Entretiens aux Filles de la Charité (page 85)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Voilà une sœur qui a quelques défauts. Elle me fait peine. Mais je la supporte pour l’amour de Dieu, et je n’en dirai rien. En voilà une autre qui m’a fait quelque déplaisir ; je n’agirai pas avec elle par passion, comme la nature m’y porte, mais je la carresserai et lui parlerai

1) épître de saint Paul aux Galates VI, 2.

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doucement. C’est, mes sœurs, se faire un paradis. Pourquoi est-ce un paradis avancé ? Pourquoi ? Parce qu’on accomplit la loi de Dieu en paradis, et vous l’accomplissez sur la terre, en vous supportant l’une l’autre. O Sauveur ! c’est avoir un paradis à bon marché. O mes filles, quel reproche ce vous serait au jour du jugement, où Dieu nous dit : "Je vous ai offert un paradis en l’autre monde ; vous ne méritez pas celui-ci, parce que vous avez méprisé l’autre, qui était un moyen pour arriver à celui-ci." O mes sœurs, que nous devons bien nous servir, pour arriver à celui-ci, des moyens que Dieu nous met en main, afin d’éviter ce reproche !

Le troisième motif qui nous oblige à supporter les autres est que nous avons besoin que l’on nous supporte nous-mêmes ; car il n’y a qui que ce soit, pour avancé qu’il puisse être dans la vertu, qui n’ait besoin de support. Celle d’entre vous qui pourra être la première doit croire qu’elle a besoin qu’on la supporte, parce qu’il n’y a rien de parfait sur la terre. De tous ceux qui ont été au monde, il n’y a eu que Jésus-Christ et la sainte Vierge qui aient été sans imperfections, et ainsi n’ont pas eu besoin de support. Mais, ceux-là exceptés, nous devons passer en condamnation qu’il n’y a rien de si parfait qui n’ait besoin d’être supporté. Qui a un défaut, qui un autre qui est quelquefois pire que celui qui nous fait peine à supporter en autrui. Cela étant ainsi, qui pourra dire n’avoir point besoin d’être supporté ? Eh ! bon Dieu ! pouvons-nous entendre ceci sans nous donner à Dieu pour nous supporter l’un l’autre !

Or, cela posé, si nous avons besoin de support pour nous-mêmes, comment n’en aurons-nous pas besoin pour les autres ! Car nous nous trouvons quelquefois en des états où nous avons peine à nous supporter nous-mêmes ; nous ne saurions nous appliquer ni à écouter ni à recevoir satisfaction de qui que ce soit, ni même à accueillir

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personne. Moi-même je me trouve en tel état de corps et d’esprit que quelquefois j’ai peine à me souffrir. Il faut pourtant que nous nous supportions et que nous demandions à Dieu la grâce de nous supporter. Or, si j’ai peine à me supporter en cette lâcheté et tant d’autres imperfections dont nous sommes remplis, comment ne voulez-vous pas supporter les autres, lorsqu’ils sont en pareil état ? Dieu veut que nous nous supportions nous-mêmes, et voilà deux Cœurs ensemble qui penseront n’avoir point besoin de support ! Ce n’est pas possible, mes sœurs. L’une sera sœur servante et l’autre compagne. La servante veut que la pauvre sœur s’accommode à son esprit, et quelquefois aussi la compagne sera d’une si fâcheuse humeur que la servante ne sait comment la prendre. Que faire là ? Il se faut supporter et se dire à soi-même : "Eh bien ! ma sœur me fâche, il faut que je la supporte ; car Dieu me l’ordonne, et il se peut que je la fâche et lui fasse plus de peine qu’elle ne m’en donne." Si nous disons que nous n’avons point de péché ni d’imperfection en nous nous nous trompons nous-mêmes, au dire de saint Jean (2). Donc, mes chères sœurs, le fruit de tout ceci est que vous vous donniez à Dieu pour vous supporter. Cela est juste. Vous, et moi avec vous, devons croire qu’on nous supporte souvent, et ainsi il faut supporter. Si la compagne fait quelque chose qui fait peine à sa sœur, il faut penser : "Hélas ! peut-être que moi-même je fais de plus grandes fautes que celles que je remarque en ma sœur et qui la fâchent plus que je n’ai sujet de l’être."

