Entretiens aux Filles de la Charité (page 92)

Vincent de Paul · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Entretiens aux Filles de la Charité, éd. Coste, t. IX-X · 104 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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cette ville ; et, pour cela, il faut avoir l’esprit de Notre-Seigneur. Lorsqu’il vint au monde pour détruire l’orgueil, il y vint avec humilité, inconnu et sans faire rien paraître de ce qu’il était. Mes filles, c’est votre patron et vous devez l’imiter. Et comme Notre-Seigneur, lorsqu’il connut la volonté de Dieu son Père pour le salut des hommes et vit tous les maux qu’il devait endurer pour nous, depuis le plus petit jusques au plus grand, dit à son Père : "Je me soumets à tout cela, puisque c’est votre volonté" et passa par-dessus toutes les difficultés qu’il prévoyait dans l’office de Rédempteur, duquel il s’acquitta si fidèlement qu’il dit en la croix : "Tout est consommé ; je remets mon esprit entre vos mains", ainsi, mes sœurs, représentez-vous que vous trouverez des difficultés dans l’œuvre que vous allez faire. Si je vous disais autrement, je vous tromperais. Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit à ses apôtres : "Voilà que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups."

Allez donc, mes filles, en cette confiance que l’esprit de Notre-Seigneur sera avec vous. Je ne vous dis point ce que vous y aurez à faire, sinon que vous suivrez exactement les ordres de Monseigneur de Cahors, que vous pourrez apprendre ou de lui-même ou de M. Cuissot, supérieur d’un petit séminaire, qui est là.

Reste, mes sœurs, à vous parler du chemin. Vous irez d’ici par le coche d’Orléans jusques à Bordeaux.

Et sa charité les adressa à une personne de sa connaissance pour leur donner adresse d’une conduite jusques à [Agen], où devait demeurer un des messieurs du séminaire qui était en leur compagnie quoique dans un autre coche. Et ensuite il les instruisit de la manière dont elles devaient se conduire sur les chemins, leur recommandant particulièrement la modestie et la pratique de leurs règles, beaucoup de silence, se retirer en leur particulier aux hôtelleries pour ne point manger à table

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d’hôte, les avertissant aussi d’adorer le saint Sacrement, passant par devant les églises, saluant les bons anges de toutes les âmes des villes et villages qui les habitent. Et ensuite il leur donna sa bénédiction, pleine d’affection et de zèle à son ordinaire, qui fait bien paraître que sa charité demande à Dieu les grâces dont nos sœurs ont besoin pour accomplir sa volonté aux lieux où il les appelle.

105. — CONFéRENCE DU 17 NOVEMBRE 1658

LEVER, ORAISON, EXAMENS ET AUTRES EXERCICES

(Emploi de la journée, art. 1-7)

Mes sœurs, le sujet de la présente conférence sera la continuation de la lecture de vos règles au regard de l’emploi de la journée. Nous ne dirons pas grand’chose là-dessus, parce que ce sont des choses ordinaires, qui ne demandent pas d’explication. Nous demanderons seulement si cela s’observe aux paroisses des champs et finalement si l’on est ponctuel à l’heure.

La conférence dernière fut sur l’oraison mentale. Si j’avais le temps je demanderais à quelques sœurs comme elles la font. Mais parce que nous n’avons pas pu être ici assez tôt, nous passerons à la lecture de vos règles.

Voici donc ce qui suit ; c’est le troisième emploi de la journée : "Après l’oraison, elles s’appliqueront à ce qu’il y a à faire de plus pressé, chacune selon son office."

On suppose donc que l’oraison mentale est faite ; à quoi, mes sœurs, il ne faut jamais manquer. O Sauveur ! le saint exercice ! Voyez-vous, mes filles, l’air n’est pas plus nécessaire pour la vie du corps que l’oraison l’est

Entretien 105. — Ms. SV 4, p. 331 et suiv.

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pour la vie de l’âme. Et comme vous voyez que tout aussitôt que l’air manque à l’homme, il meurt, parce que c’est l’air qui anime sa vie, par le moyen des esprits animaux, ainsi mes sœurs, il est impossible qu’une Fille de la Charité puisse vivré sans oraison. Ici je vous demande : comment cela s’observe-t-il ? Pour la maison, je sais que l’on n’y manque pas ; mais je voudrais bien savoir comme l’on s’y comporte dans les paroisses.

