Entretiens aux Filles de la Charité (page 90)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Humiliez-vous donc, mes sœurs ; et vous qui venez de prendre l’habit, encore plus que pas une. N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêtez que la Reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres ; ne dites rien de tout cela. Mais, si on vous demande : "Où allez-vous ?" vous répondrez : "Nous allons où Dieu nous appelle." Ou encore : "Nous allons en un tel lieu." — "Faire quoi ?" — "Ce qu’il plaira à Dieu que l’on nous ordonne de faire." Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage. Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.

Etablissez-vous bien là-dedans que vous êtes la pire non seulement des Filles de la Charité, mais de tout le monde ; car nous pouvons dire cela, non pas par imagination, mais par vérité, que nous sommes pires que tous les plus grands pécheurs qui soient au monde, à cause de l’abus que nous avons fait des grâces de Dieu et pour nos ingratitudes. C’est le premier moyen de conserver la grâce que Dieu vous a faite de vous appeler pour l’accomplissement de ses desseins.

Un autre est d’y aller avec une grande foi et pleines de confiance, pour ce que vous êtes assurées que c’est la

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volonté de Dieu. Quand les puissances de la terre ordonnent de faire quelque chose, c’est faire la volonté de Dieu que de s’y soumettre. Cela étant, il faut espérer que Dieu vous donnera toutes les grâces qui vous seront nécessaires pour l’accomplissement de son œuvre.

A cette heure, il faut avoir grande charité et support entre vous. car il faut que vous sachiez, mes sœurs, que vous aurez à supporter l’une de l’autre, sans vous attendre à cela. Ma sœur Henriette aura quelque chose qui vous pourra peut-être faire peine, qui vous fera penser : "Quoi ! cette fille-là fait cela ! Quoi ! agir de la sorte ! Quoi ! Cet abord !" Et vous, ma sœur, vous aurez quelque chose qui fera peine à ma sœur Henriette ; et vous, ma sœur, vous verrez dans nos sœurs quelque chose qui vous pourra déplaire, et ainsi des autres. Que faut-il faire-là ? Se supporter l’une l’autre. La charité fera cela. Il faudra supporter ma sœur Henriette, et je la prie de vous supporter comme elle voudrait être supportée, compatir. avec celle qui a quelque peine, soit au corps, soit à l’esprit. Car, mes filles, l’amour doit être si solide entre vous que rien ne soit capable de l’altérer ; et ainsi, quand votre sœur est triste, être triste avec elle ; s’il y en a une malade, il faut que toutes soient malades avec elle, comme celui qui disait : "Quis infirmatur, et ego non infirmor ?" Qui est infirme, que je ne le sois avec lui ?

Après, mes sœurs, vous devez servir ces pauvres malades avec grande charité et douceur, en sorte qu’ils voient que vous les allez assister avec un cœur tout plein de compassion pour eux. Il faut encore le support vers les officières, quand vous serez arrivées là. Et si vous voyez que ceux qui servent les malades, ne se prennent pas bien à ce qu’ils font, ne dites rien, non plus qu’à nos sœurs, si ce n’est en particulier.

S’il y a quelque avis à donner, c’est à la servante qu’il

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le faut faire en particulier. Et pour cela, mes sœurs, vous regarderez ma sœur Henriette non seulement comme la sœur servante de la compagnie, mais vous regarderez Dieu en elle. Soyez assurées que, tant que vous ferez ce qu’elle vous dira, vous ferez fort bien. Vous avez vu comme l’on fait ici et comme les pratiques y sont observées ; faites comme si vous y étiez. Gardez vos règles autant que vous pourrez et que le service des pauvres le permettra. Quand vous ne le pourrez, à la bonne heure. S’il faut quitter l’oraison pour aller à ce malade, faites-le ; et ainsi vous quitterez Dieu à l’oraison et vous le trouverez chez ce malade. Gardez vos règles et elles vous garderont. Si vous vous rencontrez sur les chemins avec des personnes qui ne soient pas capables de vos petites pratiques, ne laissez pas de faire votre oraison dans le coche du mieux que vous pourrez. Ma sœur Henriette donnera le signe quand il la faudra commencer et parachever.

