Entretiens aux Filles de la Charité (page 87)
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Oui, je sais qu’il y en a qui ne demandent sinon : "Où c’est qu’il faut aller ? Dieu est mon Père. Qu’il me mette au côté droit, c’est-à-dire à mon aise, ou au côté gauche, qui signifie la croix, n’importe, j’espère qu’il me fortifiera." Voilà ce qu’une bonne Fille de la Charité qui n’a d’autre volonté que celle de Dieu doit dire.
Oh ! l’heureuse captivité ! Mes sœurs, pouvez-vous mieux employer votre liberté que de l’assujettir à Dieu, ne faisant jamais autre chose que sa très sainte volonté ! Ainsi la confiance vous est entièrement nécessaire pour aller partout où la Providence vous appellera, comme, par exemple, voilà tant de prêtres de la Mission prêts à partir pour aller, les uns à trois cents lieues, les autres à mille, afin d’aller assister de pauvres misérables. Qui les porte à cela ? C’est l’amour de Dieu, mes sœurs, point d’autre chose, et la confiance en sa Providence.
Vous pourrez dire : "Ce sont des hommes ; mais des filles ? — Savez-vous, mes sœurs, que beaucoup de personnes, même de votre sexe, passent les mers pour aller rendre service à Dieu en servant le prochain. Il y a environ cinq ans qu’une dame me vint voir pour me communiquer le désir qu’elle avait d’aller en Canada. D’abord je trouvai cela difficile, vu la qualité de la personne ; mais, voyant, par sa persévérance, que sa vocation était de Dieu, je lui conseillai de la suivre. Elle y alla et y est encore, où elle fait beaucoup de fruit. N’avons-nous pas vu des religieuses et d’autres personnes passer au delà de la mer pour de pareils sujets ? C’est votre sexe. Voyez si vous avez plus de sujet de craindre qu’elles. Elles font cela pour aider à sauver les âmes. Et si Dieu vous fait la grâce de vous appeler en ces lieux éloignés, ne serez-vous pas obligées de le louer ? C’est, mes sœurs, un grand sujet de remercier Dieu de voir que vous êtes désirées et demandées en tant de lieux qu’à peine pouvez-vous y fournir.
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Et voilà que des religieuses dans Paris ont employé tous leurs amis pour fonder deux maisons de leur Ordre, et encore n’ont pu en venir à bout ! C’est donc un grand sujet de s’humilier.
O Sauveur, qui sommes-nous, que vous daigniez vous servir de nous ? De pauvres filles, qui sont la balayure du monde ! N’est-il pas vrai, mes sœurs ? Y a-t-il des filles de bonne condition parmi vous ? La plupart sont des filles de laboureurs ou d’artisans ; et s’il y a quelque noblesse, cela est rare. Oh ! béni soit Dieu si, à cette heure, il y en a quelqu’une de la ville ! Cela vient de pauvres gens, de sorte qu’il y a grand sujet d’admiration de voir que de toute éternité Dieu ait pensé à faire ce que nous voyons, comme s’il disait : "Je veux me faire une Compagnie de pauvres filles et de veuves, qui sera demandée de toutes parts." O mes filles, si vous ne recourez à la confiance en la Providence, que ferez-vous ? Car, les choses étant comme nous venons de dire, vous voyez bien que vous n’êtes pas capables de vous-mêmes de si grandes choses. Pauvres filles, qui pour la plupart à peine savent lire, que feront-elles si elles ne se confient en la Providence ! Oh ! quel sujet de rendre grâces à Dieu de vous avoir mises en cette Compagnie !
Un saint homme me disait un jour, parlant de votre maison : "M. Vincent, qu’on est heureux dans cette maison ! On y vit en paix." Oh ! il ne faut pas s’en étonner, puisque c’est de cette étoffe, c’est-à-dire de pauvres gens. Car c’est ainsi qu’on a commencé l’église. Les apôtres étaient tous de pauvres gens, ne savaient rien, allaient pieds nus, ne portaient point de linge. Et néanmoins que n’ont-ils pas fait avec la grâce que Notre-Seigneur leur a donnée ! Ils ont converti tout le monde. Quelle grâce, mes filles, que Dieu ait voulu prendre de la même étoffe dont il s’est servi pour sauver tout le monde, pour faire votre Compagnie ! Tenez-vous
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prêtes à faire tout ce qu’il veut que vous fassiez. Mais ne prétendez rien, ni d’être en cette maison, ni en cette paroisse, ni aux champs, et n’appréhendez point d’aller où on vous enverra. Estimez que partout Dieu aura soin de vous. Tenez-vous ferme là et ne perdez jamais la confiance que vous devez avoir en la Providence, quand même vous seriez au milieu des armées, et n’ayez pas peur qu’il vous arrive aucun mal. Qu’est-il arrivé à celles qui s’y sont trouvées ? Quelqu’une y a-t-elle reçu du mal, ou y est-elle morte ? Et quand elle y aurait perdu la vie, ce serait un bien pour elle ; elle serait morte les armes à la main et serait allée devant Dieu, chargée de mérites.