Anne, sœur de Saint-Germain-de-l’Auxerrois, ma fille, faites-vous l’oraison mentale tous les matins ?

— Oui, mon Père, demi-heure et parfois trois quarts d’heure.

—- De sorte, ma sœur, que vous ne manquez point à cela ?

— Non, mon Père, par la grâce de Dieu.

— Dieu vous bénisse et fasse la grâce à toutes celles qui ne sont pas animées de cet esprit-là de le leur donner, par sa bonté ! A Saint-Paul, ma sœur, faites-vous l’oraison le matin ?

— Oui, mon Père.

— Ne répétez-vous point quelquefois, ma sœur ?

— Non mon Père, nous n’avons pas le temps. Aussi, lorsque l’oraison est faite, il faut songer à ce qu’il y a à faire.

— Eh bien ! ma fille Dieu vous bénisse ! Il est vrai que, s’il y a paroisse où le travail soit grand, c’est où vous êtes. Peut-être n’est-ce pas la coutume de répéter aux paroisses. Aussi n’a-t-il pas été expédient jusqu’à présent. L’on verra ci-après ce qu’il faudra faire.

Aux Galériens, ma sœur Henriette, y fait-on l’oraison ?

— Mon Père, nous n’entendons pas l’horloge, et cela fait que nous n’y sommes pas si exactes.

1). Henriette Gesseaume.

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— Oh bien ! Dieu vous bénisse, ma fille, de ce que vous répondez ainsi candidement ! C’est ainsi qu’il faut faire. Et Dieu vous bénisse pour votre voyage ! (Ce voyage était pour aller à Calais assister les soldats blessés, pour lesquels notre dite sœur s’était offerte à M. Vincent et à Mlle Le Gras.) Oh bien ! ma sœur, ce sera une grande consolation à l’heure de la mort d’avoir fait ce que vous venez de faire, et à toutes celles qui ont la même disposition, d’aller servir le prochain partout où la Providence les appellera.

Y a-t-il ici quelqu’une de Saint-Sulpice ? Ma sœur, êtes-vous exactes à faire l’oraison ?

— Nous la faisons quelquefois ; mais nous ne pouvons pas à cause des médecines des pauvres qu’il faut porter. Quand nous ne le pouvons autrement, nous la faisons à la messe.

— O ma fille, je sais bien que, s’il y a paroisse qui doive être excusée pour la quantité des malades, c’est la vôtre. Mais, tant que vous le pourrez, faites-la chez vous. Il est bien difficile de faire bien l’oraison à la messe.

Les Petites-Maisons, y fait-on l’oraison ?

— Oui, mon Père, nous la faisons deux fois le jour ; et quand, l’après-dînée, toutes n’ont pas le temps de s’y arrêter, nous faisons la lecture du point, et puis chacune tâche de faire ce qu’elle peut en allant et venant.

— Dieu vous bénisse, ma fille !

A une sœur qui depuis peu était revenue de Maule : Ma sœur, faites-vous l’oraison chez vous ?

— Mon Père, nous ne faisons que quelquefois lire les points, puis ma sœur et moi allons aux villages quand il y a des malades ; et nous la faisons du mieux que nous pouvons.

— Et le soir, ma fille, la faites-vous ?

— Oui, mon Père, après que les écolières s’en sont

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allées ; mais ce n’est pas à cinq heures et demie ; il en est bien quelquefois six ou sept — Voilà qui est bien, ma fille. Mes sœurs, il faut que je vous avoue que je suis consolé de voir votre fidélité. Oh ! il est bien de faire votre oraison en allant par les champs visiter vos malades. Saint Charles Borromée en usait de la sorte, non seulement pour l’oraison, qu’il faisait chemin faisant, mais même il se confessait à cheval, il faisait approcher son aumônier et se confessait. Hélas ! combien ai-je confessé de pauvres gens chemin faisant par la campagne ! Lorsque nous allions en mission, ils accouraient après nous. "Monsieur, je ne me suis pas confessé ; je vous prie de me confesser ; j’espère que Dieu me pardonnera mes péchés." Ainsi je les entendais tout en marchant. On peut donc faire son oraison de cette sorte.

