Entretiens aux Filles de la Charité (page 89)
Ce sont vos vertus, mes filles ; ce ne sont point celles de Sainte Marie. Elles les peuvent pratiquer, mais vous devez les avoir pardessus toutes, puisque c’est votre marque. C’est ce qui vous fera connaître si vous êtes Filles de la Charité, de sorte que celles qui porteront ces quatre vertus seront reconnues pour de vraies Filles de la Charité ; mais celles qui ne le sont pas et qui ne travaillent pas à le devenir sont en grand danger.
O mon Sauveur, vous vous êtes fait notre exemple dans votre naissance mortelle ; vous nous avez donné des exemples d’humilité pendant toute votre vie, et vous voulez paraître dans la façon la plus humble, qui est celle d’un criminel. Vous voulez vous représenter à nous comme cela et que l’on dise : "Tenez, voilà notre Dieu." Vous vous êtes humilié jusqu’à ce point de vous mettre sous des espèces si chétives que sont le pain et le vin et d’être là sous ces accidents, depuis tant d’années. Ah ! Seigneur, en toutes vos actions vous avez mis ce caractère d’humilité, de charité, d’obéissance et de patience,
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et vous voulez que nous vous imitions en la pratique de ces vertus mêmes. Suivant cela, Seigneur, c’est vous qui êtes la source de l’humilité et de toutes les vertus. A qui pouvons-nous nous adresser ? A qui pouvons-nous aller pour avoir ces vertus, sinon à vous, ô Seigneur ? Vous êtes l’auteur de toutes vertus faites-nous-en part, vous qui êtes riche de ces belles vertus. Je vous prie, répandez vos grâces sur ces pauvres sœurs, afin qu’elles vous puissent imiter ; mais répandez-les aussi sur moi, misérable, qui en ai plus besoin que personne, afin que tout ce que je ferai soit accompagné d’humilité, de charité, d’obéissance et de patience. Donnez-nous cette grâce, mon Dieu, pour cette petite Compagnie. Ah ! Seigneur, vous avez appelé ces filles de si loin pour en faire vos épouses, et de la boue en faire des pierres précieuses, comme vous avez fait de celles qui sont là-haut au ciel. C’est avec affection que nous vous demandons cette grâce que, si nous avons été atteintes de l’orgueil, nous nous mettions en la pratique de la vertu contraire et que nous ne cessions point jusqu’à ce que nous soyons humbles.
Sainte Vierge, qui dites à tout le monde dans votre cantique que c’est l’humilité qui est cause de votre bonheur, obtenez pour ces filles qu’elles soient comme Dieu le demande ; ornez-les de vos vertus. Vous êtes mère et vierge tout ensemble. Elles sont vierges aussi. Priez donc votre Fils, par les entrailles de votre ventre, où il a logé neuf mois, qu’il nous donne cette grâce. C’est, Seigneur, ce que je vous supplie d’opérer par les paroles de bénédiction que je vas prononcer de votre part, et qu’à même temps vous fassiez descendre du ciel votre esprit sur nous tous pour nous animer à la pratique de ces belles vertus et pour que ces filles ne cessent jamais qu’elles ne les aient acquises. C’est ce que je demande à votre divine majesté.
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Deux sœurs, après la bénédiction donnée, demandèrent pardon, auxquelles M Vincent dit :
Dieu vous bénisse, mes chères sœurs ! Je prie Notre-Seigneur qu’il agrée le sacrifice que vous venez de lui faire et vous donne la sainte humilité, la base et le fondement des vertus, et que vous ne tombiez jamais dans le vice que vous témoignez avoir envie d’éviter de tout votre possible, aidées de la grâce de Dieu. Amen.
99. — CONFéRENCE DU 21 JUILLET 1658
SUR LA FIDéLITé AUX RèGLES
(Règles Communes, art. 43)
Mes chères sœurs, voici la teneur de la dernière de vos règles : "Elles feront un grand état de tous ces règlements et ensemble de toutes les louables coutumes qu’elles ont observées jusqu’à maintenant, regardant tout cela comme des moyens donnés de Dieu pour mieux se perfectionner et se sauver plus facilement. C’est pourquoi elles s’affectionneront et étudieront à les bien mettre en pratique."
