Entretiens aux Filles de la Charité (page 82)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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faire le mal, puisqu’on a tant de soin de nous en faire éviter les occasions. " Et quand même la nature le trouverait rude, il ne l’est pas tant que la règle des filles de Sainte-Marie. Mes sœurs, vous devez vous donner à Dieu pour bien observer cette règle, comme un moyen de vous perfectionner. Vous savez l’importance de cela.

Quand on demande une telle, c’est à Mademoiselle Le Gras à dire si elle peut lui parler ou non. Si c’est un homme, la sœur doit lui dire : "Monsieur, je vous supplie d’attendre un peu" ; s’en aller trouver la supérieure et lui dire : "Mademoiselle, on demande ma sœur telle ; c’est un homme de telle façon ; vous plaît-il qu’on lui fasse parler ? Si elle le juge à propos, elle dira : "Oui, faites-lui parler", ou bien si elle est empêchée : " Dites qu’elle ne saurait pas." La sœur doit faire comme la supérieure lui a dit, et toutes vous devez trouver bon ce qu’elle aura ordonné ; si on refuse de vous faire parler, être bien aises de ce qu’on empêche tous les inconvénients qui pourraient arriver, et dire : "Je suis en une Compagnie où je trouve tous les moyens de me perfectionner. Dieu en soit béni !"

Trente et unième règle. "Elles ne seront point curieuses de s’enquérir des affaires de la maison pour trouver à redire à ce qui s’y fait, surtout pour murmurer contre le procédé du supérieur ou de la supérieure ou de la sœur servante, contre les règles et bonnes pratiques de la Compagnie, cette sorte de murmure étant capable d’aviver la malédiction de Dieu et sur la personne qui le fait et sur celle qui l’écoute avec complaisance et enfin sur toute la communauté à raison du grand scandale que cela cause."

Cette règle vous défend, mes sœurs, de murmurer et vous avertit de vous garder de trouver à redire à la conduite de la maison et au procédé des supérieurs ou des officières. Trouver à redire à ce qu’elles font, cela

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s’appelle murmurer. Et celles qui murmurent ainsi ne ressentent pas la peine qu’il y a dans la conduite. Mais, quand on voit une sœur se laisser aller à la tentation, qui lui fait voir les choses d’une autre fa, con, oh ! il faut lui faire la charité et dire : "Mon Dieu ! ma sœur, que dites-vous ? Nous devons croire qu’ils font du mieux qu’ils peuvent." Voilà ce que doivent dire celles qui entendent ce murmure car c’est une grande faute de trouver à redire au gouvernement.

Mais cette sœur fait ainsi, et l’on pourrait mieux faire autrement. — Voilà un murmure. Si la supérieure en rappelle une d’un lieu pour y envoyer une autre, trouver à redire à cela et aux règles, s’en entretenir deux ou trois ensemble, et dire : "Pourquoi fait-on ceci ? Pourquoi cela ?" voyez-vous, mes sœurs, c’est un grand mal. S’il y en avait qui trouvassent à redire aux règles et ordonnances des supérieurs oh ! mes sœurs, ce serait là un grand mal !

Pourquoi, Monsieur, cela est-il un si grand mal ? Ne pas garder une règle, est-ce une si grande chose ? — Oui, mes sœurs, c’est une grande chose. Et qui le dit ? C’est le Saint-Esprit. écoutez bien ceci. Il est rapporté dans la sainte écriture qu’il y a sept sortes de péchés que Dieu hait particulièrement, dont le murmure en est un ; il y a : j’abhorre un tel et un tel péché, dont le murmure est du nombre "J’abhorre, dit l’écriture sainte le murmure entre les frères", c’est à-dire surtout entre les personnes de communauté et entre les personnes qui sont prêtres. De sorte que, selon cela, le murmure est un plus grand mal que le meurtre. Car une personne qui est tuée peut-être est-elle en grâce, mais en murmurant vous tuez l’âme de votre sœur qui vous entend, surtout si c’est une sœur ancienne. Elle dira : "Cela est donc ainsi ; car, si cela n’était pas, cette sœur ne le dirait pas." De là elle concevra du refroidissement