Ne voyez-vous pas qu’il faut du support pour toutes choses, afin de les maintenir ? Un bâtiment a besoin de support, autrement on ne le pourrait conduire à sa perfection. Ainsi vous voyez que les plus grosses pierres

2) Première épître I, 8.

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supportent les moindres, le bois, tout de même les poutres soutiennent les chevrons, de sorte que vous voyez bien que tout se fait par support sur la terre. Le corps humain serait inhabile pour faire ses fonctions sans le support des membres les uns envers les autres. Et si mes pieds et mes jambes ne me soutenaient que deviendrait le corps ?

Mes sœurs, s’il plaît à Dieu nous faire aujourd’hui la grâce de nous bien résoudre à cela, croyez que c’est une des belles et grandes pratiques que vous puissiez avoir. Demandez-lui la grâce de commencer à faire ce que nous avons dit. Voilà, par exemple, ma sœur qui a fait telle chose qui n’est pas bien ; je veux qu’elle me supporte ; il faut que je la supporte aussi.

Or, avec cette vertu de support, il faut celle de la condescendance. Mes sœurs, cela veut dire : s’accorder avec le prochain. — Monsieur sur quoi fondez-vous cela ? — C’est sur les paroles de l’évangile car toutes vos règles sont prises sur ce que Notre-Seigneur a dit. Or, il est rapporté dans l’évangile : "Si votre prochain veut vous faire aller un pas avec lui, allez-en dix" (3) Les docteurs, expliquant ce passage, le rapportent à la condescendance. Donc une sœur qui fait tout ce que l’autre veut qu’elle fasse, pratique-t-elle la vertu de condescendance ? Oui, pourvu que ce qu’elle fait n’aille point contre Dieu ni contre ses règles, car la condescendance en ce qui regarde le péché, est un vice et non pas une vertu. S’accorder avec une sœur pour offenser Dieu et faire contre les règles, oh ! mauvaise et diabolique condescendance ! Ce n’est donc point cette condescendance que votre règle enseigne, mais une certaine souplesse d’esprit par laquelle on condescend aux autres en tout ce qui n’est pas péché. Mes filles, donnons-nous

3) saint Matthieu V, 41.

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à Dieu dès ce moment et demandons-lui la grâce de bien pratiquer cette vertu, dont l’office est de vouloir tout ce qu’on veut. Lorsqu’une fille est dans cette pratique, si sa sœur lui dit : "Ma sœur, trouvez-vous bon que nous allions en tel lieu ?" elle s’y accorde. "Ma sœur, faisons telle chose." — "Faisons-la, ma sœur."—" Vous plaît-il que je voie un tel malade ?" _"Allez, ma sœur." — "Ma sœur, vous plaît-il que je lise telle chose ?" — "Je pense, ma sœur, qu’il sera bon."

Voilà, mes sœurs, comme l’on pratique la vertu de condescendance : c’est en s’accordant en tout ce qui n’est pas péché.

Mais, Monsieur, cela n’est-il pas bien à faire ? — Mes sœurs, il n’y a rien de plus doux quand on pense qu’en ce faisant on fait la volonté de Dieu. Saint Vincent Ferrier dit une chose bien remarquable et qui m’a beaucoup plu, qui est qu’entre les vertus morales dont il a parlé, celle qu’il recommande le plus, c’est la condescendance, parce qu’il dit que les personnes qui s’exercent à condescendre en toutes choses excepté le péché, et qui sont bien faciles à suivre la volonté de Dieu, qui leur est manifestée par les autres, arriveront bientôt à l’état de sainteté. Jésus ! mes sœurs, que nous serions blâmables et indignes de l’habit et du nom de Filles de la Charité, si nous ne parvenions pas à la perfection, ayant un moyen si facile.

