Entretiens aux Filles de la Charité (page 86)
— Mon Père, vous nous avez dit que c’était un vice.
Puis il dit à une autre sœur : Que veut dire cordialité, ma sœur ?
— Mon Père, c’est avoir de l’amour l’une pour l’autre.
— Et quand nous témoignons l’amour que nous avons dans le cœur par nos paroles et par notre visage, comment s’appelle cela ?
— C’est cordialité.
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— Mais, quand nous témoignons trop de cordialité, est-ce une vertu ?
— Non, mon Père, c’est un vice.
— De sorte donc, ma sœur, que la cordialité doit être accompagnée de respect ?
— Oui, mon Père.
— Ainsi, mes sœurs, vous voyez que la vertu de cordialité ne doit pas être seule, mais qu’elle a besoin d’une autre vertu, qui est le respect. Il est bon de témoigner de la cordialité à sa sœur, et je vous le recommande, pourvu que ce ne soit pas la tenant par le bras, la baisant, lui parlant comme je vous ai dit ; car on ne traite pas de la sorte une personne qu’on respecte.
Ma sœur, qu’est-ce que je viens de dire ?
— Vous avez dit, mon Père, qu’il ne faut pas trop faire voir l’amour que nous avons, qu’il faut bien le témoigner, mais non pas tant que nous manquions au respect.
— Dieu soit loué, mes sœurs ! Je suis consolé de voir que vous entendez bien cela ; mais il faut que dorénavant vous vous exerciez en cela et que, quand une sœur vient parler à une autre, elle l’aborde avec un visage gracieux, mais respectueux ; et l’autre, de même. Pour mieux faire cela, je vous prie, mes sœurs, de prendre un mois pour faire vos examens particuliers là-dessus, afin de voir si vous excédez en cette cordialité, ou si vous n’en avez pas assez, et si, en l’exerçant, elle a été respectueuse. Que si vous trouvez que vous avez tout cela, bénissez-en Dieu.
Pour ce qui est des personnes externes, voyez si, traitant avec elles, vous l’avez fait avec respect. Si vous trouvez y avoir manqué, demandez-en pardon à Dieu, vous examinant, comme je vous ai dit, pour voir les fautes que vous y faites, jusqu’à ce que vous voyiez
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que vous abordez les pauvres, vos sœurs et toutes sortes de personnes avec cordialité et respect.
En voilà assez pour la 39e règle ; venons à la 40e, qui parle des amitiés particulières.
Quarantième règle : "Quoiqu’elles doivent beaucoup s’aimer les unes les autres, elles se donneront pourtant de garde des amitiés particulières, lesquelles sont d’autant plus dangereuses qu’elles paraissent moins l’être, parce qu’on les couvre ordinairement du manteau de la charité, n’étant cependant qu’une affection de la chair et du sang. C’est pourquoi elles les fuiront autant ou plus que des inimitiés, ces deux extrémités vicieuses étant suffisantes avec le temps pour perdre la Compagnie."
Mes sœurs, nous venons de parler de la cordialité et de l’excès de cette vertu. Voici une chose quasi de même nature, mais qui est vicieuse. Pour entendre ceci, posons un fondement. Il faut savoir que les chrétiens ont deux sortes d’amours : l’un humain, et celui-là leur est commun avec tous les hommes ; l’autre est l’amour chrétien. Tous les hommes donc ont cet amour et sont naturellement enclins à aimer. Mais les uns aiment par inclination et les autres par raison. L’amour chrétien, dans une Fille de la Charité, fait qu’elle aime tout le monde pour l’amour de Dieu, commençant par ses sœurs, puis l’étendant aux pauvres et à tout notre prochain. Or, aimer de la sorte, c’est un amour chrétien et un amour de religion. L’autre amour, c’est un amour d’inclination, par lequel on aime une personne plutôt qu’une autre, parce qu’on a une certaine inclination pour elle qu’on n’a pas pour d’autres. C’est un amour d’inclination. Ainsi voyons-nous qu’on aime les parents, son pays et certaines choses plus que les autres. Les personnes de communauté ont ces deux sortes d’amours : l’un est d’aimer son prochain pour l’amour de Dieu ; l’autre est un
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amour d’inclination, comme je viens de dire ; et c’est un amour de bête ; car aimer par inclination, c’est aimer en bête, dit le bienheureux évêque de Genève. Le dernier amour donc s’étend à quelques uns seulement, l’autre à tous en général, et c’est le bon amour. Or, mes sœurs, Dieu vous recommande d’aimer toutes vos sœurs de ce second et vous défend d’aimer par cet amour d’inclination. Quand cet amour règne dans les communautés on en voit arriver souvent de bien mauvais effets. Une fille a de l’inclination pour une autre fille, elle lui dira tout ce qu’elle a dans le cœur, tout ce qu’elle voit et tout ce qu’elle ne voit pas ; elle lui consacre tous les sentiments de son cœur et ne réserve rien pour ses pauvres sœurs, qui ne lui sont rien au prix de celle-là ; et ainsi elle n’a ni l’amour de Dieu, ni l’amour du prochain. Pourquoi ? C’est qu’il n’y a là que de l’amour de bête. Elle préfère l’amour de cette créature à l’amour du créateur, qu’elle devrait aimer par-dessus toutes choses, et puis, après, le prochain pour l’amour de Dieu.
