Entretiens aux Filles de la Charité (page 88)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

N’est-ce pas là, mes sœurs, le motif, qui vous a fait venir ? Peut-on s’imaginer qu’une fille qui, après avoir renoncé à tout ce qu’elle a de plus cher, s’en va à cent lieues, peut être portée à une si généreuse entreprise par autre motif que par l’amour de Dieu et le désir de le servir plus parfaitement que dans le monde ? Quelle raison a-t-on de penser que quelqu’une de vous soit venue ici

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par autre motif ou de légèreté ou de curiosité ? Nous n’avons aucune raison de le croire Or donc, mes filles, vous avez quitté le monde et vous vous êtes don nées à Dieu ; vous ne vous en repentez pas. Vous l’avez quitté d’affection ; vous avez dit adieu à toutes ses maximes, vous avez dit : "Je ne veux plus vivre désormais que pour Dieu." C’est, mes chères sœurs, la disposition que vous devez avoir eue quand vous êtes venues et celle que j’espère de vous, c’est celle sans laquelle les saints ne seraient pas saints, s’ils n’avaient quitté toutes choses, du moins d’affection.

Consolez-vous donc à ce moment et dites : "Or sus, mon Sauveur pourquoi suis-je partie de mon pays ? Qui m’a portée à venir à Paris ; Si ç’a été pour votre amour, il est facile d’en juger. Comment ? En venant dans une maison sans autre prétention que celle de vous servir, sans aucun plaisir pour le corps, ni satisfaction pour l’esprit, mais seulement pour nous donner toutes au service des pauvres Oh ! si cela est ainsi, mes chères sœurs, comme il y a sujet de le croire, vous devez espérer toutes les grâces nécessaires pour vous rendre les vraies épouses de Notre-Seigneur par la pratique de toutes les vertus. Courage ! Il faut espérer que Dieu vous fera la grâce de parvenir à la perfection qu’il demande de vous.

Mes sœurs, consolez-vous dans cette pensée, allant visiter les malades, et en tout ce que vous ferez : "Je dois espérer de la bonté de Dieu, puisque c’est lui qui m’a appelée pour faire cela, qu’il me fera la grâce de le faire vertueusement." Quoi ! mes filles, ne devez-vous pas espérer cela ? O mon Sauveur, aller chercher les moyens de vous servir à quarante et cinquante lieues, aller quitter mon père et ma mère et toutes mes connaissances pour cela ! Quoi ! Vous me refuseriez votre assistance ! Non, j’espère que vous me ferez la grâce de vous

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être agréable en tout ce que je ferai. Voyez-vous, mes sœurs ayez cette confiance ferme ; car une des principales choses pour acquérir la vertu, c’est la confiance en Dieu, comme vous l’avez entendu dernièrement. Dites donc à vous-même : "Oh bien ! voilà que l’on me dit qu’il faut quitter toutes les coutumes du monde et prendre celles de Notre-Seigneur. De moi je ne le puis, mais j’espère que Dieu me fera la grâce d’en venir à bout et de me comporter en sorte que l’on ne verra rien dans mes œuvres qui ne lui soit agréable, qu’il n’y aura rien dans mes yeux, ni sur mon visage, ni dans ma démarche qui ne soit dans la modestie, qu’il ne sortira point des paroles de ma bouche qui n’édifient le prochain. Je veux espérer qu’avec la grâce de Dieu je pratiquerai toutes les vertus dans la perfection qu’il veut que je les aie." Donc, mes sœurs, ayez cette confiance en Dieu.

Quoi, Monsieur ! espérer qu’une pauvre fille des champs puisse arriver à la perfection que vous dites, cela est-il possible ? — Oui, mes sœurs, vous le pouvez aussi bien que les religieuses.

Quoi ! une pauvre fille peut-elle prétendre à la perfection de ces filles de condition qui sont dans les religions, portées d’elles-mêmes au bien et à tout ce qui regarde l’honnêteté et la civilité chrétienne, qui font tant de difficulté d’en prendre qui n’aient toutes les qualités requises tant de l’esprit que du corps ? Quoi ! ces filles élevées de la sorte, sera-t-il dit que les pauvres Filles de la Charité doivent espérer de les égaler en vertu ! Quoi ! moi qui n’ai été instruite que des choses qui se font aux champs, je dois espérer cette perfection ; et vous dites, Monsieur, que je dois y tendre, et vous voulez que je pratique toutes les vertus ! — Oui, ma fille, espérez que vous le ferez dans la suite. Ah ! mes chères sœurs, si vous saviez ce que c’est que la confiance en Dieu et ce que peut une âme qui y est bien établie ! Or, vous

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remarquerez que les tentations de la chair et de l’esprit malin ne manqueront pas de vous porter au découragement.