Pour les Filles de la Charité, elles doivent aimer l’oraison comme le corps aime l’âme. Et tout ainsi que le corps ne saurait vivre sans l’âme, de même l’âme ne saurait vivre sans l’oraison. Et tant qu’une fille fera l’oraison comme il faut la faire, oh ! qu’elle fera bien ! Elle ne marchera pas, mais elle courra dans les voies du Seigneur et sera élevée au haut degré d’amour de Dieu. Au contraire, celle qui abandonne l’oraison, ou qui ne la fait pas comme il faut, cela va traînant. Elle porte la robe, mais elle n’a pas l’esprit d’une Fille de la Charité et si vous en voyez qui sortent, c’est pour cela. Elles font bien en apparence l’oraison avec les autres ; mais, parce qu’elles ne la font pas avec toutes les conditions requises, elles n’en retirent point de fruit et deviennent comme mortes à la grâce. Elles n’ont plus de sentiment pour les choses divines, non pas même pour leur vocation. Pourquoi ? C’est qu’elles ne font pas bien leur oraison.

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Voilà donc ce qui vous oblige, mes sœurs, à être fort exactes à faire votre oraison pendant la demi-heure qui vous est donnée pour cela. Si, au matin, vous êtes appelées pour visiter quelque malade auquel il faille porter les médecines, pendant ce temps-là vous devez laisser l’oraison ; mais il faut reprendre le temps pour la faire, et n’y jamais manquer. Ne voyez-vous pas qu’ordinairement nous ornons nos corps avec la robe ? L’ornement de l’âme, c’est l’oraison ; et manquer à la faire, c’est manquer à lui donner la robe ; de sorte qu’il importe que vous vous affectionniez plus que jamais à ce saint exercice. Si vous la faites bien, vous aurez la belle robe de la charité, et Dieu vous regardera avec plaisir ; si vous ne la faites pas, vous tomberez dans un état déplorable. Oui, une fille qui abandonne l’oraison tombe dans un état déplorable : Dieu l’abandonne, parce qu’elle l’a abandonné. Et sachez que sans oraison vous ne pouvez que vous n’offensiez Dieu, ou, pour le moins, que vous ne priviez Notre-Seigneur de la gloire qu’il attend des vraies Filles de la Charité. O mon Sauveur, donnez-nous, je vous prie, cette grâce. Mes sœurs, demandez à Dieu la grâce de vous y affectionner plus que jamais.

Mais qu’est-ce que l’oraison ? Mes chères sœurs, c’est comme qui dirait élévation de notre esprit à Dieu ; c’est une même chose, qui dit oraison dit élévation d’esprit à Dieu pour lui témoigner l’amour que nous lui portons, ou pour lui découvrir nos besoins. Or, pour cela, il faut sortir de soi-même et donner congé à toutes les pensées de la terre pour s’élever à Dieu. Alors qu’on est à l’oraison, il faut dire : "Seigneur, voilà ce pauvre publicain, voilà ce pauvre misérable qui se présente à vous avec affection pour méditer vos mystères." Une personne qui s’élève à Dieu comme cela mérite que Notre-Seigneur lui parle cœur à cœur. Vous savez la manière de la faire,

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puisque vous l’avez ouïe plusieurs fois et apprise par cœur ; et peut-être serait-ce en vain que je vous dirais la méthode du bienheureux François de Sales, néanmoins, comme c’est la plus facile, je m’en vais vous la dire.

L’oraison se divise en trois points. Le premier s’appelle préparation, le deuxième, le corps de l’oraison ; et le troisième, la conclusion. Et chacun de ces trois points en contient trois autres.