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contre les supérieures ou officières. Voilà une mauvaise impression que vous lui avez donnée, qui peut-être ne la quittera pas ; car le diable se met là dedans. La pauvre créature se trouve embarrassée sans pouvoir discerner où il y a du péché et où il n’y en a point. La raison de cela est que cette impression dont elle est prévenue lui fait trouver des difficultés aux choses les plus faciles. Et si elle en voit une autre qui lui témoigne la moindre chose approchante de ce qu’elle croit, si cette impression est à un degré cela la mettra à deux. Pourquoi ? Parce qu’elle est blessée à l’intellect. Voilà comme l’opinion que l’une a de la supérieure se communique des unes aux autres. Si vous avez jamais rien vu de déplorable, c’est cela. Ce ne sont que murmures les unes contre les autres. Ce sont là les désordres que cause le murmure dans une Compagnie.

Nous avons deux grands exemples de ceci dans la sainte écriture. Le premier est de la sœur de Moise, et l’autre de Coré, Dathan et Abiron. Quand Moise, qui gouvernait le peuple de Dieu, l’eut conduit dans le désert, voilà Coré, Dathan et Abiron qui trouvèrent à redire à cela ils disaient que Moïse était un magicien, murmurant ainsi contre lui et contre les règles que Dieu lui avait dictées. Or, par permission divine, la terre s’ouvrit et les engloutit en enfer, en punition de leur murmure devant le peuple. Cela alla plus avant. Ils furent cause qu’il perdit la confiance qu’il avait en Moïse. Il arriva que la sœur de Moise, qui s’appelait Marie, ayant entendu ce qu’on disait de son frère, qu’elle avait vu petit garçon, entra dans la même pensée voyant les œuvres qu’il faisait. Elle en fut punie de Dieu. Mais il ne voulut pas l’abîmer, comme il avait fait des autres. Il lui envoya la lèpre, de sorte qu’on l’envoya aux champs à cause de cette lèpre, où elle ne

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voyait plus, ni n’entendait parier Moïse. Voilà la punition qu’elle eut.

Mes sœurs, n’est-ce pas là deux grands exemples pour vous faire abhorrer le murmure ? Si vous y êtes tombées, prenez la résolution de vous en abstenir.

Nous avons encore le prodigieux exemple de Judas. Il trouvait à redire à tout ce que Notre-Seigneur faisait, jusqu’à murmurer de ce que la Madeleine avait répandu son onguent sur le chef de Notre-Seigneur. Non seulement il trouva à redire aux actions de son maître, mais il s’en alla dans les maisons des externes parler contre Notre-Seigneur. Il disait qu’il n’était pas le Fils de Dieu. Ce qui confirma les princes des prêtres dans l’estime qu’ils avaient qu’il était un séducteur. Quoi ! pouvaient-ils dire, voilà un homme qui converse avec lui, qui est de ses disciples, et il rapporte cela. Oh ! s’il n’était ainsi, il ne le dirait pas." Voilà ce qui les fit résoudre à perdre Notre-Seigneur. Et s’adressant à Judas, pour venir à bout de le prendre, ils dirent : "Que veux-tu que nous te donnions ?" Enfin il vendit son maître. Vous savez le châtiment que Dieu en fit. Ce méchant n’en vint à cette extrémité qu’après avoir commencé à murmurer contre Notre-Seigneur. Mes sœurs, sachez que, quand quelqu’une d’entre vous murmure contre les supérieurs ou contre les règles parmi ses sœurs, c’est le commencement de l’ouvrage de Judas. Mais, dès lors qu’on va au dehors, mes sœurs, c’est un Judas achevé.

