Entretiens aux Filles de la Charité (page 83)
Mais, Monsieur, je le dis à la supérieure, et il me semble que je lui fais peine et qu’elle m’en fait, au lieu de me soulager. — Ne laissez pas pourtant de le faire. C’est un exercice que Dieu vous donne. Et encore qu’il vous semble que cela ne vous sert de rien, vous ne devez pas vous lasser, parce que la communication fait le même effet à l’âme que la saignée fait au corps, quand elle se fait à ceux à qui on doit la faire. Soyez donc fidèles à cette pratique. Ne dites jamais vos peines qu’à vos supérieures, et tenez-vous couvertes à l’égard des autres.
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Mes sœurs, quand Eve fut tentée de manger du fruit défendu, si elle s’était adressée à Dieu, elle aurait bien cessé de pécher ; mais, au lieu de se découvrir à Dieu. elle alla à Adam, son mari, qui tout aussitôt en désira, et ils en mangèrent tous deux. De là est venu tout le mal que nous voyons arriver par le péché.
Que devait faire Judas, quand il fut tenté contre Notre-Seigneur ? S’il s’était découvert à son bon Maître, il n’en serait pas venu là que de le vendre ; mais il s’adressa aux princes des prêtres, qui le conseillèrent fort mal.
Hélas ! mes sœurs, ne vous étonnez pas quand il vous viendra des tentations, même contre les supérieurs, puisque Dieu permet bien que l’on soit tenté contre lui-même. Et ainsi un supérieur et une supérieure ne doivent jamais trouver étrange qu’on soit tenté contre eux. Je ne m’étonne pas qu’un prêtre, un clerc ou un frère me dise qu’il a des tentations contre moi. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous sujets à la tentation. Ne craignez pas de vous découvrir une, deux et trois fois. Quoique, dans les avis qu’on vous donnera ou dans la personne même, il y ait quelque chose qui ne revienne pas, ne laissez pas pourtant de le faire, et Dieu bénira votre travail. Mais ne vous adressez jamais aux externes, car ce serait le sujet de votre perte. C’est ce que devait faire Judas dans la tentation. Il devait s’adresser à Notre-Seigneur et lui dire : "Aidez-moi à me délivrer d’une furieuse tentation qui me vient en l’esprit. ~ Voilà ce que devait faire Judas, comme firent les autres apôtres étant sur le point d’être submergés dans la mer. "Ah ! Sauveur, sauvez-nous, nous périssons" (2). Mais, au lieu de cela, que fit-il ? Il s’adressa à des externes. "Il est vrai que je suis des disciples de Jésus de Nazareth ;
2) saint Matthieu VIII, 25.
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mais j’avoue que j’ai grande peine de ce que je me suis mis à sa suite. Je croyais que c’était le Messie, mais à présent je crains que ce ne soit un abuseur." Il ne se contenta pas de dire cela au peuple, mais encore il s’en alla aux princes des prêtres leur dire que c’était un trompeur, qu’il croyait que ce serait un beau fait de l’ôter du monde ; de sorte qu’il fut cause que la plupart du peuple tenaient Notre-Seigneur pour un trompeur, qui abusait ceux qui le suivaient. Ce bruit courut partout : "Son disciple l’a dit ; son disciple l’a dit ; il est bien à croire que cela est vrai." Et de là il vint à ce que vous savez.
Pourquoi Judas est-il tombé en ce malheur ? Mes sœurs, pour ne pas s’être adressé à Notre-Seigneur dans ses tentations ou à quelqu’autre apôtre. Il a été cause par là qu’on a crié : Tolle tolle, (3) son disciple l’a dit ; il est digne de mort.
O mes sœurs, voilà un grand exemple pour vous. Dieu a permis que Judas tombât dans cette faute-là, pour apprendre aux personnes de communauté que, si elles s’adressent à d’autres qu’à leurs supérieurs pour dire leurs peines, elles perdront les autres et se damneront elles-mêmes à la fin. Oui, il ne faut que ce mal pour perdre une Compagnie. Et si, malgré leur malice, Dieu la conserve, il ne tient pas à eux qu’elle ne se détruise. Il n’a pas tenu à Judas que la compagnie des apôtres n’ait été renversée. Jugez de cet exemple combien il importe que vous entriez dans cette pratique.