Si ceux qui sont dans le coche disent quelques paroles que vous ayez peine à entendre, parlant du prochain, ne dites rien pour le moins le premier jour, n’était que l’on vous interrogeât ; car alors il faut soutenir l’intérêt de Dieu et supporter le prochain ; car Dieu attend cela de vous. Ne craignez pas, mes sœurs, si vous faites de la sorte, que vous ne les gagniez, surtout si vous introduisez la pratique de dire la litanie de la sainte Vierge le soir, celle de Jésus le matin et le chapelet tous les jours ; ce que vous pouvez proposer et dire : "Messieurs, la pratique de quantité de diverses personnes est de faire telle et telle chose quand elles voyagent ; auriez-vous pour agréable que nous en usions de la sorte ?" Et si vous voyez qu’elles ne sont pas encore disposées à cela, dites-le entre vous ; que l’une commence tout haut et que les autres répondent.

Quand vous passerez par quelque village, vous saluerez

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l’ange gardien de ce lieu-là, et, à l’arrivée du coche, vous vous informerez où est l’église, si elle n’est pas trop éloignée. Pendant que l’une de vous s’arrêtera à l’hôtellerie pour voir s’il y aura une chambre, les autres iront adorer le saint Sacrement.

Allez, mes chères sœurs, soyez fermes dans votre résolution, et quand même il vous arriverait quelque petit refroidissement, ce qui ne vous manquera pas, ne vous étonnez point des pensées que le malin esprit ou la nature vous pourront suggérer. Pour nos sœurs qui sont toutes nouvelles à la Compagnie, elles se regarderont comme les dernières, et pour cela, mes filles, soyez fort soumises, à tout ce que nos sœurs vous diront. Considérez-vous comme novices.

Saint Ignace qui a institué une Compagnie toute dédiée au salut du prochain, étant prié d’envoyer de ses enfants aux armées y annoncer la parole de Dieu, ne faisait point de difficulté d’envoyer des novices ; et Une fois, en ayant envoyé un, celui-ci se rendit si remarquable en la vertu qu’on en était fort édifié ; de sorte que, voyant cet homme d’une vie si exemplaire, on demanda à saint Ignace où il avait fait son noviciat. "Il l’a fait à l’armée", répondit ce saint père. Et de là on jugea qu’on pouvait aussi bien faire choix des novices que des plus avancés pour envoyer, lorsqu’il en est besoin.

Nous envoyâmes une fois avec d’autres plus anciens, deux de nos Messieurs qui étaient tout nouveaux à la Compagnie ; ce qui me donna sujet de les prier de se comporter comme s’ils eussent été au séminaire. Ce qu’ils firent fort exactement pendant les deux ans. Et je ne sache point avoir vu personne rendre plus de service à Dieu et au prochain qu’ont fait ces deux hommes-là. Non, je n’ai point vu de missionnaires qui aient mieux fait que ceux-là, quoiqu’ils n’eussent point fait d’autre

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noviciat que parmi les occupations et le grand travail. Ah ! mes filles ne craignez pas, vous ferez bien votre noviciat. Vous ferez bien plus, car vous vivrez et mourrez en martyres, si vous demeurez en la disposition que Dieu vous donne.

Embrassez nos chères sœurs qui restent à Calais, au nom de toutes celles qui demeurent, assurant qu’elles s’estimeraient bien heureuses d’avoir été participantes de la peine qu’elles ont eue. Saluez-les de la part de Mademoiselle Le Gras et de la nôtre, et dites-leur que nous sommes reconnaissants du service qu’elles rendent à Dieu et aux pauvres, jusques aux larmes.

101. — INSTRUCTION DU 26 AOûT 1658

A QUATRE SŒURS ENVOYéES A METZ

1658. Instructions données le 26 août par Monsieur notre très honoré Père à nos sœurs Madeleine Raportebled, Barbe…, Marie Papillon et Marguerite Ruhaut, qui devaient partir le lendemain pour l’établissement de Metz.

