci à l’autre, c’est le canal par lequel Dieu vous enverra
3) Saint Luc X, 16.
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toutes sortes de grâces, tandis que nous les observerons. C’est pour cela que l’esprit malin fera tous ses efforts pour vous divertir de l’observance de ces mêmes règles. Car les unes seront tentées de ne se pas soucier de ce qu’une Fille de la Charité doit faire, d’autres d’être coiffées d’une autre sorte. Celles-là ne se soucient pas de contrevenir à l’observance des règles ; et s’étant ainsi relâchées peu à peu, avec le temps elles viendront à une telle extrémité de libertinage qu’elles se moqueront de toutes vos saintes pratiques. Pourquoi cela ? C’est parce qu’elles se sont laissées aller à l’inobservance des règles. Je ne dis pas que cela arrive à l’heure même ; mais, si vous n’êtes pas fidèles à les garder, principalement celle-ci, cela arrivera dans la suite.
Il y en a d’autres parmi vous qui les garderont au péril de leur vie. Rangez-vous de ce côté-là, mes filles, et tendez-y de toutes vos forces, surmontant courageusement toutes les difficultés qui pourront s’y opposer. Ah ! mes chères sœurs, y a-t-il consolation plus grande que de faire la volonté de Dieu ? Vous le savez, vous qui êtes dans la pratique, c’est un continuel banquet ; et celles qui ne la font pas ont un continuel sujet de tristesse, de fâcherie et de misères ; car, de quelque côté qu’elles se tournent, elles ont un continuel reproche de la conscience, qui est un témoin irréprochable. Elle leur dit : "Ma sœur, vous n’observez pas vos règles, et vous l’avez promis ! Voilà telle fille, faible du corps, qui les observe bien. Ne voulez-vous pas vous vaincre en telle et telle chose ? " Ah ! misérable, quand sera-ce que je serai dans cette pratique ? Voyez-vous, si vous ne gardez pas vos règles, résolvez-vous à sentir un continuel reproche, et soyez assurées que vous n’aurez jamais de vraie consolation tant que vous ne vous donnerez pas à Dieu pour les bien garder. Et vous qui les gardez bien, dites-moi, n’est-il pas vrai qu’il n’y a rien qui satisfasse tant
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une âme que de faire ce que Dieu demande d’elle ? Ne vous souvenez-vous pas de nos chères sœurs qui sont devant Dieu ? Vous savez ce qu’on en a dit dans les entretiens que nous en avons faits. Elles étaient si soigneuses de garder leur règle que jamais elles n’y manquaient ; ou si, par infirmité, elles en rompaient quelqu’une, tout aussitôt elles en avaient regret. Aussi faut-il avouer que celles que nous avons vues dans cette pratique mériteraient que leurs vies fussent écrites. Oui, mes sœurs, je vous le dis avec tendresse et consolation, si celles qui étaient dans cette pratique se fussent rencontrées du temps de saint Jérôme, il aurait écrit leur vie. Car ce saint se plaisait à recueillir les vies des chrétiens de son temps qui s’étaient rendus recommandables par leur vertu, et principalement celles des filles.
Le temps est court, mes chères sœurs, il en reste peu ; courage ! vous avez des moyens très assurés pour parvenir au port où elles sont arrivées. Quand nous vivrions encore vingt ans, comme celles qui sont allées à Dieu, qu’est-ce que cela ! Nous n’en avons pas tant à passer. Car premièrement il en reste peu aux vieillards comme moi. Je ne peux pas vivre longtemps ; mais aussi les jeunes peuvent bientôt mourir. Cela étant ainsi, employons le temps qui nous reste ; donnons-nous à Dieu pour bien observer nos règles, et confiez-vous en sa bonté. Si vous le faites, la Compagnie de la Charité sera agréable à Dieu. Il prendra plaisir à verser ses bénédictions sur elle, il fera qu’elle sera à édification à tout le monde, tandis que vous ferez ce que doivent faire de vraies Filles de la Charité. Ayez cette confiance mes chères sœurs, qu’en ce faisant, votre Compagnie ira croissant comme l’aurore, et vous servirez d’exemple aux Filles de la Charité qui viendront après vous, qui, suivant cela, se comporteront en vraies Filles de la Charité. Ainsi la Compagnie ira toujours en augmentant
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en sainteté. C’est ce que j’espère de la divine bonté par sa divine naissance. Je le lui demande par le dessein éternel qu’il a eu de se faire une Compagnie de pauvres filles dans les derniers temps et par la grâce qu’il a faite à cette Compagnie. C’est la prière que je fais à Notre-Seigneur.