Il me semble, Monsieur, que j’y aurai bien de la peine quand j’ai quelque chose qui me fâche et que je le dis à mes sœurs, il me semble que je suis soulagée. — Je le crois bien, car la passion est un feu qui ne cherche qu’à sortir dehors. L’esprit, se trouvant assailli de
3) saint Jean XIX, 15.
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quelque peine, cherche tout aussitôt à se décharger tantôt à celui-ci, puis à celui-là ; et il y en a qui ne sauraient s’empêcher de dire leurs peines aux premiers qu’ils rencontrent. Mais, voyez-vous, mes sœurs, une des choses les plus importantes à votre perfection, c’est ce que je viens de dire. Ne dites jamais vos tentations qu’aux supérieurs. Si vous les dites à une sœur, vous vous mettez en danger de perdre cette pauvre fille à qui vous découvrez votre peine. Voyez de quelle importance est cela. Il faut donc demander cette grâce à Dieu pour toute la Compagnie. Et pour commencer à entrer en cette pratique, lorsque vous êtes ensemble, entretenez-vous de bons discours et parlez des vertus car jamais les Filles de la Charité ne doivent s’entretenir de mauvais discours. Ah ! Sauveur ! on ne le doit jamais. Il faut, par exemple parler de cette vertu dont nous nous entretenons, la louer et dire. "Ma sœur, ne vous semble-t-il pas que M. Vincent avait raison de nous défendre de parler de nos peines aux personnes qui ne sont pas pour les entendre ; surtout de ne jamais parler au déshonneur du prochain ?"
Or, il se trouve des tentations, comme il est remarqué à la fin de la règle, de telle manière que le supérieur ni la supérieure ne les peuvent ôter, quoique cela arrive rarement. Pour lors, la fille pourra dire : Il me semble que, si j’avais parlé à telle personne, je serais soulagée." Si c’est à moi ou à M. Portail ou à la supérieure qu’elle fait cette proposition, il faut voir quelle est cette personne ; si c’est un homme, savoir s’il est expérimenté en la vertu. Si on y voit les qualités nécessaires, on fera bien de le lui permettre, après en avoir conféré avec le supérieur. Si c’est à la supérieure qu’elle le demande, et que la supérieure ne voie pas les qualités nécessaires en la personne proposée, elle dira : "Ma sœur, voyez s’il n’y a point quelqu’autre. J’ai quelque raison pour ne
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vous point permettre cela." La fille doit suivre ce que les supérieurs lui conseillent et ne rien faire sans permission, de peur, comme dit la règle, qu’on ne lui donne un mauvais conseil en punition de sa désobéissance.
Le bienheureux évêque de Genève a mis entre ses règles que, quand la supérieure ne pouvait pas satisfaire à ses filles, ni leur ôter leurs tentations, elle pourrait permettre de se communiquer à une autre personne du dehors. Cela se faisait au commencement ; mais qu’en est-il arrivé ? Un effet tout contraire à ce qu’on en espérait ; et l’expérience a fait voir qu’il arrivait plus de trouble de ces communications que de repos ; et par mon avis, Madame de Chantal encore vivante, il ne fut plus permis de faire ces communications à cause du dommage que cela apportait.
Pourquoi pensez-vous qu’on vous recommande de vous adresser à vos supérieurs ? C’est que, comme le chef influe l’esprit et la vie sur tous les membres du corps, ainsi les Compagnies doivent recevoir de Dieu par leurs supérieurs toutes les grâces dont elles ont besoin. Que si vous aviez mal au bras et qu’on prît le bras d’une autre personne pour vous le bailler, ce bras recevrait-il les influences nécessaires pour agir comme vos autres membres ? Non, parce qu’il n’y a que la tête qui peut donner esprit et vie aux membres qui lui sont unis. Faites donc résolution d’être bien exactes à cette règle. Si vous faites autrement, il est à craindre qu’on ne vous conseille mal. Vous vous adresserez à quelqu’un qui ne connaîtra pas votre esprit, et il vous dira : "O ma sœur, puisqu’il est ainsi, il n’y a pas d’apparence de vivre avec des humeurs si discordantes. Si la peine vient de ce côté-là, ô ma sœur, sortez de là." Voilà cette pauvre fille en danger de perdre sa vocation. Oh ! Dieu nous fasse miséricorde !
