Entretiens aux Filles de la Charité (page 91)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vous devez donc vous donner à Dieu dès le matin pour bien observer l’ordre de l’emploi de la journée. Pourquoi ? Parce que ce sont des actions de la journée qui sont, à proprement parler, vos règles, lesquelles, si vous les observez bien, seront la cause de votre sanctification et de votre salut. Il y a une maxime que les saints tiennent, que, comme les actions sont de la nature des

1). Cagne, paresseuse, fainéante.

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causes dont elles procèdent, l’on sera sauvé pour les bonnes actions que l’on aura produites. Si les saints sont saints, c’est pour les actions qu’ils ont faites, et c’est ce que Dieu sanctifie, ou pourquoi il sanctifie. De là vous voyez l’importance de bien faire les actions de la journée et quelle assurance de salut pour celles qui sont fidèles à cela. Il faut donc apprendre premièrement ce qu’il faut faire ; car comment le pratiquera-t-on, si on ne le sait pas ? Or, mes chères sœurs, voilà ce que vous devez savoir avant toutes choses.

Il faisait beau voir un roi de Pologne allant à la chasse, ou se promenant, se faire apporter un siège, où il s’asseyait, pour instruire son peuple et lui apprendre les choses de son salut. Ils étaient encore tous idolâtres, ou une bonne partie, et ce bon prince prenait la peine lui-même de les instruire.

Mais, sans parler des hommes mortels, parlons de Notre-Seigneur. Comment faisait-il ? N’instruisait-il pas ses apôtres à dire le Pater ? Il faisait beau le voir leur enseigner comme il fallait prier : "Dites : Pater noster qui es in caelis." Voyez si ce n’est pas là un emploi bien relevé et si toutes les âmes qui le font ne sont pas bienheureuses, pourvu qu’elles le fassent dans l’esprit de Notre-Seigneur.

Et vous, mes chères sœurs, qui faites profession d’instruire les petites filles, vous instruisez par ce moyen leurs pères et mères, comme cela se voit dans les missions, parce que les enfants rapportent ce qu’ils ont appris ; ils l’enseignent à ceux qui le leur devraient avoir enseigné. Voyez quel bonheur ! Il faut donc que, comme vous êtes appliquées pour former ces âmes à la vertu, vous appreniez vous-mêmes ce que vous leur devez dire. Il sera à propos de tenir la main à cela et de se faire rendre compte comment ils auront retenu.

Suite du deuxième article. "Celles des paroisses qui

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ne savent pas lire méditeront quelques mystères de la passion, ou autres qu’on leur aura assignés."

Mes sœurs, si vous êtes deux dans une paroisse et que vous ne sachiez pas lire, vous êtes un peu à plaindre, et il serait à souhaiter que cela n’arrivât point. Mais quoi ! Mademoiselle Le Gras fait ce qu’elle peut pour vous assortir. Que faut-il donc faire quand cela se rencontre 7 Voici qui le dit : il faut se ressouvenir de la passion de Notre-Seigneur au jardin, s’attendrir, considérant sa tristesse et le sujet qu’il a de faire cette oraison, témoigner grand désir de l’imiter en sa résignation et surtout prier Dieu quand vous serez en quelque détresse. Voyez-vous, mes filles, ne vous découragez point, vous qui ne savez point lire ; pourvu que vous ayez bonne volonté, Dieu vous donnera le don d’oraison et d’autant plus que vous aurez moins de spéculation, pourvu que vous ayez désir de lui plaire. Il se voit des exemples qui nous apprennent que des personnes qui ne savent lire ni écrire, de pauvres paysans qui ne savent rien, ont reçu de Dieu le don d’oraison et dans un plus haut degré que beaucoup d’autres bien savants. Et c’est en ce sens que nous devons entendre ce que Notre-Seigneur disait : "Mon Père, je vous avoue et reconnais que vous avez caché les choses que je viens d’enseigner, aux savants et aux doctes et les avez révélées aux petits" (2).