91. — CONFéRENCE DU 30 DéCEMBRE 1657
RAPPORTS AVEC LES EXTERNES, MURMURES, MéDISANCES
(Règles communes art. 30, 31, 32)
Mes sœurs, voici la 30e règle, que je vais vous expliquer. Mais avant toutes choses, souvenez-vous et établissez-vous là dedans, que, comme ceux qui veulent passer une rivière ne sauraient le faire sans pont et sans bateau, ni ceux qui veulent aller sur mer, sans navire, ainsi, mes chères sœurs, ceux et celles qui veulent traverser la mer orageuse de ce monde et arriver à la perfection qui conduit au ciel, doivent nécessairement être dans le navire de l’église et y garder la loi de Dieu pour passer cette mer.
Voilà pour ceux qui demeurent dans le monde, les autres doivent de plus, garder les règles de la communauté où ils sont appelés. Voilà mes sœurs, la voie de salut pour vous. Non seulement cela, mais, si vous gardez vos règles, vous serez toutes saintes. Soyez donc jalouses de cela plus que de vivre ; car, quoique la vie soit désirable, elle doit finir, et vos règles sont des voies très assurées pour rendre à Dieu la gloire que vous lui devez et parvenir à la vie bienheureuse, qui ne finira jamais. Ah ! c’est là notre grande affaire, mes chères
Entretien 91. — Ms. SV 4, p. 240 et suiv.
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sœurs ; c’est là où vous êtes appelées et où il faut désirer aller. Or le grand moyen d’en venir là, c’est de faire en sorte que toutes les Filles de la Charité soient des saintes. Gardez vos règles, car, comme elles sont saintes, elles tendent assurément toutes à vous faire des saintes ; et une fille qui les gardera peut s’assurer qu’elle sera heureuse en ce monde et en l’autre. Cela posé, voici la 30e règle, que je m’en vais vous lire.
"Et d’autant que les fréquentes communications avec les externes hors le cas de nécessité, peuvent être autant préjudiciables à la pureté et à la vocation des Filles de la Charité qu’elles leur sont avantageuses et méritoires quand cela se fait par obéissance et pour s’acquitter de leur obligation envers les pauvres, tandis qu’elles seront dans la maison de leur communauté, elles ne parleront à aucune personne de dehors, particulièrement de l’autre sexe, ni ne lui feront parler aucune sœur sans la licence de la supérieure, ou de la sœur servante, si c’est dans leurs autres maisons."
Voyez-vous, mes sœurs, cette règle se réduit à deux points : celles des paroisses ne doivent pas faire parler celles qui se tiennent ici à aucune personne du dehors sans permission de la supérieure, et sans celle de la servante, quand c’est dans les autres maisons.
Cette règle donc vous ordonne, mes sœurs qui êtes de cette maison, de ne faire parler à aucune personne du dehors, si ce n’est de l’ordre de la supérieure ; et pour cela il faut faire deux choses.
La première est que les supérieurs, pour bien conduire, doivent savoir tout ce qui se passe dans leurs maisons. Cela importe, pour bien gouverner une Compagnie, que le supérieur ou la supérieure sache tous ceux qui demandent à parler aux sœurs.