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Trente et quatrième règle. "Allant par les rues, et même dans les maisons où elles iront, elles ne s’arrêteront pas avec les externes sans grande nécessité ; et alors elles parleront peu et couperont court."
Vous entendez cela, mes sœurs, c’est une règle qui vous avertit qu’il y a grand inconvénient pour vous de vous arrêter pour parler quand vous allez par les rues, comme aussi dans les maisons où l’on vous envoie servir des malades. Il y a donc inconvénient de s’arrêter pour parler dans les rues avec les hommes et même avec les femmes. Aux maisons où vous allez, vous ne devez pas non plus vous arrêter aux domestiques, ni aux maîtresses, si ce n’est qu’il y ait besoin de le faire pour les pauvres, mais il faut que ce soit brièvement. Néanmoins parce que vous vous êtes obligées de vivre d’une manière de vie qui vous oblige à converser avec le monde, et que plusieurs personnes peuvent avoir à faire à vous, il n’est pas à propos, si une personne vous aborde, de lui dire que vous n’avez pas permission de lui parler. Cela est trop rustique. Il faut répondre honnêtement et prudemment à ce qu’elles vous demandent et couper court. Mais si elle vous demande des nouvelles d’une telle sœur et en quel lieu elle est, ou bien ce que l’on fait dans la Compagnie, vous pouvez lui répondre : "Je vous prie de m’excuser. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je suis la pire de toutes, mais votre très humble servante", et se retirer.
Les religieuses sont renfermées et n’ont pas souvent l’occasion de se trouver avec les externes, mais vous n’êtes pas comme cela, car une Fille de la Charité est toujours dans le monde. Vous avez une vocation qui vous oblige à assister indifféremment toutes sortes de personnes, hommes, femmes, enfants et généralement tous les pauvres qui ont besoin de vous, comme vous le faites, par la grâce de Dieu et je ne sais si jusqu’à
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cette heure il s’est trouvé une Compagnie de filles qui assistent indifféremment les hommes et les femmes, comme vous, si ce n’est à l’Hôtel-Dieu. Or cela étant ainsi, le moyen de vous conserver dans la pureté ! Je vous le disais dernièrement, ne permettez jamais l’entrée de vos chambres à personne sans grande nécessité.
Le deuxième moyen, c’est que vous ne vous amusiez point à parler aux externes.
Ne voyez-vous pas comme les religieuses gardent ces deux moyens ? Ce sont vos cloîtres. Elles vivent bien dans les leurs. Vous pouvez vivre aussi bien que les religieuses. Voilà vos cloîtres, tenez-vous là dedans, et vous n’aurez que faire d’envier la condition des religieuses. Jusqu’a maintenant je ne puis que je ne rende grâces à Dieu et que je ne vous rende ce témoignage que je n’en ai vu que deux d’entre vous qui m’aient malédifié dans la rue. Mais il est vrai que c’étaient des filles qui n’avaient point de modestie. Elles avaient la tête levée et vous eussiez dit que c’étaient quelques écervelées. Mais toutes les autres m’ont toujours fort édifié. Ce n’est pas seulement moi qui remarque cela ; beaucoup de personnes m’ont dit que jamais elles ne vous voient que vous ne leur donniez de l’édification.
