Entretiens aux Filles de la Charité (page 84)
Une des choses qui m’étonnent beaucoup, c’est qu’il y ait des sœurs qui font… il vaut mieux que je me taise que de vous dire ce que je sais. L’amitié, mes sœurs, eh ! qu’y a-t-il au ciel que la charité ? Le nom d’une Fille de la Charité, c’est cet amour de Dieu, du prochain, de ses sœurs ; et où cela se trouve, c’est un paradis.
Or, mes sœurs, faisons réflexion sur nous-mêmes et que chacune se demande : "Porté-je dignement ce béni nom ? Ai-je les marques qui font les vraies Filles de la Charité ? Non, car tu aimes ton pays, tu t’amuses à des bagatelles à chercher tes satisfactions, tu désires être avec celle-ci ou avec celle-là." C’est vivre en bête d’agir de la sorte ; ne rien faire que par inclination, c’est faire comme fait une bête ; de sorte qu’une fille qui ne fait que ce que la passion lui suggère, n’a ni raison ni jugement. Celle-là va comme une bête brute, sans penser que ce n’est pas assez de porter l’habit, si on n’a cette belle robe intérieure de la charité. Vous la voyez toujours la même, comme elle est venue ici. Elle a apporté ses habitudes du monde ; elle ne les quitte point, et ainsi elle est toujours la même.
Vous me direz : "Monsieur, je voudrais bien faire comme vous nous dites ; mais j’ai répugnance à ce que ma sœur me dit, ou à ce qu’elle fait. Je n’ai donc point
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d’amitié." Il y a des personnes scrupuleuses qui pourront alléguer cela. Non, il ne s’ensuit pas de là que, pour avoir répugnance à une chose, on fasse mal en tout. C’est le scrupule qui les fait parler de la sorte. Il leur semble qu’elles ne font rien qui vaille, parce qu’elles sont tentées d’aversion, de dégoût et autres choses. Mes sœurs, cela n’est rien, pourvu qu’on n’y consente pas. Tant qu’une personne qui intérieurement souffre des répugnances sera fâchée de les avoir, pourvu qu’elle se résolve à n’en point avoir de volontaires, pour scrupuleuse qu’elle soit, elle ne doit point se mettre en peine, parce que cela est naturel et arrive contre sa volonté. De sorte, mes sœurs, que, tant que vous ferez ce que vous pourrez pour vous faire quittes de vos aversions et pour avoir de l’amitié l’une pour l’autre, que vous témoignerez même plus d’amitié à celle pour qui vous avez plus d’aversion qu’aux autres, vous aurez les marques d’une Fille de la Charité.
On rapporta un jour à saint Jean l’Aumônier, archevêque d’Alexandrie, qu’on avait fait quelque affront à un sien neveu ; dont il était fort fâché. Saint Jean, qui était un saint fort miséricordieux, manda à son neveu : "A-t-on été si hardi que de s’adresser à vous ! Il faut que je vous fasse avoir raison de cet homme-là." Savez-vous ce qu’il fit ? Il envoya un présent à celui qui avait offensé son neveu et donna charge qu’on l’exemptât de quelques droits qu’il lui avait. Celui qui porta cela dit à cet homme : "Monsieur, voilà un présent que monseigneur l’archevêque vous envoie ; et, pour vous témoigner plus d’affection, il vous décharge du tribut que vous lui devez." Cet homme s’en vint trouver saint Jean, se jeta à ses pieds et lui dit : "Ah ! Monseigneur, je vous ai offensé ; et voilà que vous m’honorez de cette faveur sans avoir égard au tort que je vous ai fait. Hélas ! je n’ai jamais mérité cela."
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Il fit plus, car il s’en alla se jeter aux pieds de celui qu’il avait offensé, de sorte qu’il le satisfit entièrement. Après quoi saint Jean dit à son neveu : "Eh bien ! mon neveu, ne vous ai-je pas bien vengé de vous avoir amené votre ennemi à vos pieds ?