Mais pour quel sujet ? La raison de cela est qu’il y a des gens qui, sous prétexte de venir voir une sœur de
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leur connaissance, demanderont à parler à une autre et feront des messages pour cela. Il faut savoir, quand on demande à parler à une sœur, quelles gens ce sont. Si on n’en usait pas de la sorte, qu’arriverait-il ? C’est que, quand une sœur aura demeuré en une paroisse, il y aura des hommes, un médecin un chirurgien, par exemple, avec qui elle aura contracté familiarité, qui viendront la voir dans cette autre paroisse. Ce sera pour l’entretenir. Il faudra leur répondre et peut-être les faire entrer dans la chambre.
Voyez les inconvénients qu’il y a de ne pas garder cette règle. Mes chères sœurs, l’expérience fait voir que ce sont des maux qui arrivent quelquefois aux communautés et que ces visites des personnes externes nuisent beaucoup. Cela est arrivé en la Visitation, où l’on a remarqué que les filles qui parlaient aux personnes du dehors s’engageaient à plusieurs embarras d’esprit. Et la même chose peut arriver parmi vous, si le supérieur ou la supérieure n’y prend garde. C’est pourquoi les supérieurs des communautés ont sujet d’ordonner qu’on ne parle point sans permission ; et c’est ce que cette règle vous défend en disant que jamais une fille de céans ne fasse parler à personne, ni parle elle-même à qui que ce soit sans permission, principalement aux hommes, comme, par exemple, à cette heure que vous avez des ouvriers. O ma sœur, que pas une ne parle, ni pour savoir des nouvelles, ni pour faire des messages à pas un ouvrier. Prenez-y garde, je vous prie. Vous m’entendez bien, c’est assez de vous dire qu’il ne faut jamais parler à personne, surtout aux hommes, si ce n’est avec permission de la supérieure.
Voyez-vous, mes filles, il faut faire comme l’on fait dans les villes frontières. Non seulement le gouverneur, pour la rendre imprenable à l’ennemi, fait faire garde ; mais encore il met ordre que nulle personne étrangère
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n’entre dans la ville sans sa permission. Et quand quelque étranger arrive, on lui dit : "Monsieur, que demandez-vous ?" Puis on l’emmène au gouverneur, qui l’interroge du sujet de son voyage ; et si, en ce qu’il dit, il y a lieu de soupçon, on le renvoie. En d’autres villes, où l’on n’est pas si exact, on le laisse entrer ; mais on lui ordonne le lieu où il doit aller ; on lui donne un billet et on lui dit : "Vous logerez en cette hôtellerie-là." Et nul n’oserait le loger sans cela, parce que l’expérience a fait voir que, quand le parti ennemi avait dessein de prendre une ville, il y faisait entrer de ses gens peu à peu. Et ainsi, sans qu’on s’en aperçût, les étrangers, sous prétexte de négoce, donnaient moyen aux ennemis de prendre la ville. La première prise d’Amiens a été faite comme cela. Or, si, pour conserver des villes où il ne s’agit que de la perte des biens temporels ou de la vie, on est si exact que personne n’y entre sans permission du gouverneur, mes sœurs, jugez de là si vous, qui êtes les épouses de Notre-Seigneur, devez avoir crainte de tout ce qui pourrait donner à l’ennemi prise sur vous.