Mes sœurs, rendez grâces à Dieu de cela. Conservez-vous là dedans et espérez que, tant que vous le ferez, Dieu continuera ses bénédictions sur vous. Humiliez-vous devant Dieu et dites-lui : "O Seigneur s’il y a quelques vertus en nous, c’est vous qui les y avez mises. Seigneur, que voulez-vous faire de vouloir permettre que nous soyons en telle estime !" En effet, vous avez grande obligation de rendre grâces à Dieu de ce que je ne sache point qu’il y ait Compagnie qui soit plus demandée que cette chétive Compagnie de la Charité ; et je pense que je perdrai l’amitié de deux grands personnages qui vous demandent, parce qu’on n’a pas moyen
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de les satisfaire. Que faut-il faire, mes sœurs, à ce sujet ? Il faut s’humilier. O Seigneur, à quoi pensez-vous de vous servir de pauvres créatures, pauvres filles des champs qui ont été employées la plupart à garder les bestiaux, et de faire ce que vous faites par de pauvres esprits comme les nôtres !
Mes sœurs, donnez-vous à Dieu tout de bon pour bien garder vos règles, prenez bien les avertissements qu’on vous donne et observez-les. Si vous le faites, assurez-vous que cette pluie de grâces que Dieu verse si abondamment sur vos emplois continuera sur la Compagnie en général et sur chacune en particulier. Mais, si vous ne le faites pas, hélas ! que deviendrons-nous ?
Trente et cinquième règle. "Surtout elles seront soigneuses de taire les choses qui obligent au secret, particulièrement ce qui se dit ou fait aux conférences, communications ou confessions, etc."
O mes sœurs, que j’aurais de choses à dire là-dessus. Quand il s’agit d’un secret, ce n’est pas peu. Une personne qui est obligée au secret doit le garder de telle sorte que, si elle le révèle, elle pèche mortellement. Et cela est tellement vrai, mes sœurs, que, quand on jette une excommunication pour une chose qu’on sait par secret, on n’est pas obligé de la révéler. Voilà une personne qui dit à quelqu’un de ses amis : "J’ai tué un homme, je vous prie de m’aider. Si, après, on appelle celui-là en témoignage, il n’est pas tenu de déclarer ce qu’il sait. Pourquoi ? C’est un secret qu’on lui a confié.
Mais, Monsieur, qu’appelez-vous secret ? C’est ce qu’on vous a confié par secret, ce qui se fait aux chapitres des Communautés, ce qu’on vous dit par communication ou en confession. Or, ceux qui révèlent quelque chose au regard de ces choses-là pèchent contre le secret. Par exemple, je vous parle ici et vous dis les choses que je pense devoir vous dire. Si quelqu’une d’entre
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vous avait mal pris ce que je vous dis et l’allait dire au dehors, elle ferait mal. Si on prenait mal quelque chose que le confesseur aurait dit en confession et qu’on le dit à quelqu’un, c’est péché, et peut-être en certain cas, c’est péché mortel. Ainsi celles-là pèchent lesquelles disent ce qu’on dit ou fait dans les confessions, communications, conférences. Par exemple, une sœur s’accuse, comme nous voyons qu’il y en a qui le font assez souvent, avec esprit de pénitence ; et plaise à Dieu que l’on continue toujours cette sainte pratique, qui doit nous faire faire des feux de joie ! quand nous voyons une fille qui s’accuse de ses fautes, pourquoi ne nous en réjouirions-nous pas, puisque le ciel s’en réjouit et qu’il n’y a rien de plus beau, car Notre-Seigneur a dit que les anges se réjouissent sur un pécheur qui fait pénitence et que lui-même a voulu passer pour un pécheur dans sa circoncision et dans tout le cours de sa vie, de sorte qu’il a été appelé l’homme de péché. Or, si Notre-Seigneur a bien voulu être appelé comme cela, n’est-il pas raisonnable que nous, qui ne sommes que péché, nous accusions devant les autres ? Ce qui ne se fera jamais sans grand mérite. Si donc, au lieu d’être édifié on allait le dire par mépris, on commettrait une offense contre Dieu.
Mais, Monsieur, n’est-il jamais loisible d’en parler ? Oui, en certaines rencontres, comme, par exemple, quand vous serez arrivées chez vous, vous pourrez dire à la sœur qui n’était pas à la conférence ce que vous en avez retenu, pour son édification. Ou bien, quand il arrive qu’on a dit quelque chose de touchant, alors il n’y a point de faute, au contraire, vous méritez. Mais des choses qui peuvent malédifier, oh ! il n’en faut pas parler.