Mes sœurs, il s’agit donc de vous en aller à Metz. Les raisons pour cela, les voici.

La première pour laquelle vous devez vous donner à Dieu est que de toute éternité Dieu a résolu de vous appeler dans la Compagnie de la Charité pour faire ce que vous allez faire. Oui, mes sœurs autant d’années qu’il y a que Dieu est Dieu c’est-à-dire de toute éternité, il a vu que vous seriez ce que vous êtes, pour ce que tout ce qui a été, est et sera ci-après était en Dieu de toute éternité.

Outre cela, sa Providence vous a choisies entre toutes

Entretien 101. — Dossier des Filles de la Charité, original.

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vos sœurs pour aller à Metz — faire quoi ? — pour faire connaître sa bonté pour ses créatures. Voilà pourquoi, généralement parlant, vous devez vous donner à Dieu pour le bien servir en ce lieu.

Or, une des raisons particulières qui vous obligent de vous donner à Notre-Seigneur de toutes les affections de votre cœur, pour obtenir de sa bonté les grâces nécessaires afin de le bien servir en ce lieu est que cette ville est dans la Lorraine, où, à la vérité, les personnes ne sont pas mauvaises, mais il y a en l’esprit de ces pauvres gens quelque grossièreté pour les choses divines, qu’ils ont contractée par la fréquentation des huguenots et des juifs qui sont en cette ville. Vous allez donc pour faire connaître à tous, et aux catholiques et aux hérétiques et même aux juifs, la bonté de Dieu car, quand ils verront que le bon Dieu a tant de soin de ses créatures qu’il a fait une Compagnie de personnes qui se donnent pour le service des pauvres, ce qui ne se trouve point dans leurs religions, ils seront forcés d’avouer que Dieu est un bon Père.

Voilà pourquoi vous devez aller en ce lieu, et encore pour faire connaître la sainteté de la religion catholique aux hérétiques et même aux juifs, qui ont fait mourir Notre-Seigneur. Or, cette sainteté se montre en ce que ses enfants imitent la bonté de Dieu, tâchant d’être bons à proportion comme Notre-Seigneur.

Après, mes sœurs, c’est que vous avez un grand œuvre à faire : vous avez à combattre cette grossièreté d’esprit qui fait que la piété en est presque bannie, et à contrecarrer le vice d’avarice, qui règne fort en ce lieu. Je dis ceci à notre confusion : les prêtres mêmes y baillent l’argent à intérêt, non par eux-mêmes, comme le reste du peuple ; ils le font faire par quelqu’autre pour couvrir, en ce faisant, leur avarice. C’est comme une personne qui voudrait donner un coup de couteau à

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quelqu’un, mais, ne le voulant pas faire par elle-même, donnerait le couteau à un autre pour le faire. Or, vous devez combattre ce vice par votre exemple ; car, quand on verra des filles travailler, comme doivent faire de bonnes Filles de la Charité, pour le prochain, sans espérer ni rechercher autre récompense que de Dieu, ils connaîtront l’aveuglement où ils sont de faire tant d’état des biens de ce monde.

Joignez à toutes ces raisons que c’est une reine de France qui vous y envoie, et une reine qui vit si bien que fait Sa Majesté, à laquelle il est à croire que Dieu a fait connaître cela ; car jamais je n’ai vu la reine touchée comme lorsqu’elle me parla pour trouver les moyens de remédier au pitoyable état où est cette ville. Quand elle me vit, elle me dit, mais avec empressement : "Monsieur Vincent, que ferons-nous pour Metz ?" Il paraissait bien que ce n’était pas de son esprit qu’elle était portée, mais qu’elle était mue à cela par un mobile supérieur, et qui n’est autre que Dieu, qui a vu de toute éternité ce qui se devait faire par la reine dans Metz et a résolu de lui inspirer les moyens par lesquels elle le ferait.