Oui, mes sœurs, ce que Dieu cache aux savants, il le fait connaître aux ignorants. Pourquoi cela ? C’est que Dieu se plaît avec les petits et avec les pauvres gens- en sorte que bien souvent ils sont plus savants en l’oraison que les personnes doctes. Ne vous découragez donc pas pour n’avoir point d’esprit ; Notre-Seigneur sera

2) Saint Matthieu, XI, 25.

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votre pédagogue ; il vous enseignera, comme on fait les enfants qui ne savent encore rien. Ne voyez-vous pas comme, dans les écoles, on montre les lettres aux enfants, et petit à petit on les avance ? Mes sœurs, c’est ainsi que Notre-Seigneur fait aux filles qui ne s’estiment rien et se croient les pires de toutes. N’est-ce pas faire une bonne méditation que d’avoir toujours la pensée de la mort et passion de Notre-Seigneur dans le cœur ? Voyez-vous, mes sœurs, les saints nous disent que Dieu a plus agréable qu’on médite la passion de son Fils, que le jeûne d’un an.

Quelqu’une dira : "Mais, Monsieur, je ne sais pas bien la passion." Il faut, mes sœurs, essayer de l’apprendre, ce qui ne sera pas difficile, et vous ressouvenir des mystères de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, pour en prendre tantôt l’un, tantôt l’autre, pour vos sujets d’oraison.

Saint François ne faisait point d’autre oraison que sur la passion, et tous ses religieux n’en faisaient point d’autre. Et les Capucins ne prennent jamais d’autre sujet d’oraison que ceux de la vie, mort et passion de Notre-Seigneur. Or, aucune d’entre vous n’est si ignorante qu’elle ne sache la vie de Notre-Seigneur : comme il s’est incarné, sa naissance dans l’étable de Bethléem, sa circoncision, l’adoration des trois rois, sa fuite en égypte et le reste de sa vie jusqu’à sa mort. Tenez-vous là, mes sœurs, vous qui ne savez pas lire ; attachez-vous aux mystères de la vie et mort de Notre-Seigneur. Si les pensées vous manquent, élevez-vous à Dieu par quelque aspiration. Que si, après cela, vous n’avez point de pensées, dites le Pater avec Credo et après remettez-vous en oraison. Si vous demeurez à sec, dites me dizaine de votre chapelet. Allez, mes sœurs, consolez-vous ; si vous faites comme cela, je dis que vous ferez bien l’oraison et peut-être mieux que celles

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qui savent lire, si tant est qu’elles n’aient pas plus d’humilité que de science.

Pour ce qui est de l’Angelus, qui se dit à la fin de l’oraison, mes sœurs, on commence par le signe de la croix, et puis on dit : Angelus Dornini nuntiavit Mariæ, et concepit de Spiritu Sancto. C’est une prière, mes sœurs, qui se fait pour remercier Dieu de ce qu’il est venu au monde s’incarner pour nous sauver. Voici le sens de cela. Angelus, etc., veut dire que l’ange annonça à la sainte Vierge qu’elle concevrait le Fils de Dieu par l’opération du Saint-Esprit. Et la sainte Vierge, ayant entendu la manière dont ce mystère devait s’accomplir, dit :` a Eh bien ! c’est donc Dieu qui le dit ; je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole !" C’est ce que veut dire : Ecce ancilla. Et puis on dit : "Et Verbum caro factum est et habitavit in nobis" ; le Verbe a été fait chair, et il habite avec nous.

Voilà ce que veut dire l’Angelus. Il faut avoir intention de rendre grâces à Dieu de ce grand mystère toutes les fois que vous entendez le son de la cloche. Vous avez été instruites de cela, mes chères sœurs ; vous devez l’être ; mais il est bon de renouveler la manière de temps en temps.