Mes sœurs, ce dernier article de vos règles vous recommande de faire un grand état de toutes vos règles et des saintes coutumes de la maison, c’est-à-dire de faire grande estime de tout ce qui s’y est observé jusqu’à présent. Or, la première raison pour laquelle vous devez observer ces règles, c’est parce qu’elles ont été inspirées de Dieu, de sorte que vous les devez regarder, non pas comme règles d’hommes, mais comme règles données de Dieu et inspirées de Dieu à ceux qu’il a choisis pour vous diriger.
Voilà donc la première raison pour laquelle vous les devez regarder comme règles que Dieu vous a données,
Entretien 99. — Ms. SV 4, p. 315 et suiv.
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car il faut que vous sachiez qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme d’avoir une bonne pensée si Dieu ne la lui inspire. C’est pourquoi, quand on regarde les règles non seulement les vôtres, mais généralement parlant, il faut les regarder, non comme pensées et ordres des hommes, mais comme venues de Dieu, qui les a inspirées pour la bonne conduite des communautés. Suivant cela, vos règles, mes chères sœurs, sont données de Dieu pour vous, et vous les devez garder comme venues de Dieu et non pas des hommes. Ainsi, quand vous venez entendre lire vos règles, il faut dire : "Je m’en vais écouter Dieu parler", et recevoir ce que la règle dit, comme si Dieu parlait à votre cœur. Voilà donc le premier motif qui vous doit faire estimer vos règles.
La seconde raison pour laquelle vous devez en faire état, c’est mes chères sœurs que toutes vos règles tendent à vous faire de bonnes chrétiennes, bonnes servantes de Dieu et bonnes Filles de la Charité. Après cela, elles tendent à vous faire des saintes, parce que tout ce qu’elles conseillent sont des choses qui concernent les commandements de Dieu, pour vous les faire mieux observer, et les conseils évangéliques. Bref, elles tendent à vous faire parvenir à la sainteté. Donnez-moi une sœur d’entre vous qui observe bien ses règles, je vous dirai ce que le défunt Pape disait : "Que l’on me rapporte qu’un religieux ou religieuse ou personne de communauté a bien gardé ses règles, je le canoniserai." Quelle puissante raison mes sœurs, pour vous faire observer vos règles ! Car, suivant cela si une Fille de la Charité est exacte à ses règles, nous pouvons dire qu’elle vivra et mourra à la façon des saints qui sont dans le ciel. Ah ! quelles belles vertus vous pratiquerez, si vous gardez vos règles ! Ne vous ressouvenez-vous pas de celles qui ont paru en nos chères défuntes, mais bienheureuses défuntes, de cet ardent amour vers Dieu,
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de ce désir de servir le prochain ? Ne vous semblait-il pas entendant faire le rapport de ce qu’elles avaient fait, que ce sont les mêmes choses que nous lisons dans la vie des saints ? Pour moi il me semblait et que ce que nous avons lu dans la vie des saints et dans la vie de Jésus-Christ même est ce qu’elles ont pratiqué de sorte qu’on voyait en elles quelque participation de la divinité. Car, voyez-vous, mes sœurs, les vertus des chrétiens, de ceux qui ont foulé le monde aux pieds pour l’amour de Dieu, c’est une participation des vertus qui sont en Notre-Seigneur, au moyen de laquelle ces personnes humbles, qui ont tout quitté pour le service de Dieu, participent à l’esprit de Dieu, et cette participation est celle que Notre-Seigneur leur a donnée de son humilité. Et ainsi des autres vertus. De sorte que, quand vous voyez pratiquer quelque vertu à une sœur et qu’elle fait cela par rapport à Notre-Seigneur, nous disons de cette personne qu’elle vit de l’esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or, mes filles, vos règles vous mettront en cet état de perfection, si vous en aimez la pratique. Oh ! voyez combien vous les devez estimer et aimer, pour ne pas manquer à pas une.