Mes sœurs, quand vous ressentez quelque peine à parler à une sœur qui vous aura fait quelque déplaisir, vous devez tâcher de ne lui en rien communiquer, mais lui sauter au col, l’embrasser, lui témoigner l’affection possible et lui dire : "Ma chère sœur !" Si vous reconnaissez qu’elle ait peine à vous supporter : "Peut-être que je n’ai pas vécu de telle sorte que j’aie donné lieu de croire que je suis votre sœur. Ah ! je vous demande pardon des peines que je puis vous avoir données, et je veux dorénavant vous rendre tout le service que je pourrai." Si vous agissez de la sorte, celle qui avait de l’aversion contre vous sera gagnée. Si vous avez peine à cela, ne laissez pas de le faire. C’est pour vous en détourner que l’esprit malin vous y fait trouver de la difficulté. C’est pourquoi une des choses que je vous recommande le plus est celle-là, parce que c’est votre Institut et l’esprit propre des Filles de la Charité, qui se doivent aimer comme filles du même père. C’est pourquoi, dès que vous sentez quelque petite altération dans votre esprit, ou que quelqu’une témoigne se retirer de l’amitié qui doit être en vous, il faut la prévenir et lui dire avec ouverture de cœur : "Ma sœur, si vous saviez comme quoi je vous aime et comme Dieu me le commande ! Aimez-moi de même, je vous en prie." Si la sœur n’entend pas ce langage la première fois, témoignez-lui la même chose une autre fois, et Dieu permettra qu’elle s’adoucira.
Mais, Monsieur, je dirais bien cela de bouche, mais je ne le sens pas dans le cœur ; au contraire, j’ai peine à le dire. — N’importe ; ne laissez point, pour cela, de
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le faire. C’est une inclination maligne qui vous donne cette peine, dont le diable se sert pour vous en empêcher. Ainsi il faut désavouer cela, et il vous quittera si vous persévérez dans cet exercice. Passant par-dessus la répugnance, qu’arrivera-t-il ? C’est que le démon, qui avait excité cette malignité de la nature, voyant que vous ne suivez pas ses suggestions, s’enfuira, et tout cela se réduira à la gloire de Dieu et à la confusion du diable, qui ne saurait que faire auprès d’une âme qui a cet esprit de charité et qui tend de toutes ses forces à unir les âmes par le lien d’une sainte amitié. C’est là le vrai moyen de donner la chasse au démon, qui est l’ennemi de Dieu, de l’homme et des démons, car ils ne s’aiment pas entre eux ; et quand ils s’adressent à une bonne âme, par exemple, aux âmes humbles, qui, par leur fidélité, font profit de la tentation, oh ! il ne saurait souffrir cela, et quelques docteurs tiennent qu’ils sont alors portés jusqu’au fond des enfers.
Prenez donc garde de vous rendre dignes du nom que vous portez, afin qu’on ne dise pas de vous ce qui fut dit à cet homme : "Tu as un nom de vie, dit l’Apocalypse (2), et tu es mort ; tu as un nom de charité, et tu es un homme qui n’a point de charité." Tout de même, vous êtes Filles de la Charité ; vous portez ce beau nom et vous avez de la haine contre vos sœurs ! Vous le portez en vain, car la charité ne souffre point la haine. Or, vous remarquerez que le manquement de la charité vient quelquefois de l’envie, comme la règle dit, et l’envie part de l’orgueil. Il peut venir aussi de quelque malignité occulte, gui est le reste du péché, de sorte qu’il y en a qui ne sauraient supporter les humeurs qui leur sont contraires qu’avec peine. Dès qu’ils voient seulement ces personnes, ils ressentent
2) Apocalypse III, 1.
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des mouvements d’aversion ; et cela vient d’une nature ainsi faite, que nous avons héritée d’Adam.