L’on me disait, il y a quelque temps, d’une sœur qui était à l’agonie, que, voyant une pauvre personne qui avait besoin d’être saignée, elle se leva de son lit, la saigna, et étant tombée après avoir fait cela, elle mourut incontinent après. Je ne me souviens pas de son nom. Quelques sœurs se disant tout bas qui elle était, notre très honoré Père demanda ce que c’était ; et il fut répondu que c’était de la sœur Marie-Joseph, morte à étampes, qu’il avait parlé. Il s’en ressouvint fort bien et, continuant, il dit ainsi :
Cette bonne fille peut être appelée martyre de la charité. Pensez-vous qu’il n’y ait de martyrs que ceux qui répandent leur sang pour la foi ? Par exemple, ces filles qui vont trouver la reine, c’est un martyre ; car, encore qu’elles ne meurent pas, elles s’exposent au danger de mourir, et cela pour l’amour de Dieu ; comme tant de bonnes filles qui ont consumé leur vie au service des pauvres, c’est un martyre. Et je crois que, si elles se fussent trouvées du temps de saint Jérôme, il les eût mises au rang des martyrs.
Oh ! béni soit Dieu ! Il y a sujet d’espérer que la Compagnie fera beaucoup de bien, pourvu qu’on se confie
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en la Providence et qu’on ne se mêle point de sa conduite. Soyez assurées, dit votre règle, que, pourvu que vous soyez bien fidèles à votre vocation et que vous gardiez vos règles, Dieu vous assistera de tout ce qui vous sera nécessaire, à l’heure même que vous penserez que tout va être perdu. Voilà donc deux choses : qu’il faut persévérer dans votre vocation et garder vos règles. Observez bien cela et la Providence vous gardera, pourvu que vous gardiez vos règles et que vous ayez soin de bien servir les pauvres. Laissez-vous conduire pour le reste par la Providence, encore qu’il vous semble que tout va être perdu et alors que vous avez plus sujet d’espérer que Notre-Seigneur est avec vous et qu’il fera réussir toutes choses à votre bien.
Il y en a qui pensent que leur repos dépend d’être avec une telle sœur, ou de ne pas être avec une qui est de tel esprit, d’être dans un lieu plutôt que dans l’autre, et mettent là leur confiance. Voyez-vous, une fille qui a mis sa confiance en Dieu ne regarde point avec qui on la met. Et quand vous sentez moins de facilité d’aller avec cette sœur qu’avec une autre, il faut se défaire de cela, qui est une tentation et qui mettra la division entre vous, si on n’y remédie pas de bonne heure. Donc, mes sœurs, une Fille de la Charité qui se confie en la Providence ne demande jamais : "Avec qui m’envoyez-vous ?" Il lui suffit de savoir que c’est Dieu qui a inspiré les supérieurs de l’envoyer en ce lieu-là. Ainsi elle va, espérant qu’il ne la délaissera pas.
Le Fils de Dieu, qui doit être votre exemple, a eu une si grande confiance en son Père éternel, qu’il a embrassé le salut des hommes, appuyé sur ce fondement ; car, en tant qu’homme, il se reconnaissait incapable de faire cet œuvre. Abandonnons-nous à la conduite de la Providence ; ne nous recherchons point dans nos emplois nous-mêmes ; regardons-nous comme des personnes
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qui ne sont bonnes à rien, et de là vous aurez sujet de mettre toute votre confiance en Dieu, de le remercier de tous les bons succès qui arrivent et de vous avoir attirées à son cher Fils. Qu’auriez-vous fait sans cela ? Vous seriez restées chacune dans votre petit lieu ; vous seriez peut-être dans le ménage. Mais il se trouve peu de personnes qui fassent bon ménage. Si la femme fait son devoir, le mari sera fâcheux et débauché ; il ne se souciera de rien. On ne voit autre chose dans les champs. Quelle peine de se voir réduites à cette misère ! N’êtes-vous pas bienheureuses d’être à couvert de tout cela et de n’avoir autre soin que de votre salut ?