Or, cet amour d’inclination, mes sœurs, est très dangereux et peut faire beaucoup de maux et même perdre toute une communauté et les filles qui sont portées à aimer par inclination sont capables de bien des maux. Cela fait faire de petits monopoles (2). Quand on est ensemble, on parle de la Supérieure, de la sœur servante, et si quelque chose ne leur revient pas de ce côté-là, ou touchant le gouvernement, elles murmurent : "Ah ! l’on fait ceci, cela, et à quel propos faire de la sorte ?" Et ainsi elles donnent sujet aux autres de faire mépris des supérieurs et de trouver à redire à leurs ordres. "Celle-ci gouverne de telle façon, il faudrait qu’une telle gouvernât." Les personnes qui s’aiment d’un amour d’inclination
2) Monopoles, intrigues.
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font comme cela, et ce sont des pestes de communauté. Oh ! je le dis pour la connaissance que j’en ai. Une peste ne ferait pas tant de mal, si elle était parmi vous. Dieu vous en garde ! Mais elle n’apporterait pas tant de désordre dans une maison, que ces personnes en font par leurs cajoleries. Car, comme elles n’aiment que par inclination, elles parlent tantôt de celle-ci, tantôt de celle-là. Elles sont capables de mettre la désunion entre les autres et même entre les officières. C’est pourquoi votre règle vous recommande d’aimer vos sœurs de telle sorte que votre amour soit égal partout et que vous ne témoigniez pas plus d’affection à celle que vous aimez par inclination, qu’à celle qui ne vous revient pas tant. Au contraire, pour rompre votre inclination, il faut être plus réservées et ne lui pas faire connaître qu’on l’aime par inclination. Mes sœurs, prenez garde à ceci, et sitôt que vous vous apercevrez que vous aimez quelqu’une par inclination, tournez votre amour de l’autre côté.
Ah ! Dieu ! que vos règles sont bien ordonnées ! Cet article défend donc expressément les amitiés particulières. Or, souvenez-vous que l’amour d’inclination est un amour de bête et qu’une personne qui n’aime que par inclination, à dire vrai, aime à la façon des bêtes c’est un amour de cheval et d’âne. O Sauveur ! Dieu nous garde que l’amour des Filles de la Charité soit de cette sorte ! Celles qui s’y sentent portées doivent travailler à se défaire de cela. Il y a de la peine, et on ne le peut sans un grand travail, car, quand il faut rompre une inclination, il faut bien se violenter. C’est pourquoi je vous prie de vous bien donner à Dieu pour vous exercer à cela. Et afin que ce que nous avons dit vous serve et que je vous aie parlé utilement en cette conférence, il est à propos qu’une chacune de vous regarde si elle n’a point d’amitié particulière. "N’ai-je point plus d’inclination
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pour celle-là que pour une autre ? J’ai demeuré avec celle-ci en tel lieu, ne l’aimé-je point plus que les autres ?" Il faut s’examiner, mes sœurs, pour reconnaître ce que vous aimez le plus. Et je dis tout à cette heure, tandis que nous parlons, il faut se demander : "Pour qui est-ce que j’ai de l’inclination ? Est-ce la grâce qui me porte à aimer, ou la nature ?" La grâce n’aime que pour l’amour de Dieu et n’a point d’autre fin que d’aider ceux qu’on aime à atteindre à la sainteté. Au contraire, la nature cherche ses propres satisfactions.