Mais, dira une servante, à- ce compte-là, il ne faudrait point de servante ? — A proprement parler, il n’en faudrait point quand vous seriez parvenues là, si ce n’est que, pour le bon ordre, il est nécessaire que plusieurs aient la charge des autres. Si une compagne demande quelque chose qui n’est pas bien, ou presse de faire quelque chose qui donne sujet de craindre quelque mal, oh ! pour lors, c’est à la sœur servante à voir si elle doit dire de la faire ou de ne la pas faire, elle qui a l’esprit de

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Dieu ; car il faut estimer qu’ayant été choisie par les supérieurs pour faire cet office, elle a le don de conduite. Ainsi la sœur servante et les supérieurs ne doivent pas condescendre à toutes choses, comme quand il y a un plus grand bien à faire et qu’on leur propose de le quitter pour un moindre. Mais, hors de là, la servante doit condescendre en tout ce qui ne choque point les règles ni la conduite. Si c’était une chose qui ne dût pas se faire, comme je vous ai déjà dit, il ne faudrait pas condescendre, mais hors de là, mes sœurs, Dieu demande de vous et de nous que nous condescendions en toutes choses, si cela n’est contre l’ordre. Et il faut observer que les supérieurs ne peuvent pas condescendre en tout.

Une des grandes vertus qu’on puisse pratiquer, c’est la condescendance. Ne vous ressouverez-vous pas de ce qui a été rapporté des défuntes, que la vertu qui nous a le plus touchés entre celles que vous avez remarquées a été la condescendance ? Je me ressouviens d’une, que je ne nommerai pas, qui avait cette vertu à un si haut point qu’elle voulait tout ce que ses sœurs voulaient. Vous avez rapporté cela d’elle ; ce que je n’ai pu entendre sans que les larmes m’en vinssent aux yeux. Ah ! mes sœurs, s’il plaît à Dieu vous faire la grâce d’entrer en la pratique de cette condescendance et qu’il plaise à sa bonté la répandre dans vos cœurs, que vous ferez du chemin en la vertu ! Mais il faut vous donner à Dieu pour cela et avoir une haute estime de cette vertu, qui mène si promptement à la sainteté.

Mes sœurs résolvons-nous à cela et, dès ce moment, prenons la résolution de supporter le prochain et de lui condescendre en tout hors le péché. Ah ! Seigneur, je me donne à vous pour pratiquer cette vertu de support. C’est ce que je recommande à nos messieurs fort souvent et ce que je vous recommande aussi sur toutes choses, car il n’y a personne qui n’ait besoin qu’on le supporte.

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Nous devons croire qu’on nous supporte en effet et prier qu’on n’ait pas égard à nos infirmités. C’est la prière que je fais souvent à nos messieurs, qu’ils me fassent la charité de me supporter ; car il n’y a personne qui ait plus besoin de support que moi.

M. Vincent dit ces paroles avec tant d’humilité et témoignage de confusion que cela jeta dans l’étonnement celles qui avaient le bien de l’entendre.

Je m’étonne, disait-il, comme l’on peut me supporter dans mes promptitudes, emportements et tant d’autres défauts ; oui, je m’étonne comment on peut me supporter. C’est pourquoi je les prie et leur dis : "Messieurs, supportez-moi et n’ayez pas égard à mes misères." C’est ce que vous devez vous dire l’une à l’autre : "Ma sœur, supportez-moi, je vous prie", et se résoudre à supporter pareillement les défauts de sa sœur.

Voyez-vous, mes chères sœurs, si vous en venez là, assurez-vous qu’avec vos pauvres robes et avec vos chétives coiffures, les personnes qui vous verront et que vous fréquenterez, verront bien que vous aurez appris cette leçon à l’école de Notre-Seigneur. Si vous entrez comme il faut dans ces pratiques, vous ferez beaucoup de chemin dans la perfection. Donnez-vous donc à Dieu pour pratiquer ces deux belles vertus de support et de condescendance. Ah ! que cela est beau : aimer Dieu, faire la volonté de sa sœur plutôt que la sienne propre !