Selon cela, mes sœurs, vous êtes dès l’éternité dans l’ordre des moyens que Dieu a résolu de tenir pour faire cet œuvre ; et quand on écrira la vie de la reine, comme l’on fait de toutes, principalement de celles qui vivent dans la piété, comme cette bonne princesse l’on y mettra qu’elle a fait faire la mission de Metz, et les moyens qu’elle a tenus pour établir la piété dans cette ville, qui a été fort opulente pendant la paix, mais grandement incommodée depuis les guerres. Eh bien ! on verra qu’elle aura jeté les yeux sur les Filles de la Charité pour seconder ses desseins. Oh ! voyez si vous ne devez pas vous donner à Dieu pour cela et si ce ne sont pas là de grands motifs pour vous y obliger.

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Voyons les moyens qui vous pourront aider. Le premier est de demander à Notre-Seigneur qu’il vous donne la grâce de le bien servir en ce lieu-là, selon ses desseins ; car, mes pauvres sœurs, vous ne pouvez rien de vous-mêmes ; pécher, c’est tout ce que peut l’homme ; pour le bien, nous ne le pouvons pas faire sans être aidés de la grâce de Dieu. Hélas ! que sommes-nous sinon de pauvres gueux ! Nous sommes de pauvres gens, vous et moi ; vous êtes, sinon toutes au moins la plupart, de pauvres filles des champs ; mais, par la grâce de Notre-Seigneur, vous êtes ses épouses. Il faut donc demander à Notre-Seigneur qu’il vous donne les dispositions qu’il faut que vous ayez, et qu’il fasse par sa bonté en vous, par vous et avec vous tout ce qu’il veut que vous fassiez.

Un autre moyen, mes chères sœurs, et qu’il vous faut y aller avec grand zèle d’y honorer et faire honorer Dieu, qu’on vous voie remplies de ferveur pour cela. Or, la ferveur est comme un feu qui échauffe tous ceux qui s’en approchent. Ferveur vient du nom de feu ; et quand on veut dire en mots latins : l’eau bout, l’on dit : aqua fervet. La ferveur est un feu qui fait bouillir et enflamme, comme le feu fait bouillir l’eau. C’est, à proprement parler, une charité enflammée ; et c’est ce qu’il faut que vous ayez, car une fille sans charité, c’est comme un corps sans âme. Eh ! qu’est-ce qu’un corps sans âme ? C’est une charogne qui fait mal au cœur à tous ceux qui la voient. Une fille sans cela dira : "Je me contente de faire mon quartier." O mes sœurs, il ne faut pas borner la charité à ne faire que ce qu’il y aura à faire dans le quartier ; la ferveur doit aller plus avant.

Après, vous devez vous comporter de telle sorte qu’il ne paraisse rien dans votre esprit que le sujet pour lequel vous allez, c’est-à-dire qu’il faut oublier l’affection que vous pourrez avoir pour vos sœurs, ou les sujets de peines qu’elles vous peuvent avoir donnés, et les

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commodités que vous pouviez avoir au lieu où vous étiez, pour ne penser à autre chose qu’à vous bien acquitter de tout ce que Dieu demande de vous en ce lieu-là.

Ce n’est pas encore assez d’avoir de la ferveur pour vous et de la sentir dans le cœur ; il faut, de plus, que vous tâchiez de la donner aux dames par de bons discours que vous leur tiendrez dans les rencontres, leur disant quelques mots de votre oraison, sans dire que vous avez pensé cela à l’oraison ; et ce que vous aurez dit à une, vous le pourrez redire à une autre. Ainsi vous n’aurez pas de peine à trouver de quoi les exciter. Tantôt vous leur ferez rapport de l’exemple des saints qui se sont adonnés au service des pauvres. Je n’avais jamais entendu ce qu’un des maîtres de l’Hôtel-Dieu m’a dit de saint Louis, il y a quelque temps, qui est qu’il est remarqué dans un registre, ou en quelque titre dudit Hôtel-Dieu, que ce bon roi, visitant un jour les malades, pria qu’on le conduisit à celui qui était le plus infect ; ce que celle ou celui qui faisait voir les malades se mit en devoir de faire ; mais, comme ils furent près de celui qui était le plus mal, on dit à Saint-Louis : "Sire, pardonnez-moi si je ne mène point Votre Majesté voir ce malade, parce qu’il sort une si mauvaise odeur de son corps que l’on n’en saurait approcher ; ce qui a obligé de le séparer des autres."—"Il n’importe, dit-il ; faites-le-moi voir." Quand ce bon roi fut près de ce pauvre ulcéré, il commença à crier : "Eh ! Sire, que voulez-vous faire d’approcher d’un pauvre misérable comme moi ! Ne le faites pas, Sire ; car j’ai le corps si infect qu’à peine me puis-je supporter moi-même."— "Mon ami, lui dit ce bon saint, j’avoue que votre corps n’exhale que puanteur, comme vous dites ; mais les vertus que vous pratiquez en la supportant pour l’amour de Dieu rendent une très agréable odeur." Cela dit, il