Ayant reconnu, par cet examen, que vous avez de cet amour brutal, il faut prier Dieu qu’il vous fasse la grâce de vous en faire quittes et puis, après, chercher quelque moyen pour vous aider à cela. Mes sœurs, prenez celui-ci ; dites en vous-mêmes, si vous reconnaissez avoir inclination pour quelqu’une de vos sœurs : "Voilà une telle avec qui je m’entretiens volontiers ; je parle avec elle de ce qu’il ne faudrait pas. Je me propose, moyennant la grâce de Dieu, de rompre cette inclination." Et comment cela ? "C’est que je la verrai moins souvent ; et, quand je la verrai, je ne lui parlerai que de bonnes choses. Si elle veut me rapporter ce qui se passe, je lui dirai : "Ma sœur, nous avons autrefois fait cela, mais on nous a fait connaître que c’était un vice ; c’est pourquoi, je vous prie, rompons ce propos." Si elle continue, voyez-la le moins que vous pourrez et si vous la rencontrez, parlez-lui de bonnes choses, comme de l’oraison du matin, ou de quelque bonne pratique. C’est ainsi que Dieu vous fera la grâce de retirer votre cœur de cette sœur, à qui vous l’aviez engagé, pour aimer, par un saint amour, toutes vos sœurs également.
Ah ! mes filles, résolvons-nous à faire ainsi. N’est-ce pas une grande trahison de faire autrement ? Une sœur qui a un cœur pour toutes ses sœurs l’ôte à toutes pour
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le donner à une seule, qu’elle aime à la façon des bêtes, comme si elle disait : "Tenez, je vous le donne il n’y en aura point d’autres qui y aient place que vous." Ah ! Jésus quelle injustice !
Là-dessus, M. Vincent demanda à une sœur :
Ma fille, les amitiés particulières sont-elles bonnes ?
— Non, mon Père, c’est un amour de bête.
— Combien, ma sœur, y a-t-il de sortes d’amitiés ?
— Il y en a deux sortes : l’une fait aimer également toutes les sœurs pour l’amour de Dieu ; l’autre est l’amour d’inclination.
— Faut-il aimer de cette dernière sorte ?
— Non, mon Père, c’est n’aimer qu’une personne.
— Cela est-il fort dangereux ?
— Oui, mon Père, et peut faire tort à la maison.
— Que faut-il faire pour redresser cela ?
— Mon Père, il faut s’abstenir de parler à celle qu’on aime, ou, si on lui parle, il faut que ce soit de fort bonnes choses.
— Avez-vous envie de faire cela ?
— Oui, oui, mon Père, moyennant la grâce de Dieu.
— Voyez-vous, mes sœurs, il est nécessaire que vous ayez toutes ce désir-là et que celles qui se sentent portées à aimer par inclination n’aiment rien par cet amour seul ; mais elles peuvent aimer pour l’amour de Dieu. Car il n’est pas permis de haïr sa sœur ; mais, pour bien régler cet amour, elles doivent changer d’objet, pour ne pas haïr celles qu’on aime par inclination, et aimer pour l’amour de Dieu, qui commande d’aimer son prochain.
Et s’adressant à une autre sœur :
Ma sœur, lui dit-il, est-ce un grand crime que l’amour particulier ?
— Oui, mon Père.
— Et quand on sent qu’on aime une personne, par
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inclination, plus qu’une autre, est-il bon de le lui dire ?
— Non, mon Père, parce que c’est un vice.
— Comment les Filles de la Charité se doivent-elles aimer ?
— Mon Père, elles doivent s’aimer toutes également pour l’amour de Dieu.