Le bienheureux évêque de Genève demandait à Dieu la grâce de bien pratiquer cette vertu et la recommandait fort à ses filles. Il leur disait, parlant de la condescendance : "Voyez-vous, mes sœurs, j’aime mieux faire ma volonté en celle des autres que faire la leur en la mienne, et j’aurai plus tôt fait de condescendre à cent personnes que de fa. ire condescendre à une seule." Quel était donc l’exercice de ce grand saint ? Vous devez penser que c’était la condescendance. Vous en viendrez là,

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mes sœurs, si. vous pratiquez ce que votre règle vous enseigne. Faire ainsi, c’est n’avoir plus de volonté que celle de sa sœur, c’est être dans la volonté de Dieu et dans celle de sa sœur parce que cela plaît à Dieu.

O Sauveur, entendrons-nous les grands avantages que votre divine majesté accorde à ceux qui s’exercent à l’acquisition des vertus sans nous attendrir de douleur d’avoir si mal pratiqué le support. la sœur servante, quand sa compagne lui a fait quelque peine, la sœur compagne, quand la servante ne lui a pas accordé ce qu’elle désirait ! Sauveur ! quel sujet d’affliction d’avoir voulu tirer la volonté des autres à la nôtre, et si souvent fait suivre nos volontés plutôt que de suivre celle du prochain ! Mais quel sujet de louer Dieu et de se réjouir de savoir que, si nous entrons en cette pratique nous jouirons d’un paradis en terre ! Que dirons-nous quand nous verrons cela ? Nous dirons que ce sont des âmes bienheureuses qui commencent leur paradis dès ce monde.

Je prie Notre-Seigneur qu’il nous fasse la grâce d’entrer dans la pratique de ces vertus. Et quand vous vous confessez, mes sœurs accusez-vous de n’avoir pas supporté le prochain et de ne lui avoir pas condescendu en ce que vous pouviez condescendre. Car ce qui ne serait pas péché en un autre le peut être à des filles qui veulent mener une vie conforme à celle de Notre-Seigneur et qui doivent vivre de sa vie. Donnez-vous à Dieu pour vous rendre conformes, autant qu’il est possible, à votre époux par la pratique de ses vertus afin que les filles aient du rapport avec leur père. Vous vous appelez Filles de la Charité, c’est-à-dire filles de Dieu. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous fasse la grâce d’entrer dans cette pratique, et, de sa part, je prononcerai les paroles de bénédiction.

Une sœur demanda pardon des fautes qu’elle avait

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faites contre les vertus que notre très honoré Père nous venait de recommander. Sa charité lui dit :

Béni soit Dieu, ma fille, qui vous a donné cette vue de vous accuser des fautes dont vous vous accusez ! Béni soit Dieu de ce que l’acte de pénitence que vous venez de faire nous fait espérer que sa bonté vous a pardonné et qu’il vous donnera la grâce de n’y plus retomber ! C’est en cette sorte qu’une faute peut servir à notre avancement, lorsqu’elle sert à nous humilier.

96. — CONFéRENCE DU 2 JUIN 1658

CORDIALITé, RESPECT, AMITIéS PARTICULIèRES

(Règles Communes, art. 39 et 40.)

Mes sœurs, voici le trente et neuvième article de vos règles : "Comme elles (parlant de vous) ne doivent pas témoigner trop de cordialité ni de complaisance en parlant à qui que ce soit, particulièrement aux personnes de l’autre sexe, etc."