Je sais bien qu’il y a quelquefois deux règles qui se combattent l’une l’autre. La règle de l’ordre de l’emploi de la journée vous appelle à l’oraison le matin, et l’ordre de l’assistance des pauvres vous ordonne de les aller visiter et de leur porter les médecines. Que faut-il faire en ce cas ? Voilà deux règles du bon Dieu. Selon ce que je viens de vous dire, si j’observe l’une et que je laisse l’autre, je ne fais pas ce qu’il veut que je fasse. En ce cas, la sainte obéissance accorde tout cela et veut que vous laissiez l’oraison pour aller servir vos pauvres, comme il vous a été enseigné tant de fois ; et alors c’est quitter Dieu pour Dieu. Or donc, quand il vous semble que vous ne pouvez pas observer une règle
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sans laisser une autre règle, il n’en faut point faire de scrupule car cela s’appelle quitter Dieu pour Dieu. Mais, hors de ce qui a été dit, qu’il arrive contradiction entre deux règles, il n’est pas loisible de la laisser ; comme, quand la cloche sonne et vous appelle à l’oraison, il faut tout quitter, car c’est Dieu qui vous dit : "Venez, mes filles". Voilà pourquoi il faut obéir au son de la cloche comme à la voix de Dieu, dans la croyance que, quand vous serez venues à la chapelle, Notre-Seigneur vous regardera et prendra plaisir à vous considérer. Car vous êtes ses épouses, et, en cette qualité, il prend plaisir à vous voir, comme un père en prend à voir son enfant, ne voyez-vous pas comme un père qui a des enfants quitte toute chose pour le plaisir qu’il prend en ses enfants ? Et pourquoi ? Sachez que, d’autant plus une fille sera exacte à l’observance de ses règles, d’autant plus elle approchera de la sainteté. Mais ressouvenez-vous que vos règles doivent être entendues de telle sorte que vous devez vous croire obligées de les garder et ne pas penser à acquérir d’autres vertus que celles qui y sont comprises. Cela vous rendra saintes. Oui, mes sœurs, vous êtes assurées que, si Dieu vous fait la grâce de bien garder vos règles, vous arriverez à une grande perfection. On ne verra qu’ardeur d’amour pour Dieu, qu’ardeur de charité pour le prochain, que le désir d’être méprisées. Vos règles tendent à ces vertus-là.
Cela posé, mes sœurs, ne voulez-vous pas bien faire résolution et dire à ce moment : "Oui, Monsieur, de tout mon cœur je me donne à Dieu pour les observer ; de tout mon cœur je me résous à n’en laisser pas une." Que s’il arrive qu’il en faille omettre, ce sera pour la rencontre de deux règles et pour la charité. Je veux croire que vous le voulez bien, que vous avez toutes cette intention, et d’autant plus volontiers que vous savez qu’il ne faut point autre chose pour arriver à la perfection. Courage,
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mes filles ! Si vous êtes fidèles à cela, Dieu vous fera la grâce de faire de grandes choses à son service ; oui, Dieu fera par la Compagnie des choses dont on n’a jamais ouï parler, si vous êtes fidèles à ce qu’il demande de vous.
Ne le voyez-vous pas déjà ? Avait-on jamais ouï dire que des filles allassent servir de pauvres criminels ? Avait-on vu des filles se donner au service des pauvres enfants abandonnés de leurs pères ? C’est ce qui se voit, et Dieu prend plaisir à le voir. Or, si les pères prennent plaisir à voir leurs enfants, qui seront peut-être méchants et les ennemis du père, à combien plus forte raison Notre-Seigneur aimera-t-il une âme qui fait ce qu’elle peut pour lui plaire. Souvenez-vous donc, mes chères sœurs, que, comme les pères prennent plaisir à ce que font leurs enfants, ainsi Dieu se plaît aux actes de vertu que vous faites, de sorte que, comme chères épouses de Notre-Seigneur il prend plaisir à vous voir souvent à l’oraison. Il voit comme l’une est occupée à considérer sa bonté, sa sagesse et ses autres perfections, comme elle s’élève à lui par des actes d’amour. "C’est de tout mon cœur, mon Sauveur, que je vous aime ; et parce que je ne puis vous aimer comme vous méritez, je vous offre l’amour que votre Père a pour vous." Il voit comme l’autre tremble à la vue de ses chutes et comme elle cherche les moyens de s’en relever. Ah ! il regarde cela avec plaisir. Quand quelqu’une y manque par nonchalance, paresse ou autrement, oh ! voyez-vous, mes sœurs, c’est un déplaisir que vous lui donnez, qui ne se peut exprimer. Mais, hors cela, c’est une belle harmonie. Tout ce que l’on fait à l’oraison plaît tant à Dieu qu’il vous attend là pour cet effet. Non seulement ce qui regarde l’exercice de l’oraison est une harmonie qui plaît à Notre-Seigneur, mais tout ce que vous faites donne du plaisir à Dieu quand vous observez vos règles.