Quoi ! il faudra que je me lève tous les jours à quatre heures, que j’aille à l’oraison, que je sois prête à aller et à venir, à servir les pauvres sans aucun relâche ! Quoi ! que je fasse toute ma vie cela ! Si ce n’était qu’à Paris, passe. Mais aller à la campagne, être exposée à tant de périls sur les chemins, ah ! ce n’est pas là le fait d’une fille. Je n’ai pas assez de force pour y résister. — Ah ! mes chères sœurs, quand ces pensées-là vous viendront, qui ne peuvent être que du démon, dites : "Tu as raison, esprit malin ; tu as raison, ma chair corrompue, de me faire douter de mes forces ; car de moi-même je ne le puis pas, et, si je ne regarde que moi, je ne me promettrai de rien faire qui vaille. Mais, quand je pense que Dieu travaillera pour moi, ainsi qu’un père qui fait tout pour son enfant, quand je me confie en sa bonté et pense qu’il veille à tout ce qu’il faut pour mon bien, j’espère qu’il sera ma force. Un père travaille pour son petit enfant, parce que celui-ci ne peut pas travailler lui-même ; et l’enfant ne se met en peine de rien, laissant tout le soin de tout ce qui le concerne à son père. Pourquoi n’en ferais-je pas de même, puisque je sais qu’il est un si bon père ? Oh ! je veux espérer que Dieu me fera la grâce de pratiquer mes règles. Et pour ce qui m’épouvante, quand on dit qu’il faut pratiquer toutes les vertus, je ne le puis pas de moi-même." Et dites hardiment : "Je ne le puis par mes seules forces, mais j’ai cette confiance en Dieu qu’il me fera la grâce de le faire et de le faire dans l’esprit qu’il faut, ainsi qu’il est dit dans la Sainte écriture : dites à l’homme juste que ce n’est pas assez qu’il fasse le bien et pratique les vertus, mais qu’il faut qu’il les pratique comme il faut, c’est-à-dire avec perfection."

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Or, mes chères sœurs, entre toutes les vertus que vous devez avoir, en voici quatre qu’il faut avoir et pratiquer particulièrement, par lesquelles on connaîtra si vous êtes Filles de la Charité.

Quand les apôtres commencèrent à prêcher, voyant qu’il fallait se séparer, ils dirent entre eux qu’il fallait s’accorder en la manière d’instruire le peuple et firent le symbole qu’on appelle des apôtres. Saint Pierre commença le premier et dit : "Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre." Les autres apôtres continuèrent jusqu’à la fin et résolurent que ce serait la marque par laquelle ils reconnaîtraient ceux qui auraient reçu leur doctrine De sorte que les apôtres, craignant que quelques-uns contrefaisant les chrétiens, ne se missent parmi les fidèles à quelque mauvais dessein, dirent : "Quand nous trouverons quelqu’un qui se dira chrétien nous lui demanderons cette marque. S’il nous la donne nous le recevrons ; et s’il l’ignore, nous lui dirons : Oh ! si vous étiez chrétien vous sauriez le symbole."

Mes sœurs, si on veut connaître quelles sont les vraies Filles de la Charité parmi celles qui en portent l’habit et le nom, ce sont celles qui pratiquent ces quatre vertus : l’humilité, la charité, l’obéissance et la patience. Donnez-moi une fille d’entre vous en qui paraisse l’humilité, une pauvre fille qui ne s’estime rien, qui aime qu’on la rebute, soit ses supérieurs, soit d’autres, qui pense qu’elle ne réussit en rien, qu’elle gâte tout et enfin qu’elle fait fort imparfaitement toutes choses, donnez-moi une fille comme cela, je vous dirai que c’est une vraie Fille de la Charité. Au contraire, donnez-m’en une en qui l’humilité ne paraît point, qui aspire à être plus estimée que les autres, qui désire passer pour une fille de bon esprit dans la Compagnie, parvenir à des charges ou être servante, ô Sauveur ! c’est la racine d’orgueil