— Oh ! je vois bien que vous l’entendez et j’en rends grâces à Dieu. Mais ce n’est rien d’entendre si on n’en vient à la pratique. Voici les moyens que la même règle vous donne ; voici ses propres termes : "C’est pourquoi elles les fuiront autant ou plus que les inimitiés." Il faut donc fuir ces amitiés particulières, parce qu’elles peuvent faire autant ou plus de mal que les inimitiés. Oui, une personne qui a de l’inimitié contre une autre peut s’en faire quitte par plusieurs moyens : par prières qu’elle peut faire à Dieu pour obtenir la grâce de se vaincre par quelque inspiration qu’elle aura, ou par quelque prédication qu’elle aura entendue. Mais une personne qui a inclination pour quelque autre ne cherche point les moyens d’en sortir ; au contraire, elle l’accroît par ses entretiens, de sorte que cela est capable de mettre la division entre toutes les sœurs, parce que, quand on est ensemble, on ne fait que parler les unes des autres et de tout ce qu’on ne doit pas : "Mais que dites-vous de celle-ci et de celle-là ? Elle m’a dit ceci et cela. Oh ! vraiment je la ramènerai bien, si elle pense y revenir."
Enfin, mes sœurs, l’expérience fait voir qu’il arrive de grands maux par ces amitiés particulières et que ce vice peut perdre toute une communauté. De crainte que ce malheur ne vous arrive, travaillons à acquérir l’amour de Dieu et à avoir bonne estime du prochain. Or, pour nous animer à cela, ayons cette pensée : "Je ne ferai pas un acte d’amour soit pour Dieu, soit pour le prochain pour l’amour de Dieu que je n’acquière quelque
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grâce méritoire, pourvu que ce soit pour cet amour que je viens de dire."
Or, mes chères sœurs, les choses étant de la sorte que je viens de dire, ne voulez-vous pas bien que vous et moi nous donnions à Dieu pour servir les pauvres de la manière que nous avons enseignée ? Ne voulez-vous pas bien vous donner à Dieu pour n’aimer jamais personne par inclination, mais plutôt aimer tout le monde pour l’amour de Dieu ? Ne voulez-vous pas bien pendant un mois faire un examen là-dessus pour voir si vous n’avez point quelques amitiés particulières et prendre à tâche de les changer, en sorte que nous n’ayons point égard à nos inclinations ? Ne voulez-vous pas bien aussi mes sœurs que, dans nos examens, nous regardions si nous avons été bien cordiales vers nos sœurs, les pauvres et autres personnes, et si nos cordialités ont été respectueuses ? Ne promettez-vous pas bien à Dieu de n’être point partiales, mais de témoigner de l’amitié à toutes vos sœurs ? Ne voulez-vous pas bien cela, mes sœurs ?
S’il plaît à Dieu faire la grâce aux Filles de la Charité de bien s’établir dans ces pratiques, oh ! que vous ferez de chemin dans la vertu en peu de temps ! S’il plaît à Dieu vous faire cette grâce, vous n’aimerez plus que pour Dieu. Ainsi, étant en la charité, vous serez toujours regardées de la divine majesté avec plaisir. Si vous faites autrement, que vous aimiez par inclination, vous n’aurez plus cette robe de charité qui embellit l’âme et la rend un digne objet de plaisir à Dieu ; car, mes sœurs, dès là qu’une personne n’aime que suivant son inclination, elle n’a plus cette belle robe de la charité et n’est point agréable à Dieu.
Sauveur, si vous faites la grâce à nos sœurs d’être fidèles à la pratique de leurs règles et d’aimer généralement tout le monde pour l’amour de vous, quel avantage leur arrivera-t-il ? Ah ! c’est qu’elles seront approuvées
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de vous pour être de vraies Filles de la Charité parce que leurs âmes seront ornées de la charité, qui est à dire filles de la Charité et vraies filles de la Charité, qui est à dire filles de Dieu. Mes sœurs, si vous faites de la sorte que nous avons dit, assurez-vous que vous recevrez beaucoup de grâces de Dieu ; mais, si nous sommes si faibles et bas de courage de nous ravaler à la condition des bêtes nous ne serons pas revêtues de la robe nuptiale, c’est-à-dire de la grâce de Dieu, qui est la robe de l’âme. Croyez-vous qu’avec l’habit vous soyez Filles de la Charité ? Non, ce sera l’amour de Dieu, l’amour du prochain et l’amour pour tous ; car la charité ne regarde point ses intérêts. Oh ! revêtons-nous bien de cette robe, n’aimons rien que pour Dieu et en Dieu, renonçons aux amitiés particulières, craignons-les comme un vice qui peut perdre la Compagnie. C’est, mes sœurs, la grâce que je demande à Dieu, priant sa bonté infinie, tant pour les présentes que pour celles qui sont absentes, qu’elles soient excitées par cette même grâce d’entrer dans la pratique de ce qu’on nous dit ici.