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Et voyant dans quel esprit vous faites votre travail, la confiance que vous avez en lui, il regarde cela avec tant de plaisir qu’il semble qu’il n’en a pas de plus grand. Pourquoi ? C’est qu’il se voit là-dedans ; il voit ces vertus en vous. Ainsi il ne peut qu’il ne vous aime ; car nous aimons une chose qui nous ressemble. Et quand une fois une personne est arrivée à ce degré, Dieu prend un plaisir en cette âme-là, d’autant qu’il voit en elle les traits de ses divines perfections, qu’il y a mises par sa grâce, de son amour, de sa bonté et de sa sagesse. Le Fils y voit sa conformité à la volonté de Dieu son Père et prend son plaisir là dedans.
Mes chères sœurs, cela posé, ne voulez-vous pas bien vous donner à Dieu pour garder vos règles ? Je crois que c’est votre résolution. Tandis que vous garderez vos règles, vous serez si agréables à Notre-Seigneur qu’il prendra plaisir à vous voir. Pourquoi ? C’est que, quand vous accomplissez vos règles, vous accomplissez toujours la volonté de Dieu. Car vous êtes assurées qu’il n’y a règle, tant petite soit-elle, qui ne soit agréable à Dieu. Quel sujet de consolation pour vous de savoir que non seulement l’oraison est recommandable à Dieu, mais encore toutes les plus basses occupations, quand elles sont selon les règles, comme laver les pieds aux pauvres, baiser la terre, voir un malade, aller vider un pot ! Tout cela est si agréable à Dieu qu’il préfère quelquefois ces moindres choses à de plus grandes, principalement si elles sont faites en la manière qu’il faut ; et les saints estiment que l’observance des plus petites règles est plus agréable à Dieu que celle des plus grandes. Accomplissez vos règles ; elles vous rendront saintes. Mais a-t-on ouï dire jusqu’à maintenant que des filles se soient données à Dieu pour servir des fols que leurs pères chassent de leur maison pour les renfermer dans les cachots ? Continuez, mes filles, continuez. Vous ne
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voyez pas ce que Dieu veut faire de vous ; nous ne voyons pas ce qu’il prétend de la Compagnie. Nous voyons bien ce qu’il a fait jusqu’à présent ; mais, au reste, nous ne savons pas ce qu’il veut de vous et de celles dont il veut se servir en des choses que vous et moi ne voyons pas, pourvu que vous gardiez les règles qu’il vous a données.
Mais, Monsieur, que ferons-nous pour cela ? Mes sœurs, il faut que vous ayez une copie avec le temps, imprimée ou autrement, et que vous en lisiez tous les jours quelque article. De plus, il faut les porter sur vous et quand vous serez arrêtées en quelque lieu pour attendre votre sœur, prendre vos règles dans votre poche et les lire. Celles qui ne savent pas lire, in nomine Domini, elles se souviendront que Notre-Seigneur est leur règle et qu’il sera leur lecteur de sorte donc qu’il ne faut point laisser passer un jour sans en lire quelque article.
Ah ! si vous étiez dans la pratique d’un monastère de Paris que je vois quelquefois ! Je ne vois jamais ces filles qu’elles n’aient un livre à la main ; et je crois que c’est leurs règles.