Le premier de ces trois est la présence de Dieu ; ce qui se fait pas la foi ordinairement, à la réserve de quelques-uns. Il faut donc commencer l’oraison par la présence de Dieu. Quelques-uns se servent de l’imagination. Cela est quelquefois utile. Mais tous ne le peuvent pas, parce que ce bandement d’esprit peut causer mal de tête. on peut se mettre en la présence de Dieu en quatre manières, dit l’auteur. La première manière est de se représenter Notre-Seigneur au Saint-Sacrement de l’autel, par exemple, vous autres qui êtes ici, vous pouvez vous mettre en la présence du Saint-Sacrement à Saint-Laurent. La deuxième, c’est de se le représenter au ciel, concevant de la joie de ce qu’il y est adoré et qu’il nous est permis de l’y regarder avec toutes sortes de plaisirs. Pater noster qui es in cælis. Le regarder donc aux cieux. Et celle-là est une excellente manière de se mettre en la présence de Dieu.

Une autre est de le regarder universellement partout car il remplit toutes choses ; et cela, vous l’apprenez aux enfants à l’école, que Dieu est partout : à dix lieues, à cinquante. Enfin il est partout par sa présence : il est ici pendant que je tiens ce propos ; bien plus il est dans ma tête et dans toutes les parties de mon corps. Dieu est donc partout. Quel bonheur pour les hommes et principalement pour les chrétiens de trouver Dieu partout où ils peuvent aller ! Si je vais au ciel, dit David, il y est ;

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si je descends aux enfers, il y est De sorte que, comme un oiseau, quoiqu’il tourne et vire, trouve l’air partout ainsi, où que nous allions, nous trouvons Dieu, car il est non seulement dans les choses qui sont réellement, mais il est encore dans les imaginaires. C’est ce que l’on dit dans l’office de saint Denis, dont nous faisons l’octave. Dieu est un être qui est présent partout. Voilà donc la troisième manière

La quatrième, la voici : Dieu n’est pas seulement partout, mais il se trouve dans une bonne âme qui est pleine de son amour d’une manière toute particulière. Dieu est donc dans les bonnes âmes, comme dans les Filles de la Charité, et ne trouve rien de plus agréable Voyez-vous, mes chères sœurs, il n’y a rien pour quoi Notre-Seigneur ait plus d’amour qu’il en a pour les bonnes âmes. Il ne trouve rien de plus beau, ni au ciel, ni en la terre, que cela. Il se plaît là-dedans, Il y fait sa demeure. Il est au milieu de nous. C’est lui qui nous fait mouvoir, qui nous fait entendre et qui concourt avec nous en toutes les actions naturelles et surnaturelles que nous faisons C’est lui qui nous a donné sa loi et qui nous donne le désir de la garder Voyez quel bonheur d’avoir Dieu présent en cette sorte. Je vous le disais dernièrement ; peut-être ne l’avez-vous pas toutes retenu c’est pourquoi je vous le dis encore : quand une personne sert Dieu par la voie d’amour, tout ce qu’elle fait, ce qu’elle pense et ce qu’elle dit donne un plaisir si grand à Dieu qu’il n’y a point de père qui prenne plus de plaisir à voir ce que fait son fils, que Dieu en prend à voir une Fille de la Charité qui lui offre tout ce qu’elle fait dès le matin. Ce qui se doit entendre de toutes les sœurs de la Charité qui gardent bien leurs règles et qui sont dans la résolution de ne point faire de péché volontairement, mais de servir Dieu dans toute la perfection

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qu’il veut qu’elles le servent. Oh ! Dieu habite dans les âmes faites de la sorte.