D’autres y seront portées par envie, de ce qu’il leur semble qu’on en préfère d’autres à elles. Si on fait faire quelque chose à une autre, elles diront : "On emploie bien une telle ; mais toi, on te laisse là ! On parle avec cordialité avec celle-là, et à toi on ne parle point de même !" Le diable se mêle là dedans et dit : "Tu as raison, cette fille est mieux venue que toi. Ah ! il faut qu’on ait fait quelque rapport de toi." De là on passe plus avant ; on juge que c’est une telle ou une telle. Voilà le démon qui la possède, car c’est le démon qui produit l’envie. Et ainsi on est possédé du démon de l’orgueil, qui est extrêmement contraire à la charité. Que faut-il faire quand vous vous trouvez comme cela ? Le contraire de l’envie, c’est la charité. Il faut s’exciter à l’amour de Dieu et dire : "Ah ! pauvre misérable ! tu te mets en peine si une telle personne t’aime, et tu ne te mets point en peine si tu aimes Dieu ! Tu as de la peine qu’on ne t’emploie pas, et, quand tu l’as été, comment t’y es-tu comportée ? Dieu permet que celle-là soit employée ; et quand il sera temps, on te trouvera bien, si on te juge à propos. Au reste, que demandes-tu quand tu demandes des emplois ? Tu demandes de satisfaire ton orgueil." Car, voyez-vous, mes sœurs, dès lors qu’une personne désire être employée, elle est tentée d’orgueil, qui fait qu’elle présume être capable de l’emploi d’une autre et c’est le diable qui fait cela. On tombe d’un péché dans un autre parce que l’envie vient de l’orgueil, dont le propre est de nous faire désirer de paraître. Tout au contraire, l’esprit de Dieu fait qu’on s’estime incapable d’être employé à quoi que ce soit et capable de tout gâter.
Mes sœurs, quand il vous viendra de la peine pour
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les choses, dites : "D’où me vient cela ? C’est de l’envie que j’ai contre ces personnes-là. Je suis donc possédée d’orgueil. Ah ! misérable créature ! que le démon d’orgueil se tient bien à ta tête !" Oui, mes sœurs ; car l’envie naît de l’orgueil, comme je vous ai dit. Or, celles qui croupissent dans ces aversions en sont toutes remplies. L’envie les tient aux yeux parce qu’elles ne peuvent voir les autres satisfaites sans en être fâchées elle les tient aux oreilles à la bouche, au cœur ; et partout elles ne peuvent entendre parler à leur avantage. S’il est question d’en dire du bien, elles ne le sauraient. Ne voilà-t-il pas un misérable état ! Donnez-vous à Dieu, mes sœurs, pour ne jamais vous y laisser tomber et pour vous rendre dignes du nom que vous portez.
Cela soit dit pour la trente et sixième règle. Voyons la trente et septième.
Trente et septième règle. "Si, par infirmité, il arrivait qu’une sœur eût donné sujet de mortification à une autre, elle lui en demandera pardon à genoux sur-le-champ, ou du moins au soir avant de se coucher ; et l’autre souffrira de bon cœur cette humiliation, se mettant aussi à genoux, cette pratique étant un bon remède pour guérir promptement l’aversion qu’on aurait causée."
O mes sœurs, c’est le remède le plus prompt dont on puisse user. Une des règles qui porte son fruit avec elle, c’est celle-ci. Quand vous pratiquez la vertu, vous n’en voyez pas les fruits tout aussitôt. Je fais cette action ou cette pénitence pour l’amour de Dieu. Je sais bien que dans son temps elle produira son fruit, mais non pas sur-le-champ. Il n’est pas de même de la pratique de cette règle. Vous avez offensé votre sœur et vous lui avez donné sujet de se fâcher. Demandez-lui donc pardon ; et voilà la plaie que vous lui
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avez faite guérie. C’est pourquoi donnez-vous à Dieu pour ne pas manquer à cette pratique, parce que c’est le moyen de conserver la charité avec son prochain que de ne rien faire l’une contre l’autre, et, lorsque vous en aurez contristé quelqu’une, de lui en demander pardon.