Bénissez le nom de Dieu et glorifiez-le à jamais. Ce que nous devons retenir de cet entretien, c’est qu’il s’agit d’être bien fidèles à garder l’ordre de l’emploi de la journée, puisque de là dépend la sanctification de vos âmes. Si vous ne le faites pas, vous serez comme des ténèbres, et ce sera une chose bien fâcheuse à voir. Plaise à la bonté de Dieu vous faire la grâce d’être bien exactes à garder cet ordre et avoir agréable la promesse que vous venez de faire d’être fidèles à garder ce que nous venons de dire ! Et parce que c’est Notre-Seigneur qui donne la grâce pour faire ce qu’il commande, ayez

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confiance que vous ne serez pas seules, mais que Notre-Seigneur le fera avec vous. C’est ce que je lui demande de tout mon cœur.

O Sauveur, ô mon Sauveur, qui vous êtes assemblé ce petit troupeau, faites-leur la grâce de bien concevoir ceci et de l’exécuter par la pratique de leurs règles. C’est ce que je vous prie, Seigneur, d’opérer par les paroles de bénédiction que, de votre part, je prononcerai.

103. — CONFéRENCE DU 13 OCTOBRE 1658

SUR L’ORAISON

(Emploi de la journée, art. 2)

Mes chères sœurs, dimanche dernier nous vous parlâmes du premier article de l’emploi de la journée et nous dîmes quelque chose du second. Reste aujourd’hui à parler de l’oraison et des prières vocales du matin. Voici ce que l’article contient : "A quatre heures et demie, elles feront en commun les prières vocales ordinaires et ensuite entendront lire les points de la méditation, laquelle on fera pendant demi-heure, commençant par Veni, Sancte Spiritus, etc."

Il s’agit donc de faire la méditation pendant demi-heure, après qu’on est levé. Toutes doivent faire cela, parce que l’oraison est à l’âme ce que l’âme au corps. L’âme est la vie du corps, et l’oraison est la vie de l’âme. Et comme un corps sans âme est un cadavre, ainsi une personne sans oraison n’a point de vigueur. Or, cela posé, toutes les âmes que Dieu appelle à quelque ministère important pour sa gloire doivent s’appliquer à cet exercice et fuir la vaine gloire, comme, par exemple, faire quelque chose pour plaire au monde, ou pour s’en attirer

Entretien 103. — Ms. SV 4, p. 326 et suiv.

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l’estime. A Dieu ne plaise que j’ôte la gloire que je dois à Dieu, ni que je fasse quelque chose pour m’acquérir l’affection de ceux avec qui je travaille ! Mais je veux que tout ce que je ferai, dirai ou penserai soit pour son amour. Sortir de l’oraison sans prendre quelqu’une de ces résolutions, principalement celles qui regardent l’observance des règles, ce n’est pas la faire comme il faut.

Ce n’est pas encore tout que de prendre une résolution si, de ce pas, vous ne cherchez quelque moyen pour la mettre en pratique. Quand donc vous prenez la résolution ou de fuir un vice, ou de pratiquer une vertu, vous devez dire en vous-mêmes : "Eh bien ! je me propose cela, mais c’est bien difficile à pratiquer. Le puis-je faire de mes propres forces ? Non ; mais, avec la grâce de Dieu, j’espère y être fidèle, et pour cela je dois me servir de tel moyen."

Voilà, mes chères sœurs, les trois points de l’oraison. Il en reste encore trois autres, et c’est la conclusion.

Le premier de ces trois derniers, c’est de rendre grâces à Dieu. Vous avez vu la beauté de la vertu et avez pris vos résolutions. Reste mes sœurs, à remercier Dieu de la grâce qu’il vous a faite de faire l’oraison, qui est la grâce des grâces que Dieu puisse faire aux chrétiens et par conséquent aux Filles de la Charité. Quelle plus grande faveur pourrait faire Notre-Seigneur à une âme que de lui permettre de traiter et communiquer bouche à bouche avec lui ! Il est donc bien raisonnable de remercier Dieu après avoir fait cette oraison. Et qui vous a fait la grâce de la faire ? N’est-ce pas Dieu ? Il faut donc l’en remercier avec affection. Et ceux qui font l’oraison sans remercier Dieu d’avoir chassé les ténèbres de leur esprit et de les avoir éclairés pour connaître la beauté de la vertu, et échauffé la volonté pour la pratiquer, manquent à un point très nécessaire pour bien faire l’oraison.