Je prie Notre-Seigneur de vous accorder cette grâce. Oh ! c’est avec toutes les tendresses de mon cœur que je vous prie, Seigneur, qu’il vous plaise nous donner quelque vive flamme de votre amour pour bannir de nos cœurs tout l’amour désordonné des créatures. Et cela, nous le demandons pour toutes celles qui sont présentes et absentes. Mes sœurs, adressons-nous à la sainte Vierge. Elle obtiendra cela pour nous. Plaise à la bonté de Dieu nous faire cette grâce par la bénédiction que je m’en vais vous donner de sa part !
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97. — CONFéRENCE DU 9 JUIN 1658
SUR LA CONFIANCE EN LA PROVIDENCE
(Règles Communes, art. 41)
Mes chères sœurs, voici la quarante et unième règle des quarante-trois qu’il y a. Il en reste trois à expliquer. Celle-ci est la confiance en la Providence. Voici la teneur : "Elles auront une grande confiance en la Providence divine, s’y abandonnant entièrement, comme un petit enfant fait à sa nourrice, et se persuaderont que, pourvu que, de leur côté, elles tâchent d’être fidèles à leur vocation et à l’observation de leurs règles, Dieu les tiendra toujours en sa protection, les assistera de tout ce qui sera nécessaire, tant pour le corps que pour l’âme, à l’heure même qu’elles penseront que tout va être perdu."
Mes sœurs, il s’agit donc de la confiance en la Providence de Dieu. Pour vous expliquer ceci, il faut que vous sachiez, mes chères sœurs, qu’il y en a de deux sortes : confiance et espérance. L’espérance, mes sœurs, produit la confiance ; c’est une vertu théologale par laquelle nous espérons que Dieu nous donnera les grâces qu’il faut pour arriver à la vie éternelle. Et cette vertu d’espérance, voyez-vous, doit être pleine de foi, croyant sans hésiter que Dieu nous fera la grâce d’arriver au ciel, pourvu que nous nous servions des moyens qu’il nous donnera. Et cela, nous sommes obligés de le croire, que Dieu veut nous faire toutes les grâces nécessaires pour nous sauver. De sorte qu’une personne qui ne croit pas cela, que Dieu pense à nous sauver par les voies que sa Providence connaît nous être propres, offense Dieu. De n’être pas assez forts en l’espérance
Entretien 97. — Ms. SV 4, p. 289 et suiv.
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et de penser que Dieu ne pense pas à notre salut, c’est une défiance qui lui déplaît. L’espérance est donc d’espérer de la bonté de Dieu qu’il accomplira les promesses qu’il nous a faites.
Il y a, à cette heure, la confiance en la Providence. Confiance et espérance, c’est presque la même chose. Avoir confiance en la Providence, cela veut dire que nous devons espérer que Dieu prend soin de ceux qui le servent, comme un époux prend soin de son épouse et un père de son enfant. C’est ainsi que Dieu prend soin de nous, et encore bien davantage. Nous n’avons qu’à nous abandonner à sa conduite, comme dit la règle, de même qu’"un petit enfant fait à sa nourrice". Qu’elle mette son enfant sur le bras droit, il s’y trouve bien content ; qu’elle le tourne sur la gauche, il ne s’en soucie pas ; pourvu qu’il ait sa mamelle, il est satisfait. Nous devons donc avoir la même confiance en la Providence divine, puisqu’elle a soin de tout ce qui nous concerne, en la manière qu’une mère nourrice a soin de son enfant, un époux de son épouse ; et ainsi nous y abandonner entièrement, comme l’enfant fait au soin de sa mère et comme une épouse se confie au soin que son mari prend de ses biens, de toute la maison.
Ceci, mes chères sœurs, est appuyé par tant de passages dans la sainte écriture qu’il faudrait beaucoup de temps pour vous les citer ce qui serait inutile. La raison qui nous oblige de nous confier en Dieu c’est que nous savons qu’il est bon, qu’il nous aime très tendrement, qu’il veut notre perfection et notre salut, qu’il pense à nos âmes et à nos corps, qu’il veut nous donner tous les biens dont nous avons besoin pour l’un et pour l’autre.