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et du plus sot orgueil, semblable à celui de l’esprit malin, qui veut avoir un lieu par-dessus les autres. Oh ! une fille qui veut être estimée, qui pense toutes choses à son avantage, qui dit : "Nous avons tant de malades et beaucoup de choses à faire mais, par la grâce de Dieu, tout va bien." Dire cela pour être estimée ce n’est pas d’une Fille de la Charité. La vraie Fille de la Charité c’est celle qui a la robe de la charité et de l’humilité, qui a un grand amour pour le mépris, qui croit qu’elle ne réussit point en ce qu’on lui ordonne et qu’elle gâte tout où elle est. Mes filles, si vous voyez une fille comme cela entre vous, dites : "Voilà une vraie Fille de la Charité ; jamais nous ne lui voyons commettre aucune chose qui puisse tendre à la faire estimer."

Pour les autres qui ont les qualités contraires, si elles en portent l’habit, je vous réponds qu’en vérité elles ne le sont pas. Elles ont le nom de Filles de la Charité, mais elles n’ont pas la charité, dont le propre est de nous faire aimer à être méprisés d’un chacun

La marque d’une vraie Fille de la Charité est au contraire. Une personne qui a bonne estime d’elle-même et qui ne saurait supporter aucun mépris ni de paroles ni de silence, a grand sujet de craindre. Voilà donc, mes sœurs, la grande marque pour voir si une Fille de la Charité est vraie Fille de la Charité, c’est si elle est humble, si elle a cette belle robe, qui est tant agréable aux yeux de Dieu et des hommes. Ne voyez-vous pas en quelle estime vous avez une sœur de la maison que vous voyez dans cette pratique ? Oh ! la bonne fille ! disons-nous, quand nous parlons des défuntes. Ne vous souvenez-vous pas qu’une de leurs principales vertus était l’humilité ? Quand vous en étiez sur cette vertu, vous ne tarissiez point. Je me souviens d’une entre autres qui avait un si bas sentiment d’elle-même qu’elle craignait que tout ce qu’elle faisait ne fût pas bien fait,

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comme Job (1), qui disait : "Verebar omnia opera mea" ; je craignais d’offenser Dieu en tout ce que je faisais. Voyez ce grand saint ; il craignait toutes ses actions. Et comment cela ? C’est que, s’il eût été ici, par exemple, il aurait craint de n’avoir pas bien écouté la prédication ou ce que l’on dit, d’avoir donné trop de liberté à son esprit de s’occuper à d’autres choses ; il aurait craint d’avoir manqué d’élever son cœur à Dieu, pour dire, entendant parler de ces vertus que nous avons dites : "Ah ! mon Dieu, donnez-moi cette vertu" ; s’il avait donné l’aumône aux pauvres, il aurait craint que ce ne fût pas tant par un motif surnaturel que par une commisération naturelle.

Voilà comme sont celles qui sont humbles et qui croient qu’elles ne font rien de bien. Elles craignent en toutes leurs œuvres ; comme, au contraire, celle qui pense être expérimentée en toutes choses, qui se plaît à être estimée, n’est pas une vraie Fille de la Charité. O mon Sauveur ! s’il y en a qui se sentent en cet état, ô mes sœurs, que ces pauvres filles ont sujet de s’humilier et de craindre ! Voyez-vous c’est cela qui fait perdre la vocation, car il ne faut pas appréhender qu’une fille humble sorte de sa maison, comme, au contraire, il est impossible qu’une qui n’a point d’humilité y persévère. L’esprit d’orgueil, qui lui fait désirer être estimée, lui mettra bientôt dans l’esprit qu’elle n’est pas en bonne estime auprès de ses supérieurs, que les officières ne lui témoignent pas d’affection et qu’elle est dédaignée des autres sœurs. De là naît en elle la tristesse, la mélancolie et le dégoût de sa vocation. Et tôt ou tard il en faut sortir

Mes sœurs, aimons l’humilité, prenons à tâche de pratiquer cette vertu, tant aimée du Fils de Dieu que,

1) Job IX, 28.