Voilà donc comme vous pouvez vous mettre en la présence de Dieu en l’une des quatre manières : au saint Sacrement, au ciel, partout et dans le cœur. Quand vous êtes là, il faut l’adorer, après avoir fait cet acte d’adoration : "Je crois que mon Dieu est ici." Il n’est pas besoin de se le représenter par certaines idées, il suffit que vous le croyiez, puisque la foi vous l’enseigne. Celles qui se façonnent des imaginations pour se représenter Dieu, si elles ont facilité à cela peuvent le faire avec utilité ; mais celles qui n’ont point cette grâce ne doivent pas s’en mettre en peine. Vous pouvez vous mettre en la présence de Dieu par un simple acte de foi, sans vous forcer pour avoir des représentations, ni dire : "Je veux voir Dieu ou Notre-Seigneur en cette sorte." Non, mes sœurs, ne désirez point cela. Quand Dieu voudra se façonner à notre esprit, à la bonne heure ; mais, hors de là, contentez-vous de dire : "Je crois que mon Dieu est partout. " Non seulement il faut commencer par là à faire l’oraison, mais il est nécessaire de commencer toutes vos prières par la présence de Dieu, afin qu’elles lui soient agréables. Et quand nous avons à faire quelque chose, comme servir les malades il faut toujours commencer par l’acte de foi de la présence de Dieu, afin qu’elle lui soit agréable. O mes sœurs, que cela est beau et facile ! Qui vous l’apprend ? C’est David, qui disait : "Je vois toujours Dieu devant mes yeux." Et quand les patriarches voulaient assurer quelque chose ils disaient : "Je vous dis cela en la présence de Dieu." Il faut donc commencer par là. Mais, comme je vous ai dit, il ne faut pas se mettre en peine d’avoir cette vue imaginative, ni y être longtemps. Si vous voyez cela facilement, en ce moment on peut faire l’acte de foi, et puis passer aux autres.

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Le second point de la préparation se fait par l’invocation de l’assistance divine. Si vous y ajoutez l’assistance de la sainte Vierge ! il ne sera que mieux. Or, il ne faut pas plus manquer à ce point qu’au précédent, parce que nous ne pouvons pas avoir une bonne pensée sans la grâce de Dieu.

Le troisième point de la préparation, c’est se représenter le sujet de la méditation. Or le sujet est ordinairement ce que l’on lit immédiatement avant l’oraison. Vous devez l’écouter avec désir de l’apprendre, et essayer de le bien retenir en votre mémoire pour raisonner là-dessus.

Voilà donc le premier point de l’oraison, qui se divise en trois autres points. Le second point, qui est encore divisé en trois autres, c’est, mes chères sœurs, méditer sur la lecture, raisonner sur ce qu’a dit l’auteur voir à quelle fin tendent les points que vous avez pour sujet d’oraison. Et parce que je crains qu’il y en ait entre vous qui aient peine à savoir ce que c’est que raisonner, je viens de parler à Mademoiselle Le Gras d’un moyen pour vous faciliter cela. Elle le trouve bon. C’est qu’une sœur députée dise tout haut, après la lecture des points de la méditation du lendemain matin, ce qu’il faudra faire pour bien prendre la lecture ; comme par exemple, après le premier point lu, elle pourra dire : "Sur ce premier point nous penserons telle et telle chose." Ainsi, en parlant, elle donnera quelque ouverture à celles qui commencent et qui ne savent pas encore faire l’oraison. C’est le moyen pour faire bien comprendre le sujet de l’oraison et ce qu’elle dira fera plus d’impression dans l’esprit que ne ferait peut-être la seule lecture du sujet. Bien plus, pour celles qui sont déjà avancées, cela les apprendra et formera davantage. Et afin que vous le reteniez mieux, Mademoiselle aura agréable de vous le dire

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la première, si elle le trouve à propos, ou le fera faire, ainsi qu’elle le trouvera bon. Elle vous dira donc : "Mes sœurs, le sujet de l’oraison de demain… Et sur cela nous pouvons penser telle et telle chose." Et ce qu’elle vous dira vous servira beaucoup, parce que la lecture ne fait jamais tant d’impression que la parole. Si vous tenez cette pratique, je vous assure que vous avancerez en la vertu par les connaissances que Dieu vous donnera, et que vous éprouverez de grands élans de son amour. Ensuite Mademoiselle commettra quelqu’une pour continuer cette pratique