Monsieur, sur quoi fondez-vous cela ? — O mes sœurs, c’est contenu dans la sainte écriture, qui dit : "Si tu présentes ton offrande à l’autel et te trouves avoir fâché ton frère, laisse là ton offrande et va te réconcilier avec lui, et puis après présente ton offrande." (3) Pensez-vous être agréables à Dieu si vous n’êtes unies au prochain par la charité ? Non, mes filles, Dieu n’a point à faire de vos confessions et de vos communions, ni même du service que vous rendez aux pauvres, si cela n’est fait par une âme unie à lui et au prochain par la charité. J’aime mieux la réconciliation de deux personnes qui ne s’aiment pas, que tous vos sacrifices. Vous avez fâché une sœur ; eh bien ! demandez-lui pardon. Si elle n’y était pas, dites à une autre sœur : "Ma sœur, j’ai fait une chose, quelque chose qui a fâché une de mes sœurs. Elle n’est pas présente ; mais, si elle y était, je lui demanderais pardon de bon cœur. Je vous le demande en son absence et vous prie de prier Dieu pour moi." Cela est dur à la chair et à l’esprit du diable : pourquoi s’humilier et dire ses fautes à ceux qui ne les savent pas ? Mais à une âme qui a l’esprit de Dieu, cela est doux et facile.
Mais, Monsieur, fait-on ainsi ailleurs ? Le faites-vous chez vous ? — Je l’ai fait encore aujourd’hui, mes sœurs, à la répétition d’oraison. Je me suis souvenu que j’avais parlé hier à deux, ou à trois, avec suffisance. J’en ai demandé pardon et ai reconnu devant toute la Compagnie que j’étais la cause de tous les
3) saint Matthieu V, 23-24.
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maux qui se faisaient dans la Mission. Qu’en est-il arrivé ? Il m’en est revenu une grande douceur et consolation. Pourquoi ? Parce que je sais que cela est agréable à Dieu.
Je vous ai dit que nos sacrifices ne sont pas agréables à Dieu sans la charité et réconciliation, quand il est arrivé quelque différend. Et cela est tellement vrai que la sainte église a ordonné que les prêtres s’accusent de leurs fautes avant que de dire la sainte messe, qu’ils se confessent devant le peuple en disant : "Je confesse à Dieu tout-puissant, etc." De sorte que, quand vous verrez descendre le prêtre aux pieds des degrés de l’autel, ressouvenez-vous que c’est pour dire au peuple qu’il est un misérable pécheur. Voilà pourquoi il dit sa coulpe des péchés qu’il a commis par pensées, paroles et œuvres.
Cela fait voir, mes chères sœurs, puisque c’est la créance de l’église que rien ne plaît à Dieu sans la charité ; et concluons de là qu’il n’y a rien qui lui agrée tant, que l’aveu de ses fautes et la réconciliation du prochain, lorsqu’on l’a offensé, puisqu’il ne veut pas même de son Fils qui lui est offert sur l’autel, sans cela.
Je dis plus, mes sœurs ; je ne sais si une fille fera bien de s’aller confesser sans demander pardon à sa sœur qu’elle aura contristée. Je ne suis pas de l’avis de quelques docteurs qui disent qu’il ne faut pas entendre la messe quand on est en péché mortel ; mais je suis bien d’avis que nous devons craindre que tout ce que nous faisons ne soit agréable à Dieu si nous n’avons pas la robe de la charité. Or, ce que je vous recommande est que, comme vous avez cette sainte coutume de demander pardon, vous ne manquiez pas, lorsque vous avez donné sujet à quelqu’une de se fâcher, de vous mettre à genoux sur-le-champ, ou du moins au soir, pour lui demander pardon du sujet de
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mortification que vous lui avez donné. Cela est conforme à la parole de Dieu qui dit : "Que le soleil ne se couche pas sur votre courroux" (4).