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pour la pratiquer, il est mort sur une croix aux yeux de tout le monde, prenons à tâche de faire des actes d’humilité tant intérieurs qu’extérieurs, et pour cela disons à Notre-Seigneur : "Mon Sauveur, faites-moi la grâce que j’aime mon abjection et que je ne recherche point d’être estimée, mais que j’aime tous les exercices les plus bas et la dernière place." Est-il possible qu’il y ait quelqu’une qui voulût être la première ! Quoi ! une pauvre fille, vouloir être estimée quelque chose ! Oh ! pauvre fille ! si cela est ainsi, que feras-tu si l’on t’enlève l’emploi où tu es ? O pauvre fille, en quel déplorable état l’esprit d’orgueil vous a-t-il mise ! Faisons donc résolution, si nous voulons éviter ces malheurs, de prendre à tâche d’acquérir l’humilité, et donnons-nous à Dieu pour cela.

La seconde vertu recommandée aux Filles de la Charité, c’est la même charité. C’est ce que cette règle nous dit en nous recommandant la pratique de cette vertu, qu’il faut être telles que le nom que vous portez. Or, si vous demandez ce que c’est que cette charité, c’est, mes chères sœurs, aimer Dieu par-dessus toutes choses, et, en second lieu, aimer le prochain pour l’amour de Dieu.

Commençant par les sœurs, l’amour du prochain veut que vous preniez à tâche de vous aimer entre vous et de vous supporter en vos petites infirmités, après avoir commencé par vous-mêmes. Il faut que la charité s’étende aux pauvres pour les servir avec amour aux enfants, celles qui y sont employées ; aimez les pauvres forçats. Le nom de la chanté, que vous portez, vous oblige à aimer tous ces emplois. Quand vous êtes là, il faut les regarder comme l’œuvre de Dieu et vous tenir bienheureuses d’être employées à des choses que les saints voudraient faire eux-mêmes, s’ils étaient sur la terre.

Voilà deux marques d’une vraie Fille de la Charité : aimer ses sœurs et tout le prochain, cordialement.

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Mes chères sœurs, c’est la marque que Notre-Seigneur donnait pour connaître ses disciples. "En cela, leur disait-il, on connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous entr’aimez." (2). Mais, si ceux qui ne le font s’en veulent dire du nombre, comme Judas, ce malheureux qui commit ce déicide, ils ne le sont pas en effet. Mes sœurs, tant que l’on verra la charité entre vous, la Compagnie sera à édification. Mais, dès que l’on n’en verra pas et qu’on verra deux filles en une paroisse qui ne s’accordent point, soyez assurées qu’on dira que ce ne sont pas des Filles de la Charité ; et elles n’ont ni l’humilité, ni la charité car, si elles les avaient, elles commenceraient à faire ce qui leur est propre entre elles, et puis après aux autres, parce qu’elles sont appelées à aimer Dieu et le prochain.

D’où vient donc cela ? C’est manque d’humilité. Parce que l’humilité conserve la charité. Une fille qui a de l’humilité n’est point en discorde ; car l’humilité engendre la charité. Qui est-ce qui fait ces petits désordres entre vous ? C’est l’orgueil ; c’est que chacune se veut considérer et satisfaire en ce qu’elle fait ; elle veut qu’on la connaisse et qu’on croie qu’elle s’acquitte bien de sa charge. Et si l’on ne le fait pas, ce pauvre cœur ne le peut supporter. Mes sœurs, je vous assure qu’une personne de cette sorte est cause de grands désordres dans la Compagnie. Je vous le dis selon les sentiments du fond de mon cœur, il vaudrait mieux qu’elle n’y fût pas. Elle est cause que d’autres, à son sujet, murmurent de la conduite des supérieurs et font de petits monopoles (3). Ne vaudrait-il pas mieux qu’une fille qui contrarie tout ce qu’elle voit et qui est un sujet de désunion partout, ne fût pas dans la maison que d’y être ?

2) Saint Jean XIII, 35.

3) Monopole, cabale, intrigue.

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Quoi ! être cause que des épouses de Notre-Seigneur, qui lui étaient tant agréables tandis qu’elles conservaient l’union, deviennent laides et odieuses aux yeux de leur époux ! Car, mes sœurs, Dieu n’aime que la Charité. Et ainsi il vaudrait mieux qu’une fille qui se trouve en cet état se retirât, que d’être cause qu’il y ait des taches si noires dans ces âmes-là.