Abandonnez-vous à Dieu et ne dites jamais : "Mademoiselle, envoyez-moi où il vous plaira, mais ne m’envoyez pas en ce lieu-là parmi les soldats." O Sauveur, ne dites jamais cela. Savez-vous, mes sœurs, que j’ai appris que ces pauvres gens ont une si grande reconnaissance de la grâce que Dieu leur fait, que, voyant qu’on va pour les assister et considérant ces filles n’avoir d’autres intérêts en cela que l’amour de Dieu, ils disent qu’ils voient bien que Dieu est le protecteur des pauvres ? Voyez quel bien d’aider les pauvres gens à reconnaître la bonté de Dieu ! Car ils voient bien que c’est lui qui leur fait rendre service. Ainsi ils entrent en de hauts sentiments de piété et disent : "O mon Dieu, voilà que nous reconnaissons qu’il est vrai ce qu’autrefois nous avons ouï prêcher, que vous vous souvenez de tous ceux qui ont besoin de secours et que vous n’abandonnez jamais quand on est dans le danger, puisque vous avez soin des pauvres misérables qui ont tant offensé votre bonté." J’ai su, par des personnes mêmes qui ont été secourues de nos sœurs et par plusieurs autres, qu’ils étaient édifiés de voir la peine que ces filles prenaient à les aller visiter, et qu’ils reconnaissaient la bonté de Dieu en cela et se voyaient obligés à le louer et remercier.
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Oui, mes sœurs, ceux qui vous voient et ceux que vous assistez louent Dieu, et avec sujet.
O mes sœurs, donnez-vous à Dieu dès ce moment pour aller partout où il se voudra servir de vous, et dites-lui : "O Seigneur, ne sera-ce point moi qui serai envoyée à Metz ou à Cahors ? Si c’est moi, je suis toute prête, Seigneur. Qui aurait pensé que vous eussiez voulu vous servir de chétives créatures comme nous ! Pour moi, je ne l’eusse jamais cru, si je ne l’avais vu. Quoi ! être choisie pour aider ces pauvres gens à se sauver ! Hélas ! qui suis-je pour entrer dans ce sentiment ! Et dites-lui : "Je m’abandonne à vous et me jette entre vos bras, comme un enfant entre les bras de son père, pour faire toujours votre sainte volonté. Je suis du Havre de Grâce ; si vous voulez, je suis de Metz ou de Cahors, je suis de toutes parts, de partout où il vous plaira ; mais je suis indigne que vous ayez jeté les yeux sur moi. Toutefois, Seigneur, je m’abandonne à vous pour toutes choses."
Il faut donc vous interroger savoir si vous n’êtes point celle-là, comme les apôtres lorsque Judas eut résolu de livrer son Maître à la mort. Numquid ego sum, Domine ? N’est-ce point moi, Seigneur ? (2) Judas savait bien que c’était lui le misérable ; mais les apôtres ne le savaient pas. Ainsi ils craignaient ; mais vous n’avez pas sujet de craindre en disant : "N’est-ce point moi ?" car il ne s’agit point de faire mourir Notre-Seigneur ; au contraire, c’est pour lui rendre service. Que la confiance donc chasse la crainte, et dites : "Je suis une pauvre misérable, incapable de faire aucun bien, eu égard à mon infirmité ; mais, puisque mon Dieu est toujours avec moi, s’il permet que l’on jette les yeux sur moi, j’espère que la grâce ne me manquera pas".
2) Saint Matthieu XXVI, 22.
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C’est encore une chose qui regarde la confiance en Dieu d’obéir aux confesseurs qui vous sont donnés et de s’abandonner avec confiance en Dieu à leur conduite.