Croyez-vous que les Turcs soient meilleurs en cela que beaucoup de chrétiens ? Un prêtre de la Mission, envoyé pour la conversion des infidèles, a rapporté qu’il se trouva un Turc et un chrétien, qui étaient tous deux baptisés, avoir eu quelque différend, de sorte qu’ils ne se pouvaient voir l’un et l’autre. Ce prêtre dit à l’un : "J’ai su, mon ami, qu’il y avait quelque chose entre vous et un tel ; oh bien ! il faut lui pardonner." Ce pauvre esclave lui dit : "Mais, Monsieur, il m’a fait cela et cela ; je ne saurais lui pardonner. Dès que je le vois, je ne puis le souffrir." — "C’est votre nature qui vous donne cette peine", lui dit le prêtre, qui s’en fut à l’autre pour pareil sujet. Et il fut une heure tout entière à aller de l’un à l’autre avant que de pouvoir les résoudre à se réconcilier. Un Turc qui était de condition remarqua cela et dit au prêtre : "Viens, que faisais-tu avec ces deux hommes, à qui tu as tant parlé ?" Lequel lui dit que c’était pour les réconcilier ensemble. "J’ai bien jugé cela, dit ce Turc ; mais quelle religion est la vôtre ? D’où vient que ceux qui en sont ont tant de peine à se pardonner ? Oh ! vraiment nous faisons bien autrement, car nous ne laissons jamais coucher le soleil sur notre courroux."
Voilà ce que les Turcs font. Et par conséquent une Fille de la Charité qui garde quelque froideur sur son cœur contre le prochain sans se mettre en peine de se réconcilier, est pire que les Turcs. Je vous recommande donc cette pratique, et à celle qui a reçu quelque peine de se bien humilier ; lorsque sa sœur lui demande pardon, la bien recevoir. Il y a des cœurs rudes qui ne
4) épître saint Paul aux Ephésiens IV, 26.
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reçoivent pas bien les humiliations. On dira, par exemple : "Ah ! vous demandez pardon, mais vous faites toujours la même chose !" Mauvaise réception qui fait voir qu’elle-même a de la haine contre sa sœur, laquelle, en dépit du démon et de toutes les répugnances qu’elle peut avoir à faire cela, se met en devoir de conserver cette belle robe de la charité qui doit être en vous, comme sœurs qui ont contracté l’amour entre elles, lorsque Dieu vous a assemblées. Que peut faire cette sœur que de vous demander pardon ? Eh bien ! Elle vous a fâchée, peut-être sans y penser, et vous en témoignez de l’aigreur ! Voyez-vous, une des plus grandes fautes que vous puissiez faire, c’est de la mal recevoir. Que voulez-vous qu’elle fasse ? Elle vous témoigne qu’elle est bien fâchée de la peine qu’elle vous a donnée et qu’elle désire s’amender. Que peut-elle faire davantage pour vous satisfaire ? Dieu se contente de cela, et vous, malheureuse créature, vous ne vous en contentez pas ! Quoi ! Dieu promet de pardonner au pécheur tout aussitôt qu’il se repentira, et une sœur ne pardonnera pas à sa sœur ! Oh ! c’est une marque que l’esprit du démon est bien avant dans cette âme-là.
Or, que doit faire celle à qui on demande pardon ? Elle doit dire : "Ma sœur, je veux croire que vous l’avez fait sans y penser, et je vous demande pardon à vous-même de la peine que je puis vous avoir donnée." Il faut laisser celle qui a fait faute se mettre à genoux la première (il est juste qu’elle commence), et dire : "Ma sœur, je vous demande très humblement pardon de telle et telle chose." Et l’autre doit aussi se mettre à genoux et dire : "Ma sœur, je vous promets que je n’y penserai jamais plus." Il ne faut pas dire : "Je vous le pardonne", mais qu’on ne veut plus s’en ressouvenir, et demander pardon de ce
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que peut-être vous avez été la cause de la faute qu’elle a faite. Car, voyez-vous, il peut être qu’elle a autant de peine à vous souffrir, que vous à la supporter.
Mes sœurs, résolvez-vous à cela dès ce moment. C’est le moyen de conserver la charité et, de plus, de désarmer le démon, lequel perd plus qu’il ne gagne aux tentations qu’il nous donne. Ce qu’il prétend, c’est de nous perdre. Et quand il voit que ses tentations nous servent à nous humilier, il est si fâché de n’être pas parvenu a sa fin qu’il en demeure tout écorné. Mais il faut faire cela le plus promptement qu’il est possible, crainte que le mal ne vienne plus grand ; car c’est comme l’huile qui se répand sur le drap. Vous avez causé de la douleur à votre sœur. Le moyen que cela se passe, c’est de lui en demander pardon au plus tôt.