Mes sœurs, cette règle-ci vous commande deux choses : l’une, la cordialité, l’autre, le respect que vous devez au prochain et entre vous les unes aux autres. Or, il faut vous expliquer ce que c’est que cordialité. La cordialité, à proprement parler, est l’effet de la charité qu’on a dans le cœur, de sorte que deux personnes qui ont dans le cœur l’une pour l’autre de la charité, que le saint amour y a mise, elles le témoignent à la rencontre l’une de l’autre. Avez-vous de l’amour pour les pauvres, vous leur témoignerez être bien aises de les voir. Une sœur a-t-elle de l’amour pour sa sœur, elle le lui témoigne par paroles. Cela s’appelle cordialité, c’est-à-dire une saillie de cœur par laquelle on fait voir qu’on est fort aise

Entretien 96. — Ms. SV 4, p. 278 et suiv.

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d’être avec elle, lui parlant ainsi : "Ma sœur, je suis bien aise de vous avoir rencontrée." Ainsi la cordialité vous est recommandée par vos règles, de sorte qu’il importe que vous vous la témoigniez les unes aux autres par une certaine joie qu’on a dans le cœur et qui paraît sur le visage. La cordialité est donc une joie qu’on sent dans le cœur quand on voit une personne qu’on aime, et qu’on témoigne en second lieu par le visage ; car, quand une personne a de la joie au cœur, elle ne la saurait cacher ; vous la voyez bien sur son visage. En troisième lieu, on témoigne encore la cordialité par des paroles d’amitié, par exemple celle-ci : "Ah ! ma sœur, je suis bien aise de vous voir ; bénissez Dieu de ce que je vous ai rencontrée." Ou bien, quand une sœur vous approche, montrez un visage qui fasse voir de l’amitié pour elle, que vous êtes bien aise de la voir. Agir de la sorte, c’est un témoignage par lequel on fait voir qu’on a de la cordialité dans le cœur par une certaine joie qu’on sent dedans, qui rend la personne d’un visage doux et gracieux, en parlant à sa sœur ou à d’autres personnes. Cela s’appelle cordialité, qui est un effet de la charité, voyez-vous, de sorte que, si la charité était une pomme, la cordialité en serait la couleur. Vous voyez quelquefois des personnes qui ont certaines rougeurs qui les rendent belles et agréables. Or, si la pomme était la charité, la couleur serait la cordialité. Voilà donc comme la cordialité est une vertu par laquelle on témoigne l’amour qu’on a pour le prochain, qui est fort nécessaire aux Filles de la Charité pour profiter à ceux avec qui elles conversent. On peut encore dire que, si la charité était un arbre, les feuilles et le fruit en seraient la cordialité, et si elle était un feu, la flamme en serait la cordialité

Ainsi, mes sœurs, il faut que vous vous donniez à Dieu pour pratiquer cette vertu-là et pour témoigner de

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la cordialité à toutes les personnes, principalement à vos sœurs et aux pauvres. Il y a des personnes qui ont cette sainte coutume qu’elles n’abordent jamais personne qu’avec une face gaie et riante, et qu’elles ne témoignent, par quelque parole de cordialité, la joie qu’elles ont de la voir. Or, mes filles, le souhaite que vous vous donniez à Dieu pour entrer en cette pratique ; c’est ce que votre règle vous enseigne et ce que Dieu demande de vous.

Voilà ce que c’est que la vertu de cordialité. Mais, comme les vertus (ceci requiert attention, parce que cette règle est une des plus difficiles à expliquer que vous ayez), comme donc les vertus ont deux extrêmes à leurs côtés, l’un à droite, l’autre à gauche, et qu’elles ne se trouvent qu’au milieu de deux vices, il en est de la cordialité comme des autres vertus. C’est un défaut de cordialité de n’en avoir point du tout ; de paraître rude et fâcheuse cela est un vice voyez-vous, cela est un vice. C’est pourquoi toutes les fois que vous témoignerez de la cordialité à votre prochain, vous pratiquerez une vertu qui mérite des récompenses dans le ciel. Faire le contraire, c’est montrer un visage triste et morne, qui fait geler le cœur à ceux qui vous abordent. C’est un vice opposé à la cordialité de paraître rude et rustique aux autres