C’est un manque de confiance d’en vouloir à sa mode. L’une veut aller à celui-ci, et l’autre à un autre. O Sauveur ! si cela arrivait, prenez-y garde ; c’est une marque qu’il y a de la discorde entre les sœurs, et un grand sujet de scandale de voir des Filles de la Charité aller à deux confesseurs. Si celle à qui cela est arrivé avait eu confiance en Dieu, elle n’aurait pas changé de confesseur. Ah ! mes sœurs, s’appuyer sur un confesseur, donner sa confiance aux hommes, n’est-ce pas se retirer de la conduite de la Providence, ou se vouloir faire un dieu à sa mode ? Chose pitoyable qu’une pauvre créature veuille se forger une autre conduite que celle que Dieu lui a donnée, et qu’elle s’y attache tellement que, si on le lui ôte, elle s’afflige, elle n’a point de repos et il semble que tout soit perdu pour elle ! Comme ce pauvre homme qui avait une idole qu’il s’était faite lui-même et qu’il avait perdue, il pleurait et s’affligeait, parce qu’on lui avait ôté son Dieu ; et lorsqu’on lui demanda : "Mais qu’avez-vous à pleurer de la sorte ?" — "Ah ! dit-il, comment pourrais-je faire autrement ? Ils m’ont ravi mon dieu, que je m’étais fait moi-même !" Voilà ce que vous faites quand vous voulez avoir des confesseurs à votre mode et en choisir vous-mêmes. Que cela ne vous arrive jamais de changer de confesseur, car y en a-t-il un qui vous soit donné sinon par l’ordre de vos supérieurs ? Et qui aura juridiction sur vous si on ne la lui donne ? Vous quittez celui qu’on vous a donné, pour prendre celui qui n’a aucun ordre pour cela. Mes sœurs, celui-ci n’a point de pouvoir pour cela, mais bien celui qui vous est destiné. (3).
3). On retrouve ici dans la bouche de saint Vincent une opinion assez
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Ah ! dira quelqu’une, mais il est de telle sorte, sa façon me fait peine. — Quel mal vous a-t-il fait par sa manière d’agir, qui ne vous revient pas ? N’a-t-il pas pouvoir de vous absoudre de vos péchés quand vous les lui confessez ? Que voulez-vous davantage ? Avez-vous à faire d’autres choses que de lui dire vos péchés ?
Voulez-vous qu’il vous ôte vos peines ? O mes sœurs, vous n’avez que faire de lui dire vos peines ; il vous suffit de vous confesser de vos péchés. C’est pourquoi, si vous vous sentez portées à ce que je dis, ôtez-vous de là, et sachez que c’est un grand malheur si cela arrivait dans la Compagnie que quelqu’une fût si attachée à ses propres satisfactions que de vouloir prendre sa conduite d’elle-même. Mais, si cela était déjà arrivé, ah ! malheur ! ô Sauveur ! quel désordre !
Mes sœurs, c’est une chose d’importance que ce qui se dit dans cette conférence, et je sais que c’est de là que sont venus tant de désordres dans une maison des vôtres qui était en réputation parmi les vôtres et le peuple. On regardait ces filles venues de Paris avec admiration. Leur conduite faisait qu’elles étaient en odeur de sainteté parmi les personnes de piété. Mais le diable, envieux de la gloire qui en revenait à Dieu, a pensé que, pour empêcher le bien qu’elles faisaient, il fallait leur faire perdre la réputation qu’elles avaient parmi le peuple. Et pour cela il a mis dans l’esprit de l’une d’aller à un autre confesseur que celui qui leur avait été donné de ses supérieurs. Et l’autre s’est toujours tenue à celui qui lui avait été donné. Celle-ci a bien fait de ne point changer. Mais voilà le désordre entre elles. Que peuvent dire ceux qui les voient ?
suivie au XVIIe siècle. En fait, les Filles de la Charité peuvent se confesser à tout prêtre approuvé par l’Ordinaire du lieu ; s’il est bon de leur conseiller de s’adresser au prêtre spécialement désigné pour les entendre, on ne peut leur en faire une obligation.
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"Quoi ! ces filles, de qui on faisait tant d’état, ne pas se conformer l’une à l’autre ! Oh ! vraiment, diront-ils, je pensais bien que c’était autre chose !" O mes sœurs, cela vous apprend à vous tenir à la conduite qui vous est donnée. Jésus-Christ n’en a pas cherché d’autre que celle que son Père lui avait donnée. Ne faites donc pas comme ce pauvre misérable dont nous avons parlé, qui n’avait d’autre dieu que celui qu’il s’était fait. Ne vous faites pas un dieu vous-mêmes et sachez que vous ne devez jamais par inclination changer de confesseur.