Si Dieu nous fait la grâce de pratiquer cette grande leçon que nous avons apprise aujourd’hui à l’école de Jésus-Christ, on entendra dire de la Compagnie que c’est une Compagnie qui vit plutôt à la façon des saints qui sont au ciel, que des personnes de la terre. Quel sujet de consolation lorsque deux sœurs sont bien unies par le lien de la charité ! Mes sœurs, faites ce qui est porté par vos règles, et vous porterez dignement le beau nom de Filles dé la Charité ; autrement, vous aurez grand sujet de craindre que Dieu ne vous efface du livre de la charité. Deleantur nomina vestra de libro vitœ ; votre nom est effacé du livre de vie. Vous n’avez que le nom de charité et vous n’avez pas cette belle robe nuptiale. Mes filles, chacune de vous avez été écrites au livre de la charité quand vous vous êtes données à Dieu pour servir les pauvres ; et particulièrement au jour que vous avez fait vos vœux, vous avez reçu ce nom, que Dieu vous a donné lui-même. Vous devez donc vivre conformément au nom que vous avez, puisque c’est Dieu qui a donné ce nom à la Compagnie ;
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car ce n’a été ni Mlle Le Gras, ni M. Portail, ni moi non plus qui vous ai nommées Filles de la Charité. Remarquez que le peuple, voyant ce que vous faites et le service que nos premières sœurs ont rendu aux pauvres, vous a donné ce nom, lequel vous est demeuré comme propre à votre exercice.
Mais, Monsieur, est-ce le monde qui a donné ce nom-là ? Dieu approuve-t-il ce que le monde fait ? — Ah ! mes sœurs, oui, pour le bien, mais non pas pour le mal. Quand tout le monde parle en bien d’une chose, pour lors la voix du peuple est la voix de Dieu. C’est donc Dieu qui vous a donné ce nom-là. Ainsi conservez-le bien ; tâchez d’avoir toujours la robe de la charité, dont les marques sont l’amour de Dieu, du prochain et de ses sœurs, crainte que Dieu ne vous efface du livre de vie. Et parce que nous sommes tous de pauvres pécheurs, remercions Dieu de nous avoir laissé un moyen si facile de nous réconcilier les uns avec les autres ; demandons-lui la grâce d’en bien user, afin de conserver cette robe intérieure. L’amour de Dieu, c’est le haut ; le milieu, c’est la charité du prochain et l’amour des pauvres ; et la partie d’en bas, c’est la charité entre vous autres. Ah ! la belle robe que celle-là ! Si nous pouvions la voir comme saint Jean la voyait, que nous serions épris de sa beauté et du désir de l’avoir !
Ce grand saint, déjà vieux, se faisait porter à l’église pour prêcher, et, étant là, sa prédication était : "Aimez-vous les uns les autres" ; et puis il s’en allait. "Mais, mon Père, lui disaient ses disciples, tout le monde vous attendait pour prêcher ; est-ce là la prédication que vous leur faites ?" — "Je ne leur dis que cela, je ne leur dis que cela, répondait-il, parce que, s’ils l’accomplissent, ils accompliront la loi de Dieu."
Quel bonheur de savoir cela ! Si vous faites ce que
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vos règles vous ordonnent, vous accomplissez la loi de Dieu, la loi que les saints ont en la vie bienheureuse. Quelle est la loi des saints au ciel ? Elle n’est autre que d’aimer Dieu parfaitement, s’abîmer dans la considération de son essence divine, de sa beauté, de sa bonté, de sa sagesse et autres perfections qui sont en lui. Voilà l’occupation des saints vers Notre-Seigneur, lequel se souvient de l’amour qu’il a eu pour les sauver ; de sorte qu’ils s’aiment d’un amour indissoluble ; et les saints reçoivent de nouveaux accroissements de joie, voyant qu’il est bien servi des bonnes âmes qui sont encore au monde, et voyant la gloire qu’il prépare pour elles et pour chacune de vous en particulier, mes chères sœurs, pour toute la Compagnie de la Charité, Compagnie qui ressemblera au paradis, si elle observe bien cette loi d’amour. Oui, c’est une Compagnie du paradis lorsqu’on s’y comporte comme si l’on était en paradis. Plaise à la bonté de Dieu nous faire cette grâce !