Voilà le premier point du second, qui est de raisonner sur la lecture. Le second point est qu’après avoir bien reconnu la vertu ou le vice où tend le sujet que vous avez médité (car, si c’est une vertu, le but de l’oraison est de vous la faire pratiquer ; si c’est un vice, elle tend à l’exterminer) vous voyiez les raisons que vous avez d’embrasser l’un et de fuir l’autre. Celles qui observent bien l’ordre de la journée, depuis le matin jusqu’au soir, autant qu’elles le peuvent, voyez-vous, mes sœurs, ces personnes-là se font un vaisseau dans lequel elles iront à Dieu. Au contraire, celles qui ne gardent point leurs règles et qui ne se lèvent point à l’heure marquée, vous les verrez toujours détraquées. Et remarquez, pour ces personnes-là qui ne gardent point l’ordre de l’emploi de la journée, il est comme impossible qu’elles persévèrent. Il faut donc vous donner à Dieu pour être fidèles à garder cet emploi, en sorte que vous n’y manquiez jamais, si ce n’est pour quelque affaire qui ne peut se remettre. Hors de là, mes filles, observez bien cela, sans y manquer, ni se lasser de faire toujours la même chose.

Voyez-vous mes sœurs, Dieu nous donne l’exemple de cette persévérance en toutes les créatures. Je me servirai seulement de celui du soleil. Vous savez que cet astre suit

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sa carrière de même sorte depuis tant de milliers d’années que Dieu l’a créé pour éclairer le monde ; et il a toujours observé cette règle sans y manquer. Dieu a ordonné au soleil de se lever à une telle heure, et jamais il n’y manque. Dieu lui a donné des bornes qu’il ne passe point, et il s’approche de nous jusqu’au point que Dieu lui a marqué ; mais, quand il y est arrivé, il ne s’avance plus et s’en retourne d’où il était venu en six mois, et est six autres mois devant que d’arriver. Or, quand il est parvenu à ce tropique, il recommence à venir à nous, mais il ne passe pas sa règle. Lorsqu’il est plus près de nous, c’est environ la saint Barnabé. Et les astrologues disent qu’il s’en faut d’environ quatre heures qu’il n’arrive en deça, et autant qu’il n’arrive au delà. De sorte qu’il lui faut six mois pour aller d’un tropique à l’autre, et il observe toujours son cours tout le long de l’année. Est-il arrivé au point que Dieu lui a marqué, jamais il ne passe.

Or, mes chères sœurs, si le soleil obéit à Dieu exactement, ce grand astre lumineux, qu’on a autrefois adoré comme un dieu à cause de sa beauté et du bien qu’il communique aux hommes (et même il y en a qui l’adorent encore) si, dis-je, le soleil obéit à Dieu de la sorte gardant la règle qu’il lui a donnée, à combien plus forte raison les hommes et les Filles de la Charité sont-elles obligées d’observer les règles que Dieu veut qu’elles observent. O mes filles, il faut s’en tenir là. Si vous le faites, vous serez de vrais soleils et mériterez la louange qu’on donne au soleil ; si vous ne le faites pas, vous serez semblables à la lune, tantôt pleine et puis décroissante ; bien davantage vous deviendrez des nuées ; oui, une fille qui manque à l’ordre qu’elle doit garder, devient ténèbres.

Voilà la différence qu’il y a entre une qui est exacte

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et une qui ne l’est pas. Celle qui ne s’observe pas à garder l’ordre, n’a que des ténèbres pour elle et pour les autres. Mais les filles qui sont fidèles à cela sont des soleils parmi les autres, elles sont à édification à tous. Et en effet, ne voyez-vous pas en quelle recommandation est parmi vous une fille qui a bien gardé ses règles ? Vous la louez et dites : "Ah ! que voilà une fille qui est heureuse !" On ne la loue pas durant la vie, mais après la mort. Et prenez-y garde, vous trouverez que vous avez loué nos sœurs défuntes principalement pour avoir gardé leurs règles, non sans raison car les saints Pères tiennent que c’est ce qui fait les saints. Je vous l’ait dit plusieurs fois et vous le dis encore : les saints tiennent, notamment Clément huitième qu’un religieux ou une personne de communauté ou religion qui est exacte à sa règle quand la cloche l’appelle, qui est la voix de Dieu, cette personne mène une vie de saint. Et ce saint Pape, que j’ai eu le bonheur de voir, avait accoutumé de dire que, si on lui donnait ces marques-là en une personne il la canoniserait.