Il y a autre chose, c’est que, quand vous vous trouvez avec des externes et que vous voulez leur dire quelque
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chose pour les édifier, vous pouvez vous servir de ce qui a été dit, sans dire où vous l’avez appris, mais seulement que vous avez ouï dire un bon mot.
Voilà donc comme vous êtes obligées au secret pour ce qui regarde tout ce que nous avons dit, de sorte qu’il n’est pas permis d’en parler, si ce n’est pour édifier, et jamais par récréation, encore moins par manière de murmure. O Sauveur, s’il y en avait quelqu’une, mes chères sœurs, qui murmurât de ces choses-là, qu’arriverait-il ? Voyez l’effet que cela ferait dans vos cœurs : chacune d’entre vous aura peine de ce que vous devez dire dans ces lieux-là, voyant qu’on le tourne en raillerie, si c’est par murmure, d’autres diront que cela est bien rude et qu’il est difficile de garder les règles. Il s’en trouvera d’autres qui diront : "O mon Dieu, que cette Compagnie est heureuse où l’on garde le silence et les règles ! Oh ! que ceux qui y sont heureux, à cause des biens qui se rencontrent là dedans ! Je suis convaincu que ces règles mènent à Dieu et qu’elles ne tendent qu’à nous faire vivre comme des saints." Voilà l’effet qu’opérera cela dans les cœurs de celles qui aiment Dieu et qui ont l’esprit bien fait. Mais l’autre arrivera aux plus faibles, qui ne sont pas encore affermies. Elles diront : "Voilà bien des règles, le moyen que je puisse les garder !" Oh ! c’est le diable qui vous met en l’esprit que vous ne pourrez jamais vous en acquitter et qu’il vaut mieux ne les pas entreprendre. Mais voici la réponse que vous devez lui faire : "S’il n’y avait que moi pour garder ces règles-là, j’avoue que j’aurais beaucoup de peine et que je trouverais ces règles bien rudes. Mais, avec l’aide de Dieu, elles seront faciles. Va, malin esprit, j’espère en venir à bout, puisque, avec Dieu, je puis tout." Ah ! mes sœurs, bon courage !
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Auriez-vous pensé, quand vous êtes venues ici, pouvoir faire le chemin que vous avez fait ? Auriez-vous espéré que la Compagnie fût venue au point où elle est ? Mes sœurs, confiez-vous en Dieu ; et, moyennant sa grâce, vous passerez par-dessus toutes les difficultés. Espérez que, si vous gardez vos règles, la Compagnie persévérera, étant établie sur ce fondement et celles qui viendront après vous seront en grand nombre, parce que cela ira de génération en génération. Et ainsi la Compagnie sera de longue durée. Car remarquez ce que je m’en vais vous dire : il faut que le ciel ait quelque grand dessein sur votre Compagnie, puisque tous les chrétiens et même les plus saints prélats de l’église vous affectionnent tant et estiment ce que vous faites. Ce qui fait croire que Dieu a quelque dessein sur vous que nous ne savons. C’est pourquoi offrez-vous à Dieu pour entrer de bonne sorte en la pratique de vos règles.
Sauveur de nos âmes, qui avez inspiré ces règles pour nous faire des saintes et qui nous promettez la grâce de nous donner des forces pour les observer, j’avoue, Seigneur, que, si j’ai égard à ma faiblesse, j’ai sujet de craindre que je ne les garderai pas. Mais, jetant les yeux sur votre assistance, j’ai sujet d’espérer que non seulement je les observerai, mais que je les ai déjà accomplies. C’est ce que je me promets, moyennant votre grâce, que je vous demande par l’intercession de la très sainte Vierge. Et comme vous faites tout le bien qu’elle vous demande, accordez-nous par son moyen, comme celle qui a si bien observé les règles que vous lui avez données, que nous passions par-dessus toutes les difficultés que nous pourrions avoir à garder nos règles. Mais, parce que vous ne nous avez pas donné les règles pour les garder à notre manière, Seigneur, faites-nous la grâce de les observer dans le même esprit dans lequel vous avez vu de toute éternité que nous les devions observer. Et ainsi le fruit que vous
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en promettez viendra à moi. C’est ce que je vous demande en union de l’hommage que vous ont rendu aujourd’hui les rois et en union de l’observance des règles que votre sainte Mère a observées sur la terre, mais surtout, mes sœurs, en union de celles qu’il a observées lui-même. C’est ce que je demande à Dieu de tout mon cœur. Et, quoique indigne, je prononcerai, de sa part, les paroles de bénédiction.