Suivant cela, je fais une défense aux Filles de la Charité présentes et absentes de quitter les confesseurs qu’on leur aura donnés. Qu’elles se contentent de leur dire leurs péchés, tout ce qu’elles cherchent outre cela, c’est attache. Je répète encore ceci : je défends, de la part de Dieu à toutes les Filles de la Charité, tant à celles qui sont ici qu’à celles qui sont absentes, de ne jamais choisir d’autres confesseurs que ceux qui leur sont donnés de leurs supérieurs, et je veux qu’elles se tiennent toujours au confesseur donné d’ici. S’il y avait quelque chose qui ne fût pas bien, écrivez-en, ce que vous n’aurez jamais sujet de faire si vous faites comme je vous ai dit.
Gardez bien vos règles, ce sont vos directeurs. Si celles qui ont donné ce scandale les avaient gardées, et surtout celle-ci, elles ne seraient pas le jouet du pays. Lorsque vous observerez fidèlement vos règles, vous serez bonnes Filles de la Charité. Vous n’avez que cela à faire. Car quelle peine peut avoir une sœur qui l’oblige à changer de confesseur !
M. Portail, je vous prie de tenir la main à cela. Mademoiselle, je vous prie aussi d’y tenir la main et de ne point souffrir qu’on contrevienne à cette règle. Par ce moyen, vous serez toujours dans l’obéissance, et tant que vous obéirez, vous ferez la volonté de Dieu.
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Oh bien ! mes chères sœurs, voilà ce que j’avais à vous dire touchant la confiance en la Providence. Recevez-le comme venant de la part de Dieu, qui vous l’a fait dire par votre règle. Demandez-lui cette sainte grâce et confiance, demandez-lui la grâce de ne jamais penser à avoir d’autre conduite que celle de sa Providence, et faites résolution de ne pas vouloir être vos directrices, mais de vous abandonner à sa bonté. Demandez cette grâce à la sainte messe et faites vos oraisons là-dessus pour vous mieux affermir dans cette résolution de vous -abandonner à Dieu et à ceux qui vous conduisent de sa part.
Disons aussi quelque chose de la 42e règle, encore qu’il soit un peu tard.
Quarante et deuxième règle. "Encore que leur vocation requière qu’elles étudient toute leur vie, etc."
Voyez-vous, mes sœurs, les saints ont pratiqué toutes les vertus, parce qu’ils savaient bien qu’on ne peut arriver à la sainteté sans la foi, l’espérance, la charité et les autres. Voilà pourquoi ils pratiquaient aussi la tempérance, la patience, l’humilité et toutes les autres vertus. Or, mes sœurs, ceux qui prétendent au paradis doivent avoir toutes les vertus. Car on n’est vertueux que si on l’est en tout. être vicieux en l’un, vertueux en l’autre, ce n’est pas être encore comme Dieu nous veut. Le Saint-Esprit dit que qui pèche en une chose pèche en toutes les autres. Or, suivant cela, vous aurez toutes les vertus lorsque vous en pratiquerez bien une, parce que les vertus ne vont pas l’une sans l’autre. Mais il faut avoir une intention générale de s’appliquer à toutes.
Or, entre toutes les vertus, il y en a quatre qui sont remarquées dans la quarante et deuxième règle, qui composent votre esprit, qui sont représentées par les quatre extrémités de la croix de Notre-Seigneur et auxquelles vous devez faire une attention plus particulière. Je vous
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les expliquerai une autre fois, nous ne saurions aujourd’hui. Nous en demeurerons en la confiance en Dieu. Et pour cela il faut avoir un grand désir de vous abandonner à sa Providence, c’est-à-dire au choix qu’il a plu a la Providence faire de vous, sans vouloir autre chose que ce que Dieu veut de vous. Abandonnez-vous à sa conduite. Que l’on vous envoie aux champs ou à la ville, qu’il permette qu’il vous arrive quelque tentation, soumettez-vous à la Providence. Assurez-vous qu’elle vous conservera, mais donnez-vous bien à Dieu et priez-le qu’il lui plaise disposer de vous, en la manière qu’il voudra. Pourvu qu’il vous sauve, que vous importe ? Dites-lui donc que vous êtes toutes prêtes d’aller partout où sa Providence vous appellera, et ne craignez pas qu’il y ait de votre faute tant que vous chercherez à plaire à Dieu. Si vous faites cela, vous ferez un acte d’amour de Dieu très excellent, abandonnant votre vie à sa Providence. Et quand vous mourriez là, vous auriez grand sujet de consolation de pouvoir imiter Notre-Seigneur, qui a été obéissant jusqu’à la mort de la croix.