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Après cela, mes chères sœurs, il faut offrir à Dieu vos résolutions ; il faut lui présenter ce que vous venez de recevoir de sa bonté. Vous venez de recevoir une grâce, mais vous devez croire que vous n’êtes pas dignes de la garder, et pour cela dire : "Ah ! Seigneur, reconnaissant que tout cela vient de vous et que je ne suis pas bastante (1) pour le conserver, voilà pourquoi je vous l’offre." Et enfin nous avons beau nous proposer de faire le bien, si Dieu ne nous fait cette grâce, nous ne le saurions, puisque, comme dit saint Paul (2) nous ne pouvons pas dire : Abba Pater, si ce n’est dans l’Esprit-Saint. Nous avons grand besoin de mettre en pratique nos résolutions ; ce que nous ne pouvons faire sans la grâce de Dieu, puisque, sans lui, nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée, ni dire une bonne parole sans que le Père éternel nous en donne la grâce par le mérite de son Fils.

Voilà, mes sœurs, en quoi consiste l’oraison. Le premier point, avec les trois qu’il contient, s’appelle préparation ; le deuxième, le corps de l’oraison ; et le troisième, conclusion. O mes filles, il sera bien difficile que vous reteniez tout cela. Si vous le pouvez faire, à la bonne heure ; mais, si vous ne vous ressouvenez pas de tout, ne vous découragez pas, ressouvenez-vous seulement des affections que Dieu vous aura données dans l’oraison. Puis vous prendrez des pratiques conformes à cela. Ne vous mettez pas en peine ; Dieu, avec le temps, vous fera la grâce de bien faire l’oraison. Il le faut prier qu’il vous enseigne comment vous la pourriez faire, comme les apôtres qui disaient à Notre-Seigneur : Domine, doce nos orare (3) Ah ! Seigneur, enseignez-nous

1) Bastant, suffisant

2) épître aux Romains, VIII, 15.

3) Saint Luc, XI, 1.

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à prier, enseignez-nous comme il faut traiter avec votre Père.

Après avoir prié Notre-Seigneur de vous faire la grâce de bien apprendre à faire l’oraison, vous vous appliquerez intérieurement aux points de la lecture, comme nous avons dit. O Sauveur, faites-moi la grâce d’entrer dans cette sainte pratique. O mes sœurs, si vous faites bien l’oraison, que ne recevrez-vous pas de Dieu ensuite ! Vous rencontrerez, comme dit David, la grandeur de Dieu.

Mais, Monsieur, vous dites que la règle m’oblige à méditer. Comment peuvent faire les pauvres Filles de la Charité qui sont à la campagne et qui ne savent pas lire ? — Mes sœurs, votre règle dit qu’en cela vous pouvez méditer les mystères de la vie de Notre-Seigneur, son incarnation, sa nativité, sa demeure en Nazareth, comme il obéissait à sa sainte mère et à saint Joseph, et enfin les autres passages de la vie du Fils de Dieu, depuis sa naissance jusqu’à sa mort ; après cela, comme il est monté aux cieux.

Mais, Monsieur, je ne sais pas cela, dira quelqu’une. — Mes sœurs, ayez-en quelqu’un en mémoire de ceux dont vous vous souviendrez le mieux. Et pour vous aider à cela, il serait à souhaiter que vous eussiez des images des mystères de la vie de Notre-Seigneur. Je prie Mlle Le Gras que les sœurs qui sont hors d’ici en aient, s’il y a moyen. Et quand vous irez à l’oraison, celles qui ne savent pas lire prendront le sujet de leur méditation sur le mystère qui est représenté en cette image.