Puis, se mettant à genoux, M. Vincent commença cette prière :
O Sauveur de nos âmes, qui, par votre amour, avez voulu mourir pour les hommes, qui avez quitté en quelque façon votre gloire pour nous la donner et, par ce moyen, nous faire comme des dieux, nous rendant semblables à vous autant qu’il est possible, imprimez en nos cœurs la charité, afin qu’un jour nous puissions aller nous joindre à cette belle Compagnie de la Charité qui est dans le ciel. C’est la prière que je vous fais, ô Sauveur de nos âmes. Et de votre part, je prononcerai la bénédiction sur nos pauvres sœurs, priant votre bonté qu’elle répande une effusion de grâces sur elles pour les aider à pratiquer ce qui leur a été enseigné, grâces qu’il vous est si facile de donner. Faites donc, ô Seigneur, qu’elles soient toutes remplies de dilection
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pour vous, pour le prochain et pour elles-mêmes. C’est la prière que je fais de tout mon cœur à votre divine Majesté.
94. — INSTRUCTION DONNéE EN MAI 1658
A DEUX SŒURS ENVOYéES A USSEL
Recueil de ce que notre très honoré Père a dit à nos sœurs Anne Hardemont et Avoie (1) la veille de leur partement pour aller avec Mme la duchesse de Ventadour à Ussel, pour y reconnaître si les Filles de la Charité y peuvent être établies selon leur Institut utilement pour la gloire de Dieu et le service des pauvres malades.
Notre sœur Anne, ayant oui quelque chose qui lui faisait peine à cause des incommodités de sa chute au temps du siège de Montmédy, où la reine les avait mandées pour servir les pauvres soldats malades et blessés, dit à ma sœur sa peine, que nous crûmes être nécessaire de représenter à Monsieur notre très honoré Père. Sa charité lui représenta les intentions de cette bonne dame, qui, au commencement, étaient d’établir là un séminaire de nos sœurs, y ayant en cette province beaucoup à travailler à cause de l’ignorance du peuple. Et sur la difficulté qui lui fut représentée, qui portait en partie sur le peu de sujets que nous avions pour employer à un si grand œuvre, et qu’il n’y avait aucun établissement de Messieurs de la Mission proche ce lieu, elle se résolut à mettre nos sœurs dans l’hôpital, pour voir ce que l’on y pourrait faire, tant pour les pauvres malades que l’on y reçoit, que pour y voir aussi les moyens d’y servir les pauvres malades de la ville. Et comme notre sœur continuait
Entretien 94. — Cahier écrit de la main de Louise de Marillac. (Arch. des Filles de la Charité.)
1). Avoie Vigneron.
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d’appréhender le travail par-dessus ses forces, sa charité l’assura du contraire, lui faisant voir que, si elles y demeuraient et qu’il fût besoin d’une troisième sœur, on l’enverrait aussitôt, lui faisant entendre que ladite dame avait promis de ne les pas laisser en ce pays-là, qu’elle ne l’eût informé de tout ce que l’on désirait d’elles ; et il leur ordonna aussi de ne se point engager sans avoir donné avis de toute chose ; ce qu’elles ont promis de faire bien exactement.