O mon Sauveur ! serait-il possible qu’une Fille de la Charité qui serait appelée de Dieu par la voix de la sainte obéissance, après avoir entendu ce que nous avons dit, voulût s’excuser et dit : "Monsieur (ou Mademoiselle), j’ai peur de devenir malade, si vous m’envoyez là." O pauvre créature, faut-il avoir tant de soin de conserver une charogne, qui tôt ou tard sera la pâture des vers, et que pour cela tu fasses la sourde oreille à la voix de Dieu ! Il nous appelle toutes les fois que nos supérieurs nous ordonnent d’aller ; et nous faisons la sourde oreille ! Mais quelle excuse aurez-vous devant Dieu ? Partout où l’on va, on trouve toujours Dieu. Si c’est lui que vous cherchez, vous le trouverez partout. Ah ! Seigneur, si vous m’appelez et que je ne vous réponde pas, où me cacherai-je devant vous ? Vous ferez
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comme Jonas, qui, après avoir reçu le commandement de Dieu d’aller prêcher aux Ninivites, n’ayant pas assez de confiance, s’en voulut excuser. Et étant dans un vaisseau prêt à être submergé, il eut la simplicité de dire qu’il avait manqué de suivre la voix de Dieu et qu’ils le jetassent dans la mer. Ce qui fut fait, et il fut englouti dans le corps d’une baleine. "Ah ! Seigneur, où m’avez-vous mis ? Je me voulais cacher, et, au lieu de Ninive, où vous vouliez m’envoyer, me voilà dans le ventre d’un poisson. Oh ! misérable !" Voyez quel mal c’est de se méfier de la Providence ! O mes filles, s’il arrivait que quelqu’une, manquant de confiance, se voulût cacher lorsque l’obéissance veut la faire aller, voilà un Jonas. Et que trouvera-t-elle ? Elle se trouvera elle-même. La voilà bien d’être, non dans le ventre d’une baleine, mais dans elle-même, dans une charogne, ou peut-être dans un lieu pour la perdre.
De plus, c’est en cela que consiste la perfection des Filles de la Charité : ne tenir à rien qu’à Dieu. Nos sœurs qui sont allées au ciel ont montré l’exemple de cette confiance. Ne vous ressouvenez-vous pas que l’on a dit d’elles que, quand on leur disait : "Il faut aller en tel lieu", elles étaient toutes prêtes, à quelque heure que ce fût ? Souvenez-vous, mes sœurs. Voilà le chemin frayé. Peut-être est-ce leur bon exemple et le mérite de leur confiance qui fait mettre la Compagnie en l’estime qu’elle est. Que nous serions misérables si, après ceci, nous n’avions grande confiance en la Providence ! Résolvez-vous, dès ce moment, de vous y abandonner. Dites à Dieu : "Ah ! Seigneur, je désire de tout mon cœur me confier en votre bonté ; mais serai-je bien si misérable que de contrevenir à vos ordres ! Assistez-moi de vos grâces, afin que je ne dise jamais : je ne veux pas aller en ce lieu-là. Mourir plutôt, mon Dieu, que ne pas obéir. Et où me cacherai-je, si je fais ce trait de lâcheté !
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Mourir plutôt, Seigneur ! J’aime mieux mourir aujourd’hui, si demain je dois commettre cette faute."
Mes filles, voilà la disposition que Dieu demande de vous pour accomplir son œuvre. Estimez-vous bienheureuses qu’il daigne se servir de vous, estimez-vous indignes que Dieu vous ait appelées en cette Compagnie, et dites que ces âmes bienheureuses qui sont au ciel ont obtenu de Dieu tant de bénédictions sur la Compagnie, puisque ce n’est pas vous qui l’avez mise en telle estime. Consolez-vous, mes filles, d’être choisies de Dieu pour le servir en sorte que vous pouvez vous considérer comme ses épouses.