Le Fils de Dieu disait parlant de Judas : "Ah ! pauvre misérable ! il vaudrait mieux qu’il n’eût jamais été." (4). Ainsi, mes sœurs, je dis qu’il vaudrait mieux qu’une fille de cette sorte n’eût jamais été, ni ne fût jamais entrée dans la Compagnie que de s’y comporter de la sorte. S’il y en a quelqu’une comme cela, il faut prier Dieu pour elle ; car elle est digne de compassion, et faut espérer qu’elle se corrigera avec sa grâce, pourvu qu’elle y travaille.

Voilà donc deux marques qui feront connaître les vraies Filles de la Charité, savoir l’humilité et la charité ; et les contraires de ces vertus sont des marques de perdition.

Restent les deux autres vertus qui composent la croix spirituelle de Notre-Seigneur, représentées par les deux bras de la croix matérielle. La charité dont nous venons de parler, ah ! il ne faut pas demander où est sa place ; elle est représentée par le haut de la croix ; et l’humilité par le bas, pour nous montrer que l’humilité fait aimer les lieux bas, quoiqu’en vérité c’est une vertu qui ne souffre jamais que ceux qui la possèdent demeurent en bas ; au contraire, elle les élève bien haut dans la perfection.

L’obéissance, représentée par le bras droit, vous savez ce que c’est, et Dieu veuille que ce soit par pratique ! Que veut dire obéissance ? C’est à dire que la personne obéissante ne veut rien que la volonté de Dieu en toutes

4) Saint Matthieu XXVI, 24.

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choses et la conformité en tout à la volonté des supérieurs, des officières et des sœurs servantes. Quel bonheur ! L’on est quelquefois en peine comme l’on fera pour faire la volonté de Dieu, vous, vous n’avez qu’à obéir à vos règles, et vous faites la volonté de Dieu. Vous êtes assurées qu’en tout ce qu’une sœur fait par obéissance, elle se conforme à la volonté de Dieu ; comme, au contraire, en ce qu’elle fait de sa tête, elle ne fait pas la volonté de Dieu. Jamais nous ne faisons la volonté de Dieu lorsque nous n’obéissons point à nos règles et aux ordres de nos supérieurs. Oh ! belle obéissance ! que tu es belle, puisque tu es si agréable à Dieu qu’il a agréable tout ce que tu fais faire !

Je me suis quelquefois enquis de moi-même comment va la Compagnie de la Charité. Elle est dans l’obéissance de ses règles aux supérieurs, aux officières et aux sœurs servantes hors de la maison. Mes sœurs, je vous dirai que j’ai toujours remarqué qu’elle était en vigueur par la grâce de Dieu, et je l’en remercie de tout mon cœur. Mais depuis quelque temps, comme l’on doit penser aux choses que l’on a en charge, me faisant la même demande, il m’a semblé que cette vertu était en vigueur en la plupart, mais qu’elle est un peu moindre en quelques-unes. Que cela me soit une affliction, je vous le laisse à penser ! Il y en a peu, mais il y en a, qui lâchent pied, que je vois peu soumises à Dieu dans les événements, peu soumises aux règles et aux supérieurs. Je vous laisse à penser si cela m’est une affliction et à Mademoiselle Le Gras encore plus qu’à moi, de voir une Compagnie qui a fait la volonté de Dieu jusqu’à présent, être à la veille de voir que l’esprit malin fasse quelque brèche.

Oh ! quel sujet d’affliction et de crainte ! Je m’assure que chacune se doit dire à elle-même ce que le traître Judas dit avec les autres apôtres la nuit qu’il devait trahir