Et qu’arrive-t-il à cette personne-là ? Un abandon de Dieu ; car, s’étant privée de la continuation des grâces de Dieu, ses pensées se portent au pays, aux parents : elle n’a plus de plaisir dans la vocation et tôt ou tard il faudra qu’elle en sorte. Si elle ne sort pas, tant pis pour la Compagnie ; car, comme elle ne prend plus de plaisir à ce qu’elle fait, elle n’est bonne à rien. Ce n’est que

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froideur à l’égard de ses supérieurs, négligence au service des pauvres, de sorte qu’il est mieux pour la Compagnie qu’elle sorte, que de vivre ainsi, mais non pas pour elle ; car, tandis qu’elle y est, elle peut, au moyen des bons exemples qu’elle voit en ses sœurs, se remettre dans le chemin qu’elle a quitté, aidée des prières des autres, au lieu que, n’y étant plus elle est privée de tous ses biens.

Cela posé, mes chères sœurs, donnez-vous à Notre-Seigneur pour bien garder vos règles, principalement celle-ci ; et quand vous entendrez murmurer d’elles, dites : "Eh bien ! les supérieurs font cela il faut croire que Dieu le leur a inspiré et qu’ils font du mieux qu’ils peuvent. Nous voyons qu’ils n’aspirent qu’à nous perfectionner. Que prétendent-ils en tout ce qu’ils ordonnent ? Ils travaillent à nous faire des saintes. C’est pourquoi tout ce qu’ils diront ou feront sera bien."

Quant aux règles qu’ils baillent, il est nécessaire d’avoir des règles ; pour éviter les maux qui pourraient arriver. C’est ainsi qu’il faut estimer vos règles, mes sœurs ; car tout ce qui s’entend sous le mot de bien, dit saint Paul, vient de Dieu. Or, c’est un bien que d’avoir des règles. Donnez-vous donc à Dieu pour ne jamais y trouver à redire, et estimez toujours bien vos règles ; car elles viennent de Dieu. Honorez aussi vos supérieurs et ne dites jamais : "Pourquoi fait-on cela ?" Pensez qu’ils font tout ce qu’ils peuvent, comme personnes qui doivent rendre compte à Dieu de ce qu’ils ont en charge, et assurez-vous que, tandis que vous ferez cela, toute bénédiction de Dieu viendra sur vous ; mais, tandis que vous ferez autrement punition de Dieu. Pourquoi ? C’est un Coré, Dathan et Abiron, ou plutôt un Judas, qui trouve à redire à tout. Voilà pourquoi point de consolation dans l’oraison, point d’amour pour Dieu ni pour les pauvres, point de repos en l’intérieur. Et pourquoi ?

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C’est parce que vous avez trouvé à redire à la conduite que Dieu a tenue sur vous par vos supérieurs.

Voyons la règle qui suit. Trente et deuxième règle : "Dans leurs conversations, elles se donneront bien de garde de découvrir les défauts d’autrui, particulièrement à leurs sœurs, comme aussi d’écouter celles qui en parleraient en mauvaise part. Au contraire, elles l’empêcheront autant qu’elles le pourront ; sinon, elles se retireront promptement, comme si elles entendaient le sifflement d’un serpent."

Voyez-vous, mes sœurs, cette règle défend la médisance, c’est-à-dire que vous devez toujours parler en bonne part de vos sœurs, quoique non pas pour flatter. On peut bien dire, quand on l’aperçoit : Cela n’est pas bien" ; mais il n’en faut pas médire. Encore que vous y voyiez quelques petits défauts et qu’elles paraissent imparfaites, vous devez en parler toujours en bonne part et dire : "Puisque cette personne a été appelée de Dieu à son service, il faut qu’il y ait quelque chose de bon en elle."