Monsieur, pourquoi les relire tant de fois ces règles que l’on sait par cœur ? Car il est à croire qu’elles les savent. — Ah ! mes sœurs, c’est que l’esprit de Dieu est caché là dedans. Ainsi elles ne se lassent point de les lire et relire, et Dieu donne de nouveaux coups de dévotion pour les pratiquer, aux âmes qui le craignent. Les Capucins les lisent fort souvent. Pourquoi ? Est-ce qu’ils ne savent point leurs règles ? Elles ne sont pas plus amples que les vôtres, et partant ils les savent. Ainsi il semble qu’il ne serait pas nécessaire de les relire néanmoins ils les lisent tous les vendredis parce qu’ils espèrent qu’en les entendant Dieu leur donnera toujours plus de lumières pour les observer. Ainsi il faut vous mettre en
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cette pratique, et, au bout de l’an que vous ferez vos retraites, les parcourir toutes pour voir si vous n’y manquez point. Ai-je observé celle-là ? Oui par la grâce de Dieu. Si on y a manqué, il faut s’humilier et faire pénitence des fautes qu’on remarque avoir faites contre les règles. Il y en a qui ont dévotion, de trois en trois mois, plus ou moins, quand elles font la communication au supérieur, ou qu’elles se confessent, de demander pénitence de l’inobservance des règles et Dieu fait la grâce à ces filles de croître de vertu en vertu. On dit. "Comme une telle sœur est exacte à ses règles !" Car cela se voit dans la maison ; comme, au contraire, on voit celles qui ne les observent pas. Les filles qui gardent bien leurs règles, vous les voyez récolligées et la vue basse ; mais celles qui n’en tiennent compte, c’est tout au contraire. C’est pourquoi, mes sœurs, demandez à Notre-Seigneur la grâce de les observer.
Mais, Monsieur, il y a grand’peine d’en venir là. — Mes sœurs j’ai toujours ouï comparer la peine qu’on a à l’observance des règles à celle de porter un anneau au doigt, parce qu’on est accoutumé à cela. Or, quand une personne est accoutumée à l’observance de ses règles, elle n’a pas plus de difficulté qu’on en a à porter un anneau. Quand je vois chez nous qu’on se lève à quatre heures, qu’on va à l’oraison, que de là on se prépare à dire la messe (la matinée se passe presque à cela) je dis en moi-même : "Mon Dieu ! on n’a point de peine au bien, quand on y est habitué." Ainsi celles qui se sont accoutumées à la pratique des règles, les font sans difficulté ; et si elles ont peine, c’est qu’elles ne goûtent pas l’esprit de Dieu, qui est là dedans. Allez-moi dire à un mauvais prêtre, comme je suis : "Avez-vous de la peine à dire l’office ?" il vous répondra : "Oui je le trouve bien long." Demandez à une bonne Fille de la Charité comment elle accomplit les règles qu’on lui a baillées,
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elle vous dira qu’elle le fait sans difficulté. S’il y en a quelqu’une qui y trouve trop de peine, c’est qu’elle n’y est pas encore bien habituée. Mes sœurs, demandez bien à Dieu la grâce, principalement demain, jour de sainte Marie Madeleine, de bien garder vos règles et donnez-vous à Dieu pour cela, comme aussi pour l’ordre de l’emploi de la journée, que je m’en vas vous lire, parce que voilà vos règles achevées.
Voici l’ordre de l’emploi de la journée… (Ce qui a été dit de l’emploi de la journée en cette conférence est joint à un autre entretien dudit emploi, fait le sixième octobre suivant).
O Seigneur, ô Seigneur, qui vous êtes fait cette pauvre Compagnie de pauvres filles, vous avez voulu naître d’une pauvre fille, quoique de race royale, et vous voulez qu’elles fassent comme votre père saint Joseph faisait ; vous désirez qu’elles se conforment à ce que vous et votre mère avez fait sur la terre ; nous vous supplions, Seigneur, de faire la grâce à cette Compagnie de filles qu’au moment où elles recevront la bénédiction, elles soient excitées efficacement à entrer dans cette pratique. Faites-nous donc la grâce d’observer nos règles, comme vous avez observé celles que votre Père vous a données. O Seigneur, jamais nous ne voulons faire autre chose. Nos chères sœurs ne désirent pas les abolir, mais les observer elles ne veulent pas les abréger, mais les augmenter, elles désirent observer vos commandements et vos conseils en gardant leurs règles. Faites-leur donc cette grâce. Nous vous la demandons pour l’amour de Notre-Seigneur et pour l’amour de sa sainte Mère, pour l’amour de sainte Marie Madeleine, votre chère amante que, comme elle a été fidèle à garder les règles que vous lui avez données, elles le soient à celles que vous leur avez fait donner. O Sauveur faites-nous cette grâce pour l’amour de sainte Marthe et encore de sainte
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Jeanne de Cusa, en sorte qu’elles n’aient point d’autre plaisir que de les observer. C’est ce que je vous demande de tout mon cœur et, de votre part, je donnerai la bénédiction.