Cette règle vous dit cela et vous recommande de vous abandonner à la Providence de Dieu. S’il a agréable de vous mener par les voies rudes comme sont celles des
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croix, maladies, tristesses, abandons intérieurs, laissons-le faire, abandonnons-nous avec indifférence à sa Providence. Laissons faire Dieu ; il saura bien tirer sa gloire de cela et le fera réussir à notre avantage, parce qu’il nous aime plus tendrement qu’un père n’aime son enfant. Ainsi, mes sœurs, voilà de puissantes raisons pour vous laisser conduire par la Providence.
D’ailleurs, que ferons-nous, que gagnerons-nous de n’avoir pas confiance en Dieu ? Nous la mettrons donc en notre conduite et propre industrie. Hélas ! nous ne sommes pas capables de nous conduire nous-mêmes. Il faut laisser faire Dieu, car il est notre père. Et ainsi, tant que nous aurons confiance en Dieu, il aura soin de nous. Mais vouloir nous retirer d’entre les bras de sa Providence pour prendre la conduite de nous-mêmes, c’est être mal conseillés, puisque nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée, si Dieu ne nous la donne ; nous ne pouvons rien faire, ni rien dire, pas seulement prononcer ces paroles : "Abba Pater", dit saint Paul (1), sans la grâce de Dieu. Que sommes-nous donc ? Nous sommes de pauvres pécheurs. Ce que nous pensons être un bien est un mal ; et souvent ce que nous pensons être un mal ne l’est pas. Nous pensons que la maladie est un mal, et néanmoins elle ne l’est pas ; Dieu, prévoyant quelque chose de pis qui pourrait nous arriver dans le temps que nous sommes malades, et que nous pourrions rencontrer des occasions de faire mal, nous envoie une maladie au corps pour empêcher la maladie intérieure de l’âme.
Une personne qui veut être estimée recherche l’honneur comme un bien, et il ne l’est pas. Une sœur qui veut être estimée soit des supérieurs, soit des sœurs, des dames, qui veut qu’on dise : "Voilà une bonne fille qui
1) épître aux Romains VIII, 15.
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est bien capable de cet emploi", cette sœur se laisse conduire par la nature. Mais, mes sœurs, c’est ce qui ne nous est pas propre ; et souhaiter d’en venir là, c’est orgueil. Ainsi une chose que nous recherchons comme un bien, parce que nous y trouvons de quoi satisfaire notre esprit, n’est que vanité. De plus, il arrivera des tentations à une pauvre sœur contre la foi, contre l’espérance ou contre la pureté, qui la travaillent en sorte qu’elle n’en peut plus. Elle désire en être délivrée, et pour cela elle parle tantôt à celui-ci tantôt à celui-là. Pourquoi ? Parce qu’elle regarde ces tentations comme son mal ; ce qui ne le peut être tandis qu’on n’y consent pas. La pauvre fille ne sait pas que les meilleures âmes sont traitées de cette sorte.
Que faire donc quand on se trouve en quelque peine semblable ? Faut-il manquer de confiance en Dieu, comme s’il n’avait pas soin de nous ? Ah ! mes sœurs, il faut espérer qu’il fera de deux choses l’une : ou bien qu’il nous tirera de nos tentations, ou nous fera la grâce d’en faire profit. Ne voyez-vous pas que l’or est purifié dans la fournaise ? Ainsi une âme est rendue plus pure et plus belle par la tentation, comme l’or est plus éclatant quand il a passé par le feu. Mes sœurs, cela étant ainsi, que l’on ne se mette point en peine pour se voir tenté, de quelque sorte que puisse être la tentation. Quand Dieu permettra que quelqu’une en soit attaquée, qu’elle dise : "Seigneur, vous avez promis qu’il ne nous arrivera rien qui ne tourne toujours à notre bien. Voilà une tentation que je souffre. Aidez-moi Seigneur, à la supporter, en sorte que je ne vous offense point. Je l’accepte pour l’amour de vous, et j’espère que vous en tirerez votre gloire par la victoire que vous me ferez la grâce de remporter. Je m’en remets à votre Providence."