Et en effet, mes sœurs, il n’y en a pas parmi vous à qui Dieu n’ait fait quelque grâce particulière que les autres n’ont pas. Et ainsi, vous arrêtant à ce bien qui ne vous paraît point, vous excuserez les défauts que vous voyez, bien loin de raconter les manquements de vos sœurs, quand vous êtes ensemble, comme de dire : "J’ai été en un tel lieu avec une telle. Ah ! qu’il y a à faire à la contenter ! Elle fait ceci ; elle veut qu’on fasse cela ; elle est de telle humeur." Ah ! mes sœurs, voilà la peste des communautés et la ruine de la charité. Car que veut dire charité ? Cela veut dire amour. Or, il ne peut y avoir d’amour quand on parle ainsi les unes des autres. Résolvez-vous donc, mes sœurs, à ne jamais parler des défauts de vos sœurs. Si quelqu’une vous en parle, excusez-les et ne portez jamais vos pensées là. Voyez

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vous, il ne faut pas poser fondement pour vous établir là-dessus. Il n’y a personne qui n’ait quelque défaut, et les plus vertueux manquent quelquefois. "Le juste, est-il dit, pèche sept fois le jour" (3). Ce fondement-là posé, que chacun a ses défauts, on n’aura pas de peine à excuser les manquements des autres. Que si on parle de quelqu’une, on dira : "Les autres peuvent en dire autant ou plus de moi. Eh bien ! il me semble que cette fille-là n’est pas modeste, il paraît qu’elle est superbe. Et toi, pauvre misérable, tu ne vois pas tes défauts intérieurs, qui sont beaucoup plus considérables que ceux que tu remarques en ta sœur. Tu ne vois pas que tu fais des oraisons si pleines de distractions, que tu es si lâche au service de Dieu, que tes actions sont faites avec si peu de recueillement. Et tu dis que les autres ont des défauts ! Misérable que tu es ! prends garde premièrement aux tiens et ne perds pas le temps à examiner ceux des autres."

Mes sœurs, étudions-nous nous-mêmes et nos actions, et nous trouverons que les imperfections de nos sœurs sont moindres que les nôtres. C’est pourquoi Notre-Seigneur avait bonne grâce quand il disait aux pharisiens : "Allez, méchants, qui trouvez à redire aux petites fautes d’autrui et ne prenez pas garde aux grandes que vous faites. Allez, misérables, qui vous amusez aux atomes d’imperfection de votre prochain, et ne prenez pas garde à une poutre qui vous crève les yeux" (4). Ma sœur, sachez que, si vous vous étudiez bien vous-même, vous vous trouverez la pire de toutes les autres et que vous avez plus d’imperfection qu’elles.

Il y a encore plus, mes sœurs, c’est qu’une fille qui fait comme nous avons dit, voit bien que, si elle ne tombe pas dans les fautes que les autres font, elle y re-

3) Proverbes XXIV, 16.

4) saint Matthieu VII, 3-5.

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tomberait si Dieu ne la retenait par sa grâce et par l’expérience qu’elle a de ses faiblesses et peu de fermeté. Elle verra qu’elle est la pire non seulement de la Communauté, mais de toutes les filles du monde, même pire que le diable. Car, si le diable avait reçu les grâces que vous avez reçues, il serait meilleur que vous. Il le dit lui-même par la bouche des possédés. En effet, si Jésus-Christ était mort pour eux comme pour nous et qu’ils eussent reçu les lumières et bons mouvements que Dieu vous donne, ils s’en serviraient mille fois mieux que vous. Il y avait un possédé qui disait un jour à quelqu’un : "Ah ! malheureux que vous êtes de vivre de la sorte ! Vous avez un Dieu si bon, qui est mort pour vous, et vous vivez tout autrement qu’il ne veut ! Ah ! si Dieu nous avait fait cette grâce de mourir pour nous, nous le servirions bien mieux que vous !"

Cela étant ainsi, mes sœurs, ne faut-il pas avouer que nous sommes pires que le démon ! Pour moi, je n’ai pas de peine à me représenter cela car je vois clairement comme le jour que je suis pire que le diable parce que, si le diable avait reçu les grâces que Dieu m’a données je ne dis pas les grâces extraordinaires, je dis seulement ceci des grâces communes, il n’y aurait démon en enfer qui ne serait meilleur que je ne suis. Ainsi, mes sœurs, ressouvenez-vous d’estimer toutes vos sœurs plus parfaites que vous ; croyez qu’elles sont bonnes et que vous êtes la pire de toutes. Si vous vous établissez là-dessus, qu’arrivera-t-il ? C’est que vous ferez de cette Compagnie un paradis et qu’à bon droit on pourra dire que c’est une assemblée d’âmes bienheureuses sur la terre, qui un jour auront des corps pleins de gloire en la compagnie de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Ce sera un perpétuel amour de Dieu vers le prochain et augmentation d’amour les unes pour les autres ; d’où résultera une paix et concorde qui est, à vrai dire, un paradis.