Une sœur demanda pardon à M. Vincent et à toute la Compagnie de quelque faute contre les règles qu’on venait d’expliquer, suppliant notre très honoré Père d’en demander pardon à Dieu pour elle et la grâce de n’y plus retourner. A laquelle il répondit :
De tout mon cœur, ma fille, et je rends grâces à Dieu de l’esprit de pénitence qu’il vous a donné.
93. — CONFéRENCE DU 4 MARS 1658
SUR LA CHARITé MUTUELLE ET LE DEVOIR DE LA RéCONCILIATION (Règles Communes, art. 36 et 37.)
Mes sœurs, nous continuerons les entretiens que nous avons déjà commencés sur vos règles. Nous sommes parvenus à la trente et sixième, laquelle nous expliquerons à cette heure. Plaise à Dieu que ce soit dans l’esprit que je dois ! Voici ce qu’elle contient : "Elles se souviendront du nom qu’elles portent de Filles de la Charité et tâcheront de s’en rendre dignes par le saint amour qu’elles porteront toujours à Dieu et au prochain. Surtout elles vivront en grande union avec leurs sœurs et jamais ne murmureront, ni se plaindront l’une de l’autre chassant soigneusement toutes les pensées d’aversion qu’elles auront l’une à l’autre, etc."
Entretien 93. — Ms. SV 4, p. 261 et suiv.
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Cette règle parle de soi-même, de sorte qu’elle n’a pas quasi besoin d’explication : car cela est si clair qu’il semble qu’on n’y saurait rien ajouter.
La première période de cet article est que vous tâchiez de vous rendre dignes du nom de Filles de la Charité. Quel nom peut-on avoir de plus grand ? Y en a-t-il, mes sœurs ? Avez-vous ouï parler qu’il se soit jamais trouvé un plus beau nom, ni plus favorable pour les pauvres ? Oh ! mes sœurs, quel sujet de vous donner à Dieu pour vous rendre dignes de votre nom et ne pas faire comme un évêque dont il est parlé dans l’Apocalypse ! Dieu, se plaignant de lui, dit : "Vous avez un nom, mais vous n’en faites pas les œuvres." Mes chères sœurs, prenez garde que Dieu ne vous fasse ce reproche et tâchez de vous rendre dignes du nom que vous portez.
Je ne sais si vous avez jamais bien pensé à ces trois choses qui sont portées par cette règle.
La première est d’aimer Dieu par-dessus toutes choses, être tout à lui, n’aimer quoi que ce soit que lui ; et si on aime quelque autre chose que ce soit pour l’amour de Dieu. Si vous aimez Dieu de la sorte c’est une marque d’une vraie Fille de la Charité, qui aime bien son Père.
La seconde marque qui fait la fille de la Charité c’est d’aimer le prochain, servir bien les pauvres et s’exciter, lorsqu’il y a de la peine à la supporter puisque l’on s’est donné à Dieu pour cela, les regardant comme nos seigneurs, et leur porter grand respect.
La troisième chose qui vous constituera Filles de la Charité, c’est de ne rien faire les unes contre les autres, ne point souffrir aucune pensée d’aversion qu’on pourrait avoir, même naturelle, l’une de l’autre. Mes sœurs, dès que ces pensées-là naissent, il faut les étouffer ; si elles se présentent une ou deux fois, il faut rejeter cela.
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— Mais elles reviennent toujours. — Il faut toujours leur résister, la troisième fois comme la seconde, jusqu’à ce que vous les ayez étouffées et que Dieu vous ait fait la grâce d’être quittes de cette mauvaise humeur. En second lieu, ne jamais rien dire qui puisse fâcher sa sœur, si ce n’est qu’on y soit obligé par office ; car, pour les officières, elles ont droit de reprendre. — Mais je fâcherai ma sœur. — C’est la nature, il ne faut pas laisser pour cela de le faire. Et celles qui le savent doivent dire : "Il faut laisser faire, elle fait cela d’office."