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son maître : Numquid ego sum Domine ? (5) N’est-ce pas de moi que l’on parle ? Voilà qu’il y en a peu, à ce qu’on dit qui sont rétives à l’obéissance, qui ne suivent pas l’esprit des règles et qui font à leur tête. Mon Dieu ! N’est-ce pas moi ? Mes sœurs, n’avez-vous point ces pensées ? L’on dit qu’il y en a dans la Compagnie qui sortent de l’obéissance ; n’est-ce pas moi qui suis si malheureuse ? Il faut que je m’examine et que je fasse demain l’oraison là-dessus. Si je suis dans l’observance de mes règles, j’en remercie Dieu ; si je ne suis pas dans mon devoir, je veux m’y mettre. Hélas ! sans attendre à demain, mes sœurs, la conscience vous le dira, je m’assure. Car, voyez-vous, la syndérèse (6) est un bon témoignage. Dès cette heure, chacune peut s’examiner : "Comment suis-je dans l’obéissance ? Gardé-je mes règles ? Suis-je conforme aux avis de Mademoiselle Le Gras ?" Et si on trouve que non, prendre résolution de se corriger et de se punir, voyez-vous, prendre la discipline et crier miséricorde à Dieu "Quoique je sois inclinée à vivre sans être obéissante ah ! mon Dieu ! plutôt la mort ! Donnez-moi la grâce de ne rien faire que par obéissance, puisqu’elle me fait faire toujours votre volonté, et la désobéissance, au contraire, ne me fait trouver que la mienne propre."

La quatrième vertu que vous devez particulièrement pratiquer et qui est représentée par le bras gauche, c’est la patience. Or il n’y a presque moment où nous n’ayons besoin de patience. Un malade ne sera pas content ; votre sœur vous dira quelque parole un peu fâcheuse ; ah ! d’abord vous vous sentez le cœur blessé ; quel remède faut-il là ? Point d’autre que la patience. Quelle est donc la vertu de patience ? C’est ce qui fait qu’on

5) évangile de saint Matthieu XXVI, 22.

6). Syndérèse, instinct moral.

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supporte patiemment tous les fâcheux accidents qui se rencontrent dans la vie, sans se fâcher ; ou, si l’on se laisse aller, on rentre d’abord en soi-même pour apaiser le trouble. De là il faut donc avoir une bonne provision de patience, mes chères sœurs ; car, quand il ne vous viendrait rien à souffrir du côté des hommes, hélas ! nous sommes si chétifs que dans nous-mêmes nous en trouverons assez ; et nous sommes si changeants que nous avons assez de choses qu’il faut supporter ; ce qui ne se peut faire sans patience.

Quoi ! Monsieur, une personne qui ne se fâche point en tout ce qui lui arrive, ni lorsqu’on la reprend quand elle n’a point failli, c’est cela la patience ? — Oui, mes sœurs ; et vous devez vous exercer à cela quand il vous vient quelque chose à supporter, soit du côté des dames ou des malades ou des enfants, pour ne rien dire qui témoigne de l’impatience, quoique, quand les pauvres font quelque plainte, ou murmurent contre vous, on les peut avertir, pourvu que l’on ne se fâche point, pour remédier aux fautes qu’ils pourraient faire s’ils continuaient.

Voilà donc, mes sœurs, les vertus que vous devez souvent demander et travailler à avoir. Et les personnes qui n’ont point ces vertus, ô Sauveur ! quelles ont bien sujet de s’affliger ! Car, si une Fille de la Charité n’a point d’humilité, il est certain que la vanité s’emparera bientôt de son pauvre esprit ; et n’y ayant plus d’humilité, il n’y aura plus d’obéissance, ni de patience. Pauvre fille, qui a, tant d’années, exercé ces vertus, qui était si patiente que rien n’était capable de l’ébranler, qui était si ponctuelle en l’obéissance ! Où est allé tout cela ? O mes sœurs, on dira d’elle ce qu’on dit de cette grande ville de Carthage. Il n’y reste que des masures depuis qu’elle a été vaincue par les Romains. Nos gens qui passent par là nous disent qu’il n’y a plus que quelques pierres.

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Ces filles qui, dans le commencement, paraissaient avec ces belles vertus, ah ! qu’elles étaient agréables aux yeux de Dieu ! Mais, quand ces belles vertus sont à bas, que reste-t-il ? Ce sont de vieilles masures. Il n’y a plus ces beaux bâtiments de la charité, de l’humilité, ni des autres vertus que l’on y a vues autrefois elles ont été, mais elles ne subsistent plus, l’esprit malin n’y a laissé que des masures. N’est-ce pas là une chose bien déplorable de voir dans une âme ce beau bâtiment spirituel tombé en ruines ! Si nous savions ce que c’est ! Oh ! le bel édifice qu’une fille qui a de l’humilité, de la charité, de l’obéissance, de la patience ! Ah ! mes sœurs, il n’y a rien de plus beau. Les anges en tout le ciel regardent avec plaisir la belle harmonie de ces vertus. ôtez-moi cela d’une Fille de la Charité, que trouvez-vous ? Ah ! mes filles, vous ne trouvez que le tronc d’orgueil ! O pauvre enfant, que l’on a vue tant d’années si obéissante, faut-il dire que cela n’est plus ! Quel regret de ne voir plus, au lieu de patience, qu’impatience ; où l’on a vu tant de support, n’y trouver plus que de l’emportement ! Qu’est-ce que l’on peut dire sinon que c’est une belle ville de Carthage ruinée. Il ne reste plus que cette pauvre robe grise et le nom de Fille de la Charité. Oh ! quel sujet d’affliction !