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Car, comme, dans le paradis, les bienheureux aiment Dieu d’un amour perpétuel et se portent sans peine à vouloir ce que Dieu veut, ainsi ne point trouver à redire aux autres et s’aimer réciproquement, c’est un paradis, Commencez, mes sœurs. N’est-ce pas ce que font les bienheureux ? Ils ont tant d’amour les uns pour les autres qu’ils sont aussi contents de la gloire des autres que de la leur propre. Ainsi, si nous voulons commencer le paradis dès ce monde, nous n’avons qu’à garder nos règles, et la charité sera comme un paradis. Mais faire le contraire, s’entretenir des défauts des autres, chuchoter avec celle-ci et dire : "Celle-là a fait cela ; elle a dit telle et telle chose" ; ah ! c’est un enfer ; il ne saurait y avoir de charité où cela se trouve. Il dépend donc de vous de vivre dans ce monde comme dans un paradis ou comme dans l’enfer. C’est vivre comme dans un paradis si vous avez un parfait amour les unes pour les autres. Oui, une Compagnie bien unie, c’est un paradis ; mais des personnes désunies, c’est un enfer.

Mais, Monsieur, s’il arrive que je me trouve avec deux ou trois de nos sœurs qui parlent ou contre la règle ou contre les supérieurs, que faut-il faire ? — Ah ! vous devez dire à celles-là : "Ne vous semble-t-il pas que cela est défendu par nos règles" ? Et si elles continuent après avoir été averties, il faut s’en aller et dire : "Mes sœurs, je ne puis plus mal entendre parler de mes sœurs", et se retirer ; oui, mes sœurs, s’en aller, parce qu’il y a péché d’entendre mal parler du prochain et peut-être plus grand pour vous qui écoutez que pour celles qui parlent, parce qu’elles ne voient pas le mal qu’il y a de s’entretenir en tels discours ; à quoi elles sont portées par infirmité, au lieu que vous qui les écoutez sans rien dire, vous augmentez le mal ; et elles prendront courage d’en dire davantage, voyant votre silence.

Eh quoi ! vous vous plaisez à entendre décrier une

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compagne. Voilà une pauvre fille de qui on parle en fort mauvaise part, et vous ne vous mettez pas en devoir pour empêcher cela ! Oh ! c’est un péché, et il faut s’en aller, ou bien se mettre à genoux et dire : "J’ai retenu de M. Vincent, ou plutôt de nos règles, de ne jamais mal parler de nos sœurs." N’en disons plus. Voilà ce qu’il faut faire.

Il y a trois degrés ou manières d’avertir : la première est d’avertir qu’on ne fait pas bien, la seconde, de se mettre à genoux pour prier ceux qui médisent de ne pas continuer ; ou bien, s’ils continuent, dire : "Dieu me défend d’entendre mal parler de mon prochain", et s’en aller. Si vous agissez de la sorte, qu’arrivera-t-il ? C’est que, si vous avertissez, ils se tairont, ou bien, s’ils ne le font et que vous vous mettiez à genoux vous les toucherez ; et si vous quittez le lieu, peut-être que ces personnes-là ne médiront plus et feront pénitence de leur faute. Voilà, mes sœurs, le moyen d’arriver à la perfection, si vous vivez de la sorte. Donnez-vous donc à Dieu pour bien pratiquer ces règles, qui vous rendront des saintes ; car elles vous feront aimer les unes les autres. Or, cela suffit, comme dit saint Jean, pour être sauvé. Mes sœurs, ressouvenez-vous des enseignements que vous donnent vos règles, et que vous ferez tout ce que Dieu demande de vous, pourvu que vous les pratiquiez.