100. — ENTRETIEN DU 4 AOûT 1658
A QUATRE SŒURS ENVOYéES A CALAIS
Le dimanche 4e jour d’août 1658, Monsieur notre très honoré Père eut la bonté de venir céans parler à quatre de nos sœurs que sa charité choisit pour secourir celles qui étaient allées à Calais servir les pauvres malades par l’ordre de la reine.
Sa charité, dès en entrant, témoigna, par une ouverture de cœur, ressentir consolation pour le sujet qui l’amenait, disant :
Mes sœurs, je viens prendre part à votre joie et à la consolation de Mademoiselle Le Gras du choix que Dieu fait de la petite Compagnie qu’il s’est formée lui-même. Quel bonheur, mes sœurs, d’être préférées à tant d’autres Compagnies qui sans difficulté auraient mieux fait que vous ! Et néanmoins ce choix paraît par l’ordre de sa volonté puisqu’il vous y fait appeler par la reine. Que faut-il faire, mes sœurs ? Beaucoup s’humilier et être pleins de reconnaissance. Qui aurait dit, ma sœur Henriette, qui êtes des premières en la Compagnie, que cette Compagnie serait employée en des œuvres si admirables ? Ne vous en étonnez pas, mes chères sœurs, puisqu’il est tout évident que Notre-Seigneur la formait sur le modèle de sa vie. Qu’est-il venu faire au monde sinon sauver les peuples ? Et à quoi sont employées nos chères sœurs sinon à faire leur possible pour sauver la vie à tant de pauvres gens auxquels on l’a voulu ôter ?
Entretien 100. — Recueil des procès-verbaux des Conseils, p. 245 et suiv.
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Et le bon cœur de notre très honoré Père, s’attendrissant, tira larmes de ses yeux, et il dit :
N’est-ce pas ce que nos sœurs ont fait et font présentement, y en ayant eu quelques-unes qui ont perdu la vie ? Oh ! que bienheureuses sont-elles de l’avoir perdue pour un si digne sujet ! Mes chères sœurs, les autres sont bien malades, et savons-nous ce que Dieu en voudra faire ? Donnons-nous bien à Dieu pour faire toujours sa sainte volonté.
Voilà à peu près ce que notre très honoré Père dit pour un motif général, pour faire connaître aux Filles de la Charité qu’il est très nécessaire d’aller partout où il plaira à Dieu de les appeler pour le service du prochain.
Venons aux raisons particulières. Je ne vous en puis dire d’autres mes sœurs, que celles que Notre-Seigneur avait quand il vint s’incarner, qui n’est autre que l’accomplissement des desseins de Dieu son Père, qui avait vu de toute éternité que cela se ferait pour le salut des hommes, et la vue que Dieu a eue dans la même éternité sur vous car, mes chères sœurs, il vous a vues non seulement en général, comme toutes les créatures, mais en particulier chacune de vous. Vous lui paraissiez toutes comme vous voilà. Il n’en est pas, mes filles, à l’égard de Dieu comme à l’égard des hommes, il n’y a en lui ni passé ni avenir, mais tout lui est présent, de sorte qu’il vous avait devant lui de toute éternité et savait ce que vous deviez faire. Il voyait la Compagnie et les emplois qu’il lui donnerait. Quel sujet de consolation, mes sœurs !
Je disais ce matin à la répétition de l’oraison : "Messieurs, avez-vous jamais ouï dire qu’il y ait eu dans l’église une Compagnie de vierges et de veuves qui ait eu pour fin principale le service du prochain, comme celle de la Charité ? Avez-vous jamais entendu dire que
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des filles abandonnassent leurs parents, leurs biens et, ce qui est bien plus, leur propre personne, pour aller — quoi faire ? — servir de pauvres soldats malades ? Avez-vous entendu que des filles aillent réparer le mal qui se fait à la guerre ? Vous avez bien là des histoires de tout ce qui s’est fait dans les siècles passés ; avez-vous jamais lu choses semblables ? Mais avez-vous jamais ouï dire qu’il se soit trouvé des filles se donner de telle sorte au service du prochain, qu’elles soient vues tantôt dans cette maison pour assister ce malade, tantôt dans cette autre, qu’elles soient prêtes d’aller et de venir dans tous les lieux où Dieu les appellera ? Avez-vous jamais vu cela ? Non, mes sœurs, on n’avait jamais vu faire ce que, par la grâce de Dieu, vous faites à présent ; c’est une chose inouïe. O mes filles, vous faites ce qui ne s’est jamais vu.