Mais, Monsieur, le moyen ? Que faire à l’oraison sans savoir lire ? — Mes sœurs, si vous saviez combien il y a de grands saints qui sans aucune lettre, ont eu le don de l’oraison ! Ne vous découragez pas pour ne savoir point lire ; car il se pourra faire qu’une qui ne

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saura rien fera mieux son oraison qu’une autre qui saura beaucoup de choses.

Dans notre siècle, il y avait un religieux carme qui était si ignorant qu’il ne put jamais apprendre à dire l’office, et Notre-Seigneur l’instruisit de telle sorte et lui fit la grâce de faire si bien l’oraison qu’il a été un des plus éclairés et des plus élevés de son temps. Et comment cela ? C’est que, comme il n’avait point de science, il se présentait à Notre-Seigneur et disait : "Seigneur, voici un pauvre ignorant qui implore votre grâce pour faire l’oraison. Je ne sais rien. Mais, Seigneur, dites-moi quelque chose. Laisserez-vous là votre pauvre serviteur sans lui rien dire ? Seigneur, que dira tout le ciel s’il voit que vous n’écoutez pas la prière que je vous fais ? Souffrez mon Seigneur, que je vous dise que je ne sortirai que vous ne m’ayez donné la grâce que je vous demande" Voilà comme ce bienheureux frère parvint à un haut degré d’oraison. C’est pourquoi mes filles, ne vous étonnez pas si vous ne savez pas beaucoup de choses qui donnent facilité à bien faire l’oraison ; pourvu que vous soyez bien humbles et que vous vous présentiez, comme ce bon frère, à Notre-Seigneur jamais Dieu ne vous laissera sortir de devant sa divine majesté que vous ne receviez la grâce de bien faire l’oraison.

Savez-vous comme Mme de Chantal, notre bienheureuse Mère apprit à bien faire l’oraison ? C’est en cette manière que je viens de vous dire que vous pouvez méditer, vous qui ne savez pas lire, sur des images. Comment faisait-elle ? Elle prenait une image de la sainte Vierge, et, considérant ses yeux, elle disait : "O aimables yeux ! Puis après, quand son cœur se sentait ainsi enflammé d’amour par ces considérations, elle priait Dieu de lui faire la grâce de ne le point offenser par les regards : "Seigneur, donnez-moi cette modestie

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qu’avait votre sainte Mère." Ensuite elle prenait résolution de bien garder sa vue et de ne laisser point égarer ses yeux sur les choses vaines. Et d’autres fois elle méditait sur les oreilles de la sainte Vierge et pensait : "O oreilles, que vous êtes heureuses d’avoir si bien entendu la parole de Dieu, écouté les commandements de votre Fils !" Puis elle s’arrêtait là et considérait comment elle pourrait faire ainsi.

Si vous faites comme cela, vous apprendrez à bien faire oraison ; ou bien comme frère de l’Enfant-Jésus, qui disait à Notre-Seigneur : "Je suis comme une bête, mais pourtant je désire que vous me parliez. Quoi ! Seigneur, ne me direz-vous rien ? Ne voulez-vous donc point parler aux bêtes ? Je ne bougerai point d’ici que vous ne m’ayez dit quelque chose." — "Sainte Vierge, reprenait cette bienheureuse dame je ne sortirai point d’ici jusqu’à ce que vous m’ayez fait connaître comme quoi vous entendiez les paroles de votre Fils, lorsqu’il prêchait aux juifs et à tous ceux qui le suivaient." Quand elle avait pensé à cela, elle disait : "Sainte Vierge, je sais bien que vos oreilles étaient attentives à écouter ces beaux préceptes qui portaient de la bouche de votre Fils ; mais je sais bien aussi que vous n’écoutiez pas parler mal du prochain, que vous ne vous plaisiez point aux paroles à double entente, parce que vous étiez trop candide." Après qu’elle avait bien discouru, elle prenait résolution de n’écouter jamais de mauvaises choses, et parcourait ainsi tous les membres de la sainte Vierge, se résolvant de se comporter de la sorte. Eh bien ! mes sœurs, qui vous empêchera de faire de même ? Vous n’aurez besoin que d’avoir une image ou un tableau. Notre-Seigneur vous dira assurément quelque chose.