O Sauveur de nos âmes, qui seul pouvez donner cet esprit à nos sœurs, éclairez leur esprit d’un rayon de votre lumière pour leur faire Connaître le bien qu’il y a dans la pratique de leurs règles. Vous voulez que nous vivions en parfaites Filles de la Charité ; ah ! Seigneur si vous le voulez, nous le voulons aussi, et nos sœurs vous le promettent chacune en son particulier, moyennant votre grâce, sans laquelle elles ni moi ne pouvons rien. C’est ce que je vous demande avec M. Portail. O

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Sauveur, faites-nous cette grâce que nous pratiquions cette règle comme toutes les autres. Nous vous le demandons par l’amour que vous a porté la sainte Vierge et votre bien-aimé disciple saint Jean, qui disait à ses disciples qu’ils s’aimassent les uns les autres et que cela suffisait pour être sauvé. C’est, Seigneur, ce que nous vous demandons. Et parce que nous n’avons ni assez d’amour, ni assez d’humilité, nous implorons votre aide pour entrer dans la pratique de ces vertus, et nous vous offrons à cet effet et vos humiliations et votre amour. O Sauveur de mon âme, c’est ce que nous vous demandons, afin qu’elles vous soient toutes agréables en tout ce qu’elles feront, comme vos chères épouses.

92. — CONFéRENCE DU 6 JANVIER 1658

A QUI DIRE SES TENTATIONS,

CONVERSATIONS AVEC LES EXTERNES, DEVOIR DU SECRET

(Règles Communes, art. 33, 34, 35)

Mes chères sœurs, nous voici arrivés à la 33e de vos règles qui est bien importante pour le bien de la Compagnie. C’est pourquoi je vous prie, pendant qu’on l’expliquera, de demander la grâce à Dieu d’entrer dans l’esprit de cette règle. Voici ce qu’elle dit : "Et pour empêcher plusieurs grands inconvénients qui perdraient à la fin la Compagnie si chacune avait la liberté de décharger son cœur à qui elle voulait elles ne communiqueront point leurs tentations et autres peines intérieures à leurs sœurs, encore moins aux personnes externes mais s’adresseront pour cela à la supérieure, ou à celle qui la représente, ou au supérieur, ou au directeur député de sa part, et, en un besoin, à leur sœur servante, Dieu les ayant appelés pour cela."

Entretien 92. — Ms. SV 4, p. 252 et suiv.

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Mes chères sœurs, cette règle vous enseigne comme quoi vous devez vous comporter dans les peines intérieures que vous avez et autres afflictions, principalement dans les tentations, et conseille avec sujet qu’on ne communique ses tentations qu’à la supérieure et, en un besoin, à la sœur servante, ou au supérieur, ou au directeur, et non pas aux autres que Dieu n’a pas appelés pour cela, et surtout aux personnes étrangères. La raison de cela est qu’il y a danger qu’une personne, se communiquant à une autre, ne fasse deux mauvais effets.

Premièrement, il est à craindre que celle-ci ne sache pas ce qu’il faut faire en cette occurrence et qu’ainsi elle ne vous donne un mauvais conseil. L’autre, que vous ne lui communiquiez le mal que vous avez. Vous avez une tentation et vous la communiquez à une sœur. Il est à craindre que ce que vous lui découvrez ne fasse la même impression en son esprit qu’il a fait sur le vôtre, par l’instigation de l’esprit malin, et qu’elle ne tombe elle-même dans cette tentation.