Quoi ! une épouse de Notre-Seigneur ne craindra pas ! Oui, mes filles, vous êtes des épouses, et il a bien voulu se déclarer époux. Mais de qui ? De vous, qui avez tout quitté pour être ses épouses. Or, voyez-vous ; c’est un époux jaloux. "Je suis un Dieu jaloux" est-il dit dans la sainte écriture. Oui, il est jaloux de ses épouses. Cela vous oblige donc, mes sœurs, à être sur vos gardes et à reconnaître la nécessité de garder cette règle ; car il ne s’agit pas seulement ici de la vie temporelle, mais de la vie éternelle et du bon gouvernement de la Compagnie. Jugez de là, mes chères sœurs, quelle importance il y a qu’on sache tout et que les sœurs n’aient point de commerce avec ceux du dehors à l’insu des supérieurs
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C’est pour cela que Notre-Seigneur, qui savait toutes les choses pour éviter qu’il ne se passât rien dans sa compagnie d’indigne de telles personnes, envoyait toujours ses apôtres deux à deux. Et pourquoi ? C’était pour apprendre l’un de l’autre tout ce qu’ils faisaient et que l’un fût témoin des actions de l’autre, parce qu’il savait l’infirmité humaine et combien il est dangereux de converser avec le monde surtout avec l’autre sexe. Mais il fit bien plus : il défendit aux apôtres de saluer personne par les chemins, ni parents, ni amis. Pourquoi cela ? C’est qu’il savait que le salut est un moyen de s’entretenir avec ceux à qui on le rend. Or, comme Notre-Seigneur savait toutes choses, il avertissait les apôtres des surprises de l’ennemi, afin qu’ils les évitassent lorsqu’il les envoyait par le monde. Il leur disait : "Gardez-vous du levain des pharisiens (1) ; gardez-vous de ceux qui viennent à vous couverts de peau de brebis et au dedans ce sont des loups ravissants" (2). Si le Fils de Dieu, instruisant ses apôtres, leur a dit de ne parler point aux externes, même aux pharisiens, quoique savants, afin de ne participer point à leurs maximes, voyez, mes sœurs, si on n’a pas bonne grâce de vous recommander cela, et si vous ne devez pas remercier le Saint-Esprit de vous avoir donné une règle si semblable à celle que Notre-Seigneur donnait à ses apôtres.
Il y a encore plus que cela ; je vous le disais dernièrement, savez-vous qu’il n’est pas loisible aux filles de Sainte-Marie de parler à une religieuse du même Ordre sans permission de la supérieure ? Et si quelqu’une le faisait, ce serait une grande faute, qui serait bien corrigée ; oui, si une fille contrevenait à cela, elle en serait punie très sévèrement. Pourquoi ? C’est que l’expérience a fait
1) Saint Matthieu XVI, 6.
2) Saint Matthieu VII, 15)
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voir au bienheureux évêque de Genève instituteur de cet Ordre, et à la bienheureuse mère Madame de Chantal qu’il y avait de l’inconvénient que leurs filles se communiquassent l’une à l’autre. Voilà pourquoi ils jugèrent qu’il était nécessaire d’en faire une expresse défense. Ce qu’ils firent insérant cette règle à celles qu’ils avaient données. Mes sœurs, cela est de telle importance que, dans les maisons où on l’observe bien, c’est un paradis. Au contraire, dans celles qui se relâchent et transgressent cette règle, c’est un enfer. Car ces nouvelles qu’on se rapporte de cette personne ou de ce lieu ne manquent jamais d’avoir tôt ou tard quelques mauvais effets, soit donnant de la crainte, ou causant des murmures et aversions. Et ainsi c’est un petit enfer. Votre règle donc, mes sœurs, vous enseigne qu’il ne faut que pas une de vous parle à une personne sans permission de la supérieure, Si c’est ici, ou de la sœur servante, si c’est aux paroisses. Si elle n’y était pas et qu’on demandât à parler à sa compagne, il faut qu’elle descende en bas, qu’elle entende ce qu’on demande et réponde courtement ; la sœur servante étant de retour, qu’elle lui rende compte de ce qu’on lui a dit. Voilà comme il en faut user.
Quelqu’une pourra dire ": Quoi ! ne parler pas à un parent ! Pour un étranger, passe ; mais à une personne de connaissance, à qui on a peut-être obligation, cela est bien rude ! Monsieur, ne vous semble-t-il pas qu’il y a quelque chose de trop austère ?" — Point du tout, puisque Notre-Seigneur en a usé de la sorte dans sa compagnie avec les apôtres. Mes sœurs, les bonnes âmes d’entre vous ne diront pas cela au contraire, elles béniront Dieu de ce qu’elles se trouvent dans un lieu où l’on prévoit le mal avant qu’il soit arrivé. Tant s’en faut qu’elles le trouvent rude ; au contraire, elles diront : "Voilà une bonne Compagnie ! Nous ne saurions