Suivant cela, mes sœurs, lés filles qui garderont l’ordre de l’emploi de la journée vivront comme des saintes. Mais celles qui ne l’observeront pas, qui aimeront mieux leurs vaines satisfactions, vous les verrez toujours déréglées. Tantôt elles feront, puis elles ne feront pas. Ainsi ce seront de pauvres créatures qui n’auront point de vertu. Or, s’il est ainsi, que vous ne gardiez point d’exactitude, donnant à la nature ce qu’elle demande, vous ne sauriez être contentes, ni trouver de vraies satisfactions, quoique vous en cherchiez. Hors de là vous avez beau faire, si vous n’observez vos règles, Dieu n’a point d’yeux pour vous regarder avec plaisir, ni d’oreilles pour vous écouter ni de mémoire pour se ressouvenir de vous, comme il fait de celles qui

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lui sont fidèles. Mais, si vous faites ce qui est porté dans l’ordre de l’emploi de votre journée, assurez-vous que vous commencez à former un beau tableau, qui agréera à Dieu et qui vous rendra bienheureuses, et, au contraire, celles qui ne s’en soucieront pas seront malheureuses ; car je ne pense pas qu’il y ait état plus malheureux dans le monde que celui d’une personne qui ne sait pas ce qu’elle doit faire et qui se trouve dans une Compagnie sans y observer les règles.

A Saint-Paul, ma sœur, se lève-t-on à quatre heures ?

— Oui, mon Père, Dieu nous fait la grâce d’y être plus exactes que de coutume.

— Dieu vous bénisse, ma sœur !

Nos sœurs de Saint-Germain-de-l’Auxerrois, vous levez-vous ?

— Mon Père, nous ne nous levons guère à quatre heures, parce que le plus souvent nous ne nous couchons qu’à dix.

— O ma fille, il y a de la différence entre manquer ordinairement à se lever à l’heure et y manquer quelquefois. Il faut être exactes à l’heure et autant que faire se peut. On rapporte qu’il y a des esprits malins qui ont charge, les uns de faire en sorte qu’on ne se lève pas promptement à l’heure ordonnée, et les autres, de faire que celles qui se lèvent, pensent à quelqu’autre chose qu’à Dieu, dès qu’elles sont éveillées. Or, ma sœur, dites à la sœur servante que je la prie et toutes nos sœurs, au nom de Notre-Seigneur, de se mettre en cette pratique.

A Saint-Nicolas-des-Champs, se lève-t-on ?

— Oui, mon Père, nous n’y manquons guère, si ce n’est quand nous nous couchons tard.

— A Saint-Nicolas-du-Chardonnet, est-on exact à cela ?

— Oui.

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— Dieu soit béni !

Aux Enfants trouvés, ma sœur, se lève-t-on à quatre heures ?

— Oui, mon Père, si ce n’est qu’il y en ait qui soient incommodées ; et quand elles y manquent, elles en demandent permission.

— Voici la différence qu’il faut faire : quand, le long du jour, on prévoit qu’on ne pourra se lever à quatre heures, il faut demander permission, dès le soir, à Mademoiselle ; si la maladie prend la nuit il faut dire à celle qui a soin d’éveiller : "Ma sœur, je me suis trouvée mal cette nuit ; je vous prie d’en avertir." Voilà comme nous faisons et encore plus ; car, si vous étiez chez nous, vous verriez un frère nous venir rendre compte des frères qui ne sont pas à l’oraison, et cela sur le lieu même ; un clerc, des clercs et des prêtres, et nous dire : "Un tel n’est pas là." Et ainsi, mes sœurs, ne vous étonnez pas si on vous ordonne de demander permission.

Or, il y a certaines occasions dans lesquelles on ne peut garder l’ordre de l’emploi de la journée ; par exemple, on viendra à votre porte au temps de votre oraison, pour qu’une fille aille. voir un pauvre malade qui est pressé, que fera-t-elle ? Elle fera bien de s’en aller et quitter son oraison, ou plutôt en la continuant, parce que Dieu lui commande cela. Car, voyez-vous, la charité est pardessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à celle-là. c’est une grande dame. Il faut faire ce qu’elle commande. C’est donc en ce cas, laisser Dieu pour Dieu. Dieu vous appelle à faire l’oraison et à même temps il vous appelle à ce pauvre malade. Cela s’appelle quitter Dieu pour Dieu.

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