L’une donc des raisons pour ne se pas communiquer à vos sœurs est que vous devez craindre que, voulant recevoir de la consolation d’elles, premièrement vous n’en trouviez point ; et cette personne, qui ne sait pas comme quoi il faut se comporter dans la tentation que vous lui communiquez, pour être jeune ou pour n’avoir pas assez d’expérience, vous augmente votre peine, au lieu de la diminuer. Et quand même elle serait âgée, elle n’a pas grâce pour cela. D’ailleurs, vous communiquant de la sorte, il est à craindre que vous ne fassiez quelque mauvaise impression sur son esprit et que l’esprit malin ne lui donne des tentations contre la supérieure, ou contre le directeur, ou contre sa vocation, de sorte que vous ne serez pas soulagées et serez cause qu’une autre sera tentée peut-être plus que vous, parce qu’il est à craindre qu’elle n’ait pas grâce pour cela, ou

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qu’elle-même soit blessée du même mal. Si elle l’est, vous le rengrègerez (1) ; car voyant qu’elle n’est pas seule dans son opinion, elle se déclarera à vous, et son mal empirera par la communication du vôtre.

Mes sœurs, il en est des tentations comme d’une peste ou autre maladie maligne. Quand quelqu’un en est atteint, il la communique incontinent à ceux qui l’approchent. Or, une personne qui a des tentations contre la pureté, ou contre sa vocation, ou contre l’administration de sa charge, c’est une peste. Oui, car le péché est une peste, parce qu’il tue, comme la peste. De sorte que, si vous allez dire cette passion violente contre votre supérieure ou contre la sœur servante vous ferez votre sœur malade de cette même maladie, parce que cela se communique comme la peste, qui fait mourir lorsqu’on ne tâche pas d’y remédier. Ce qui ne se peut qu’en communiquant à ceux que Dieu vous a donnés pour votre conduite. De sorte, mes chères sœurs que vous voyez par là qu’il est vrai de dire que cette règle est d’aussi grande importance que pas une que vous ayez ; ce qui doit vous porter à l’observer et à passer par-dessus toutes les difficultés qui pourraient s’y opposer.

Si vous avez des peines, adressez-vous à vos supérieurs et dites : "Monsieur (ou Mademoiselle, ou, si c’est à la sœur servante, ma chère sœur), je me trouve pressée d’une telle tentation, j’ai peine contre telles personnes, de sorte que je ne puis les voir. Que me conseillez-vous de faire ?" En ce cas, mes chères sœurs, vous ne pouvez manquer ; mais vous ne devez jamais dire vos peines et mécontentements à vos sœurs ni aux personnes externes.

Monsieur, voilà qui est bien dur à porter. Voilà une fille qui a de la peine. Quel danger y a-t-il qu’elle se

1). Rengreger, augmenter.

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communique à sa sœur compagne ? Il semble qu’il n’y a pas d’inconvénient. — Ah ! ma sœur, si vous étiez assurée que cette sœur eût grâce de Dieu pour vous guérir et vous donner bon conseil, vous pourriez vous communiquer à elle. Mais, comme il y a peu de filles qui aient grâce pour cela, ce don étant réservé aux supérieurs seuls, pour l’ordinaire il y aurait inconvénient à le permettre, de peur que celle à qui vous vous adressez ne soit pas assez bien instruite en telles rencontres. Ainsi cela pourrait préjudicier et à vous et à la fille à qui vous vous communiquerez. Et qu’arrivera-t-il ? Il arrivera que la sœur à qui vous aurez communiqué votre tentation, se trouvant prise du même esprit, communiquera sa tentation ; celle-là la dira à une autre, cette autre à une quatrième, cette quatrième à une cinquième. Ainsi de l’une à l’autre toute la communauté la saura ; et celle qui se communiquera à une autre qui se trouve dans la même peine augmente son mal. Ensuite on s’en prendra à la supérieure même entre les unes les autres. De sorte que voilà toute la communauté infectée de cette peste. De quoi pensez-vous que sont venues toutes les guerres qui ont été et sont encore dans la France ? Cela est venu, mes chères sœurs, de quelques personnes qui, portées d’un mauvais esprit, ont trouvé à redire à la conduite de l’état. Oui, il n’en faut qu’une qui n’aime pas le roi, pour ce trouble, parce que à cette personne, préoccupée de cette passion, les choses paraissent tout autrement qu’elles ne sont. Elle dira à une autre : "Celui-ci ne fait pas bien son devoir ; si l’on n’y prend garde, il s’en va renverser tout l’état." Ce second le dira à un troisième, lequel, s’il a déjà entendu parler de cela, sera confirmé dans cette opinion et dira : "Tu as raison." Ensuite ce troisième le dira à un quatrième. Et incontinent voilà tout l’état renversé et indisposé. Ils ne regarderont plus le roi que comme une personne qui administre