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s’approche de ce pauvre et le console, puis il dit à quelqu’un, après être sorti de là, qu’il n’avait jamais senti rien de si agréable que lorsqu’il s’était approché de ce malade.

Vous pourrez, mes sœurs, dire cela à ces bonnes dames, comme encore que plusieurs reines de France et de Portugal ont tant aime le service des pauvres, ainsi qu’il se lit en leurs vies, qu’elles ne se contentaient pas de les assister de leurs biens, mais même les servaient en personne. Quelquefois vous leur ferez entendre l’excellence de ces œuvres de charité. "Mon Dieu ! Madame, que vous êtes heureuse de contribuer à cet œuvre !" "Ah ! mon Dieu ! Madame quelle consolation ce vous sera dans le paradis quand vous verrez ces pauvres à qui vous faites la charité, qui diront : voilà celle qui nous a sauvés non seulement des misères corporelles, mais encore a sauvé notre âme." Car c’est aider à sauver les âmes qu’instruire les pauvres en leur faisant l’aumône.

Après, mes sœurs, si vous voulez faire quelque fruit parmi ce peuple, il faut avoir une grande modestie ce sera une prédication qui fera plus que les paroles ; et c’est le moyen par lequel ces bons Messieurs qui ont fait la mission à Metz ont beaucoup profité, en édifiant ce peuple. La modestie, donc mes filles !

Voici comment ils faisaient. Premièrement, en allant, ils faisaient tous les jours une conférence pour aviser par quel moyen ils pourraient établir la piété en ce lieu-là. Si vous en pouviez faire aussi entre vous, cela serait bien ; mais, à cause que vous ne serez pas seules dans le coche, peut-être ne le pourrez-vous pas. Et quand ils furent là, outre les prédications qu’ils faisaient, ils allaient tous deux à deux, la vue basse, avec une si grande récollection que l’on admirait cela ; et on tient que leur modestie a fait pour le moins autant de fruit que tous] es sermons, quoique ce fussent des prêtres qui

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n’étaient point stylés à faire les missions, car ils étaient de diverses provinces ; mais ils s’assemblèrent pour aller faire cette mission.

Un autre moyen, mes sœurs, c’est le support l’une de l’autre ; car sans cela il n’y a rien à espérer. Et pourquoi se supporter ? C’est qu’en ce faisant on accomplit la loi de Jésus-Christ : Alter alterius onera portate, et sic adimplebitis legem Christi (1). Il faut donc vous résoudre à vous supporter. Chacune a ses défauts et a besoin d’être supportée. Mais qu’est-ce que supporter ? C’est, mes chères sœurs, se faire tout à tous, compatir aux peines du prochain. Ma sœur est malade, je suis malade avec elle. Ma sœur est triste ; je le suis aussi. Et c’est ce que disait saint Paul : Gaudere cum gaudentibus ; flere cum flentibus (2). Voyez-vous, nous sommes si fragiles que, si bien nous n’avons pas besoin d’être supportés à cette heure, tantôt nous serons dans une autre disposition, où nous aurons besoin, non seulement d’être supportés, mais de nous supporter nous-mêmes, parce que la roue qui tourne n’a pas plus de mouvement qu’il n’y a de vicissitude en notre esprit. Si nous sommes gais à présent, tantôt nous serons tristes, et rarement nous trouvons-nous en même disposition. Vous éprouverez donc cela, mes sœurs. C’est pourquoi donnez-vous à Dieu pour pratiquer le support.