Soyez donc en repos, mes filles, et abandonnez-vous à la divine Providence pour un emploi si saint. Oui, mes filles, votre emploi est grand, et s’il y avait quelque chose de plus excellent, le Fils de Dieu l’aurait choisi pour son emploi, pour nous laisser ses exemples et fournir des moyens de nous appliquer les mérites de sa mort par les bonnes œuvres. Je vous dirai, mes sœurs, que le peuple de ce pays-là est très bon, docile et fort porté au bien, mais dans la plus grande ignorance qui se puisse dire ; et en cela consiste l’exercice de votre emploi, puisqu’il s’agit de faire votre possible pour faire connaître et aimer Dieu. Qu’y a-t-il de plus grand ? Faire connaître la grandeur de Dieu, sa bonté, l’amour qu’il a pour les créatures, et cela, leur enseignant les mystères de la foi, et de cette connaissance les porter à l’aimer. Y a-t-il rien de plus grand ? Oh ! que vous seriez heureuses, mes filles, si par vos petits avertissements, servant vos malades, vous pouviez contribuer au salut de quelqu’âme. Mes sœurs, il ne faut pas vous adresser tout droit à vos malades, ni aux pères et mères, mais interroger les enfants en leur présence, leur enseignant bien clairement les principaux mystères de la foi. Et c’est là votre capital de faire connaître Dieu, par le service spirituel que vous devez aux pauvres, en les servant corporellement, comme notre capital est l’instruction et ensuite le service des pauvres malades. Ce que vous avez
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donc à faire, mes chères sœurs, est de ne rien entreprendre que ce qui est conforme à vos emplois ordinaires. S’il vous était proposé autre chose, priez de surseoir l’exécution jusques à ce que vous ayez su de vos supérieurs ce que vous devez faire.
95. — CONFéRENCE DU 30 MAI 1658
SUR LA CONDESCENDANCE ET LE SUPPORT
(Règles Communes, art. 38)
Mes chères sœurs, nous voici parvenus à la trente et huitième de vos règles. Cet article-ci porte ces paroles : "Elles supporteront leurs compagnes dans leurs petites imperfections, ainsi qu’elles voudraient être supportées en pareilles occasions, et s’accommoderont, autant qu’il se pourra, à leurs humeurs et sentiments en toutes choses qui ne sont pas péché, ni contre les règles, cette sainte condescendance, jointe avec le support, étant un moyen souverain pour entretenir la paix et l’union en la communauté."
Mes sœurs, cet article contient deux choses : la première est la recommandation de vous supporter l’une l’autre dans vos imperfections, et la seconde de condescendre aux autres, autant qu’il se peut, sans offenser Dieu. Voilà les deux vertus que vous apprend votre règle : le support des infirmités et petites imperfections qui se peuvent rencontrer parmi vous et la condescendance en toutes choses qui ne sont pas péché.
Quant au support, mes chères sœurs, je vous dirai deux raisons entre une infinité d’autres qui pourraient s’alléguer, pour lesquelles vous devez vous supporter.
La première est que Notre-Seigneur recommande cela à tous les chrétiens en général, mais bien plus aux personnes
Entretien 95. — Ms. SV 4, p. 272 et suiv.
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qu’il a appelées pour vivre en communauté, comme vous et moi. Il dit donc ainsi par son apôtre : Alter alterius onera portate, et sic adimplebitis legem Christi (1). Cela veut dire : "Supportez le fardeau les uns des autres." Et si vous le faites, qu’arrivera-t-il ? C’est que, par ce moyen, vous accomplirez la loi de Dieu Et sic adimplebitis legem Christi. Saint Paul avait dit en un autre endroit que quiconque est en charité l’a accomplie. Donc, si celui qui aime accomplit la loi, il appartient à la charité de se supporter les unes les autres et de prendre sur soi, si faire se peut, les infirmités des autres. Or, une personne qui en sera là, aura accompli la loi de Dieu. Mes sœurs, Notre-Seigneur vous apprend donc le support par ce premier motif.
Le second motif que vous avez pour vous porter à cette pratique quoique celui-là devrait suffire, car de dire que nous accomplissons tout ce que Dieu demande de nous, c’est, mes chères sœurs, une raison assez forte pour vous résoudre à cela, le second motif c’est que c’est un moyen d’avoir une sainte amitié entre vous et de vivre en une parfaite union, et ainsi de pouvoir faire un paradis dès ce monde ; de sorte que, si Dieu vous fait la grâce de vous supporter l’une l’autre, ce sera un paradis commencé. O Sauveur. que cela est beau ! être toujours unies par le lien de la charité et du support, c’est être comme dans un paradis. Mes sœurs, faire comme cela, supporter et condescendre, c’est un paradis sur la terre.