Il ferait beau voir un chirurgien n’oser donner le coup de lancette à un malade, parce qu’il en témoigne du ressentiment. Tout de même ferait-il beau voir la supérieure et les officières n’oser rien dire parce qu’une sœur ne le prendra pas bien. Voilà une Fille de la Charité qui dit qu’il la faut laisser, qu’elle sait bien ce qu’elle a à faire, et qui ne saurait souffrir, soit ici, soit dans une paroisse, qu’on la reprenne, lorsqu’elle le mérite. Ce serait une chose horrible, si cela était. Quand on dit qu’il ne faut rien dire qui puisse fâcher sa sœur, il faut entendre, quand on n’a point de charge qui oblige à veiller sur les autres.
Voyez-vous, mes sœurs, il ne faut pas écouter ceci comme une autre chose, mais il le faut entendre avec une intention pure de le mettre en pratique, et en même temps que vous entendez dire qu’il ne faut point souffrir en son cœur aucune pensée d’aversion, il faut vous demander à vous-même : "Ah ! mon Dieu ! n’ai-je rien contre mes sœurs ?" Ce n’est pas assez de l’entendre comme vous entendez une prédication il faut de plus l’écouter comme une chose qui vous regarde tout particulièrement. C’est un langage inconnu aux autres, qu’il faut entendre, comme sortant de la bouche de Dieu, les règles qu’il vous a données. Car, voyez-vous,
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l’habit ne fait pas le moine, non plus que l’habit ne fait les Filles de la Charité.
Mais il y a tant d’années que je suis dans la Compagnie. — Ce n’est pas par la longueur du temps que l’on juge si une fille est digne de porter ce beau nom de Fille de la Charité, mais bien si elle est revêtue intérieurement de cette robe de la charité pour Dieu et pour le prochain. C’est cela qui fait la Fille de la Charité. Oui, mes filles, la charité est comme une belle robe nuptiale qui orne l’âme, sans laquelle on ne saurait plaire à Dieu. "Otez-moi ce misérable, qui n’a pas sa robe nuptiale, est-il dit dans l’évangile ; jetez-le hors d’ici" (1)
Voilà donc les trois marques qui font connaître la vraie Fille de la Charité et qui peuvent servir de moyens pour le devenir : la première, d’aimer Dieu par-dessus toutes choses ; l’autre, d’aimer le prochain ; et la troisième, de vous aimer entre vous autres comme véritables sœurs, pour l’amour de Dieu, en sorte qu’il paraisse que vous êtes toutes membres d’un même chef, ou filles d’un même Père n’aimant que ce qu’il aime, pour l’amour de lui-même.
Remarquez que, s’il se trouve des esprits noirs comme il y en a dans la Compagnie, qui font du mal où elles sont, qui, sans se soucier de l’amour de Dieu, ni de l’amour du prochain, vous passeront des mois et des semaines sans vous rien dire, sans se mettre en peine de jeter ce fiel qu’elles ont dans le cœur, je crains qu’à la fin elles ne fassent périr la Compagnie. Or, je remarque qu’il y en a quelques-unes d’entre vous, il n’y en a pas beaucoup, mais je sais qu’il y en a, qui font du mal dans la Compagnie au lieu où elles sont. Aux Enfants Trouvés, aux paroisses il y a des
1) saint Matthieu XXII, 12-13.
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filles de cet esprit. Cela, mes sœurs, est-ce être Filles de la Charité ? Point du tout. La robe que vous portez ne vous fait point Filles de la Charité. Vous n’avez pas la robe nuptiale. Vous n’êtes pas dignes du nom que vous portez.
Or, que ferons-nous de ces sœurs-là ? Il faut prier Dieu pour elles, faire quelques mortifications pour elles à leurs intentions et entendre la messe quelquefois, afin qu’il plaise à Dieu les unir par le lien de la charité.