Je leur disais encore : "Avez-vous jamais entendu dire que la Reine ait fait demander des personnes de leur sexe pour aller faire ce qu’elles vont faire ? On n’a point vu cela. Quoiqu’il y ait des Filles de la Charité et des frères de la Charité, on a jeté les yeux sur celles-ci, à l’exclusion de toutes les autres. Avez-vous entendu dire qu’il se soit trouvé des personnes si détachées des sentiments de la nature que, sachant que de quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades, nonobstant cela, elles se présentent pour aller en leur places et disent : Monsieur, me voilà prête" comme vous faites toutes, mes filles. Car il n’y en a point qui ne le dise dans son cœur et qui ne l’effectuât, s’il en était besoin, ainsi que nos chères sœurs que Dieu a choisies pour cela. Mes sœurs, c’est continuer ce que les saints ont fait. Autrefois il n’y avait pas plus tôt un Pape créé qu’on lui abattait la tête ; incontinent il s’en trouvait un autre qui prenait la place des autres, quoiqu’il sût bien qu’il ne lui en coûterait rien moins que la vie.
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De sorte que nous comptons jusques à trente-cinq Papes qui ont souffert le martyre.
Qu’allez-vous faire, mes sœurs ? Vous allez prendre la place de celle qui est morte, vous allez au martyre, s’il plaît à Dieu disposer de vous. Et pour notre très chère sœur, je crois qu’elle reçoit présentement la récompense des martyrs, et vous aurez la même récompense si vous êtes heureuses de mourir les armes à la main, comme elle a fait. O mes filles, quel bonheur pour vous !
Il me semble que j’entends nos sœurs qui demeurent ici me dire : "Mais, Monsieur, où vont nos sœurs ? Nous en avons vu partir quatre il n’y a pas longtemps ; en voilà une morte (*) les autres malades, qui mourront peut-être aussi, et voilà que vous en renvoyez encore quatre en leur place, que nous ne reverrons peut-être plus. Nous perdrons nos sœurs. Cependant que deviendra la Compagnie ?"
Mes chères sœurs, c’est l’objection que l’on faisait aux saints martyrs qui s’en allaient mourir. L’on croyait qu’à force de martyrs l’église tarirait et qu’il n’y aurait plus personne pour la soutenir ; mais je vous réponds ce qui fut répondu à ce sujet : "Sanguis martyrum est semen christianorum." Pour un qui souffrira le martyre, il en viendra quantité d’autres ; son sang sera comme une semence qui produira le fruit, mais en abondance. Le sang de nos sœurs en fera venir d’autres et méritera que Dieu fasse la grâce à celles qui demeurent de se sanctifier.
A ces paroles, notre très honoré Père fut contraint de s’arrêter pour l’abondance de ses larmes, puis d’une voix entrecoupée de sanglots sa charité dit :
Mes filles, vous allez donc faire le plus haut acte d’amour de Dieu qui se puisse faire et que vous ayez jamais fait, car il n’y en a point de plus grand que l’acte du martyre. Quel sujet de s’humilier, mes sœurs, que
*) Dans la répétition d’oraison du 4 août 1658, adressée aux missionnaires (t. XII, p. 39), saint Vincent dit qu’il y eut deux mortes ; de même, dans une lettre du 10 août 1658 à sœur Anne Hardemont (t. VII, 233) saint Vincent parle de deux mortes. Il y a sans doute une faute ici. (Note de Combaluzier)
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Dieu préfère votre Compagnie à tant d’autres, qui feraient peut-être mieux que vous ! Mais il est le maître, et ainsi il fait ce qu’il lui plaît. Il y en a plusieurs dans la Compagnie qui feraient fort bien si elles étaient envoyées, et Dieu n’en veut point d’autres que vous pour cela. Il vous a encore préférées à toutes vos sœurs pour ce saint œuvre. Quel sujet de s’humilier ! Humiliez-vous donc, mes sœurs, vous estimant indignes de cette faveur. Quoi, Seigneur ! préférer une pauvre fille sans connaissance, dans un pays où elle n’a ni ses parents, ni quoi que ce soit qui la puisse faire regarder, à tant d’autre plus estimées !