Je ne veux pas dire qu’il y en ait qui soient arrivées jusqu’à ce degré ; mais celles qui commencent à se relâcher, si elles ne se corrigent, y viendront bientôt. C’est pourquoi, quand on en voit quelqu’une qui se relâche en la sainte obéissance, il y a grand sujet qu’elle ne devienne comme cette grande ville. La pauvre fille, dira-t-on, elle était si charitable et si patiente ! Mais elle ne l’est plus ; elle est tout autre à présent. Voyez, mes sœurs, les vices viennent quelquefois à un tel point qu’on est pire après avoir quitté la vertu, que l’on n’était avant que de l’entreprendre ; de sorte qu’une fille qui autrefois a

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été humble, devient toute vaine et plus qu’elle ne l’avait jamais été ; ainsi des autres vices. Vous ne lui sauriez dire un mot qu’elle ne s’offense. Je veux qu’il n’y ait qu’un mois qu’elle commence à être dans cette disposition ; elle n’est pas encore dans un état désespéré ; mais il y a sujet de craindre qu’elle n’y vienne. Oui, mes sœurs, si cette fille ne se corrige, si elle ne reconnaît son misérable état et qu’elle vienne à tremper là dedans un mois, il est bien à craindre qu’elle ne puisse revenir. Quand on se laisse aller aux vices et qu’on en est venu à un certain degré, il n’y a plus de retour. On devient endurci de telle sorte qu’on ne se soucie plus de rien. Vous avez beau avertir ces filles-là ; cela ne fait aucun effet. Mes filles, je ne veux pas croire qu’il y en ait une d’entre vous qui soit en cet état déplorable ; au contraire, je veux croire que, si la nature a prévalu jusqu’à présent, en sorte que, par faiblesse, ou autrement, vous ayez effacé ces beaux traits que les vertus tracent en une âme, vous laissant aller aux vices contraires, dorénavant vous ferez la guerre à ces mêmes vices ; je veux croire que, si vous prenez de si bonnes résolutions, Dieu vous fera la grâce de vous corriger, si vous la lui demandez comme il faut, à l’oraison. Mais il faut remédier au mal de bonne heure.

Le Saint-Esprit dit : Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra (7), etc. ; si vous sentez que Dieu vous appelle aujourd’hui pour vous faire sortir d’un état si dangereux, écoutez-le ; si vous sentez qu’il vous appelle à espérer cette grâce, n’endurcissez pas votre cœur, accourez à la sainte Vierge, la priant qu’elle vous obtienne de son Fils la grâce de participer à son humilité, qui la fit dire la servante du Seigneur lorsqu’elle

7) Livre des Psaumes XCIV, 8.

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était choisie pour sa mère. Qu’est-ce qui fit que Dieu regarda la Vierge ? Elle le dit elle-même : "C’est mon humilité". Je vous laisse à penser si nos sœurs ont recours à la sainte Vierge, qui a tant aimé cette vertu, comme elle obtiendra de Dieu qu’il leur fasse la grâce de la pratiquer.

Or, concluons de tout ce que dessus que voilà une excellente règle, et bien importante à garder, et que l’esprit des vraies Filles de la Charité consiste en ces quatre vertus : l’humilité, la charité l’obéissance et la patience, et qu’il faut qu’on voie reluire ces vertus en toutes vos actions et paroles, de sorte que, si vous parlez que ce soit avec humilité ; si vous pensez quelque chose, que ce soit dans l’esprit d’humilité.

La charité encore : aimer toutes vos sœurs, regardant Dieu en elles, et ainsi des autres.

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