Sauveur de mon âme, qui avez appelé ces pauvres filles…
Une sœur, interrompant sa charité, demanda pardon. A laquelle il dit :
Oh bien ! ma fille, je joins ma prière à la vôtre, suppliant Notre-Seigneur qu’il vous mette et toutes nos sœurs dans la disposition qu’il faut pour les emplois que sa bonté leur donnera. Je le prie derechef qu’il ne permette pas qu’aucune s’en retourne sans une forte résolution de s’abandonner à la Providence de Dieu. C’est la prière que je fais à Notre-Seigneur
Sauveur de mon âme, accordez à nos sœurs cette grâce par la soumission que vous avez eue aux ordres de votre Père et par la soumission que vous avez donnée à nos sœurs ; accordez cela par l’amour de la soumission de la sainte Vierge ; accordez cette grâce que nous ne tenions à rien, par cette conformité que vous avez toujours eue à la volonté de Dieu votre Père.
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98. — CONFéRENCE DU 14 JUILLET 1658
SUR L’HUMILITé, LA CHARITé, L’OBéISSANCE ET LA PATIENCE
(Règles Communes, art. 42.)
Mes sœurs, nous voilà enfin parvenus à la quarante et deuxième de vos règles, qui contient ceci : "Encore que leur vocation requière qu’elles s’étudient toute leur vie à pratiquer toutes sortes de vertus pour imiter leur patron Jésus-Christ, elles feront néanmoins une attention plus particulière à celles qui sont représentées par les quatre extrémités de la croix, à savoir l’humilité, la charité, l’obéissance, la patience. C’est pourquoi elles feront en sorte que toutes leurs actions en soient animées, et se représenteront que c’est en vain qu’elles ont toujours sur elles une croix matérielle."
Mes sœurs, cet article dit qu’encore que les Filles de la Charité soient obligées de s’exercer à la pratique de toutes sortes de vertus, elles doivent particulièrement en pratiquer quatre toute leur vie, et faire en sorte qu’en chaque action que vous ferez et en chaque parole que vous prononcerez ces quatre vertus paraissent. Elles sont représentées par les quatre extrémités de la croix du Fils de Dieu, comme la règle porte. Vous avez choisi Notre-Seigneur pour votre époux, sur qui vous devez jeter les yeux pour vous former, comme tous ceux qui se sont retirés, ou plutôt qu’il a tirés à part de la lie du monde. Or, vous êtes de ce nombre, puisque vous avez pris Jésus-Christ pour votre époux et puisqu’il vous tient comme ses épouses. Mais ce n’est pas tout. Il faut prendre ses livrées, prendre les armes dont il s’est servi, être habillées comme lui et l’imiter autant que vous pourrez en l’usage qu’il a fait de toute occasion d’agir ou de
Entretien 98. — Ms. SV. 4, p. 302 et suiv.
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souffrir qu’il a eue durant sa vie mortelle. Or, puisque Notre-Seigneur a pratiqué toutes sortes de vertus, vous devez donc avoir le désir de l’imiter en toutes les vertus.
Dieu demande cela de vous, mes filles. Il était toujours conforme à la volonté de son Père, et il désire que vous conformiez votre volonté en tout à la sienne. Il dit de lui-même qu’il faisait à la volonté de Dieu son Père, et nous devons être prêts à conformer nos volontés à la sienne, non seulement aux choses divines, mais encore aux temporelles. Il demande de vous que toutes ses vertus soient vos vertus, que vos pratiques soient conformes aux siennes, non seulement aux choses spirituelles, mais même aux corporelles qu’il a pratiquées sur la terre, de sorte qu’il faut faire état que qui dit une Fille de la Charité dit une fille de qui toutes les actions, paroles et pensées doivent être pratiques de vertu. Oui, dire Fille de la Charité, c’est dire une fille qui doit exercer toutes les vertus, et dans les circonstances où l’on doit pratiquer la vertu. Donc, mes filles, représentez-vous chacune que vous n’êtes pas seulement obligées de pratiquer une ou deux vertus, mais toutes. Donnez-vous à Dieu pour pratiquer toutes les vertus qu’il demande de vous, avec les personnes qui vous seront associées et dans les lieux où vous serez envoyées, qui à cent lieues, qui plus loin, et cela pour l’amour de votre époux, qui vous a donné l’exemple de toutes les vertus et qui vous a inspiré de quitter le monde, les parents et toutes les prétentions que vous pouviez avoir, pour son amour.