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mal le royaume. Et voilà d’où viennent les révoltes. Si on observait ici ce qui se fait ailleurs, on ne verrait pas tant de guerres qu’il y a.

Je me suis trouvé dans un royaume où un religieux, allant trouver le roi, demanda quelque nouvelle de la cour, et celui à qui il s’adressa lui dit : "Eh quoi ! mon Père, faut-il que les religieux se mêlent des affaires des rois !" C’est que dans ce royaume-là on ne parle point du roi. Et parce que c’est une personne sacrée, ils ont tant de respect pour tout ce qui le regarde, qu’ils n’en parlent jamais. Et de là vient qu’en ce royaume tous sont unis au roi, et il n’est pas permis de dire une parole contre ses ordres.

Quand vous voyez arriver du désordre dans des communautés où il n’y a point d’union ni avec la supérieure, ni entre les inférieurs d’où pensez-vous que cela vient ? C’est que quelque esprit blessé se déclarera à un autre, une religieuse à une religieuse, celle-là à une autre, et ainsi cela se fomente dans les esprits. Qu’arrive-t-il de cela ? Oh ! c’est comme une convulsion. Tout se renverse ; on s’en prend aux supérieurs ; on trouve à redire à tout ce qu’ils font ; de sorte que le diable se sert souvent de ces esprits mal faits pour perdre tout le bel ordre d’une Compagnie. C’est pourquoi, mes filles, ressouvenez-vous de ce que je vous dis aujourd’hui, que c’est le plus grand mal qu’il y ait dans les communautés, et qu’il importe que la Compagnie de la Charité prenne garde de ne point tomber en ce défaut, et c’est pour cela que Dieu vous a donné cette règle.

Mais une des belles pratiques qu’il puisse y avoir dans une Compagnie, quand il plaît à Dieu affliger une personne de cette tentation-là, c’est d’avoir recours à la prière ; et si cela continue, se déclarer au supérieur. Car il en est souvent des tentations comme des apostumes. Si elles ne s’évaporent au dehors, il est à

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craindre qu’elles ne fassent mourir le malade, se jetant au dedans sur quelque partie qui ne pourra se défendre. Ainsi une personne qui se sent pressée de quelque mauvaise pensée, doit dire : "Voilà un apostume dans mon cœur ; je crains fort qu’il ne crève et ne me fasse mourir. Mon Dieu, j’ai recours à vous ; ne permettez pas que je succombe à cette tentation. Faites-moi la grâce, mon Dieu, que je ne vous offense pas." Voilà ce qu’il faut faire. Et parce que le bon Dieu veut que l’on se serve des moyens qu’il nous a laissés, qui sont de recourir à ses bons serviteurs, qui sont ses lieutenants en terre, il est bon d’aller trouver la supérieure et dire : "Mademoiselle, vous ne penseriez pas que je sois tentée en telle chose ; priez Dieu pour moi, je vous supplie." Si vous le faites ainsi, mes chères sœurs, qu’arrivera-t-il ? C’est que vous serez délivrées de la tentation, ou du moins fortifiées pour y résister. Si, à l’heure même, votre mal vous quitte, vous aurez sujet de louer Dieu ; s’il ne vous quitte pas et que Dieu, pour quelque raison secrète permette que cela continue, il vous donnera les grâces nécessaires pour ne pas succomber. Mais, pour l’ordinaire, les tentations cessent lorsqu’on les a dites aux supérieurs, et même quelquefois dès lors qu’on s’est résolu de le faire.

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