Allez, mes chères sœurs, pleines de confiance en Dieu et de défiance de vous-mêmes ; priez Notre-Seigneur qu’il conserve en vous les dispositions qu’il y a mises. Ceux qui font les verres sont obligés, pour les conserver, de les laisser dans le lieu où ils ont été faits, et de les mettre près du feu ; autrement, ils se casseraient. Ainsi, mes sœurs, si vous vous tenez près du sentiment dans

1) épître de saint Paul aux Galates, VI, 2.

2) épître aux Romains, XII, 15.

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lequel vous êtes à présent, si vous vous occupez l’esprit de Notre-Seigneur, dont vous êtes occupées à présent, vous serez en Dieu, et Dieu sera en vous, et ainsi vous serez Filles de la Charité d’effet, vous serez, par ce moyen, agréables à Dieu. Qui verrait une personne charitable, ah ! qu’il verrait de belles choses ! La charité, c’est comme une flamme qui s’élève en haut. Quand elle se trouve dans une âme, elle l’élève à Dieu et attire Dieu à elle, de sorte que, si on pouvait voir la beauté de cette vertu, on serait épris d’amour pour elle et ravi d’étonnement.

Voilà ce que j’avais à vous dire. Si vous faites cela, vous recevrez mille consolations par les lumières que Dieu vous donnera. Que si sa Providence permet qu’il vous arrive quelque affliction, comme c’est l’ordinaire aux bonnes âmes d’avoir des difficultés, soit du dehors, soit en elles-mêmes, par des pensées fâcheuses, ce sera un moyen, même pour entrer dans la pratique de ce qui a été dit.

Vous savez qu’il faut se comporter par les chemins avec grande retenue. Si on vous demande où vous allez, ne dites pas que la reine vous envoie, non, cela serait contre l’humilité. Si on vous presse de dire pourquoi vous allez, notre sœur Madeleine prendra la parole pour répondre en peu de mots ; si on tenait des propos qui ne fussent pas bien, ne faites pas semblant de les entendre ; et quand vous passerez par les lieux où il y aura des églises, vous y adorerez le saint Sacrement.

Lorsque vous serez arrivées à Toul, vous verrez Monsieur Demonchy, qui aura ordre de vous accompagner jusques à Metz, ou de vous y suivre, selon qu’il sera jugé à propos. Vous saluerez très humblement, de notre part, Monsieur le premier président, et je m’assure qu’il faudra que vous logiez chez eux car ils m’ont mandé qu’ils vous étaient venus attendre deux lieues par delà

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Toul, ayant ouï dire que vous étiez sur les chemins. C’est un grand sujet d’humiliation, mes sœurs.

Mademoiselle Le Gras présente demanda à Monsieur Vincent s’il ne serait pas à propos que nos sœurs fissent leur possible pour s’exempter au moins de coucher chez ce bon Monsieur. Sa charité fit réponse que, comme c’étaient des personnes qui affectionnaient beaucoup la Compagnie, ce serait trop les mortifier.

Elle demanda encore si Monsieur le président voulait qu’elles mangeassent à sa table, au cas qu’elles arrivassent là à telle heure qu’il y fallût coucher. Pour cela, il trouva bon qu’elles le fissent, alléguant pour raison que ce n’était pas la coutume à de pauvres filles de se trouver à la table des grands.

Dieu soit béni !

102. — CONFéRENCE DU 6 OCTOBRE 1658

SUR LE LEVER, L’ORAISON ET L’ANGELUS

(Emploi de la journée, art. I et 2)

"Elles se lèveront à quatre heures, donnant leurs premières pensées à Dieu, s’habilleront diligemment, feront chacune son lit, et, avant que d’achever de se vêtir, prendront de l’eau bénite."