Il y a un autre vice de l’autre côté de cette vertu, et c’est l’excès de la cordialité par exemple, quand on voit sa sœur témoigner avec excès l’amour qu’elle porte à une autre et dire : "Je suis si aise de vous voir !" la prenant par le corps, cela est un vice entre les sœurs Mais il serait bien plus grand si c’était aux personnes du dehors surtout avec celles de l’autre sexe. A votre égard, quand on dit l’autre sexe, il faut entendre que ce sont les hommes, vers lesquels il faut user d’une grande retenue.

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Ce vice donc s’appelle excès de cordialité. Or, passer à l’excès c’est, comme je viens de dire, prendre par le corps. Pour ce qui est de cela, il ne faut jamais le faire. S’embrasser avec une certaine avidité, se dire l’une à l’autre : "Ah ! que je vous aime ! Je ne voudrais pour rien au monde ne vous avoir rencontrée !" c’est là un excès de cordialité. Ressouvenez-vous donc du fondement que nous avons posé, qu’il n’y a point de vertu qui n’ait ses vices. L’excès à témoigner son affection à une personne, c’est une cordialité, mais une cordialité vicieuse.

Le second vice de la cordialité, c’est de paraître triste et de ne témoigner aucune amitié. Il faut, quand vous conversez avec le prochain, que vous vous étudiiez à exercer cette cordialité, comme, quand vous servez les malades, faire en sorte qu’il paraisse certaine joie sur votre visage, par laquelle vous leur témoigniez prendre plaisir à les servir, et être bien aises de les entendre parler ; mais il faut que ce soit modéré crainte d’y excéder.

La libéralité est une vertu. Mais pour vous faire bien entendre cela, elle a deux vices : l’avarice et la prodigalité. L’avarice, c’est être trop tenant et ne rien vouloir donner. La prodigalité, c’est un excès de libéralité. Et entre ces deux vices se trouve la vertu de libéralité, comme entre le défaut de cordialité et l’excès de cordialité se trouve la vertu de cordialité.

Mes sœurs, je vous recommande de pratiquer cette vertu et de vous habituer à être bien cordiales entre vous autres, avec les dames, avec les malades et toutes les personnes avec qui vous aurez à faire, pourvu que vous observiez ce que nous venons de dire, qui est de ne pas excéder. Hors de là, efforcez-vous de montrer de la cordialité par vos paroles et un visage doux, qui témoigne que vous êtes satisfaites dans le cœur, mais avec les

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hommes, un peu moins qu’avec les personnes de l’autre sexe.

Or, mes sœurs, voilà que la cordialité est la première vertu marquée par cette règle. Mais il y en a une autre recommandée par la même règle aux Filles de la Charité, qui est le respect.

Que veut dire respect, mes sœurs ? C’est une vertu par laquelle une personne témoigne qu’elle a de la déférence et de la vénération pour une autre et qu’elle l’estime. Or, cette vertu a deux vices à ses côtés. Le premier est un éloignement de la personne que l’on respecte, comme si l’on n’osait l’approcher. C’est aller d’une extrémité à une autre. Le deuxième vice, c’est manquer de respect. Qu’est-ce que manquer de respect ? C’est traiter l’un avec l’autre, comme l’on dit, de pair à compagnon. Or, Notre-Seigneur veut que vous vous respectiez l’une l’autre, puisqu’il vous a élues pour ses épouses. Ainsi vous devez vous traiter comme épouses de Jésus-Christ, régnant là-haut au ciel. Cela ne vous doit-il pas obliger à vous estimer l’une l’autre ? Quoi ! je sais que ma sœur est épouse de Notre-Seigneur et comme fille de Dieu, et je ne lui porterai pas respect ! Qui ne respectera pas l’épouse du roi ? Mes sœurs, vous vous devez estimer comme les épouses de Notre-Seigneur et comme filles de Dieu ; car dire Filles de la Charité, c’est dire filles de Dieu ; et pour cela, quelque part que vous vous trouviez, portez-vous du respect. Après tant de vertus qui sont quelquefois cachées en une fille, tant de belles vertus qui se sont trouvées en nos sœurs, comme vous le savez, ayant rapporté la patience des unes, l’amour des autres pour les pauvres, dans les autres un grand zèle pour l’observance de leurs règles, n’est-ce pas là un sujet de faire estime de ses sœurs ?