Voilà, mes chères sœurs, ce que j’avais à vous dire sur ce sujet. Je finis en vous disant que, si vous faites

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votre possible pour vous mettre en la sainte pratique de bien faire l’oraison, vous aurez un crédit auprès de Dieu pour obtenir toutes les grâces que vous lui demanderez. Mais surtout elle vous obtiendra la grâce sanctifiante. Je dis bien plus, mes filles, celles d’entre vous qui ne sauraient lire ni écrire feront mieux l’oraison, pourvu qu’elles soient bien humbles, que ne feraient celles qui auront appris la méthode de la faire par la science, si cela n’est accompagné d’humilité. Ayez donc confiance, mes filles, que, comme Notre-Seigneur a choisi de pauvres pécheurs pour ses apôtres, encore que vous soyez de pauvres ignorantes, vous ferez bien l’oraison. Non seulement cela, mais vous ferez beaucoup de bien, comme disait la bonne Mme de Goussault. "Monsieur, me disait-elle proche de sa mort, oh ! que Dieu fera de grandes choses par] es Filles de la Charité !" Hélas ! ce ne sont que des gueuses Il n’importe, mes chères sœurs, pourvu que vous soyez bien humbles Dieu fera beaucoup de choses par vous.

Ah ! Seigneur, qui avez fait de pauvres gens vos apôtres, voyez nos pauvres sœurs aux pieds de votre divine Majesté, qui reconnaissent qu’elles sont de pauvres filles ignorantes. Seigneur, enseignez les, mais enseignez-nous à prier. Hélas ! vous avez appris à tous les pauvres comme il le fallait faire. S’il plaît à votre bonté nous faire cette grâce, elles feront bien l’oraison et mieux que de pauvres filles ne se peuvent promettre. Seigneur, dans cette espérance-là, je prononcerai les paroles de bénédiction.

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104. — INSTRUCTION DU 4 NOVEMBRE 1658

A DEUX SŒURS ENVOYéES A CAHORS

1658. Instructions données par M. Vincent, notre très honoré Père, le quatrième jour de novembre, en l’année ci-dessus à nos chères sœurs Adrienne Plouvier et Louise Boucher, qui devaient partir le lendemain pour aller s’établir à Cahors

Mes sœurs, des motifs qui vous obligent de vous donner a Dieu pour l’aller servir en cette ville, le premier, c’est qu’il est à croire qu’il y a vocation de Dieu pour cela. Quand un prélat appelle des personnes en un évêché pour travailler à la gloire de Dieu, comme vous allez faire, c’est marque que c’est plutôt Notre-Seigneur qui fait cela, que les hommes, après le long temps qu’il y a que l’on demande des Filles de la Charité pour ce lieu-là, car je crois qu’il y a quatre ans que Monsieur de Cahors m’en fait des instances, jusques à se fâcher contre moi, pource que Mlle Le Gras n’avait pas moyen de satisfaire à son désir

Un autre motif ou marque de vocation est non seulement quand un prélat appelle dans son diocèse, mais quand c’est un prélat comme celui-là, que l’on tient pour saint en ce pays.

Le troisième, mes sœurs, c’est que vous allez faire ce que Notre-Seigneur et les apôtres faisaient : vous allez pour instruire les enfants orphelins et leur apprendre les choses nécessaires à salut, non seulement pour les instruire, mais encore pour les élever, de sorte que c’est un des grands œuvres qui n’ait encore été fait par vous autres. Vous avez de vos sœurs dans les hôpitaux et

Entretien 104. — Recueil des procès-verbaux des Conseils, p.265 et suiv.