Il faut donc avoir confiance en la Providence, et pour
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vous le dire mes filles, une Fille de la Charité qui n’a pas cette confiance, je né sais à quoi elle est bonne. Dès qu’elle a quelque peine, il lui semble que tout est perdu. Est-elle malade, elle s’inquiète, elle s’en prend tantôt à la nourriture, ou à ce lieu, ou à quelqu’autre chose qui lui fait peine. Pourquoi ? C’est qu’elle n’a point de confiance en la Providence. O mes filles, une des choses les plus importantes et que vous devez le plus demander à Dieu, c’est cette confiance. Si vous vous abandonnez à la conduite de la Providence, comme cette règle vous enseigne, Dieu aura soin de vous il vous mènera, comme par la main, dans les rencontres les plus fâcheuses ; si vous êtes malades, il vous consolera ; si vous êtes en prison, il sera à vos côtés pour vous défendre ; si vous êtes faibles, il sera votre force. Et ainsi vous n’avez qu’à laisser votre conduite à Notre-Seigneur.
L’on demanda un jour à un saint personnage quelle était sa conduite. Il répondit : "Je prends avis d’un tel." — "Mais, vous qui êtes un docteur, comment ne vous servez-vous point de votre savoir pour votre direction ?" lui dit-on. — "Si j’avais à prendre ma conduite de moi-même, répliqua ce saint homme, j’aurais une folle conduite."
Voyez, mes sœurs, si nous avons raison de nous vouloir soustraire de la conduite que Dieu nous a donnée, puisqu’un docteur, tout docteur qu’il est, ne se fie pas à la sienne. Par là, mes filles, apprenez à ne vous appuyer en aucune façon sur vos forces ou votre industrie, mais à mettre toute votre confiance en la Providence. S’il y a personne au monde qui ait besoin de cette confiance, c’est vous, en raison des emplois qui se trouvent en votre manière de vie. Ces filles qui sont renfermées dans les monastères sont éloignées du tracas du monde et comme à couvert des tentations. Mais vous, il n’y a presque pas de moment ni de lieu où vous
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ne soyez exposées à la tentation. Et ainsi vous avez besoin d’une grande confiance.
De plus, l’on vous demande en tant de lieux pour le service des pauvres ! Si votre Compagnie est selon la chair, comment serez-vous capables d’entreprendre de si longs voyages ! Une fille qui n’a point de confiance en la Providence dira : "Je suis si infirme, hélas ! Si on m’envoie là, je mourrai par le chemin." Mais celle qui a mis toute sa confiance en Dieu ne craint rien, elle dit : "Puisqu’il plaît à Dieu que je sois envoyée, il me donnera les grâces nécessaires pour cela. Il est mon Dieu. Ainsi j’ai confiance qu’il ne me délaissera point." Vous avez donc besoin de vous donner à Dieu pour obtenir la grâce d’avoir une grande confiance en sa bonté, maintenant qu’il plaît à Notre-Seigneur que la Compagnie soit en quelque bonne odeur, qui vous fait souhaiter de tant de saintes personnes. Eh bien ! on vous demande à vingt lieues, à quarante, cinquante, soixante. Pour y aller, il faut avoir confiance en Dieu. Voilà que la reine vous demande pour aller à Calais panser les pauvres blessés. Quel sujet de vous humilier de voir que Dieu se veut servir de vous en de si grandes choses ! Ah ! Sauveur ! les hommes vont à la guerre pour tuer les hommes ; et vous, vous allez à la guerre pour réparer le mal qu’ils y font ! Quelle bénédiction de Dieu ! Les hommes tuent les corps et bien souvent les âmes, quand ceux qu’ils tuent meurent en péché mortel ; et vous allez pour redonner la vie, ou, pour le moins, aider à la conserver à ceux qui restent, par le soin que vous en aurez, tâchant, par vos bons exemples et instructions, de leur faire concevoir qu’ils doivent se conformer à la volonté de Dieu dans leur état. Oh ! voyez s’il ne faut point de confiance en Dieu pour faire tout cela. Je sais, par la grâce de Dieu, qu’il y en a plusieurs d’entre vous qui sont toutes prêtes à aller, quand on leur ordonnera.