Mes sœurs, il y a tant de raisons d’estimer sa compagne, qu’il n’y a point d’excuse pour vous en dispenser,

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quand même on ne la connaîtrait pas. Et quand il n’y aurait que celle-là, que Jésus-Christ est mort pour nous, n’est-ce pas assez pour estimer une personne ? Jésus nous a tant témoigné d’estime qu’il a voulu mourir pour nous tellement qu’il paraît par là qu’il nous a plus estimés que son sang précieux, lequel il a répandu pour nous racheter, comme s’il disait qu’il n’estime pas tant son sang que tous les prédestinés et les Filles de la Charité, pour lesquels il l’a donné jusqu’à la dernière goutte. Cela supposé, ne faut-il pas se donner à Dieu pour avoir une haute estime du prochain ?

Outre cela, une personne qui a toujours un ange avec soi, car vos anges gardiens vous accompagnent partout, ne mérite-t-elle pas d’être honorée ?

O mes filles, il faut vous honorer l’une l’autre comme les épouses de Notre-Seigneur, et encore les personnes du dehors, car, mes filles, il faut que ces deux vertus de cordialité et de respect se trouvent aux Filles de la Charité, encore qu’elles ne soient point l’une sans l’autre, parce que, si vous ne témoignez que de la cordialité à une personne, vous lui manquez de respect ; et si vous ne témoignez que du respect, vous manquez de cordialité et de respect tout ensemble. Dieu veut que nous nous respections. "Honorez-vous et prévenez-vous de respect les unes les autres." (1). Il vous est donc recommandé par cette règle d’être tellement cordiales que cela n’empêche point le respect qu’il faut porter aux personnes. Je ne sais si vous entendez bien ce que je dis. La cordialité donc, mes sœurs, est une vertu qui vous fait témoigner l’amour que vous avez pour tout le monde. Le respect est un témoignage de l’estime que vous faites de la personne que vous respectez La cordialité vient du cœur. Le respect prend sa source dans l’entendement ;

1) épître saint Paul aux Romains XII, 10.

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car il vient de la connaissance du mérite de la personne pour lequel vous la jugez digne d’honneur. Il faut marcher avec vos sœurs et avec les pauvres, en sorte que vous témoigniez de la cordialité mais non pas aller jusqu’à l’excès. Je ne sais si je me fais bien entendre, parce que voici une règle des plus difficiles à accorder.

Ma fille, dit M. Vincent, s’adressant à une sœur, qu’est-ce que je viens de dire ?

— Mon Père, vous avez dit qu’il faut s’aimer l’une l’autre, mais qu’il ne le faut pas trop témoigner.

— De sorte donc, ma sœur, qu’une fille qui se laisserait aller à embrasser, comme je viens de dire, et à faire toute cette badinerie, cela s’appelle-t-il cordialité ?

— Non, mon Père.

— Non, mes sœurs, ce serait un vice.

Et s’adressant à une autre :

Ma sœur, lui dit-il, qu’est-ce que cette règle vous recommande ?

— Mon Père, c’est une cordialité respectueuse.

— Voyez-vous, mes sœurs, il faut demander à Dieu la grâce de bien marier les deux vertus. Nous avons la cordialité au cœur, car le cœur est le signe de l’amour ; mais nous ne voyons pas ce qui est dans le cœur, si on ne le témoigne au dehors. Or, quand nous témoignons l’amour que nous avons pour une personne en la manière que nous venons de dire, est-ce une vertu ?

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