Mes chères sœurs, nous vous avons expliqué vos règles jusqu’à maintenant. S’ensuit l’ordre de l’emploi de la journée, c’est-à-dire ce que vous devez faire le matin jusqu’au soir, le dimanche, le lundi et tous les jours de la semaine. C’est une roue qui tourne toujours et à laquelle il faut que chacune s’ajuste, non pour un jour, mais pour tous les jours de cette semaine et les autres qui la suivent, bref pour toute votre vie. Voilà ce que

Entretien 102. — Ms. SV 4, p. 322 et suiv. Comme il a été dit plus haut p. 547, cette conférence fut commencée le 21 juillet.

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Dieu demande de vous, mes filles ; et il faut, pour garder un ordre, que toutes fassent les mêmes choses et à même heure, si cela se peut. Ah ! qu’il y a plaisir à voir une communauté se lever à quatre heures ! Qu’il fait beau voir la diligence que chacune apporte pour aller promptement parler à Dieu ! Il faut donc se lever toutes à l’heure marquée, excepté les infirmes. Pour les autres, qui peuvent, oh ! elles le doivent faire et avoir compassion de celles qui ne le peuvent pas, empêchant même de se lever celles qu’on sait avoir besoin de repos quelquefois, et permettre à celles qui sont infirmes de ne pas se lever. Mais, hors cela, mes sœurs, résolvez-vous toutes à cette pratique. Et ainsi faisant, mes filles, vous réjouirez tout le ciel.

Je vous demanderai en ce sujet comme je demande aux dames de la Charité : aux assemblées, quand on lit quelque règle, je leur demande si cette règle s’observe, et elles me répondent. Or, je demande : cette règle s’observe-t-elle en cette maison ? Mademoiselle se lève-t-on toutes à quatre heures ?

— Oui, mon Père, excepté les infirmes ; mais elles demandent permission de ne se pas lever, dès la veille, si elles prévoient ne le pouvoir ; ou bien à la sœur qui éveille, le matin, quand elles ne l’ont pas fait le soir.

— Voyez-vous, mes chères sœurs, je vous dirai ceci en passant : je visite quelquefois un certain monastère de religieuses, et je demande à la mère supérieure : "Mais, ma mère, vous ne me dites rien de celles qui manquent à se lever."—" Je ne vous en dis rien, dit-elle, parce que toutes se lèvent, par la grâce de Dieu." Or, ce sont toutes personnes de qualité. Voyez-vous, mes chères sœurs ; c’est pourquoi je vous recommande cette première action de la journée. S’il y en a qui aient besoin de repos, pour le grand travail qu’elles auront fait le long de la journée, ou qui se trouvent incommodées, à

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la bonne heure ; elles doivent demander permission à Mademoiselle, celles de céans ; et dans les paroisses, la compagne à la sœur servante et la sœur servante à sa sœur compagne. Mais, mes filles, il ne faut faire cela que fort rarement, parce que, comme notre nature demande toujours le repos, si aujourd’hui vous lui donnez ce qu’elle demande, demain elle le désirera encore. Oui, si une fille donne du repos à son corps un jour, le lendemain elle fera la cagne (1) dans son lit. Et voilà une habitude formée, qu’elle aura bien de la peine à rompre. Pour moi, je vous avoue que je ne donne jamais de repos à mon pauvre et misérable corps, qu’il ne me semble que j’aie plus grand besoin de reposer le lendemain que le jour précédent.

Donnez-vous à Dieu, mes chères sœurs, pour bien connaître si, lorsque vous pensez avoir besoin de repos, c’est un véritable besoin ; et pour cela il y faut penser devant Dieu. Et si quelqu’une, après s’être examinée comme cela, trouve avoir besoin de repos pour pouvoir mieux supporter son travail, oh ! qu’elle le demande, mais avec indifférence. Hors cela, levez-vous promptement sans disputer avec votre chevet. Car se tourner de l’autre côté pour voir si l’on se doit lever, ah ! mes sœurs, ne vous laissez pas aller à cette faute. Commencez la journée par cela, et par cette mortification vous ferez un acte qui sera bien agréable à Dieu.

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