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dans les paroisses de Paris, aux Forçats et aux Enfants trouvés, mais vous n’avez point encore eu d’emploi pareil à celui-là.

Les moyens qui vous aideront et que vous devez prendre pour bien faire cet œuvre, c’est, mes chères sœurs, qu’il faut renoncer à tout, à pays, parents et à vous-mêmes. Notre-Seigneur nous dit en l’évangile que nous ne sommes pas dignes de lui si nous avons attache à quelque chose. Il faut se dépayser pour être tout à lui.

Le deuxième, c’est l’humilité, car vous allez combattre le démon de ce pays, qui est l’orgueil ; le démon qui domine en ce lieu-là, c’est un démon d’orgueil, de colère, d’emportement et de suffisance. Voilà les vices de ceux de ce lieu-là. Vous y verrez des personnes qui sont presque toujours en colère, qui s’emportent à la moindre occasion, et vous devez combattre cela par la douceur. Après, ce sont des esprits suffisants, qui aiment beaucoup à parler. Vous allez donc pour faire la guerre à cela. Or les contraires ne se détruisent que par leurs contraires.

Le troisième moyen, c’est qu’il faut quitter ici votre esprit et demander à Dieu celui de Notre-Seigneur, car il ne faut rien moins. Mes filles, ne portez pas le vôtre, laissez-le à la garde du bon Dieu. Eh ! que serait-ce si vous portiez votre pauvre esprit !

Le quatrième moyen que vous devez prendre est la mortification pour supporter les défauts l’une de l’autre ; car vous, ma sœur qui êtes la plus vieille, vous devez croire que vous en êtes toute pleine : et vous, ma sœur qui êtes la plus jeune, il faut que vous vous persuadiez que vous en êtes toute remplie, et de très grands, intérieurs et extérieurs. Vous voulez être supportée avec tout cela, que l’on passe par-dessus vos promptitudes et que l’on vous excuse ; il faut donc faire le même à l’endroit de votre sœur. Vous voulez qu’elle vous aime et

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qu’elle vous estime, pource qu’étant votre sœur, vous croyez qu’elle vous doit cela. Ainsi il faut que vous lui rendiez le réciproque, non seulement en la supportant en ses défauts, mais même en ne souffrant pas de pensées contre l’amour que vous lui devez. Voilà ce qu’il faut, mes sœurs : être fidèles vous-mêmes pour ne pas laisser entrer de pensées en votre esprit, qui puisse fâcher votre sœur, si elle le savait. Il faut donc vous munir de ce moyen-là du support et de la mortification, si vous voulez faire quelque chose.

La mortification encore, mes sœurs, pour ne point dire de paroles qui tendent à la louange ou de la Compagnie ou de vous. N’allez pas dire que vous avez été choisies à l’exclusion des Filles de la Croix, de celles de la place Royale et de tant d’autres sur lesquelles on aurait pu jeter les yeux. Non, il n’est pas expédient ; il ne faut jamais lien dire qui tende à vous faire estimer, ainsi vous donner à Dieu pour porter le mépris qui vous pourrait arriver, car, comme il y a là des esprits suffisants, ils pourront dire : "Eh quoi ! est-ce là ces filles venues de Paris desquelles on faisait tant d’état ! Eh ! elles n’ont point d’esprit ! Quoi ! des personnes ainsi faites ont été tant désirées !" Ainsi, mes sœurs, vous montrerez la mortification par votre exemple à ces âmes-là.

Vous aurez encore besoin de mortification, si Monseigneur de Cahors ne trouvait pas que vous vous acquittiez bien de votre devoir en l’administration de l’hôpital, pour recevoir humblement ses avis et ses corrections ; car cette grande austérité qu’il a pour lui-même peut-être le rend un peu sévère. Ce seigneur, c’est une personne qui ferait conscience de dire une parole de complaisance.

Voilà donc, mes sœurs, pourquoi vous devez vous donner à Dieu pour obtenir de sa bonté la grâce de combattre le démon d’orgueil qui règne puissamment en

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